‹ La captivité de Napoléon III en AllemagneChapitre 8 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA VIE DES FRANÇAIS A WILHELMSHŒHE. — L'APPARTEMENT DE L'EMPEREUR. — NAPO- LÉON REÇOIT. — SA CONVERSATION. — LES REPAS. — LES APPARTEMENTS DE LA SUITE.

Wilhelmshœhe, l'Empereur habitait mcm^,^A au premier étage; il occupa d'abord e^2%M la partie située au midi et d'où Ton a une vue splendide sur la ville. Plus tard, il s'installa dans l'aile nord, parce qu'elle était mieux pourvue d'appareils de chauffage et que Napoléon était extrêmement sensible au froid. De deux vastes et belles pièces, où l'on accédait en venant de l'escalier et qui se commandaient, la première était la salle de réunion des généraux, la seconde le salon de réception de l'Empereur et de son entourage. On y passait également après le dîner. Généralement, l'aide de camp de service et le secrétaire Pietri s'y

tenaient aussi. Puis venait la petite chambre à une fenêtre que nous avons déjà mentionnée; elle servait de cabinet de travail à l'Empereur et il y passait toute sa journée. L'installation en était simple et sans prétention, bien que de bon goût et confortable. Napoléon l'avait désirée ainsi. Un joli bureau, un petit sopha, quelques fauteuils et chaises constituaient tout l'ameublement. Sur le bureau étaient posés des portraits de la reine Hortense de Hollande, de l'impératrice Eugénie et du prince impérial. Dans cette pièce, Napoléon recevait seul ses visiteurs ; c'est là que, moi aussi, je me présentais lors de mes visites officielles.

Caractère L'Empereur me recevait toujours debout et,

, dans les premiers temps, il montrait une cer-

rapports de c \

l'Empereur taine réserve, comme s'il voulait éprouver mes avec façons. Une inclinaison polie de la tête, une

de Monts. figure aimable, c'était tout, au début. Plus tard, cette froideur fit place à plus de cordialité, et alors, il m'accueillait avec ces paroles : « Bonjour, mon général, comment cela vat-il? » et me tendait la main.

Il va sans dire que je me présentais toujours chez l'Empereur en tenue, avec l'épée et le casque. Mais je devais chaque fois déposer ce dernier, sur le désir de Napoléon, puis m'asseoir.

EN CAPTIVITE

Tout d'abord, la conversation roulait sur les questions qui avaient motivé ma visite à Wilhelmshœhe, mais elle ne tardait pas à passer aux événements politiques et aux faits du jour. Malgré toute la réserve que m'imposait ma position, j'avais pourtant l'impression qu'il ne me fallait pas observer une retenue ni une circonspection excessives. D'un autre côté, je ne pense pas qu'on ait jamais pu faire dire à Napoléon plus qu'il ne voulait. Pourtant, l'humeur communicative et la franchise dont il faisait preuve pendant nos entretiens, me surprirent souvent, d'autant plus que je le savais en général de caractère taciturne.

Il s'entendait à éluder les questions importunes. Témoin une conversation qu'il eut autrefois avec une dame qui lui demandait pour quelles raisons il travaillait si infatigablement à s'emparer du gouvernement en France : « C'est ma vocation, Madame », répondit-il, et l'entretien en était resté là.

Comme c'est le souverain qui indique au visiteur que l'audience est finie, je devais naturellement attendre toujours le moment où Napoléon mettait fin à l'entrevue. Alors il saisissait ordinairement des deux mains les bras de son fauteuil, comme s'il allait se lever, sur quoi je prenais mon casque et me retirais.

Disposition des appartements.

Presque toujours, une chaleur terrible régnait dans le cabinet de l'Empereur et tout le monde, sauf Napoléon, paraissait en être fort incommodé. Plus d'une fois, en effet, j'entendis ceux qui sortaient de cette pièce, s'écrier avec un soupir de soulagement : « Oh! quelle chaleur étouffante ! »

Derrière le cabinet de travail de Napoléon, se trouvaient sa chambre à coucher fort spacieuse, et un cabinet de toilette. De ces pièces on avait une belle vue sur la ville, les montagnes et l'Hercule1.

Au centre du château, toujours au premier étage, était située la grande salle à manger commune. On s'y réunissait pour le lunch et le dîner, tandis que le premier déjeuner était servi à ces messieurs dans leurs chambres. Pendant les repas, le service était fait par de nombreux valets de pied de la maison royale.

En haut de l'escalier, dans une petite antichambre, se tenaient continuellement un des domestiques royaux, un des agents de la police secrète de Berlin et deux valets.

Une partie de la suite impériale habitait

1 C'est une copie colossale, en bronze, de l'Hercule Farnèse, érigée sur le point le plus élevé du Parc de Wilhemshœhe, et qu'on appelle dans le pays der grosse Christopk. Ce chef-d'œuvre de mauvais goût est dû à une fantaisie d'un landgrave de Hesse.

EN CAPTIVITE

également au premier étage, les membres plus jeunes, ainsi que les médecins et le secrétaire, à l'étage supérieur. Le château étant très vaste, il était facile d'y loger aussi les domestiques de l'Empereur et ceux de sa suite.

Le rigoureux hiver de 1870 qui se fit sentir très tôt et tout de suite très durement, me fit redouter des plaintes au sujet de l'installation du chauffage. Ces craintes furent vaines.

En fait de salons communs, ces messieurs disposaient de la salle de billard, du fumoir et de la salle de jeu.

Les menus étaient toujours excellents et Les repas, copieux. Celui du lunch se composait de 2 à 3, celui du dîner de 4 à 5 plats. Dès le commencement, l'Empereur avait exprimé le désir qu'on ne servît pas de Champagne. On buvait du sherry, du vin blanc et rouge.

Napoléon était d'une sobriété extrême et nullement gâté par la bonne chère. Souvent, il comparait l'ordinaire de son hôte royal à Wilhelmshœhe avec ce qui avait été le sien à Paris et à Compiègne, et me disait qu'à l'occasion de fêtes seulement on avait mangé chez lui aussi bien qu'on le faisait ici tous les jours1.

1 La cuisine, au château de Wilhelmshœhe, était faite par un chef de la reine Augusta, nommé Bernard.

Il ajouta qu'en somme la cuisine, à Paris, n'avait été que moyenne.

Cette affirmation est d'autant plus digne de foi que Napoléon, peu gâté par le long séjour qu'il avait fait en Angleterre, avait eu pendant longtemps un chef anglais. Ce n'est que l'Impératrice Eugénie qui, tenant à avoir un bon chef de cuisine français, changea cet état de choses. On sait que l'art culinaire britannique est le plus souvent assez piètre.

Après le repas, on gagnait les deux salons qui précédaient le cabinet de travail de Napoléon et l'on y servait le café et les cigares. Là, l'Empereur s'entretenait avec l'un ou l'autre, pendant que les autres messieurs prenaient les journaux ou causaient en groupes. A ces moments régnait toujours une atmosphère d'intimité cordiale, dépourvue de toute contrainte, l'Empereur s'entendant à merveille, grâce à son amabilité naturelle, à donner à ces réunions un charme particulier. Pendant ce temps, il fumait cigarette sur cigarette, et en lançait les bouts dans la cheminée d'un geste sûr et élégant. Souvent aussi, il prenait un jeu de cartes et, sans interrompre un instant la conversation commencée, faisait une patience.

Après dix heures, ou dix heures et demie au

EN CAPTIVITE

plus tard, il se retirait et tout le monde rentrait chez soi.

Naturellement, j'ignore l'existence que ces messieurs menèrent chez eux, dans leurs chambres, mais je crois, qu'à l'exception du général Castelnau et du commandant Hepp, aucun d'eux ne se livra à l'étude. Ce qui confirme cette supposition, c'est que, comme je l'ai déjà dit, la bibliothèque du château, qui renfermait de très bons ouvrages français, était très rarement mise à contribution.

Quant à l'Empereur, il travaillait sans relâche. Son bureau couvert de documents était la preuve de son inlassable activité.

Pour ce qui est des frais occasionnés par le Frais

train impérial, il va sans dire qu'ils furent

r ' ^ ternement.

considérables. Notre roi désirait voir traiter son prisonnier comme s'il était son hôte, et cet hôte étant un prince, il convenait de le traiter princièrement.

Des informations ont été publiées à ce sujet, on est même allé jusqu'à citer des chiffres, mais tous ces détails sont parfaitement absurdes et inventés de toutes pièces. La presse, toujours désireuse de servir à la foule curieuse des potins intéressants, donnait des détails d'une précision remarquable et me faisait même l'honneur de se réclamer de mon auto-

rite. Mais, je le répète, les détails donnés par les journaux n'étaient que de l'invention pure. Les personnes vraiment renseignées gardaient le silence, et en ce qui me concerne moimême, les frais d'entretien du souverain français ne me regardant point, je n'en savais pas plus long que les journalistes.

Tout ce que je puis dire, c'est que du premier jour de la captivité de Napoléon III jusqu'au dernier, la cour impériale a été administrée à la perfection. Les assertions de M. Melz-Cohn dans Y Omnibus^ étaient abso-

1 Revue hebdomadaire qui paraissait à Hambourg en 1870. Le journaliste allemand Melz-Cohn, qui eut maille à partir avec le comte de Monts, et que celui-ci n'hésite pas à traiter de parasite et de mouchard, a publié quelques détails intéressants sur la captivité de Napoléon, qui, à plusieurs reprises, l'utilisa comme secrétaire. Il rapporte notamment (Wilhclmshœhe, par A. Melz, 1880) des détails curieux qui lui auraient été fournis par M. Thélin, au sujet de la situation pécuniaire de l'Empereur :

« L'Empereur avait 27 millions par an. Il abandonnait 22 millions à l'Administration de la liste civile. Il lui restait donc 5 millions pour son usage personnel, ce qui fait, en dix-huit ans, 90 millions. Vous pourrez, si cela vous convient, publier la liste que je vous remets. Elle contient rémunération détaillée de 72 millions qui ont été donnés par l'Empereur sur ces 90 millions, pour divers objets de bienfaisance : églises, maisons d'école, défrichements, routes, sociétés de secours, etc. Vous y trouverez aussi le nom de tous ceux qui se font l'honneur d'être les obligés de leur souverain, mais seulement ceux-là. Il n'est donc resté à l'Empereur que 18 millions pour dix-huit ans, c'est-àdire un million par an. Mais il y a encore d'autres listes qui ne verront pas la lumière, quoiqu'elles soient des plus intéressantes. Il y a en France quantité de gens qui tomberaient des nues, s'ils

EN CAPTIVITE

lument controuvées et dénuées de tout fondement. D'après lui, ces messieurs du maréchalat de la cour de Berlin, le conseiller intime Dohme et le secrétaire Artelt, auraient essayé de donner à leur mission administrative un caractère politique. M. Melz-Cohn alla même jusqu'à affirmer que je m'étais vu obligé à différentes reprises de rappeler ces messieurs à la réserve que leur imposaient leurs fonctions. Rien n'a jamais motivé une telle intervention de ma part. L'administration tout entière se borna à faire son devoir dans le sens le plus large du mot et s'acquitta de sa tâche avec une attention et une ponctualité peu communes.

C'est à moi naturellement qu'incombait le soin de m'enquérir minutieusement de tout, mais jamais je n'eus à intervenir pour corriger quoi que ce fût.

Dans YOmnihus il fut question d'un incident, autour duquel M. Melz-Cohn mena grand bruit et qu'il eût sans doute désiré exploiter davantage, si on ne lui avait pas montré clairement qu'il se trompait. Voici le fait qui est des plus simples : Ces messieurs du maréchalat

apprenaient que le secours reçu par eux dans une heure de désespoir, et qui les sauvait de la misère, leur venait de cet Empereur qu'ils poursuivent de leurs outrages. »

de la cour de Berlin avaient projeté d'organiser chez eux, dans leur appartement, une réunion intime, pour fêter nos grandes victoires. Lorsque je fus mis au courant de ce projet, je me contentai d'adresser deux lignes au secrétaire Artelt pour le prier d'organiser plutôt en dehors du château cette fête, pendant laquelle on ne manquerait certainement pas de porter des toasts, etc. Je n'eus pas du tout besoin d'intervenir personnellement, et bien moins encore de me rendre tout exprès à Wilhelmshœhe.

Quant à ce qui est des frais, j'appris plus tard que notre Roi magnanime avait pris à sa charge une grande partie des dépenses nécessitées par la cour à Wilhelmshœhe.

On racontait également que Napoléon avait exprimé le désir de supporter lui-même les frais de son séjour. Là-dessus je n'appris jamais rien d'officiel. Mais celle-ci me paraît avoir été dénué de tout fondement, pour diverses raisons et notamment pour celle-ci qu'à cette époque l'Empereur ne disposait que de ressources très restreintes. Je sais positivement que, pendant son internement à Wilhelmshœhe, il fit vendre une maison qu'il possédait à Rome, afin de se procurer le plus vite possible des fonds liquides.

EN CAPTIVITE

J'ai également appris de source autorisée que jamais des offres du genre de celle que je viens de mentionner, n'ont été faites par l'Empereur français.

Le luxe et la prodigalité ne régnèrent en aucune façon à Wilhelmshœhe, bien que tout le train de maison fût princier. Jamais il n'a été question de fêtes quelconques. Lorsque l'Empereur avait des invités, ce qui, il est vrai, fut le cas plusieurs fois, il n'en résultait aucun changement ni dans le nombre ni dans la nature des plats servis. D'ailleurs, le service de la table impériale était toujours si abondant, que la présence d'un ou de deux convives de plus n'avait aucune importance.

A la vérité, le nombre de personnes qu'au Réductions commencement nous eûmes à héberger et à opéréesdans nourrir, dépassait les prévisions et les besoins. Mais le comte Reille remédia à cet inconvénient, dès que faire se put. Avec le consentement de l'Empereur, il exigea que la plupart des chevaux amenés fussent vendus. Des marchands de Cassel et des environs vinrent acheter, à des prix vraiment dérisoires, les chevaux de bataille des officiers. Ainsi fut vendu également Héro, l'alezan que l'Empereur avait monté à .Sedan.

Les chevaux des Français, sans être particu-

le train de l'Empereur.

lièrement beaux, étaient pourtant de fort bonnes bêtes.

La plupart des chevaux ayant été vendus, un certain nombre de valets d'écurie et de piqueurs purent être congédiés sans inconvénient.

Le comte Reille qualifiait du beau nom de gredins ces parasites, dont personne ne savait, en réalité, comment ils s'étaient joints à la suite de l'Empereur, et qui avaient poussé là comme des champignons.

Après qu'on eut vendu les chevaux impériaux, il fut possible de se passer également d'un certain nombre de militaires, et je me permis, dans mon rapport au Roi, de proposer leur renvoi. Cette mesure, qui fut agréée, constituait un profit pour l'ordre public, en même temps qu'elle était de l'intérêt de la cassette royale.

Vers la fin du mois d'octobre, nous eûmes la satisfaction d'avoir réduit au strict nécessaire, la maison de l'Empereur à Wilhelmshœhe ; en d'autres termes, nous étions débarrassés de ces fainéants qui avaient préféré la captivité au champ de bataille et qui, en bon nombre, étaient venus chez nous sans y avoir droit.

L'histoire offre sans doute peu d'exemples qu'un souverain captif et accablé sous le poids

EN CAPTIVITE

d'une infortune qui n'était pas tout à fait imméritée, ait été traité avec une telle noblesse de sentiments, avec tant de dignité et de magnanimité.

C'est un trait de caractère vraiment royal que le vainqueur ait assuré à l'Empereur une existence digne de son rang, pendant toute la durée du séjour à Wilhelmshœhe. Napoléon l'a luimême pleinement reconnu, ainsi que ces messieurs de sa suite, qui ont, à diverses reprises, même après la fin de leur captivité, rendu justice à la générosité du vainqueur de Sedan. C'est sans doute un noble sentiment de respect devant l'infortune qui guida notre souverain.

Page 1