L A CAHA\ A A T K D K L A .V ORT
— Seigneur, demanda d'une voix un peu tremblante la fille du reïs, que feras- tu de cet objet?
— Je le jetterai quand le repas sera terminé.
— O émir, donne -le -moi.
— Il n'est pas digne d'être offert à la perle de Khoûrd.., S'il était en or ou en argent, à la bonne heure !
— Khoudi , murmura la jeune fille , qui rougit beaucoup, ce qne tu as façonné vaut mieux que l'or. Donnemoi ce souvenir.
— Indja, je te remercie de tenir à ma pauvre cuiller; mais promets -moi de venir me visiter à Lizan avec Madana. Je vous témoignerai ma reconnaissance par des trésors plus précieux.
— Quand quitteras -tu Lizan, seigneur?
— Le Rouhi Koulyan en décidera. Mangeons en attendant, asseyez- vous. »
Halef me dit en arabe, avec un grand soupir : « Sidi , tu as raison*
— En quoi donc, Halef?
— Je serais un pacha, que je n'oserais prendre cette jeune fille pour femme ! Elle te revient, sidi. Je n'en ai jamais vu d'aussi belle.
— Bah ! je suis sûr qu'elle est déjà fiancée avec quelque Chaldéen.
— Demande -le -lui, sidi.
— Hadji Halef, ce ne serait pas du tout convenable. » Indja remarqua sans doute qu'il était question d'elle,
car elle regarda mon petit Arabe et rougit encore. « Tu connais cet homme ? lui dis-je.
— Comment le connaîtrais -je, émir?
— C'est mon serviteur Halef, dont Marah Dourimée t'a parlé. Là-bas, à Lizan, tous les guerriers me croyaient mort ; lui seul a persisté à chercher ma trace.
— Il est petit, mais brave et fidèle, murmura la jeune 511e en regardant de nouveau Halef.
— Que dit-elle de moi? demanda celui-ci.
— Elle dit que tu es brave et fidèle»
— Réponds-lui, sidi, que je la trouve belle et bonne, et que je regrette bien de n'être point pacha, »
Je souris. Indja, éclairée par la lueur rougeâtre de la torche de résine, me parut vraiment jolie. Un instant Tidée que je pourrais me fixer dans ce pays, y vivre tranquillement et m'y rendre utile , traversa ma pensée. C'était un rêve, qui s'évanouit comme s'évanouissent les rêves.
Je demandai à la jeune fille, après un court silence, si, pour lui prouver ma gratitude, je pouvais faire quelque chose qui lui fût agréable. Elle me répondit simplement et naïvement :
« Seigneur, la lune luit-elle dans ton pays comme dans le nôtre?
— Oui, certes !
— Eh bien ! quand tu la verras dans son plein , semblable à un visage d'argent, souviens-toi d'Indja.
-— Je te le promets! » m'écriai- je en lui prenant la main.
Notre conversation tournait à l'élégie, je m'en aperçus et m'empressai d'entamer le diner, dont je fis compliment à Indja. Celle-ci reprit tout à coup :
« Seigneur, veux -tu emmener ton serviteur sur la montagne ?
— Non. Il va retourner à Lizan, pour rassurer mes amis.
— Oui. Qu'il retourne à Lizan, car un danger menace les tiens,
— Quel danger?
— Deux hommes sont revenus tout à l'heure, envoyés par mon père. Tu as vu l'un d'eux, le mari de Madana. L'autre s'est arrêté au village : je lui ai parlé. Il m'a dit un secret que je vais te confier. Tu crois que les combattants resteront en paix jusqu'à demain midi?
LA CARAVAXE T*B LA M OJtT 183"'
* IP ** ■! ' NPI —
' — Je l'espère.
— H y a beaucoup de Chaldéens auxquels la trêve déplaît; mon père est à la tête de ces mécontents. Il dépêche partout des courriers» pour appeler tous les hommes en état de porter des armes. Ils se rassembleront pendant la nuit, et demain, des le matin, ils tomberont sur les Berwari.
— Quelle imprudence ! Ton père sera cause de la ruine du pays tout entier,
— Crois- tu donc que les Kurdes nous soient supérieurs ?
— En tactique militaire» oui; en nombre, je l'ignore, Mais je sais qu'ils peuveut réunir promptement les guerriers de tous leurs villages, plus nombreux que les vôtres... Vous vous trouveriez alors complètement cernés,
— Oh ï si tu avais raison , seigneur !
— J'ai raison , tu peux m'en croire. Si la paix n'est pas conclue demain , votre situation deviendra aussi terrible que du temps de Beder Khan et de Kour Oullahbey... Les Chaldéens, leurs femmes, leurs enfants, seront passés au fil de l'épée.
— Hélas ! Jésus ! que faire ?
— Conuais-tu le lieu où ton père doit rassembler ses gens ?
— Non.
— Sais -tu où le reïs se trouve maintenant?
— Non. Il va d'un endroit à un autre, pour exciter les hommes au combat.
— L'Esprit de la caverne nous conseillera peut-être... Je voudrais de toute mon âme établir la paix dans ce pays.
— O seigneur, si tu pouvais y arriver, tous te béniraient longtemps encore après ton départ. »
Le repas touchait à sa fin. Je demandai à Halef :
168 LA CAftA SANH Pff LA MORT
« Retrouverais-tu le chemin désert par lequel tu es venu, afin ,de retourner à Lizan ?
— Oui , sidi.
— Hâte- toi donc d'aller avertir le melek et le bcy de
ce qui est arrivé,
— Lui dirai-je que c'est Nedjir-bey qui a fait le coup ?
— Tu lui diras que Nedjir-bey s'est emparé de moi pour empêcher la conclusion de la paix et pour me voler mon cheval, mes armes, ma bourse.
— Que le Gheïtan les lui donne !
— Il a déjà mes armes... Laisse-moi un pistolet et un couteau. Je garde aussi Doyan.
— Prends encore le fusil , sidi : je n'ai pas besoin
d'armes.
— Non, le fusil me gênerait. Tu diras, de plus, au bey et au melek que le reïs de Khoûrd envoie des gens de tous côtés pour réunir les Chaldèens. Il veut rompre la trêve. Cette nuit, les hommes que Nedjir-bey a fait appeler se trouveront en un lieu convenu et marcheront sous les ordres du reïs afin de surprendre les Berwari, avec lesquels ils ne veulent aucun accommodement... Tu insisteras près du melek sur la nécessité de faire arrêter immédiatement le fauteur de cette funeste insubordination.
— Sidi, que ne puis- je rencontrer cet homme, je
l'empêcherais de mal faire !
— Tu n'es pas aussi fort que lui, mon petit Halef.
— O sidi, à quoi penses-tu \ Où donc est ta sagesse?... N'ai-je pas tué Abou-Seïf ? n'ai-je pas accompli maintes prouesses à tes côtés? Qu'est-ce que ce Nedjir-bey auprès du fameux hadji Halef Omar ! Une grenouille aveugle, un crapaud boiteux ! Tu es l'émir Kara ben Nemsi, le héros du Frankistan; moi je suis ton ami et ton soutien , et je tremblerais devant un Chaldéen en haillons ! O sidi ! tu me surprends !
h A V, A H A V \ X K J* H t. A M ** ft 4 1«»
— Étonne -toi si tu veux, Halef; mais sois prudent. Il importe par-dessus tout que ton retour s'effectue au plus vite à Liaan.
— Et, quand le melek me questionnera sur ton retour, sidi, que lui dirai -je?
— Dis -lui que je rentrerai demain matin,
— Tiens , sidi , voilà le pistolet , le couteau , le sac à balles. Qu'Allah te garde ! »
Puis le galant petit Halef se tourna vers Indja et prit congé d'elle a la façon d'un paladin de la Table ronde : « Adieu, ô la plus belle entre les belles ! » Il n'oublia pas non plus ma vieille hôtesse : « Adieu, ô aimable mère des Khaldani! Les instants que je viens de passer près de toi ont été doux ; et, si tu désires une cuiller de bois, je pourrai t'en tailler une comme souvenir de ton ami fidèle. Adieu , ô prudente , ô loyale Madana ! Salant ! »
Madana, cela va sans dire, ne comprit pas un mot de toutes ces gracieusetés; mais le ton lui en plut sans doute, car elle alla reconduire Halef pendant quelques instants et me déclara, en rentrant, que mon serviteur était un homme intelligent et poli.
« Tu t'en es aperçue, Madana? demandai- je.
— Oui, il m'a baisé la main. »
J'eus grand'peine à ne pas rire. Baiser la main noire de Persilia me parut la plus grande preuve de dévouement que pût me donner Halef. Je lui en fus très reconnaissant. •
« Oui, oui, répétait la vieille d'un air satisfait, ton serviteur peut se vanter d'être un homme poli et connaissant les usages. »
En regardant les étoiles par l'ouverture de notre case, je mesurai à peu près le temps ; il devait être 10 heures
environ.
a Quand partirons-nous? demandai-je à la fille du reïs.
170 h A CA R A Y A XK DE LA MOR T
— Dans une heure,
— Je suis pressé. Ne pourrait-on s'entretenir auparavant avec l'Esprit de la caverne ?
— Oh ! non ; il se fâche quand on arrive avant minuit.
— 11 ne se fâchera point avec moi, je suis un étranger.
— En es -tu sûr?
— Oui, très sûr. As-tu de la lumière ? » s Indja me montra quelques brins de bois trempés dans **
de la graisse de mouton j puis elle me dit î
« Seigneur, si je t'accompagne, tu ne repousseras pas ma prière ?
— Que désires-tu, Indja?
— Tu ne garderas pas de rancune contre mon père?
— Non, à cause de toi,
— Si le melek voulait le punir, tu parlerais pour lui ? :s
— Je te le promets. Sais -tu où ton père a mis mes g armes ?
— Non. Peut-être les a-t-il sur lui ; je ne les lui ai pas a vu rapporter à la maison. » ri
Je m'adressai alors à Madana :
« Ecoute, lui dis- je : plus tard je récompenserai ton dévouement; mais je te conseille de te cacher jusqu'à demain, de peur qu'on vienne t'interroger sur ma fuite.
— Tu as raison, seigneur; je sais où j'irai. Pour toi, 1 que Dieu t'accompagne ! » a
Je pris mon pistolet et mis mon chien en laisse ; Indja marchait devant moi. Bientôt nous commençâmes la rude ascension de la montagne.
Le chemin, malaisé, s'enfonçait sous un épais hallier; de grandes lianes embarrassaient nos pas. Nous avancions à tâtons, au milieu de l'obscurité; heureusement la fille du reïs eût retrouvé ce chemin les yeux fermés. Enfin nous arrivâmes devant une roche énorme , aux environs de laquelle le fourré s'éclaircissait un peu. Nous tour- s nâmes à droite, et la jeune fille murmura : h,
i~lGAnAVAXR fi'R IA MOBT- 171
« Prends garde; la montée va être plus difficile encore.
— Les vieillards ne vont pas souvent consulter l'Esprit, remarquai -je en riant.
— Au contraire, seigneur, les vieillards et les malades y vont plus que les autres ; mais il leur faut faire un long détour. Nous ne serions pas arrivés avant l'aurore, si nous l'avions suivi. »
Indja me tendit la main. Nous sautions sur des blocs de rochers, nous nous enfoncions au milieu d'un effrayant chaos. Après une demi-heure d'efforts, nous atteignîmes Tcntrée d'une sorte d'allée formée par de grandes pierres bizarrement découpées. Au bout de cette allée, j'aperçus la masse sombre d > un rocher.
« C'est là, murmura plus bas encore ma jeune compagne. Va : tu trouveras au pied de la roche, droit en face de loi, une ouverture dans laquelle tu placeras le cierge que je vais te donner ; puis tu reviendras. Je t'attends.
— Verrons -nous la lumière de cette place?
— Oui ; mais je crains que tu n'obtiennes aucune réponse : il n'est pas minuit.
~ Laisse-moi essayer, Indja. Prends la corde Uu chien, caresse un peu mon brave Doyan sur la tète, 11 ne bougera pas en mon absence et te gardera. »
Le cierge à la main, je m'avançai, non sans émotion, vers le lieu indique. Le profond silence qui m'environnait, les circonstances de cette visite nocturne, l'incertitude où je me trouvais sur l'être mystérieux qui hantait la caverne, tout contribuait à m'impressionner.
L'ouverture dont Indja m'avait parlé était assez haute pour qu'un homme y pût entrer sans se courber.
j'écoutais. Aucun bruit intérieur ne parvint à mon oreille. J'allumai alors mon bâton enduit de graisse et l'appuyai contre la roche , dans l'ouverture , de manière qu'on pût l'apercevoir du dehors ; après quoi je retournai à l'endroit où m'attendait Indja.
rer ■-•-- -t tA ea ir.tr.i .vif J»if ■«.:* xottr
« Tu vois, me dit celle-ci* le cierge brûle toujours» il n'y a pas un souffle dans l'air. S'il s'éteint, c'est que l'Esprit sera là,,,. Mais y est- il déjà? »
Un instant se passa. Nous nous taisions tous deux, \ Tout à coup la jeune fille me saisit le bras,
« Regarde, s'écria- t~ elle, le cierge est éteint!
— Je vais interroger l'Bspiit. )
— Oui, va, je t'attends, » \ Arrivé à l'entrée de la caverne , je cherchai le cierge
avec la main : il n'y était plus, L'Esprit devait se tenir tout près, dans mtiq anfractuosité de rocher peut-être, Je fis deux pas en avant et prononçai à demi -voix :
(c Houhi Koulyan 1 »
Point de réponse.
« Marah Douriméc ï » '*
Rien, 1
« Marah Douriméc! répétai- je plus haut, montre -toi. Je jure de ne pas trahir ton secret. Je suis le hckim du Frankistàu qui a guéri ta fille... Montre-toi, j'implore ton secours. »
Un mouvement léger indiqua la présence d'un être vivant. On eût dit que quelqu'un se soulevait lentement ; puis cinq ou six minutes s'écoulèrent encore sans réponse. \ Enfin une voix s'éleva : ,
« Es- tu vraiment l'émir du Frankistan ? ,
— Oui, fie-toi à ma parole. Il y a longtemps que j'ai deviné le nom de l'Esprit, et je ne t'ai point trahie.
— Je reconnais ta voix , mais je ne puis te voir. Faistoi reconnaître, réponds. Que contenait l'amulette donnée par le vieux hekim à l'enfant afin de chasser le démon ?
— Des mouches mortes.
— Émir, c'est toi, c'est bien toi !... Qui t'a montré le chemin ?
— Indja, la fille du reïs. Elle m'attend là- bas. ;
~hÀ ÛAitAYÀXN UK L'A MO'HT H*
— Entre, ne fais que quatre pas en avant, »
Je sentis une main saisir la mienne. On m'attirait du côté droit, dans un renfoncemeut du rocher, « Je vais allumer une torche , » dit Marah Dourimée, Une lueur terne et rougeâtre éclaira bientôt la caverne, Marah Dourimée, enveloppée d'un manteau, ses longs cheveux blancs descendant jusqu'à terre, apparut devant moi. Son maigre visage grimaçait à la façon d'une tête de mort : j'eus presque peur. Elle me dit d'un ton bas et sourd :
« C'est donc toi , émir ? Merci d'être veuu ! Seulement promets-moi encore de ne révéler mon secret à aucune créature humaine,
— Je me tairai, sois tranquille.
— Désires -tu quelque chose de moi?
— Oui. Ce que je désire ne me concerne pas. Il s'agit de détourner un grand malheur de cette contrée. As- tu le temps de m'entendre ?
•— Viens, assieds- toi, »
Je pris place sur une large pierre formant un siège assez commode pour deux interlocuteurs. La vieille femme planta sa torche dans la roche et vint se mettre près de moi. Elle paraissait soucieuse.
« Parle, seigneur, dit -elle.
— Sais-tu que le melek de Lizan a surpris le bey de Goumri et Ta fait prisonnier ?
— Sainte Mère de Dieu, est-ce possible?
— Oui. Moi-même j'ai été fait prisonnier, car j'étais
l'hôte du bey.
— Je n'ai rien su. Dans ces derniers jours, j'étais là-bas, à Hakhad et à Biridchaï. Je ne suis revenue qu'aujourd'hui sur la montagne.
— Les Kurdes- Bcrwari sont rassemblés devant Lizan, Le combat recommencera demain.
— Oh \ les insensés ! ils ne se plaisent que dans la
*?+ IX tïAnAVAXK TU? &A Mitifï
haine et le sang ! Veulent-ils donc encore rougir les eaux du Zab, éclairer nos campagnes des flammes de Pincendie, tout égorger» tout désoler? Parle, seigneur, dis-moi tout. Mon pouvoir est plus grand que tu ne le penses. Peut-être aurai -je le temps d'empêcher ce nouveau malheur. »
Je m'empressai de satisfaire au désir de cette singulière créature. Tout en parlant, j'attachai mon regard sur cette femme , véritable image de la mort. Aucun mouvement n'agitait les plis de son manteau. Ses mains osseuses restaient croisées Pune sur Pautre; ses yeux brillaient au fond de Porbite, comme brille d'un dernier éclat le flambeau qui va s'éteindre. Lorsque j'eus fini , Douriraée se leva brusquement et s'écria :
« Émir, il est temps. Veux -tu m'aider?
— Oui.
— Il faudrait aussi parler de toi, mais ce sera pour plus tard. Aujourd'hui, occupons-nous de ce pauvre peuple. Jusqu'ici PEsprit de la caverne a été muet, jamais on n'a entendu sa voix : on va l'entendre tout à l'heure. Hâte -toi de descendre, khoudi. Cours à Lizan, envoie ici le melek, le bey et le reïs : PEsprit les demande,
— Obéiront -ils?
— Il le faut!... Oui, oui, ils obéiront, crois-moi. Mais où est le reïs ?
— Je n'en sais rien.
— Qu'on le cherche. Il faut qu'il vienne avec les autres ou plus tard , n'importe. Si on te demande qui t'a donné ces ordres, tu répondras un seul mot : le Rouhi Koulyan.
— Me permets- tu de revenir avec le melek et le bey ?
— Viens avec eux , si tu veux ; mais alors tu resteras au bas du rocher. Personne ne doit entendre ce que je leur dirai. Quant à eux, avertis-les de ne pas approcher plus près que Pendroit où ils verront des cierges allumés.
■IA GARAVAX* PltLA &<*nT «3
— Encore un mot, Marah Dourimée ; prrviendras-tu à me faire rendre mes armes?
— Ne t'inquiète pa *. A présent , va. Nous nous reverrons demain. Tu pourras t'entretenir tant que bon te semblera avec la vieille Marah Dourimée. »
Je rejoignis Indja, Debout a la place où je l'avais laissée, elle épiait mon retour non sans inquiétude, « Que tu as tardé, seigneur! soupira *t- elle,
— Cest vrai. Aussi hâtons-nous, le temps presse,
— Û faut attendre pour voir si le cierge se rallumera ; autrement, tu ne saurais pas si ta prière a été exaucée.
— Elle Test.
— Comment le sais -tu?
— L'Esprit me Ta dit.
— Khoudi, tu as entendu sa voix ?
— Oui, Je lui ai parlé, il m'a répondu.
— Ah ! jamais pareille chose n'est arrivée ! Tu es uu
bien grand émir !
Les esprits ne jugent pas les hommes selon leur rang,
— Est-ce que tu Tas vu aussi?
— Oui , face à face,
— Seigneur, tu m'épouvantes ! Comment est-il?
— De semblables visions ne se racontent pas. Viens, conduis-moi sur la route de Lizan. Je dois retourner tout de suite prés du melek.
— Et Madana?... et...
— Montre- moi seulement la route ; puis tu retourneras trouver Madana dans sa cachette. Tu lui diras de ne rien craindre. Ton père ne la punira pas, ni toi non plus, sois tranquille. Ne vous montrez pas avant demain matin. Tout s'expliquera. Vous viendrez le soir à Lizan.
— Je puis rentrer chez mon père, il ne soupçonne rien. Madana restera cachée.
— Si tu vois le reïs, dis- lui que l'Esprit de la caverne le demande. Il y va de son plus pressant intérêt.
1» LA CAAAVAKR JJJÏ LA MQRT
' ■ ■ ■■ ■ ■—■ i ■ i ■—■■ ..— — il m.»- - . ■- . *m
— Seigneur, tu me remplis d'effroi* Hâtons* nous! » Je repris la laisse de Doyan. Nous descendîmes plus
vite que nous n'étions montés; Indja me fit suivre un sentier qui, en un quart d'heure, me mit sur la route de Lizan. Là, nous nous arrêtâmes. Je remerciai mon guide en lui baisant les mains.
« Je saurai me retrouver, lui dis-je. Adieu ; nous nous reverrons demain.
— Adieu ! » balbutia la jeune fille, qui s'enfuit comme une biche à travers les arbres.
Je pris rapidement la roule de Lizan. La moitié du chemin était à peine derrière moi , lorsque j'entendis le sabot d'un cheval arrivant au trot. Je me dissimulai derrière un buisson. Le cavalier passa. Je le reconnus aux premières lueurs de la lune : c'était le reïs, seul, courant sans doute d'un lieu à l'autre pour donner ses ordres avant le rendez-vous.
« Nedjir-bey! » criai-je.
Et je m'élançai à la bride de son cheval.
« Qui es -tu? » demanda le reïs effrayé.
Il se penchait pour me regarder. Je saisis son bras, lui disant avec calme :
« Je suis ton prisonnier. L'Esprit de la caverne m'envoie vers toi ; il t'attend. Ne tarde pas !
— Imposteur ! Qui a osé te délivrer? »
Nedjir mettait la main à sa ceinture pour prendre ses armes : je le prévins, et, le tirant de toutes mes forces, je lui fis quitter les étriers; puis j'appelai mon chien. Dt>yan se jeta sur l'homme, tandis que je calmais le cheval. Lorsque la bête fut maîtrisée , je vis le reïs à terre. Doyan le tenait en arrêt, prêt à lui enfoncer ses crocs dans la gorge.
« Écoute, Nedjir-bey ! m'écriai-je : le moindre mouvement te coûterait la vie; ce chien est plus fort qu'une panthère. Si tu te soumets à ton sort, je me contenterai
* Oh ! les insensés ! ils ne se plaisent ijue dans la haine et le sang ! *
hA aAHAYAXH DE LÀ MQÈT 17U
de te lier pour te ramener à Lizan ; sinon je te laisserai déchirer par mon chien. »
Le colosse n'osa résister. Il écumait de rage, mais le chien lui faisait peur. Je lui arrachai ses armes, et je le liai à la selle de son propre cheval,
« A mon tour, Nedjir-bey ! m'écriai-je ; moi a cheval , toi à pied. Marchons ! »
Bientôt je me sentis quelque remords d'avoir insulté à la situation de cet homme; je ralentis le trot du cheval. Le reïs prit la parole :
« Qui t*a délivré? demanda- 1- il sourdement,
— Tu l'apprendras plus tard.
— Où me conduis -tu ?
— Tu le verras.
— Je ferai fouetter Madana !
— Attends à demain.,. Qui sait ce que tu feras? Où as -tu mis mes armes et mes effets?
— Je ne les ai pas.
— On les retrouvera. As* tu un meilleur cheval que celui-ci?
— J'ai beaucoup de chevaux.
— Tant mieux ! tu m'en donneras un pour celui que tu m'as tué.
— Que le Cheïtan te le donne ! Demain tu seras prisonnier.
— Nous verrons ! »
Un silence assez long suivit cet échange de politesses.
Nedjir-bey avançait péniblement, avec Doyan sur les talons. Enfin nous aperçûmes Lizan.
Un véritable camp s'était établi autour de la ville. De nombreux groupes de guerriers bivouaquaient devant les feux, et un feu plus grand que les autres indiquait la maison du melek* Lorsque j'arrivai sur cette place, ce furent des cris d'étonnement à n'en plus finir :
m tA CAXATfi&K "irriïA W€T«T
« L'étranger ! l'étranger! s*exelamait*on de toute* paru, et Nedjir-bey attacha S 'Qu'est-ce que cela? »
Une foule considérable s'amassa. On me suivit jusque cites le chef* Une quinzaine d'hommes étaient assis devant la porte; tous me parurent armés. Sir David Undsay se trouvait au milieu d'eus , debout et appuyé contre le mur; il m'aperçut l'un des premiers, H ne lit qu'un bond et vint à moi, les bras tendus, la bouche large ouverte,
« Master î vous voilé ? Wgh </<*v / hourra ! twkome ! IhitUnnHbtùt!
— Ne m'étouffe* pas , sir David ! *> Tous criaient à la fois pour roc demander des explications.
« Eh ! oh t ah • continuait l'Anglais plus haut que les autres. Où vous cachiez-vous? D'où venea-vous? Comment avez- vous été délivré? par vous-même? ttmfaful! vous ramenez un prisonnier! Merveilleux! incompréhensible! yesl»
Mohammed , Amad el Ghandour, mou brave I ïaict , tous enfin étaient accourus, remerciant Allah avec des exclamations bruyantes. Halef était celui qui parlait le moins, mais je vis qu'il pleurait de joie. Je lui dis en lui serrant la main ; « Merci, Halef, merci. Cest bien à toi que je dois ma
délivrance.
— Ne parle pas ainsi, sidi. Que suis- je prés de toi? Un rat pelé, un affreux hérisson, un chien qui ne se sent heureux que quand le regard de son maître tombe sur lui !
— Allons , mon bon Halef, tu ne m'empêcheras pas d'être reconnaissant. Où est le melek?
— Dans sa maison.
— Et le bey ?
— Dans un appartement retiré, où on le garde comme
otage* »
LA VAHAWWCtt flff lA ATOUT 1*1
Je fis délivrer te reïs; il me suivit en grommelant, J'entrai dans la maison sans ro'inquiéter des clameurs de la foule, qui demandait des explication» sur mon retour avec Nedjir-hey ainsi traité.
Le melek et son conseil étaient assis dans la cour intérieure, on je fus reçu au milieu de rétonuement général. Je racontai succinctement ce qui m'était arrivé; la trahison du reïs, ma visite h l'Esprit de la caverne, et je terminai en disant que Je Rouhi Koulyan convoquait les chefs des deux partis pour leur faire entendre sa voix.
« Tu lui as parlé, émir? sëcria le melek stupéfait. Aucun mortel n'a eu jusqu'ici cette faveur ï
— Tu es un favori de Dieu, dit un vieux chef. Nous ^écouterons.
— Écoutez surtout l'appel de l'Esprit : il vous demande. Il veut te parler ;\ loi, melek, et au bey. Je te l'affirme, tel est Tordre que je dois vous transmettre de sa part,
— Mais il est dangereux d'emmener le bey,
— Fais- lui donner sa parole de ne point s'entuir, il la tiendra.
— Qu'on l'amène ici ! »
Le bey de Goumri entra au bout de quelques instants ; jl parut heureux de me revoir,
« Allah soit béni! Te voilà, émir! dit-il. On accusait mes gens de ta mort, et cependant j'espérais toujours en toi.
— Allah m'a délivré de mes ennemis et des tiens,
— Mon ennemi le plus dangereux, c'est celui-ci, » Et le bey montrait le reïs de Khoûrd.
« Oui, tu as raison.
— Qu'Allah le maudisse, lui et ses enfants, et les enfants de ses enfants ! Tu t*es fait l'ami de ces hommes, émir. Tu as voulu travailler dans leur intérêt. Tu vois ce qu'on peut attendre de l'amitié de ces Nazarah !
If» h CARAVANE J>ff LA MtifiT
— Il y « des bon» partout. Ne confonds pas tous tes Na**rah dans la même rancune,
— Seigneur» tu voulais traiter de la paix entre ce» gens et nous, mon cceur t'en sait gré. Eh bien* ils t'ont fait prisonnier* Les armes seules doivent parler maintenant*
— Songe que tu es en leur pouvoir, bey de Goumri !
— Mes lkrwari me délivreront.
— Avant qu'ils puissent venir jusqu'à toi , tu ne seras plus qu'un cadavre.
— je saurai mourir* Allah a tout écrit dans sou livre ; personne ne peut changer ta khwti (destinée) !
— Pourquoi ne point essayer encore de traiter avec le melek? H s'est noblement conduit envers nous tous; ce n'est pas lui, mais le reis qui m'a fait prisonnier,,. Peut-être valait-il mieux d'ailleurs qu'il en fût ainsi, car sans cela je n'aurais pas reçu les ordres du Kouhi Koutyan,
— L'Esprit de la caverne ! Il t'a parlé ?
— Oui. Il te demande» il t'attend.
■— Moi?... Quand et où?
— * Tout de suite.
— Seigneur, tu plaisantes. Le Kouhi Koulyan est un puissant esprit; mot, un simple mortel qui tremble devant cet être invisible.
— Il n'est point invisible.
— Tu Pas vu ?
— Oui , et je vis encore.
— Ah ! les hommes du l : ranktstan savent tout ; ils parlent aux esprits sans mourir I
— je ne te dis pas que tu verras aussi l'Esprit, seulement tu entendras sa voix. Il veut que le melek et toi vous vous rendiez à l'instant même à la caverne. Nedjirbey tous y accompagnera.
— M'engages-tu ta parole de ne point chercher à fuir? demanda le melek.
LA VAfiAVAXX flff LA MOflf 1RS
— Par Allah, je le jurel
— ttcy, donne -mai t* main, je nie fie à loi, Puisque l'Esprit l'ordonne, nom irons ensemble* et tu ne seras pas Hé sur ton cheval. Ma confiance est grande. Si tu t'enfuyais» je perdrais tous mes avantages sur vous. Ne me trahit pas,
— Comment pourrez* vous gravir la montagne h cheval f objectai -|e,
— H y a un chemin tournant. Tu nous accompagneras, khoudi?
— Oui; maïs l'Esprit m'a défendu de m'approeher avec vous de la caverne*
— . Pour moi, je reste, grommela Nedjir-bcy,
— Tu as entendu l'invitation du Rouhi Koulyan ?
— Je ne crois pas aux paroles de l'étranger.
— Tu refuses d'obéir * l f Esprit ?
- Je lut obéirai quand il enverra d'autres messagers que ce Frank pour m'avertit.
- Mais je te commande, moi, de nous suivre.
— Mclck, je suis Nedjir-bcy, le rcïs de Khourd. Tu n'as pas le droit de me commander !
— Qu'on le lie! ordonna le melek. En temps de guerre, tout rebelle est un traître! Qu'on l'attache sur un cheval, et qu'il marche devant nous! n
Ncdjir*bey se débattit comme un furieux; mais le nombre eut raison de sa colère* Pendant ce temps j'allai chercher Lindsay.
« Voulez-vous venir à la caverne de l'Esprit? lui dis-je.
— La caverne de l'Esprit! Tbttmkr sform! je ne demande pas mieux» Et où est-elle, cette caverne?
— Là -haut, sur une montagne, au milieu de rochers et de précipices»
— Des rochers, des cavernes, des ruines peut-être aussi ?
— Non, je ne le pense pas* D'ailleurs, vous ne verrez
m M C.-UMIMA'J? flff LA .VOJIÎ
point l'Esprit ; il ne se montre jamais aux faibles mortels,
— Désagréable, incivil, cet esprit î Moi qui ai toujours désira rencontrer un fantôme î Enfin n'importe t je vous suis* Je m'ennuie trop ici, personne ne m'entend, »
Quand nous sortîmes de la maison du melek, toute la population de Lixan était rassemblée sur ta place. On nous regarda passer dans le plus profond silence. Quelques mouvements de surprise accueillirent l'apparition du reïs lié sur son cheval. Des hommes portant de grandes torches nous éclairaient. Le melek fit un petit discours au peuple. Il annonça la volonté de l'Esprit et promit de se conformer a ses oracles; puis il recommanda l'ordre et la paix jusque son retour. I* foule applaudit, mais gravement et sans exclamations. Tous se rangèrent pour nous faire place.
Le melek et le hey chevauchaient côte à cote , en tête de notre caravane. Le reïs, entouré de quelques hommes pour le maintenir, venait ensuite. Ltndsay, Halef et moi, fermions ta marche.
Nos porteurs de flambeaux nous quittèrent à la sortie de la ville. I Jndsay et Halef seuls prirent chacun une torche.
Notre marche devenait vraiment fantastique. Souvent le sentier se resserrait entre les roches, ne nous permet* tant d'avancer qu'un à un ; d'autres fois nous gravissions des pentes qui eussent épouvante un piéton d'Europe. A nos pieds courait le Zab, dans sa profonde vallée. La tune s'était cachée, et dans l'obscurité des alentours on ne distinguait que le faisceau des lumières rougeâtres de Lizan, se montrant tantôt h droite, tantôt û gauche, derrière nous.
De l'autre côté du fleuve, sur les montagnes, brillaient les feux des campements kurdes. Aux dernières limites de l'horizon se dessinait vaguement la masse des rochers vers laquelle nous nous dirigions.
IA <MJM1M,YX OR LÀ NO&T tftt
Je me demandais intérieurement quelle était cette mys* térieuse puissance acquise par Marah Dourimée. Comment cette femme avait*clle pu imposer son prestige chez deux nations ennemies? D'où lui venait une telle influence ?
Nous tournâmes enfin l'angle d'une énorme roche : la vallée disparut derrière nous. H fallait s'enfoncer auc«ur de la forêt. Le sol humide s'amollissait sous le pas des chevaux; les torches éclairaient les arbres d'une façon sinistre, A chaque pas, des spectres semblaient se dresser devant nos yeux, Le bruit de notre marche, l'haleine ronflante de nos montures, le cliquetis de nos armes, réveillaient les échos endormis de cette nuit silencieuse. Je songeais aux ballades de mon pays.,. N'allions* nous pas comme une troupe de fantômes, comme des morts se hâtant de regagner leur tombe avant l'aube?
« Je frissonne, m\ murmura Liudsav, Comment!
vous avez osé pénétrer seul dans cet antre ?
— Seul, pas précisément.
— Qui vous accompagnait?
— Une jeune fille.
< — Ah! tuant* fw gtuhi? belle? ,
— Très belle.
— Oh ! intéressant,
— N est -ce pas, master?
— Heatwi! vous êtes chanceux!
— Vous la verrez demain. »
Bientôt nous gardâmes involontairement le silence. La forêt devenait de plus en plus sombre. Il y avait quelque chose de mystérieux et de sacré sous ces voûtes naturelles : on eût cru entrer dans un sanctuaire. Le sentier montait toujours. Arrivé à un endroit où cette route étroite se divise en deux , le melek s'arrêta.
« Voici le but, dit -IL Encore vingt pas , et nous trouverons tes grandes roches qui abritent la caverne. Laissons les chevaux. Éteignez les torches, taites descendre
H» IA GAHAVAXK M! LA MOM
le reïs et forcex-le à marcher, ftmir, viens avec nous jus. qu'aux rochers* »
^ Undsay resta» avec Halef, à la garde de nos montures* J'assurai le melek que Doyan suffirait pour faire avancer Ncdjir* Les Kurdes qui le surveillaient s'assirent sur une pierre en nous attendant. Mon brave chien ne quittait pas le reïs du regard. Je remarquai dans les yeux de la béte une phosphorescence pareille à celle de l'oeil du tinhu w* \ quand il brille la nuit au milieu des mers,
Ncdjir-bcy marchait en avant sans dire un mot. Au bout de quelques minutes, je reconnus l'allée à l'entrée de laquelle Indja m'avait attendu*
« Maintenant, Nedjir-bey, dit le melek, tu vas nous suivre sans résistance : l'Esprit est là. Émir, ne crains pas qu'il recule en ce lieu terrible* Attends- nous, et rappelle ton chien, »
Je m'appuyai contre un pan du rocher. Doyan vint se coucher à mes pieds; posant son museau sur mes genoux, il sembla me demander une caresse.
J'attendais depuis une heure, perdu dans mes réflexions, et je commençais à m'inquiéter, me demandant s'il ne faudrait point aller à la rencontre de mes compagnons, lorsque j'entendis leurs pas. Le reïs marchait prés du melek et lui parlait fort amicalement.
« Nous avons beaucoup tardé, me dit le chef nestorîen en s'excusant ; mais nous avons pu entretenir l'Esprit, nous l'avons même vu.
— Vous l'avez vu ?
— Oui, c'est... Devine.
— Marah Dourimée... Je le savais. Que vous a-t-elle dit?
— Ces choses doivent rester secrètes, émir. Marah Dourimée est une melcka (reine), une grande melekaî...
1 Sorte de requin commun en Amérique*
IA GAXAYANU tiJS LA MOHT 1W
Ce quelle nous a dit nous réjouit le cceur. Le bey devient mon hôte; lut et les siens quitteront Lizan en amis, La paix est conclue.
— Oui, elle est conclue» ajouta le bey, et nous devons te remercier, émir, car tu y as largement contribué, La vieille reine nous recommande de te traiter comme un frère : nous le ferons volontiers. Reste dans ce pays, sois notre hôte et notre ami, sois Pun des nôtres.
— Je te remercie, bey. Je resterai aussi longtemps que possible parmi vous; mais j'aime ma patrie, et je veux y retourner pour me reposer enfin après tous mes voyages* Marah Dourimée vous permet -elle de dire son secret au peuple ?
— Oh ! non, seigneur; pour tous elle doit rester. l'Esprit de la caverne. Tu nous promets de ne pas trahir ce secret?
— Je vous le promets.
— Elle viendra demain matin chez, moi, reprit le melek. Elle veut te parler, car elle t'aime comme si tu étais son fils* Maintenant descendons.
— Et les hommes que Nedjir-bey a soulevés ? demandai - je avec curiosité.
— Tout s'arrangera, » reprit le melek.
Nedjir vint vers moi, me tendit la main et me dit brusquement :
« Pardonne-moi, émir; je te pardonne aussi. L'Esprit de la caverne veut que nous soyons amis.
— Sais -tu qui m*a délivré?
— Oui, Madana et ma fille Indja.
— Leur pardonneras -tu?
-*- Je les aurais sévèrement châtiées à mon retour ; mais la vieille melekaa parlé, elle m'a fait connaître des choses qui changent ma pensée... Je ne leur adresserai aucun reproche. »
Nous descendîmes la montagne et retrouvâmes bientôt Halef et PAngiais.
« Vous voilà donc ! cria Lindsay dès qu'il m'aperçut. Je vous croyais occis dans cet ancre. »
Halef, me prenant Je bras, murmura à mon oreille ; « Sidi, pourquoi ont -ils délié ce prisonnier?
— L'Esprit de la caverne l'ordonne, Nous avons fait la paix avec le reïs, mon brave Haïef.
— Ah f ce Houhi Kouiyan est un esprit sans sagesse, et toi, sidi, tu n'es pas plus prévoyant* Moi, je suis le hadji Halef Omar, je ne pardonne pas,
— Il ne t'a point offensé,
— Celui qui offense mon ami et sidi m'offense doublement. Si jamais je lui pardonne, à ce Nedjir, du moins faudra-t-it qu'il m'en prie. Je ne suis pas un Turc, moi, ni mi Kurde, ni un Nazarah, mais un Radjoul el Arab, qui ne laisse point impunément insulter son sidi !... Dis-le-lui.
— J'en trouverai peut-être l'occasion» En attendant, montons à cheval. Vois, les autres sont déj;\ prêts. »
On ralluma les flambeaux. La descente s'opéra sans incident.
Je me demandais toujours d'où venait et en quoi consistait cette mystérieuse influence de M ara h Dourimée. Comment, en quelques minutes, avait-elle pu réconcilier ces deux chefs ennemis? De ce qu'elle avait été reine dans ces contrées, tl ne s'ensuivait pas qu'elle dût se faire ainsi obéir de deux peuples si différents, si divisés par la race et par la religion. Comment se faisait-il que Nedjirbey fût tout d'un coup transformé en sortant de la caverne ? Quel pouvoir agissait donc sur des natures si sauvages ? Cette Marah Dourimée n'avait pourtant rien de supérieur; son esprit ne s'élevait guère plus haut que le niveau de ses compatriotes... Comment expliquer tout cela? Ma curiosité serait-elle satisfaite?... N'y avait- il pas là le sujet d'une véritable étude?
J'en étais au plus intéressant de mes réflexions, lorsque nous aperçûmes les lumières de Lizan.
Z4~ti£1i A 1*4 <$$"&£ LÀ M tilt T ÏWà
« Je vais vous quitter pour rejoindre mes gens, dit Nedjir-bey en «adressant au melek. il faut maintenant les apaiser et leur faire accepter )a pais.
— Va. »
Il prit vers la gauche* Dix minutes après nous rentrâmes dans la ville, où la foule nous entoura avec empressement. Le melek, debout sur sa selle» annonça d'une voix retentissante que le Houhi Koulyan ordonnait la paix.
Le peuple approuva; très peu murmurèrent, Puis le bey partit pour annoncer cette nouvelle à ses guerriers. Il m'invita à l'accompagner* j'y consentis, mais je priai le melek d'envoyer à Khoûrd un messager afin de rassurer mes deux libératrices et leur promettre une prochaine entrevue*
Nous n'avions pas fait la moitié du chemin , que le cri d'une sentinelle uous arrêta :
« Qui va là?
— Ami, repartit le bey.
— Quel nom ?
— Tu ne me reconnais pas, Talaf ?
— Seigneur, c'est toi ! Allah soit béni ! Tu as pu t'enfuir ?
— Je ne me suis pas enfui. Où campes- vous?
— Là, tout près. Tu vois le feu.
— Conduis- nous.
— Je n'ose, seigneur, je garde le poste.
— Qui commande chez vous ?
— Le reïs de Dalacha.
— Vous avez choisi un bon général , en vérité ! Allons, viens, je te relève de ta garde. Elle n'est plus nécessaire : c'est moi qui commande maintenant. »
Nous atteignîmes bientôt le bivouac. Un grand cri salua notre apparition.
« Le bey I » dirent toutes les voix.
It» L^ÇA&AVAMlLa&Mé^m&T
Tout le monde se leva* La joie était géwérak. Seul le teïs resta appuyé contre un arbre» sombre et mécontent. Il Bnit cependant par suivre la foule, puis vint
tendre îa main au chef. « Sois le bienvenu, murmura •t-tl. Tu as pu t évader,
— Non, Le melek m'a rendu ma liberté,
— Bey, on n'a Jamais oui une telle merveille !
— Ce n'est point une merveille : la paix est conclue,
— Conclue ! si vite ? Et nous allions écraser les Naia-
rah f .
— Qu'en sais- tu? Ils sont nombreux et braves,
— Mais qu'ont*ils exigé pour cette paix ?
— Hieu,
— Rien l Et que leur as~tu demandé?
— Rien, . .
— Comment! après le sang versé, après le meurtre
de nos hommes ! Imprudent !
— Es -tu le reïs de Dalacha ?
— Tu ne l'ignores pas.
— Me reconnais -tu ?
— Quelle singulière question !
— Qui suis- je donc?
— Le bey de Goumri.
— . Je voulais savoir si je me trompais, ou si la mémoire t'avait abandonné. Que crois-tu que doive faire le bey de Goumri à l'homme qui le traite d'imprudent au milieu
de son peuple?
— Tu devrais le remercier, car il te rend service.
— Ver de terre ! tonna le bey. Tu voudrais me traiter comme tu as osé traiter cet étranger, dont la main t'a châtié 1 Qui donc t'a permis d'ordonner en mon absence ? L'Esprit de la caverne veut la paix : nous lui avons obéi» Soumets-toi comme nous... Va sans tarder avertir les habitants de Goumri; autrement je t'assiège dès demain dans Dalacha. On verra alors comment le fils d'Abd el
LA.JI A&ÂXAXMJULJJLJiiàMZ ttl
Soummit-bey sait châtier ceux qui lui résistent ! Allons , hâte -toi» esclave des Turcs! »
Le reïs baissa la tète et s'éloigna ; je le vis bientôt monter à cheval. Je restai jusqu'au matin avec le bey, qui était fort occupé à donner des ordres et à tenir conseil ; puis nous retournâmes ensemble à Lizan , où devaient se terminer les arrangements entre les deux partis. Plusieurs chefs inférieurs accompagnaient le bey,
Pour moi, je pouvais me reposer. Je dormis jusque dans Paprés-midi, Quand je redescendis sur la place, devant la maison du melek, j'aperçus Nedjir-bey. Il me cherchait pour me rendre ce qu'il m'avait enlevé. Il le fit intégralement et d'assez bonne grâce.
Peu après arrivèrent deux femmes que je n'eus pas de peine à reconnaître sous leur nouveau costume : c'étaient Madana et Indja. La vieille nestorienne portait un chapeau avec des bords immenses et un bouquet de plumes de coq. Ses pieds, chaussés de sandales, n'étaient guère moins noirs que la veille , quoique le reste de sa toilette fût plus propre. Deux morceaux de tapis, retenus autour des reins par une large ceinture . formaient la jupe* Le haut du corps se dissimulait sous une sorte d'étoffe assez indéfinissable. Cela ressemblait à un sac , à un morceau de voile de navire, à tout ce qu'on voudra. Entre ce cor* sage et la ceinture sortait une chemise* Le Zab est bien large ; mais je crois que les gens de ce pays craignent de le tarir, car ils ne se servent guère de son eau. Madana avait encore fort à faire pour arriver à une propreté même relative.
Indja se tenait modestement un peu en arriére de sa compagne. Ses longs cheveux noirs tombaient Sur ses épaules en deux nattes épaisses ; un mouchoir turc enveloppait le chignon et flottait coquettement autour de la tête. Elle portait des pantalons blancs serrés aux chevilles par des bottines de Sroyrne , et une veste bleue brodée
m IA GAHA VANS ï>ff hA MÙB1
de fils jaunes* Une i<toub ou mantille carrée, en étoffe légère et également bleue, descendait des épaules jusqu'au bas des jambes, Je remarquai avec quel soin la jeune fille s'était peint les joues et les sourcils,
Madana s'avança à grands pas vers moi ; puis, s'arré* tant brusquement, elle croisa les bras sur sa poitrine et fit une révérence dans laquelle les hanches jouaient un très grand rôle, ce qui me parut fort disgracieux.
« Bon matin, seigneur, me dit-elle. Tu as voulu nous voir, nous sommes venues, »
Je souris de la rustique présentation. Saluant de mon mieux mes visiteuses, je les fis entrer chez le melek; je voulais les présenter à Lindsay, Indja me remercia, en rougissant, du message que j'avais envoyé la veille pour la tranquilliser.
1 Comme nous entrions dans la maison , la jeune fille rencontra son père , qui la regarda avec étonnement.
« Tu es venue me chercher? demanda-t-U.
— Père, depuis hier tu n'es pas rentré, et...
— Sois tranquille, la paix est faite* Ta mère ne le sait-elle pas? Va voir la femme du melek, puis retourne à Khoùrd. Je n'ai pas le temps de m 'occuper de toi, »
11 monta à cheval, tandis que j'introduisais les deux femmes dans la salle où se trouvaient mes compagnons. « Higb thy! qui m'amenez- vous? s'écria l'Anglais.
— Les deux ladies auxquelles je dois la liberté, sir. Voici Indja, la Perle, et Madana, autrement dit Persil, Persiiia, si vous voulez.
— Persiiia, hum! mais cette perle est magnifique! Braves toutes les deux, du reste, ces excellentes créar.es. Faites-leur un beau cadeau j sir, faites -leur- en un de ma part, yesl »
La femme du melek donna un repas aux visiteuses, qui passèrent quelques heures à Lizan ; après quoi je les reconduisis jusqu'à moitié de leur route.
h A CARAVANE BR h A MORT 193
« Seigneur» me demanda la fille du petit chef de Khoûrd, tu t'es véritablement réconcilié avec mon père?
— * Oui» et sans arriére* pensée , je t'assure.
— Il ne se fâchera pas contre moi ?
— Non , je puis te le promettre.
— Ne viendras- tu pas nous visiter, seigneur?
— J'irai, Indja, bientôt : aujourd'hui, dans la soirée, ou demain peut-être. Adieu, en attendant, »
Madana, laissant sa compagne la dépasser de quelques pas , se rapprocha de moi,
« Seigneur» dit* elle» ne te souviens- tu pas de ce que tu m'avais promis ?
— Quoi donc, Madana?
— Un présent.
— Je m'en souviens ; mais dans mon pays nous honorons trop les femmes pour les charger d'aucun fardeau : mon présent te sera porté chez toi, sois tranquille, Madana.
— Oh! comme les femmes de ta patrie sont heureuses, émir ï Est-elle bien loin, ta patrie?
— Oh! très loin.
*— A combien de journées de marche?
— A plus de cent.
— Quel dommage ! »
Je crois qu'un peu plus Persilia m'eût suivi pour voir combien en Europe « ies femmes sont heureuses », Pauvre Persilia !
Je retournais lentement vers Lizan , lorsque je vis une forme bizarre descendre de la montagne : c'était Marah Dourimée. Elle me reconnut de loin et me fit signe de la rejoindre. Je grimpai pendant quelques minutes et la trouvai appuyée contre un tronc d'arbre.
« La paix soit avec toi, mon fils ! me dit- elle. J'allais à Lizan pour te voir; mais» chez le melek, nous ne pour-
1W KA QAHAVANK 1>H hA MORT
rions parler facilement* Je suis heureuse de te rencontrer ici ; viens donc* »
Elle prit ma main* Nous limes une centaine de pas. Arrivés près d'une roche couverte de mousse, ombragée d'un grand chêne» et de laquelle on dominait tome la contrée» la vieille femme s'assit en m'indiquant une pierre à ses côtés. Ecartant alors son manteau» elle m 'apparut, dans sa vénérable vieillesse» pareille aux prophétesses d'isracl,
« Khoudi» commença- 1- elle» regarde là» entre le sud et l'ouest» ce soleil qui préside aux saisons... Il y a plus de cent ans qu'il rouie sur ma tête. Vois cette tête» comme elle est blanche et comme elle branle. Je te l'ai dit a Àmadïah» il ne me reste plus guère de temps à vivre... Je suis déjà un fantôme „ le Rouhi Koulyan 1 *
Ses yeux brillaient d'un feu étrange sous ses sourcils blancs comme la neige des montagnes; sa voix semblait sortir d'une tombe. Je l'écoutais avec un intérêt croissant.
« J'ai beaucoup vu dans ma vie, poursuivit «elle. J'ai vu les grands tomber et s'élever les petits. J'ai vu souvent le triomphe des méchants* J'ai vu les forts trembler et les timides se réveiller soudain... J'ai ri et pleuré comme les autres humains. J'ai connu le malheur et la joie, et, quand je pense à tous ces événements, je trouve que Dieu gouverne le monde d'une main puissante autant que paternelle. Ceux qui le bravent n'évitent pas son appel suprême, et les enfants de ceux qui habitent maintenant la djehenna méritent parfois ses faveurs. La terre souffre parce que les hommes ne veulent point accepter les châtiments d'en haut. Un second déluge viendrait peut-être, s'il se trouvait un Noé digne d'être le père d'une race meilleure. Mon cœur saigne quand je pense aux péchés et au malheur de mon peuple. J'ai été riche ; mais Dieu ne veut point qu'on s'attache aux bien» de la
1,4 CARAYANti t»R IA MO HT 1W
terre : il m'a tout enlevé pour réapprendre à mieux le servir. Maintenant je vais errant en tous lieux , prêchant et consolant tes malheureux, La vieille Marah Dourimée et l'Esprit de la caverne ont été des énigmes pour toi. Les comprends -tu à présent? les comprends -tu mieux, mon fils ? »
Je saisis sa main osseuse, et j'y portai mes lèvres. Cette femme étrange m'inspirait une singulière vénération. ».
Marah Dourimée me regarda longtemps eu silence; puis» prenant mes mains dans ies siennes, elle murmura :
« Je t'aime» ô mon fils! Bientôt mes yeux ne pourront plus te voir; mais Marah Dourimée te bénira et priera pour toi jusqu'à ce qu'elle descende dans la tombe. Veux-tu que je te dise le secret du Rouhi Koulyan ? Ceux qui l'ont entendu cette nuit m'oat juré le silence* Me le promets -tu comme eux ?
— Je te le promets,
— Tu sauras tout. Écoute* »
Ce qu'elle me raconta, je ne le divulguerai pas* C'est une histoire qui ferait la fortune de plus d'un romancier, une histoire du temps où les trois démons kurdes ; Abd el Souramit-bey, Beder-khan et Kour Ouliah-bey, désolèrent la vallée du Zab; une histoire qui me fit dresser les cheveux sur la tête et m'expliqua bien dos choses inexpliquées... Lorsque ce long récit fut terminé, la vieille femme, succombant à l'émotion de tels souvenirs, cacha sa tête dans ses mains. Elle sanglota comme un enfant ; puis, appuyant son bras décharné sur mon épaule, elle se releva soudain en me disant presque tout bas :
«Va, retourne à Lizan; j'irai plus tard. Je veux attendre que mon cœur batte avec moins de violence. J'irai ce soir. »
Respectant cette douleur, je m'éloignai. En rentrant dans la ville, je remarquai que tout avait repris son
*W £.4 VAHAVANN 4>è,* £4 MO*T
■4>~aH«VM
calme, te camp des Kurdes était. levé de Pautre côté du 2ab, te bey de Goumri m'attendait pour rejoindre ses gens,
* Kmir» s'écrla-t-il du plus loin qu'il m'aperçut, reviens-tu avec moi i\ Goumri?
— Non, pas aujourd'hui ; mais tu nous reverras bientôt, car les Haddedtn sont impatients de rentrer chez eux,
— Vene* quand vous voudrez, l\mir, je t'indiquerai îa route la plus sûre pour atteindre le Tigre ; mais promets-moi que tu t'arrêteras quelques jours dans ma maison.
— Je ferai mon possible pour cela* Merci, bey, et au revoir! *
Après des adieux au melek, qui me parurent sincèrement cordiaux, le bey repassa le fleuve et partit à toute bride.
Marah Dourimèc tint parole : elle vint ù la tombée de ta nuit. Nous causâmes encore longtemps ; enfin elle me demanda ï
« Seigneur, veux -tu m'accorder une grâce?
— De tout cceur, si je le puis.
— Crois* tu au pouvoir des amulettes?
— Non.
— Je t'en ai préparé une tout à l'heure. Refuseras-tu de la porter?
— Je la porterai en souvenir de toi.
— Prends-la donc. Elle ne saurait t'étre d'un grand secours tant qu'elle restera fermée. Si tu te vois en un péril suprême, ouvre-la... De prés comme de loin, l'Esprit de la caverne te protégera !
— Je te remercie, Marah Dourimée. jamais je n'oublierai ta maternelle bonté pour moi. »
L'amulette consistait en un sachet d'étoffe de coton formé par plusieurs plis cousus ensemble ; une bande
14 CAIIA YAS'K f>* *4 **OJ»T Itf
M«niM>
de même &olïe permettait Je la porter au cou, Je fus longtemps «m* savoir ce que contenait te mysteneu* sachet.
Ainsi se termina mon séjour chex les nestoriens* Mes Arabes étaient en bonne vote 4e retour* Mastcr Mndsay ne songeait presque plus h son j'tnvIhig^buU, tant nos aventures l'intéressaient. Pour mot, je me sentais tout prêt à continuer mes voyages» aHn, cher lecteur, «"avoir le plaisir de vous les raconter encore,
tti IÂ GAXÂYAN* *>#? IA MOU?
II i;
l.*A«ABIK
Nous nous étions décidés, en quittant Uaan, â suivre le Zab jusque 'Ghirban et à traverser le Zibar kurde, Ce mclek de Lizan et le bey de Goumri nous ayant munis de recommandations prés des chefs de cette province, nous espérions un bon accueil, l;u effet, les Ghirban nous reçurent amicalement; mais» â partir de Zibari, on se montra fort hostile envers nous. Cependant je finis par conquérir la bienveillance de ces sauvages populations, et nous arrivâmes heureusement jusqu'aux rives de l'Akra.
Là nous rencontrâmes une telle animosbé parmi les farouches habitants du pays, que nous fûmes obligés de nous diriger vers le sud-est, au milieu de mille dangers. Nous dépassâmes le Zab à l'est du Ghara-Surgh, en laissant Pir -Hassan sur notre gauche. Comme nous ne pouvions nous fier aux Kurdes de cette contrée, nous longeâmes le Djebel Pir-Mam, au sud -est, pour incliner ensuite un peu à droite, afin d'arriver sur le territoire qui s'étend entre Diaieh et le Zab inférieur.
Nous nous flattions d'être bien accueillis chez les Djerba- Arabes, et de pouvoir y louer des guides sûrs; mais il se trouva, fort malheureusement pour nous, que cette tribu était alliée des Obeïd et des Beni-Lam. Les Chammar avaient bien quelques relations avec une ferha
fc4 *f.M JM IM.YÎ? Ôl? IÀ MQHT m
(rameau d'une tribu) des Obeïd* dont le cheikh se nommait Kslah «I Matant ; mat* cet homme pouvait changer de sentiment» d'une minute à l'autre, et Mohammed connaissait trop la haine des différentes ferka de la trihu entière contre la sienne, pour ne pas craindre tous tes
dangers.
Dans ces circonstances, le meilleur parti était encore de nous acheminer vers Soutimania et de nous décider, seulement arrivés là , sur la direction à choisir. Nous étions trop heureux de lu délivrance de notre prisonnier, pour exposer de nouveau Amtd cl Ghandour, Quelques Heucs de plus ne nous coûtaient guéte, en comparaison de ce que nous avions eu à endurer.
C'était le soir. Nous campions sur la lisière d'une forêt de platanes d'Orient. Notre situation périlleuse nous Taisait préférer le campement en plein air a celui des villages ou hameaux. Dans le courant de la journée , nous avions acheté un mouton à un pâtre rencontré en chemin. Nous allumante» du feu pour faire rôtir notre bétc dans sa peau, après l'avoir éventrée et tondue de notre mieux.
Nos chevaux paissaient à Pentour. Ils avaient été extraordinaircment surmenés depuis le départ de Lizan ; ils eussent eu besoin de plusieurs jours de repos, mais nous ne pouvions songer à les leur accorder, quoique nous fussions nous-mêmes très fatigués. Du reste, nous nous portions tous bien, à l'exception de Lindsay, qui paraissait beaucoup souffrir. Il avait ressenti, dès Pavantveille, un accès de fièvre assez violent. Cette fièvre s'était dissipée, mais en laissant après elle un des plus redoutables présents du climat. Ce mal, les Latins Pappelaient febris atepeusis ; les Français le nomment mal tTAlcpon btuthu d'Akp. Il consiste en une sorte de tubercule qui ne se développe p'as seulement sur l'homme, mais sur beaucoup d'espèces animales, telles que chiens,