LE SALON DE NAPOLEON III AU CHATEAU DE WILHELMSHOEHE
NAPOLÉON III EN CAPTIVITÉ
m'attendais pas à le voir complètement sortir de lui-même. Il avait été, on le sait, grave et réservé pendant toute sa vie, dans ses moments de prospérité aussi bien que dans les autres. Comment, après sa chute formidable, fût-il devenu communicatif et franc avec un geôlier étranger? Pendant cette longue période de captivité, il se montra malgré tout, souvent plus libre et plus ouvert qu'il n'était dans sa nature de le paraître.
Son attitude chez nous ne cessa jamais d'être calme, mesurée et digne. Il ne s'abandonna pas à des accès de dépit, à des plaintes ou au désespoir, au sujet des événements dont il était victime. Jamais il ne se répandit en considérations amères sur les grandes fautes que ses maréchaux avaient commises pendant les opérations de la guerre. Plus tard seulement, la félonie de ceux à qui il avait confié plus que sa fortune, et qui l'avaient trahi honteusement, le remplit d'un mépris qu'il manifesta quand il parlait d'eux, mépris largement mérité d'ailleurs.
L'expression du visage de Napoléon était souvent, particulièrement en présence d'étrangers, calme jusqu'à l'impassibilité, et pourtant sa vie intérieure était riche et variée. En général, l'accent de sa voix dénotait une indifférence
défauts.
indolente, mais dès que la conversation l'intéressait, une vivacité inattendue succédait à sa nonchalance.
Ses qualités Napoléon croyait aveuglément qu'il était et ses prédestiné à jouer un rôle historique en France et même en Europe. Pénétré de ce sentiment, il ne perdit jamais complètement courage. Au fond, il possédait l'assurance qui caractérise la famille Napoléon. Comment s'expliqueraient sans cela les événements de Boulogne et de Ham ' ?
On raconte qu'après l'échec du débarquement à Boulogne, le juge devant lequel il fut amené lui demanda : — « Vous vous appelé^ prince Louis Napoléon? » — « Oui, monsieur. » — « Vous êtes condamné à perpe-
1 A la suite de son échec à Strasbourg, en 1836, Napoléon avait été embarqué pour New-York. Il revint bientôt en Suisse, au chevet de sa mère malade, qui mourut à Arenenberg le 5 octobre 1837. Son séjour en Suisse menaçant d'amener des conflits entre le gouvernement de ce pays et la France, il partit pour l'Angleterre où il fut reçu amicalement (1838). Lorsque, en 1840, les restes de son oncle furent rapportés de Sainte- Hélène en France et qu'à cette occasion, l'attention fut appelée de nouveau sur les Napoléons, l'exilé crut devoir profiter de ce moment pour faire valoir ses droits. Le vapeur Cité d'Edimbourg, avec un équipage de 60 personnes environ, le ramena à Boulogne au commencement d'août. Son plan, qui était de gagner la garnison de la ville pendant la nuit, échoua ; Napoléon fut arrêté de nouveau et condamné par la Cour des Pairs à l'emprisonnement perpétuel dans une forteresse. Envoyé à Ham, il s'en évada en 1846, dans des circonstances fort romanesques.
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tuité. » — « Oui, monsieur., mais comme il ny a rien de perpétuel en France... »
Il est certain que ces paroles révèlent de la présence d'esprit, du courage et de la confiance en soi, qualités qui dans la vie ne firent que très rarement défaut à l'Empereur.
Napoléon, n'aimant pas à parler, ne communiquait ses idées que lorsqu'elles étaient mûres, et ne les manifestait que très peu extérieurement. Je le vis dans des moments de profonde émotion intérieure, et je dois dire qu'il sut toujours se posséder de la façon la plus parfaite.
J'ai l'intime conviction que l'Empereur français avait au fond une grande sensibilité, et que seule son habileté à masquer les forts mouvements de son âme, le faisait souvent paraître froid et impassible.
Les traits qni frappaient particulièrement chez l'Empereur étaient sa bonté foncière, son amour de l'humanité et sa bonhomie.
Je me souviens plus particulièrement de deux incidents où se révélèrent ces qualités.
Les grands froids s'étaient produits dès l'automne de 1870 et les nuits surtout étaient rigoureuses.
Or, les soldats n'avaient pas encore reçu leurs manteaux d'hiver, détail qui n'avait pas échappé à Napoléon. Un jour, il m'envoya le
général Castelnau et me fit demander s'il n'était pas possible de donner de plus chauds vêtements aux sentinelles devant le château, me signalant qu'elles paraissaient souffrir du froid.
Une autre fois, il montra sa sollicitude à l'égard d'un chien qui l'accompagnait souvent au cours de ses promenades dans le parc. C'était un chien errant. Personne ne savait à qui il appartenait, ni d'où il venait. Un des gardiens du parc avait vainement essayé plusieurs fois de le chasser et voulut enfin l'abattre. Napoléon l'apprit et demanda qu'on prît des mesures afin de sauver la vie du chien. « C'est moi qui ai attiré ce chien », dit-il. Et il se déclara prêt à payer n'importe quelle somme pour qu'on ne lui fît aucun mal.
Sa généro- C'est un fait connu que Napoléon ne marchandait pas son aide pécuniaire pour parer aux ennuis causés par la malchance ou la légèreté. Souvent il donna ainsi des sommes importantes et dans beaucoup de cas, dit-on, sans se faire connaître. Il n'en récolta pas toujours de la Gratitude.
Il possédait lui-même à un haut degré la belle qualité de reconnaître les services rendus. Jamais il n'oublia les amis qui, à des heures difficiles, lui avaient montré du dévouement,
site.
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et il ne manquait aucune occasion de leur en témoigner sa reconnaissance.
11 était naturel que ses qualités aimables lui assurassent le dévouement exalté et rattachement de beaucoup de ses sujets. Ceux-là surtout qui le connurent personnellement s'abandonnèrent à son charme et lui conservèrent presque tous leur fidélité, ce qui n'empêcha pas l'infortuné monarque de connaître des défections douloureuses, comme d'ailleurs tous ceux qui ont éprouvé les vicissitudes du sort.
J'ai la conviction que Napoléon ressentit au plus profond de son être la trahison que des dignitaires oublieux de leurs devoirs commirent envers lui et sa famille. Je suis persuadé qu'il en souffrit, non seulement comme un souverain trompé par ses serviteurs, mais comme un simple particulier victime de l'indigne conduite de ses familiers.
L'éducation de Napoléon, en grande partie Son éducaallemande ', sa culture ainsi que sa façon de tlonjuger et de penser, le rendaient plus apte que les gens de son entourage à comprendre le caractère allemand. Souvent il témoigna d'une sympathie sans réserve aux sentiments que le
1 II fit ses études au lycée d'Augsbourg (Bavière). Il y montra des dispositions particulières pour les langues et les mathématiques.
Germain considère comme sa loi intérieure, Ses intérêts et son essence étaient, cela va sans dire, français, et du pays de ses origines il avait par héritage, maints défauts à côté de qualités remarquables.
Influence L'affection de l'Empereur pour sa femme, de 1 Impe- l'admiration qu'il professait pour sa beauté, étaient sans aucun doute aussi sincères que son amour exalté pour son fils. Mais les Français ont des conceptions particulières au sujet du foyer domestique et de son caractère sacré. Il est certain qu'à ce point de vue Napoléon a plusieurs fois causé du scandale. Il n'eût pas été le neveu de son oncle ni le fils d'Hortense1, s'il n'avait jamais quitté le sentier de la vertu. Je note ceci, parce que je crois que ces épisodes qui furent loin de contribuer à l'harmonie et au bonheur de sa vie conjugale, eurent une grande portée politique. L'Impératrice Eugénie a exercé, sans aucun doute, une action dans les choses de l'État. Elle était surtout dévouée au clergé français et a fait, en catholique ardente, cause commune avec lui. Si son bonheur conjugal était resté introublé,
1 Hortense Beauharnais, mariée le 4 janvier 1802 à Louis Bonaparte qui fut plus tard roi de Hollande, était la fille de Joséphine Beauharnais, première femme de Napoléon Ier, qui avait épousé en premières noces le général vicomte Alexandre de la Ferté Beauharnais.
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il est peu probable qu'elle eût déployé, dans ce domaine, la même activité. La part qu'elle prit à la vie publique était certainement le plus forte dans les moments où son époux lui fournissait des raisons de ressentir le plus cruellement son infidélité.
Le livre intitulé : « Le dernier des Napo- Napoléon léon », paru en 1872, fustige la faiblesse et le l aià°{!f0' manque de résistance de l'Empereur et signale déclaration comme responsables de la guerre de 1870 la de guerre. Nation, le Parlement et la Presse, ainsi que les ministres Gramont1, Ollivier 2, Le Bœuf3. Il reproche à Napoléon, de n'avoir pas eu le courage de ses opinions et d'avoir cédé devant des vues étrangères, et il est certain que cette
1 Le duc de Gramont était ministre des Affaires étrangères depuis le 15 mai 1870. Dominé par Vidée que la France avait à prendre sa revanche de Sadowa, il contribua étourdiment à rendre la guerre inévitable.
- Emile Ollivier était président du Conseil des ministres depuis le 2 janvier 1870, avec le portefeuille des Cultes et de la Justice. Le ministère Ollivier-Gramont tomba, après nos premières défaites, le 9 août 1870 et fut remplacé par le ministère Palikao.
3 Le Bœuf avait succédé au maréchal Niel, comme ministre de la Guerre, le 21 août 1869. Par sa confiance aveugle dans l'organisation de l'armée française qu'il déclarait archiprête, et à qui, d'après lui, il ne manquait pas un bouton de guêtre, il contribua, avec le duc de Gramont, à lancer la France dans les aventures de la guerre de 1870. Après les premières défaites, il quitta le ministère et prit le commandement du ^ corps d'armée avec lequel il fut enfermé dans Metz.
faiblesse de caractère a coûté beaucoup d'argent et de sang à la France.
C'est là un jugement très dur porté sur un homme faible, mais c'est bien comme un homme faible que me parut toujours l'Empereur Napoléon.
Souvent je me demandais comment le personnage qui, au péril de sa vie, mit à exécution les entreprises de Strasbourg l, de Boulogne, de Ham et le Coup d'Etat, avait pu d'autre part montrer tant de faiblesse. Rarement le courage personnel et la faiblesse morale s'unirent aussi étroitement que dans le cœur de cet homme singulier.
Mon jugement sur l'Empereur trouva surtout une confirmation, quand je le vis s'expliquer avec franchise, et cela arriva plusieurs fois, sur l'organisation défectueuse de l'armée française. Il en avait reconnu les défauts, sans pourtant y porter remède. Ainsi, je savais parfaitement qu'il avait échoué, quelques années auparavant, devant les Chambres, en voulant introduire en France le service militaire obligatoire pour tous. Néanmoins, le monarque et
1 Louis Napoléon, d'intelligence avec quelques officiers de Strasbourg, avait tenté, le 30 octobre 1836, de gagner à sa cause la garnison de cette ville, et de rétablir l'Empire. L'officier Taillandier, dévoué à Louis-Philippe, dévoila le complot.
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ses ministres auraient pu remédier au recrutement et à l'appel insuffisants de la réserve, à l'entretien invraisemblablement mauvais des trains d'équipages, à la surcharge des fantassins et à bien d'autres choses. Mais il est notoire que longtemps avant la guerre déjà, l'Empereur n'était plus maître chez lui. Les influences de l'Impératrice, de Gramont et de la Presse l'avaient complètement paralysé.
Pour ce qui est de la guerre avec l'Allemagne, Napoléon, plusieurs fois, me donna à entendre qu'il avait été forcé de céder à un courant universel et irrésistible, sous peine de se voir chasser comme un lâche ; et lorsque la guerre fut décidée, il reçut les félicitations du pays et de presque toutes les classes de la population.
Le jour de son départ de Saint-Cloud pour l'armée, il avait, racontait-il, fait un détour pour échapper aux ovations qui étaient préparées pour lui.
C'est dans son aversion pour les responsa- Son aver-
bilités que se montrait le plus nettement la fai- si°nPourles 11 i m -î . /-.) • • 1 • responsa-
blesse de .Napoléon. L est cette aversion qui lui bilités
fit, dès les premières batailles de Wœrth et
de Spicheren, si funestes à la France, remettre
le commandement au maréchal Bazaine, et qui
Son courage personnel.
le poussa à rejoindre à Châlons l'armée de Mac-Mahon.
Les journaux reprochèrent souvent, à tort, à l'Empereur son manque de courage personnel, sa peur du danger. Aucun des actes de Napoléon n'a été dicté par des sentiments de ce genre. Toute sa jeunesse proteste contre de pareilles assertions.
Pendant la bataille de Sedan, l'Empereur fut tellement exposé au feu de l'ennemi, que cinq officiers de sa suite immédiate furent ou tués ou blessés. La balle qu'il cherchait ne voulut pas de lui. Pourquoi ne mit-il pas fin lui-même à sa vie ? La question a été soulevée maintes fois, et on a reproché à Napoléon de ne pas l'avoir fait.
L'explication ne m'en paraît pas difficile. La tentation de mettre le point final au drame de sa vie l'a sans doute sollicité souvent. Mais Napoléon était catholique et enfant trop fidèle, pour commettre ce péché mortel. En outre, je suis profondément convaincu qu'en son for le plus secret, il n'avait pas abdiqué tout espoir de voir son pouvoir rétabli.
Même lorsqu'il lui fallut cesser d'espérer pour lui-même, il crut encore à la possibilité du rétablissement de la monarchie pour son fils.
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Cette faculté d'espérer, de s'illusionner sur Persistance • • i • t de ses
des faits évidents, était une particularité pro illus{ons
fondement enracinée en lui. Son grand prédécesseur sur le trône de France n'avait-il pas ces mêmes traits de caractère ?
Ce qui s'était passé après les batailles de Wœrth et de Spicheren se renouvela avec plus de force, lorsque Napoléon accompagna l'armée de Mac-Mahon. Contrairement à sa conviction personnelle, que partageait le maréchal, il alla, non pas à Paris, mais à Sedan. Et cela uniquement sur l'ordre du ministre de la guerre Palikao * et de la Régence de Paris.
Sur ce point aussi, l'Empereur se prononça un jour très explicitement.
Heureusement, nous ne pouvons pas concevoir en Prusse pareille faiblesse, car chez nous, on ne pourrait même pas imaginer un souverain qui, dépouillé de son influence, et sans exercer le commandement, chevaucherait derrière son armée et se laisserait dicter sa conduite par ceux qui sont dans la capitale.
1 Cousin-Montauban, comte de Palikao, dirigea le corps d'expédition française en Chine. Le 9 août 1870, il fut appelé par l'impératrice-régente à constituer un ministère de défense où il prit le portefeuille de la Guerre. C'est lui qui commanda à Mac-Mahon la marche vers l'Ouest qui aboutit au désastre de Sedan. La chute de l'Empire chassa Palikao de Paris. Gambetta refusa de lui confier un commandement.
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Son goût Un trait dominant de la nature de l'Empedu travail. reur £tait son amour du travail. Il n'était jamais oisif. A Wilhelmshœhe, il était inlassablement occupé de travaux littéraires. Il écrivit à cette époque trois ouvrages qui sont un témoignage de l'ardeur avec laquelle il poursuivait ses études. Ce qu'il amassa, dans ces longs mois d'hiver, de connaissances relatives à nos institutions militaires, il l'eût sans nul doute utilisé pour le bien de la France, s'il avait repris le pouvoir.
L'Empereur me dit lui-même qu'il avait eu, dès son plus jeune âge, le goût de l'activité littéraire. Enfant, il avait fait des vers, mais il ne subsiste rien de ces essais. Plus tard, il écrivit des ouvrages politiques et de science militaire, et se fit ainsi connaître d'abord en Suisse1.
1 A vingt-quatre ans, il écrivit son premier ouvrage, Rêveries politiques (1832), puis successivement Considérations politiques et militaires sur la Suisse (1833) et un Manuel sur l'artillerie (1836).