‹ La Caravane de la mortChapitre 16 sur 23 · SI · texte numérisé non relu

SI

LA C A* A Y ANS liXlA*J>*T

— Donne* moi ton fusil,

Z Ett» couteau... Tu es prisonnier. *#£»£ »

U Bebbeh avait rama.se .a» tên«s. Ses tr* « «g£

maicnt la terreur. Il éperonna son cheval et prit la »u.fc .

«tans une course folle , en criant : (

am» demi fusil. Le ^ff"*^*^^^ Le chef me regarda avec colère, apprêtant a tuer Ut

"Tquc fais-tu ? me demanda-t-ii furieux, voyant que ie me disposats.encorc à détourner Parme.

' ~ Ne crois pas que je sois un traître i je veux seule* ment t'empêcher de verser le sang. , .

— Il faut qu'il meure, ou nous sommes perdus.

— Si je te le ramène, me dormeTas-tu sa vie Y

— Oui ; mais comment le saisir a présent ?

—-Attends!» , , - ..* , t avnit

Je lançai mon cheval sur les pas du âiignit. « *va»t

disparu un instant. Je l'aperçus * TS VÎÏnC t'eus ftt»vi l'autre côte du ravin. Devant nous s étendait £|!S1 de crocus M— et d'criUtf» sauvages; la ligne noire d'une épaisse L'homme, une fois arrivé m'échappait inévitablement.

Je posai la main sur le front de mon cheval et mur-

murai :

Le^ilUt animal était députe longtemps épuisé par les fetieues de cette dernière route, et pourtant, à ce seul mo^U partit comme la flèche En quelques m.nutes je me trouvai à vingt mètres du Bebbeh.

« Halte! » lui criai-je.

Cet homme semblait courageux et Ber. Au heu de fuir,

J.4 G AH A VAX* »H LA »«*Jtf 217

il lit faire tin demi-tour à son cheval, «tin de méprendre en vis-à-vis. Nous bondîmes l'un vers l'autre. Sa lance était en arrêt ; je tenais mon fusil* il écarta sa monture de quelques pouces, puis revint sur moi. Sa lance toucha presque ma poitrine, Je parai le coup et cherchai à me rapprocher, mats il s'échappa, ti ne se servait pas de son fusil, je me demandai pourquoi. Quant à moi, je ne pouvais guère tirer sur sa monture sans risquer de te blesser, à cause de ta situation où nous nous trouvions tous deux. J'essayai de lancer mou lasso pour l'arrêter dans le nœud. Il me regardait faire \ ne connaissant pas» cette arme, il en ignorait le danger»

Enfin il prit son fusil, qui tirait fort mal et me parut tout à fait mauvais. Je reculai en mesurant la distance. Au moment où l'homme prenait son élan afin de me poursuivre, le lasso tournoya dans les airs, A peine avais-je jeté mon cheval de côté , que je sentis l'arrêt. Le Ikbbeh poussa un grand cri et tomba sur le sol , les bras liés au corps* Je courus ;\ lui.

« Es -tu blessé? » demandai- je*

Le guerrier crut que je t'insultais par une a mère raillerie.

Il cherchait à dégager ses bras et criait avec rage :

« Brigand ! »

Ses dents grinçaient.

« Tu te trompes, lui dis -je , je ne suis pas un brigand. Je te demande seulement de me suivre.

— Où donc?

— Prés du khan des Beyat, auxquels tu voudrais échapper.

— Des Beyat ! Alors l'homme qui me parlait tout à l'heure appartient à cette tribu ? Comment se nomme-t-il ?

— Heider Mirlam.

— Ah! maintenant je sais tout! Qu'Allah vous maudisse ! Vous n'êtes que des voleurs et des scélérats 1

J|g IA CA*A VA ** [M! <IAJIÙ*T

— N'insulte personne. Je te promets, par Allah ! qu'il

ne l'arrivé» aucun mal si tu ?» * !^'™

- Je suis en ton pouvoir» il faut bien que je te

suive î *

'Tdéwrmai mon captif, ramassai son fusil et salace, oui étaient tombé» à quelque» pas; puis m i déliai I homme. JTÎ?Sn« de remonter a cheval avec « g. je lui aval» pria; je ne le quittai paa des yeu». Le Bebbe ; c „,Wa hésiter! il regardait s'il pourrait flur. Enfin .1 siffla son cheval et se remit en selle.

« le compte sur ta parole, me drt-il. Allons! » Nous ™«mes au gaïop. Le chef des Bcyat nous attendait avec impatience. Il avait tout vu, et son visage

^lutlaménesl ^écria-t-il. Tu as tenu ta pro-

me " C iui; mais je lui ai donné ma parole qu'il ne lui serait fait aucun mat... Voici ses armes.

-On les lui rendra plus tard; en attendant, quon

6 On s'empressa d'exécuter le commandement du khan. Le second' détachement de la petite troupe ««"«"

doints. On remit le prisonnier sous la garde de « nomme», leur recommandant de le ménager mais de le Slèr étroitement; après quoi nous reprîmes notre

m rSgneur, me dit le khan, tu parais mécontent. Nous ne pouvions cependant laisser courir cet homme , dont le rapport nous eût trahis.

— Quand le rendras-tu à la liberté?

Dès que le danger n'existera plus.

— Songe qu'il m'appartient. J'espère qu on remplira fidèlement mon engagement.

Et que ferais- tu s'il en arrivait d une autre taçon t

— Jeté...

Au moment où Thomme prenait son élan afin 4e me poursuivre, le lasso tournoya dans les airs.

hA GAUAVANK &X LA MOBT 3H

— Tu me tuerais?

— Non!.,* Je suis un Frank, c'est-à-dire un chrétien. Je ne tue personne» à moins que le cas extrême de légitime défense ne m'y oblige absolument... Donc je ne te tuerais pas, mais je viserais la main parjure qui s'est levée pour me promettre l'hospitalité. L'émir des Beyat deviendrait comme un enfant, incapable de tenir un couteau!... Tout le monde apprendrait qu'il ressemble à une vieille femme sur la parole de laquelle on ne peut compter.

— Seigneur, si un autre me disait cela , il me ferait rire, car l'entreprise me parait malaisée pour un homme seul au milieu de mes guerriers*

— Je l'eusse tentée pourtant... Aucun de nous ne tremble devant les Beyat.

--7 Pas même Mohammed Emin ? » me demanda le khan avec un sourire.

Notre secret était percé à jour. J'affectai de répondre tranquillement :

« Pas plus lui que les autres,

— Et Amad eï Ghandour, son fils ?

— Le prends-tu pour un lâche?

— Non !... Si je ne vous avais pas connus tous pour des hommes de cœur, je n'eusse jamais consenti à vous admettre parmi nous, car nous parcourons une route pleine de périls. Je souhaite qu'elle se termine heureusement. »

Le soir descendait autour de nous. Le temps du campement était arrivé. Nous atteignions un torrent, qui s'échappait d'un vrai labyrinthe de rochers entassés. Là se reposaient les quatre éclaireurs. Le khan descendit de cheval et eut une longue conférence avec eux.

Pourquoi leur parlait-il bas? Avait- il quelque chose à nous cacher? Enfin il commanda à tous ses gens de faire halte. Un des quatre éclaireurs nous servit de guide au

8» JU* &A&AVAXR #*? LA M&nt

milieu des roches» Nous tenions la bride de nos chevaux; l'ascension fut longue. Après quelques détours» nous trouvâmes une place assex vaste, circulaire et protégée par d'énormes blocs de rochers» Ce lieu Htix une merveilleuse cachette; seulement deux cents hommes avec leurs chevaux s'y trouvaient un peu à l'étroit, a Nous resterons ici? demandai- je ft Heider Mirlaro,

— Oui,

— Tous ?

— Non, quarante seulement. Us autres iront camper

un peu plus loin, »

Je respirai... Cependant j'étais étonné de ne voir allumer aucun feu, malgré la sûreté du lieu... Mes compagnons remarquèrent aussi cette circonstance.

« Belle place,**, murmura Lindsay, Petite arène, n'est-ce pas?

— Oui , certes !

— Brou ! il fait humide et froid prés de cette eau, Pourquoi n'allumc-t-on point de feu?

— Je n'en sais rien. Peut-être craint-on d'être découvert,

— Qui pourrait voir la fumée derrière ces hautes

roches? Hum !... cela ne me va guère î »

Il jetait un regard défiant sur le khan, lequel, fort occupé avec ses gens, ne faisait point attention â nous pour le moment. Je m'assis près de Mohammed Emin. Le cheikh parut heureux de pouvoir me parler. 11 me

demanda :

« Émir, combien de temps veux-tu rester avec ces

Beyat?

— Le temps qui te semblera bon.

— Eh bien! partons demain matin, séparons-nous d'eus.

— Pourquoi ?

— Un homme qui tait la vérité n'est point un loyal ami.

— Tu crois que le khan nous a menti ?

LA QAAAVàKH fi If LA MQfiT .!»

— Nou ; mais c'est un homme qui ne dit pas tout ce qu'il pense.

— Ilù reconnu,

»~ Je le saisi ï je t'ai deviné dans ses yeux,

— Il a reconnu aussi Amad el Ghandour,

~ Ce n'est pas difficile, le fils porte la ressemblance du père.

— Cela te contrarie • t*ti ?

— Non, Nous sommes devenus les hôtes des Beyat, ils ne me trahiront point» Mais pourquoi ont -ils pris ce Bebbeh ?

— Afin» disent -ils, que leur présence ne soit pas divulguée.

— Que leur importe» émir? Us sont deux cents bien armés; ils n'ont avec eux ni femmes» ni enfants, ni malades, ni tentes, ni troupeaux,,. Que peuvent-ils craindre?.,* Dans quelle contrée sommes- nous?

— Au milieu des pâturages des Bebbeh.

— Et ils veulent se rendre ;\ Djiaf? J'ai bien remarqué que nous marchions toujours vers le midi. Pourquoi dtvisc-t-tl son campement en deux? EtVendi, ce Ueider Mirlam a une langue double. Si nous le quittons demain, quelle route prendrons -nous?

— Les monts Zagros sont ;\ notre gauche; la ville capitale de Banna se trouve dans les environs, du moins je le crois... Ensuite nous passerons par Ahmedabad, Bia, Sourène, Bayendereh, Derrière Ahmedabad s'ouvre une gorge qui conduit , par une suite d'étroits défilés, au Kizzelzieh. Il vaudrait peut-être mieux choisir cette route. Nous aurions les collines de Girzeh et de Sesfir à droite, et tout près les montages stériles de Kourri- Kazhaf ; puis nous arriverions aux rivières de Bistan et de Karadjolan , lesquelles s'unissent au Kizzelzieh pour se jeter dans le lac Ktoupri. Une fois là, nous serions sauvés ; mais le chemin est dangereux.

«M IA CA9AY4N8 f>* IA MOHT

— Comment le sais* tu ?

— J*ai connu il Bagdad un Bouihassi* Kurde très expérimenté sur ces chemins* 1! me les a si bien décrits» que j'ai pu en tracer une petite carte* Je l'ai encore dans mon portefeuille,

— Kt tu crois pouvoir t'y reconnaître ?

— Oui» J'ai pris aussi Je croquis d'une autre voie ï celle-ci me parait moins compliquée. Cependant nous pouvons passer par Soulimania ou Mik et Doveina pour aller ;\ Sinna.., Mais savons* nous quel accueil nous serait fait l;\*bas?

— - Eh bien, convenons que nous nous séparerons demain des Beyat, et que nous irons par les montagnes vw le lac Kioupri, Ta carte ne nous trompera pas ?

— A moins que mon Bouibassi ne m'ait trompé ; mais je ne le crois point

— Dormons donc en paix ; que ces Beyat deviennent ce qu'ils voudront! »

Quand on a voyagé a cheval depuis le matin jusqu'au soir, quelque habitué qu'on soit à cet exercice, il en résulte une telle fatigue, que le sommeil ne se fait guère attendre. Je dormis lourdement une partie de la nuit et ne me serais probablement pas réveillé avant le lever du soleil, sans le grondement sourd et répété que fit entendre Doyan. J'ouvris les yeux. La nuit était assez noire. Dans l'ombre 4?s hautes roches qui nous abritaient, je distinguai cependant une forme humaine s'approchant à pas de loup.

Je saisis mon couteau et criai de toutes mes forces :

« Qui es- tu ? »

Cette interpellation réveilla mes compagnons, qui prirent leurs armes. L'importun visiteur répondit assez tranquillement : „

« Ne me reconnais «tu point? Je suis un des Beyat...

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— Que veux* lu ?

— Seigneur, aide -nous t te Behbch s*cst sauvé ! » Je me relevai.

* Le Bebbeh s'est sauvé ! Ri quand ?

— Je n'en sais rien, Nou* formions.

— Vous êtes cent soixante pour le garder, et vous le hisse/, partir ?

-* Nous ne sommes plus tant,,.

■— Comment ! Où sont tes compagnons ?

— Ils vont revenir,

— Mais ou sont -ils?

— Je n'en sais rien.

— Ou est le khan ?

—■• Il est avec eux. »

Je pris cet homme a bras-le-corps en lui disant ; «Drôle! vous avez machine quelque mauvais tour contre nous... Vous me le payerez!

— Laisse-moi , seigneur ! criait le Heyat, nous n'avons aucun mauvais dessein contre vous, car vous êtes nos hôtes.

-~ Haîef, va voir combien il reste de guerriers...

— Ils ne sont que quatre, reprit aussitôt le Ikyat. L'un d'eux se tient à l'entrée des roches pour faire la garde... Dans l'autre campement, nous étions dix avec le prisonnier : il en reste neuf maintenant,

— Votre captif est parti à pied ?

— Non. Il a pris son cheval ; il nous a même volé des armes.

— Vous faisiez bonne garde, en vérité! Enfin, que me veux- tu?

— Seigneur, reprends-le ! c'est toi qui Tas déjà pris la première fois. »

J'eus de la peine à ne pas rire ; mais il fallait être digne.

Halef revenait au môme moment, m'annonçant qu'il

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n'avait trouvé» en effet, que trois Beyat, Je continuai mon interrogatoire ï « Pourquoi le khan est* il parti?

— Pour surprendre les Bcbbch,,,, murmura le Beyat en hésitant,

— Alors il m*a menti. Il me disait que vous allie* à une fête*

— Seigneur, khan Iteufcr Mirlam ne meut jamais. Quanti la surprise aura réussi, il nous conduira réellement à cette fête, »

Je me souvins alors que Mirlam m'avait ilcinauU^ si nous étions amis ou ennemis des Behbeh, Il ne nous avait oftert sa protection que pour mieux nous garder et nous empêcher de rencontrer ces gens avant lui. Je poursuivis :

* Vous êtes donc en guerre avec cette tribu ?

— Bile est très mauvaise pour nous, seigneur; mats nous allons nous venger aujourd'hui. Nous enlèverons aux Bebbeh leurs troupeaux, leurs tapis, leurs armes. Cent cinquante des nôtres rapporteront le butin chez nous ; les cinquante autres iront avec le chef à Djiaf.

— Si les Bebbeh vous laissent faire. »

Le Beyat releva fièrement la tête.

« Eux ! répliqua -t- il, ce sont des lâches I Ne vois- tu

pas comme ils savent fuir ?

— Un homme seul pouvait* il tenir tète à deux cents?

— Ne s*était*tl pas laissé prendre par toi seul ?

— Bah ! j'en aurais bien pris dix des vôtres de la même façon! Je vais vous faire tous prisonniers, en comptant les neuf de là -bas. Halef, cours garder le défilé. Si quelqu'un passe sans mon ordre , tire ! »

Le vaillant petit Arabe s'élança dans la direction indiquée. Le Beyat me dit, avec une certaine inquiétude: « Tu plaisantes, seigneur!

— Non , point du tout. Le khan nous a caché ses des-

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seins; toi-même tu n'as parlé que sons le» menaces. Je dois pourvoira notre sûreté. Vous autres, venea ici» » Les gardes du camp s'approchèrent, Je leur ordonnai de déposer leurs armes. Ils refusèrent d'abord ; mais l'An» glais, le* deux Arabes, Halef et moi, armes ]u»«|m*iiux dents, pouvions leur en imposer; ils finirent par »W% euter. Je les bissai sous la surveillance de mes compagnons, et v suivant le cours du torrent, je me rendis à la place du second campement que m'avait indiqué le llcyat,

je rencontrai la sentinelle, assise sur une ruche. * Qui t'a placé l\ ? demandai -je,

— Le khan.

— Four quoi faire ?

— Pour épier son retour.

— Bien, Va là- bas dire à mes compagnons que je ne tarderai pas à revenir,

— Je ne puis quitter mon poste.

— Obéis, Je suis Fhôtc du khan , je prends tout sur mot, *

L'homme se leva sans répliquer. Après avoir erré quelques instants , j'entendis le bruit des sabots des chevaux. Je pénétrai alors dans un endroit fort bien abrité, où se reposaient les neuf ttcyat.

— Qui va ï;\ ? s'écria l'un d'eux.

— L'émir étranger, reprit un autre aussitôt.

— Oui, c'est moi-même, ajoutai -je.

— Ohï émir, si tu pouvais nous aider!,.. Notre prisonnier s'est enfui.

— Vous ne l'aviez donc point Hé ?

— I! a su user et dénouer ses liens, il s'est sauvé pendant que nous dormions, et il a emmené son cheval.

— Prenez les vôtres, et suivez- mot. »

Ces gens obéirent sans défiance. Je les conduisis à notre camp. Mohammed avait fait un petit feu. Tout le

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monde était assis autour» Nos Bcyat, désarmes, semblaient fort calmes. Nous menaçâmes les nouveaux venus de nos> armes terribles» Its se décidèrent d déposer leurs lances ; d'ailleurs, nous leur déclarâmes que nous n'avions aucune mauvaise intention contre eux. Nous voulions seulement nous assurer des otages* au cas où le khan aurait agi déloyalement contre nous.

Lindsay, gui avait compris à demi ce qui s'était passé» et qui en quelques mots fut au courant, me demanda :

« Sir, que voulez- vous faire de ces drôles?

— -< Nous verrons quand le khan reviendra* S'ils se révoltent ?

~~ Ils ne le pourraient, nous sommes trop bien armés»., Halcf garde la seule issue.

— Là- bas?

— Oui.

— Il y a encore un autre passage , yvs ! »

Je suivis l'indication du doigt de Lindsay.

Une roche énorme se dessinait sur le ciel étoile. « Vous rie/., sir. Comment grimperaient- ils sur cette muraille? La roche a plus de citiq métrés de haut. » Lindsay sourit, montrant toutes ses grandes dents. Il

murmura :

« Hum! Vous êtes habile quelquefois, mais David Lindsay vous en apprend encore.

— Expliquez -vous, sir.

— Allez voir de prés la roche et le petit bois.

— Attendez un peu, master. Il faut éviter de montrer le chemin aux Beyat, s'il existe et si ces hommes ne le connaissent pas.

— Il existe, master. Cette roche, voyez-vous, est fendue ; dans l'étroite fissure poussent de grands arbres.

— Ah ! je comprends. La découverte peut nous servir,... à moins que ks Beyat ne connaissent le passage.

— Je ne le crois pas. Quand je suis allé jusque-là hier,

hA CAXAYAXX hX IA NOXT

je n'ai vu ni planton ni sentinelle, et, personne ne m'a suivi,

— Cette fente est -elle bien étroite?

— ïille permettrait de passer à cheval.

— Et derrière la roche, que trouvent -on ?

— Je ne sais, La nuit tombait, je n'ai pas traversé le fourré. »

La chose me parut assez importante pour l'examiner, Je me levai» m'éloignant d'un air indifférent; puis je me mis à tourner autour de l'amphithéâtre, comme disait l'Anglais » me dissimulant de mon mieux.

Je parvins bientôt a entrer dans la crevasse boisée. Le fourré dépassait la roche et formait par derrière un petit bois, où les troncs noueux, tes fragments de roches * les lianes , rendaient la marche très difficile. Je mesurai la fissure : elle avait environ deux mètres de large.

Je fis, avec la pointe de mon couteau, quelques marques dans la roche, je coupai plusieurs branches embarrassantes, puis je revins en prenant mille précautions. Je vis Halef toujours à son poste d'observation, Il me promit de donner le signal à la première approche,

« Eh bien ? me demanda Mohammed Bmin, avec lequel j'échangeais sans crainte une conversation en arabe chaque fois qu'un incident nouveau se produisait. Qu'as-tu trouvé ?

— Une magnifique porte de sortie au cas où nous voudrions décamper sans sa'am, là -bas, au milieu de cette roche, qui semble d'un seul bloc. J'ai fait des marques, j'ai coupé des branches pour faciliter le passage.

— Mais n'y a-t-il pas beaucoup de pierres?

— Oui, des pierres, des troncs d'arbres, des herbes folles... On s'en pourrait tirer tout de même.

— Crois- tu donc que nous ayons besoin de fuir de la sorte?

— Je n'en sais rien, je le crains. Ne souris pas, Moham-

JU GAUAYANK DR LA JHOUf

med Emin» si je Cassure que dès mon enfonce j*ai senti comme un avertissement au fond du ctvur toutes les fois qu'un événement fteheux devait m'arriver.

— Je te crois,, . Allah est grand !

— Quand ce qui m'arrive» est quelque chose d'heureux, je ne le pressens jamais,,, C'est Je danger ou la peine qui s'annoncent ainsi par un serrement de coeur, et , quand plus tard je calcule le temps où le malheur a dû commencer, c*est toujours au même moment que mon angoisse,,.

— Eh bien, nous suivrons les avertissements qu'Allah t'envoie, »

On se tut. Nous étions tous inquiets et préoccupés, Nous attendions avec impatience le lever du jour.

Les premiers rayons de l'aurore éclairaient à peine la cime des rochers, lorsque Halef accourut tout essoufflé. Il nous annonçait l'arrivée d'une forte troupe de cavaliers.

Je montât â cheval et suivis le petit hadji. Il ne me fut pas difficile, même à l'oeil nu, de distinguer au milieu de la plaine un grand nombre de cavaliers, dont l'avantgarde chevauchait très vite. Je les reconnus avec ma lunette.

ce Qui sont -ils? demanda Halef.

— Ce sont les Heyat.

— Mais* sidi, ils étaient a peine la moitié de cette troupe !

— Ils reviennent avec leur prise. Ils chassent des bestiaux devant eux; ils ont des prisonniers. Tiens, regarde comme le khan prend les devants avec quelques hommes. Il sera bientôt ici.

— Que ferons -nous ?

— Je ne sais trop. »

Je retournai près de mes compagnons pour leur raconter ce qui se passait. Comme moi , ils parurent convaincus que nous n'avions rien à craindre du khan. Nous ne pouvions d'ailleurs lui reprocher qu'un manque de con-

LA GAAAYANK HX IA MOBT SU

fiance envers nous, S'il nous eût fait part de ses projets , nous ne nous serions pas joints à sa troupe, car cette alliance avec une bande de voleurs, outre qu'elle nous plaisait peu , pouvait amener une foule de périls ; mais enfin il était trop tard,,. Nous fûmes tous d'avis d'user de prudence et de ménagements, Cela convenu, je retournai, bien armé, près de Hatef,

Le khan avançait toujours au galop, 11 nous rejoignit au bout de cinq minutes avec sa petite troupe , et arrêta brusquement son cheval devant moi en s'écrtant ;

« Suïam, émir! Tu as été étonné de ne pas nous voir à ton réveil. J'ai dû prendre des précautions contre un danger qui nous menaçait, j'ai réussi : regarde dans la plaine, »

Je regardai le chef en face.

« Tu as été voler et piller, khan Heider Mirlam î lui répondis* je.

— Voler! répéta le chef d'un air plus surpris que blessé. Est-ce voler que de prendre à un ennemi le plus qu'on peut?

— Les chrétiens appellent cela un vol, et je suis chrétien. Mais pourquoi te cachais -tu ainsi de nous?

— Parce que je craignais quelque opposition de ta part. M'aurais- tu quitté, si tu avais su mon dessein?

— Certainement.

— Tu serais allé averti»- les Bebbeh ?

— Je n'aurais pas cherché à les rencontrer, et je n'aurais pu, du reste, leur être d'un grand secours ; mais, si les circonstances me l'avaient permis, je les aurais avertis qu'un danger les menaçait.

— Tu le vois, émir, j'ai bien fait de me taire. Je ne pouvais prendre que deux partis : ou vous cacher mon projet, ou vous retenir prisonniers jusqu'à ce que nous revenions de l'expédition. J'ai voulu agir en ami, et j'ai choisi le premier parti.

m ià a An a v ans ar la mort

— Quint à moi, j* ai fait prisonniers ceux de» tiens que tu laissais près de nous.

— Allah ! et pourquoi?

— Parce que tu nous abandonnais. Je ne savais pas ce qui allait advenir» il me fallait une caution pour notre sûreté»

— Seigneur, tu es un homme de précaution ; mais il fallait te fier à moi davantage. Qu'est devenu le Bebbeh ?

— Il n'était plus avec tes hommes, 11 s'est enfui peu après ton départ. »

Le khan pâlit et s'écria :

<c C'est impossible ! Cela détruit tous nos avantages. Laisse- moi. Je vais parler à ces chiens, qui dormaient sans doute au Heu de veiller. »

Heider Mirlam se précipita à bas de son cheval , puis courut comme un furieux vers le campement. Nous le suivîmes.

Il se passa alors entre le khan et ses gens une scène difficile à décrire. Le chef tombait à bras raccourcis sur les malheureux Beyat, frappait des pieds et des poings, hurlait comme un sanglier sauvage. Il ne s'arrêta que quand il fut à bout de forces. Je n'avais jamais vu la colère d'un homme arriver à ce paroxysme.

Lorsqu'il revint vers nous, j'essayai de le calmer en disant :

« Pourquoi te fâcher ainsi ? Ne m'avais -tu pas promis la liberté du prisonnier ?

— J'aurais tenu ma parole, mais seulement quand il lui aurait été impossible de me trahir.

— Quel est donc ton plan ?

— Nous avons emporté tout ce qui se trouvait au camp des Bebbeh. Il va falloir faire le triage. Ce qui en vaudra la peine, je l'enverrai aux nôtres sous bonne garde et par des chemins détournés. Les choses sans valeur seront emportées avec nous, à Djiaf. Chemin fai-

h À CAHAYANK DR LA MOBT 8»

sant, nous laisserons quelques traces du butin pour attirer les Bebbeh, qui croiront avoir affaire aux Djiaf, Pendant ce temps, nos gens s'en retourneront en paix avec les meilleures dépouilles.

— Ce plan est fort bien conçu,

— Oui, mais il va échouer* Le prisonnier sait qui nous sommes. 11 a sûrement épié ici , il dira tout. Son cheval était excellent. Peut-être a-t-il déjà donné l'alarme dans tous les camps alliés.

— Ce serait fâcheux pour vous et pour nous, car nous partagerons votre sort : le prisonnier nous a pris pour quelques-uns des vôtres.

— Il connaît notre campement, il en a trouvé le défilé. Nous sommes perdus! »

En ce moment un cri d'effroi retentit à l'entrée du camp. D'autres cris répondirent :

« Allah ! Allah ï disait une voix , ce sont eux ! »

Nous nous retournâmes et nous reconnûmes le fugitif. Une troupe nombreuse raccompagnait. Ces hommes rentraient un à un par l'étroite passe. L'ex- prisonnier s'élança sur moi avec des yeux étincelants. Nous avions oublié, dans le trouble du retour, de faire suffisamment garder le défilé. Les ennemis, du reste, étaient nombreux, bien armés : quelques sentinelles ne les eussent point arrêtés.

Le Bebbeh que j'avais fait prisonnier la veille devait être un khan ou un cheikh. Il tenait une lance et un fusil comme les autres, et en outre un magnifique poignard de l'Afghanistan, avec un manche tout brillant de pierreries.

Je saisis ce furieux par le poignet gauche, qui lâcha son arme sous la pression de mes doigts, et je lui serrai la gorge de l'autre main.

« Brigand, tu mourras! cria- 1- il en râlant.

— Je ne suis pas un Beyat, repris- je. Je ne vous ai ni attaqués ni pillés.

aW LA CABAVANB i>R LA MORT

— Tu es un voleur» un chien! Tu m*as fait prisonnier ! Tu auras ton tour. Je suis le cheikh Gazai Gaboya. Nul ennemi ne me résiste ! »

Ce nom , je l'avais entendu prononcer comme celui de Pun des chefs les plus vaillants de ces contrées. Je ne me déconcertai point cependant. Je connaissais un certain jeu qui allait surprendre notre fanfaron.

« Fais-moi prisonnier si tu peux, » dis- je avec calme. Lui lâchant la main et la gorge, je reculai. Il crut que j'avais peur. I! poussa un cri de triomphe et voulut s'élancer sur moi ; mais je le reçus avec un tel coup de poing dans le creux de la poitrine, qu'il perdit l'équilibre. Je me précipitai sur lui et lui administrai de grands coups de poing sur la tempe.

« Maintenant à cheval ! » criai- je en me relevant. Tout cela se passa en moins d'une seconde. Les Bebbeh et les Beyat en venaient aux mains à l'cntour, Master Lindsay s'était bravement mis de la partie : il avait renversé un ennemi en le frappant avec la crosse de son fusil, et tenait tête à un second. Les deux Haddedîn, appuyés contre une roche , ne laissaient approcher per- ' sonne* Pour le petit Halef , il serrait un Bebbeh sous son genou et lui travaillait consciencieusement la tête, à l'aide du manche de son pistolet.

« Sidi, criait -il, ne fuyons pas, battons -nous! — Nous ne le pouvons ni ne le devons , Halef ! Ils sont en nombre. Laissons -les s'arranger avec les Beyat. Vite, à cheval ! »

J'avais ramassé le précieux poignard de Gazai Gaboya : il me devait bien ce souvenir» Je sautai sur mon coursier noir. Celui-ci comprit qu'il s'agissait d'une course folle. Il huma l'air, et j'eus de la peine à le retenir pendant que mes compagnons se préparaient. Enfin je le dirigeai parmi les branchages, entre les deux roches. Les branches craquaient sous ses sabots. Bientôt mes compagnons me

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rejoignirent. Dés que je les eus vus entrer dans le défilé , je rae hâtai de faire franchir à mon cheval les rochers, les broussailles, pour le lancer dans la plaine. Les autres suivaient.

Un coup d'oeil jeté autour de moi me convainquit de l'habileté du cheikh Gazai, Au lieu d'aller avertir sa ferka , trop faible pour se défendre contre les Beyat, il Pavait laissé attaquer, pour courir d*un trait ;\ tous les pâturages. 11 ramenait les hommes de sa tribu en grosse troupe, entourait avec eux le camp de ses ennemis par trois côtés, et faisait en même temps échec à ceux des pillards qui ramenaient le butin.

Nos amis les Beyat me semblaient dans une mauvaise passe. On allait leur faire promptement rendre gorge.

Nous entendions les cris et les coups d'un combat furieux. Les Bebbeh peut-être tombaient déjà sur les maraudeurs. Nous ne pouvions nous rendre compte du mouvement. A gauche, je voyais seulement une forte troupe de cavaliers, disposée en ligne et courant vers le camp. A droite, la plaine, qui s'étendait jusqu'au fond de l'horizon, était semée de groupes de combattants. Les uns allaient dans un sens, les autres dans un autre. Rien de tout cela ne me paraissait rassurant.

« Marchons, marchons ! cria Mohammed. Ils vont tirer sur nous... Es* tu blessé, effendi?

— Non , et toi ?

— Une petite égratignure. »

En effet, sa joue saignait; mais la plaie semblait insignifiante.

« Mettons -nous tous sur une même ligne., opinai -je, afin qu'on nous prenne deioin pour un seul cavalier. »

Cette ruse ne pouvait tromper les Bebbeh qui nous poursuivaient. Ils connaissaient notre nombre.

« Nous atteindront -ils, sidi? demanda Halef.

IA «MJMtMA'ff t*R IA MORT

«- Qui sait ? Cela dépend de la vitesse de nos chevaux* Mais» hadji Halef Omar, qu'as- ta donc à i'ceil ? a

L'oeil du petit Arabe enflait terriblement ; il était tout bleu et plein de sang,

a Ce n'est rien, sidi; c'est ce Bebbeh, II avait la taille trop longue. Il m'a porté un petit coup avant que j'aie en le temps de rabattre,.. HmmhulUhih ! il ne recommencera plus de longtemps t

— Tu Tas tué, Halef?

— Oh ! non, pas tout à fait, sidi. Je sais que tu ne le veux pas, »

Nous galopâmes pendant un quart d'heure environ. On nous poursuivait toujours, mais la troupe s'était un peu dispersée. Les meilleurs chevaux se trouvaient assez rapprochés de nous ; les autres restaient loin en arriére. Au bout de quelque temps, six Bebbeh prirent une forte avance et nous rejoignirent presque. Nous nous arrêtâmes et descendîmes de cheval.

« Tirons- nous? demanda Lindsay,

— Oui , aux chevaux ! »

Les deux Haddedin se préparèrent. Je recommandai de bien viser, pour n'atteindre que les montures. Nos poursuivants, devinant notre dessein, s'étaient arrêtés un instant au lieu de se disperser.

« Fhe i » commanda l'Anglais,

Tout le monde le comprit : nous tirâmes ensemble. Aussitôt chevaux et cavaliers formèrent une masse se débattant étrangement à terre. Nous n'avions pas le temps de les regarder se débrouiller. Il fallut remonter a cheval et presser le pas.

Quelques minutes plus tard, nous étions loin de toute poursuite, seuls au milieu d'une plaine assez vaste. Arrivés à l'extrémité de cette plaine, une montagne se dressait brusquement devant nous.

De tous les côtés, du reste, le sol se présentait rocaiU

* A f!A RAY AH H ftft l A Mf»lljr »T

leux et escarpé. Nous arrêtâmes machinalement nos bêtes»

* On aller? demar -a le vieux cheikh,

— Je ne sais» » répondis- je.

Jamais je ne m'étais trouvé plus perplexe en face d'une direction a choisir,

« Réfléchissons, reprit Amad, nous en avons le loisir, et il faut laisser souffler les chevaux,

— Réfléchir, c'est bientôt dit. Je ne sais pas même dans quelle contrée nous sommes. Vous ne connaissez pas davantage ce pays. Je crois, d*après ma petite carte et notre route d'hier, que vers le sud se trouvent Nonei/gieh, Merva-Beytoch et Dciras, De là nous atteindrions Soulimania.

— Ne prenons pas cette route, interrompit Mohammed.

— Faisons ce que je t'ai proposé hier ; le chemin de Soulimania nous conduit jusqu'au fleuve Beroaich. Nous suivrons ce cours d'eau pendant une journée de marche, pour arriver aux montagnes qui sont derrière Bamia.

— J'y consens.

— Le fleuve a pour nous cet avantage qu'il forme la limite entre la Perse et l'Ejalet, de sorte que nous pourrons passer d'une rive à l'autre selon les circonstances. Je crois qu'en prenant par le sud nous finirons par nous reconnaître. »

Nous commençâmes à gravir la hauteur, derrière laquelle nous aperçûmes une vallée.

Les montées et les descentes se succédèrent ainsi pendant un assez long espace de terrain, Nous atteignîmes enfin la région des hautes montagnes.

A l'heure du soleil couchant, nous nous trouvâmes à l'entrée d'un bois toufFu couronnant un sommet. Sur la lisière s'élevait une hutte dont le toit laissait échapper une légère fumée.

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* 11 y a quelqu'un ici, remarqua Halcf,

— Quelqu'un dont nous n'avons rien à craindre, j'espère» repris-je. Tenes-vous un peu en arrière, j'irai à la découverte* *

Je grimpai jusqu'à la maisonnette. Elle était bâtie avec des fragments de roche dont les interstices étaient bouchés avec de Ja mousse. Le toit, tait en simples branchages, et la porte, plus basse que la taille d'un homme, me parurent très primitifs.

Le bruit de mes pas fit sortir de l'étroite ouverture ta tétc d'un animal que je pris d'abord pour un ours ; mais la voix de cette béte poilue me couvaîuquit que {'«val» affaire A un chien.

En ce moment, un coup de sifflet partit du fond de la hutte. Le chien se retira, et une seconde tétc apparut au dehors. A quelle espèce d'animal appartenait celle-ci? II eût été difficile de décider à première vue. Ce qui me frappa fut un mélange indescriptible de cheveux, de poils, de barbe, puis un large nez tout noir, et deux petits yeux flamboyants comme ceux d'un chacal ; tout cela pourtant devait appartenir à un homme. Je me hasardai à crier :

« Ivari'l ker ! Bonsoir ! »

Un grognement sourd me répondit.

« Demeures-tu seul ici ? *> continuai-je.

Le grognement devint plus fort.

« Y a-t-il d'autres cabanes dans le voisinage ? » ^ Cette fois, ce fut un mugissement terrible. La voix de l'étrange créature descendait au plus profond de la gamme des sons. Puis je vis une pique sortir de l'ouverture et s'avancer progressivement jusqu'à ma poitrine.

« Viens dehors, dis-je avec politesse, et entendonsnous en paix. »

Le grognement redoubla. La pique atteignit presque ma gorge. J'empoignai alors le manche de l'instrument

*<Â CAAAVANk 0K LA XOaT m

pour le tirer a moi, Le btearre habitant de la hutte retint solidement son arme, de sorte que» moi tirant, lui se cramponnant, mon personnage finit par sortir d'abord sa tête chevelue» son nés noir, puis deux mains de la même couleur, pourvues de griffes effroyables» enfin un corps couvert d'une sorte de sac a charbon. Ce n'était pas tout : je vis apparaître deux espèces de gaines de cuir énormes, terminées par des objets dans lesquels la finesse de mon intelligence me lit deviner des bottes, qui eussent, je crois , chaussé le colosse de Rhodes.

Après cela, tout le personnage se redressa pour se camper devant moi... Le chien s élança au côté de son maître* Il était tout aussi poilu, tout aussi noir, tout aussi sauvage: les deux faisaient la paire, et tous deux, malgré leur aspect ébouriffé, semblaient plus craintifs que redoutables,

« Qui es- tu? interrogeai -je en affectant alors une voix des plus rudes,

— Allô, » gronda mon interlocuteur.

Enfin , c'était quelque chose d'humain !

« (lue fais -tu?

— Noitnmkr (charbonnier), »

C'était une explication plausible du nez et des mains couleur de suie. Cependant la profession ne me paraissait pas nécessiter de telles griffes ni de tels hurlements. A cela prés, j'avais bien affaire à un homme.

Comme je remarquais que ma grosse voix avait produit bon effet, je continuai sur le même ton :

<* Es- tu seul? As -tu des compagnons avec toi ?

— Non , je n'ai personne.

— Combien faudrait -il marcher de temps pour rencontrer des hommes ?

— Plus d'un jour.

— Pour qui fais-tu du charbon ?

— Pour le seigneur qui fait du fer.

— Où demeure - 1 - il ?

— A Banna,

— Tu es un Kurde ?

— Oui»

— Un Djiaf ?

— Non,

— Un Bebbeh ?

— Non» »

Il toussa et cracha avec le plus profond mépris. Ces façons, je l'avoue, manquaient d'élégance; cependant, vu les circonstances, elles gagnèrent toute ma sympathie pour ce charbonnier.

Je repris donc :

« A quelle tribu appartiens- tu ?

— Je suis un Banna.

— Regarde là-bas, Alio : vois-tu quatre cavaliers? » Le brave homme écarta légèrement les mèches de la

luxuriante chevelure qui voilait ses yeux et jeta un regard dans la direction indiquée.

Malgré l'épaisse couche de charbon répandue sur ce visage barbu , je devinai l'expression de la frayeur s'étendant progressivement sur la physionomie de ce demi «sauvage.

« Ce sont des Kurdes? » me demanda -t-il tout inquiet*

Enfin il parlait autrement que par monosyllabes, il s'enhardissait jusqu'à questionner lui-même.

« Non, répondis- je.

— Qui. sont -ils donc?

— Nous sommes cinq , deux chrétiens et trois Arabes.

— Chrétiens ! qu'e3t-ce que cela ?

— Je te l'apprendrai plus tard, car nous allons passer la nuit chez toi... »

Le Kurde tressaillit et s'écria presque en tremblant : « Seigneur, ne fais pas cela !

JU-#*JMIM-.Y# *#-&<t 4f0*r m

— Pourquoi?

— Les mauvais esprits habitent la montagne*

— Tant mieux ! Nous voudrions voir un esprit»

— Il pleut toujours ici,

— Nous ne craignons pas l'eau.

— il tonne bien souvent.

— Qu'importe!

— Il y a des ours dans la forêt.

— Nous aimons beaucoup le jambon d'ours,

— Il vient des voleurs toutes les nuits»

— Nous les tuerons, »

Tous les arguments épuisés, le brave homme se décida soudain à m'avouer la vérité. Il me dit d'un ton suppliant ;

« Seigneur, je vous crains,

— Tu as tort. Nous ne sommes ni des voleurs ni des assassins. Nous demandons seulement à dormir cette nuit sous ton toit; demain nous partirons. Si tu nous reçois, nous te donnerons une piastre d'argent,

— D'argent ! une piastre entière ?

— Oui, et même deux si tu es complaisant.

— Oh J seigneur, je serai très complaisant. »

Le pauvre charbonnier semblait tout transformé : il souriait, sautait, battait des mains. Je le considérais pendant ce temps avec curiosité.

Non, rien n'était plus étonnant que Ténorme crinière et la barbe touffue de ce sauvage Barma- Kurde. Jamais je n'avais rien vu de semblable.

Le chien semblait partager la joie de son maître. H remuait doucement sa grosse queue laineuse, il tournait autour de nous; il osa même tendre sa large patte du côté de Doyan, comme pour l'inviter à jouer. Mais Doyan dédaigna de pareilles avances.

« Connais -tu la montagne bien exactement ? demandai -je encore à mon hôte.

*« IA G A* A VAN*»* l*A WOH T

— . Oh ! oui » les moindres détours.

— Connais- tu le Beroaieh ?

— Le fleuve là -bai oui fait la frontière? Oh ! oui,

— A combien de jours de marche se trouve-t-il ?

— A une demi-journée.

— Connais - tu Banna?

— J*y vais deux fois par an,

— Connais -tu Ahmedabad et Bayendcreh ?

— Oui.

— Sais- tu où est Bistan?

— Oui» je le sais; mon frère y demeure.

— Es-tu obligé de travailler tous les jours?

— Je travaille quand il me plaît , répliqua le sauvage avec une fierté à laquelle je ne m'attendais point.

— Alors tu peux aller et venir comme tu veux» et quitter ce lieu si cela te convient ?

— Seigneur, pourquoi me fais -tu ces questions? » Cet homme à peine dégrossi se montrait prudent :

cela me plut. Je lui dis aussitôt :

« Je vais t'expliquer pourquoi je te demande tout cela. Nous sommes étrangers dans ce pays; nous ne connaissons pas la manière de nous diriger dans ces montagnes, et nous avons besoin d'un homme sûr pour nous guider. Si nous trouvons cet homme, nous lui donnerons deux piastres par jour.

— Oh! est-ce vrai, seigneur? Je ne gagne par an que dix piastres avec ma provision de farine et de sel. Voulez - vous que je vous conduise ?

Nous verrons. Si nous sommes contents de toi et

de ton hospitalité, cette nuit, nous te prendrons avec nous. Peut-être te ferons-nous gagner plus de dix

piastres.

— Appelle tes compagnons. Je leur fournirai de la farine , du sel , un pot pour la cuisine. J*ai aussi de la venaison tant que vous en voudrez, et de l'herbe pour vos

tA CMJM VAA*K PK IA MOÛT 343

chevaux plus qu'ils n'en pourront manger* Là-bas , il y a une fontaine. Je vais vous faire un lit aussi doux que celui d'une suhane validé! »

Ce brave Alto se métamorphosait complètement : le seul mot de piastre avait opéré un tel prodige,

Je fis signe à mes compagnons, qui commençaient a trouver l'entretien assez long» Ils accoururent et ne se montrèrent pas moins étonnés que moi à l'aspect du sauvage charbonnier» L'Anglais surtout n'en revenait pas. De son côté, AHo admirait le nea et tout l'ensemble du visage de master Lindsay; je crois qu'il le trouvait très drôle,

« Quelle horreur de diable ! murmura mon insulaire. Qu'est-ce que cela ? un gorille ?

— Point du tout, un Kurde de la race des Banna.

— Affreux ! va te laver ! » criait Lindsay en se tournant vers notre hôte.

Mais celui-ci, ne comprenant pas l'anglais, ne broncha nullement et resta noir comme devant.

Comme il eût été difficile de tenir tous dans la hutte, et que d'ailleurs la nuit paraissait belle, nous nous décidâmes à camper dehors. On attacha et on pansa les chevaux; on étendit les couvertures sur la mousse. Je fis part à Mohammed des bonnes intentions du charbonnier pour nous guider. Cette rencontre nous parut fort heureuse ; cependant nous résolûmes de surveiller l'homme de fort près.

Notre hôte, pendant ce temps, traînait hors de son trou un sac de grossière farine , puis nous apportait un vase d'argile plein de sel. Il mit aussi à notre disposition le fameux pot, dont l'aspect crasseux fit bondir sir David. Enfin il nous conduisit derrière la hutte, souleva une grosse pierre, et nous montra son magasin de viande déposé dans une fente du rocher. La provision consistait en deux lièvres et un chevreuil des plus faisandés. Le

944 LA GAUAVAXH Dtf LA MQHT

brave homme s'occupa ensuite à tirer de l'eau, que Halef portait à nos bétes* Les deux Haddedîn coupaient de Phcrbc avec leurs couteaux* J'étais charge de surveiller le rôti sur le feu que nous venions d'allumer. Cette cuisine me donna beaucoup de peine, mais elle réassit i merveille,

« Sale drôle î grommelait l'Anglais. Il se remue bien pourtant... Cest dommage...

— Et quoi donc, sir Lindsay?

— Ce misérable pot , yes ! S'il avait été plus propre , ye$ / on eût pu s'en servir,

— Pour quoi faire?...

— Un pudding.

— Un pudding! Où allez -vous penser à un pudding,

sir ?

— Ne suis- je point un Englishman ?

— Si vraiment; mais, pour l'amour de Dieu, ditesmoi comment vous feriez un pudding ici ?

— J'en pourrais faire partout.

— Je connais vingt sortes de pudding, et pas une seule praticable en un pareil lieu.

— Oh ï oh i pourquoi ?

— Parce que tout manque.

— Tout, oh! non. Nous avons du chevreuil, de la farine, du sel, tout au contraire.

— Du chevreuil, de la farine, du sel, tout! Apprenez-moi cette recette précieuse : faire un pudding avec ces trois éléments, tandis qu'il faut du lard, des œufs, des oignons, du poivre, du citron, du persil, de la moutarde, etc.

— Cest vrai ! il faudrait encore cela! «soupira Lindsay;

puis il se tut mélancoliquement.

Je servis au pauvre Anglais un magnifique gigot de chevreuil, dont il ne laissa que l'os, ce qui le consola un peu.

h A CABAVANH J>K h A MORT 3*5

!■!■ ! Ill l ■ ll—WP— ^ — ^—— ■ I ' I | M»— M— — ^^ M»^l^^»^^^

Tout en découpant notre festin, je m'aperçus que le Kurde » appuyé contre sa maisonnette » suivait d'un œil avide le mouvement de mes doigts.

« Viens ici, AHo! lui criai -je* Mange avec nous, »

A l'instant même» Alio était à mes côtés. Je vis que je m'en faisais un ami solide. Pour réprouver, je lui demandai :

« Combien nous vends- tu ton chevreuil?

— Oh ! rien, seigneur, je vous le donne; j'en prendrai un autre pour mot.

— Je te remercie; mais laisse -moi le plaisir de te payer notre succulent dîner. Tiens. *>

Et , tirant deux piastres de ma ceinture, je les lui mis dans la main.

« Oh ! seigneur, ton âme est miséricordieuse ! Veuxtu aussi les deux lièvres ?

— Nous les emporterons demain avec nous, »

Après le repas, AHo apporta une grande quantité de

branchages, qui, sous nos couvertures, formèrent un excellent coucher. Nous dormîmes jusqu'au jour, 11 y avait longtemps que je ne m'étais si bien reposé.

En nous levant, nous mangeâmes chacun un peu de la viande froide qui restait. Lindsay se rassérénait. Il me dit:

«Vous avez payé le chevreuil, sir; je vous rendrai l'argent.

— Laissez donc !

— J'y tiens. Combien demande ce bon gorille pour nous conduire t

— Je lui ai promis deux piastres par jour.

— Bien , je m'en charge , vous m'entendez , sir ! » Nous appelâmes notre Kurde, afin de lui faire subir un

examen en présence des Haddedîn.

Je lui dis :

« As -tu jamais entendu parler du lac Kioupri?

246 IA CARAVANE Dh* LA XQR1

— Je suis allé sur ses bords.

— Est- illoin d'ici?

— Voulez-vous traverser beaucoup de villages ou peu ?

— Le moins possible.

— Alors il vous faut six jours.

— Dis -nous quelle route tu nous feras prendre.

— On va d'ici à Berozieh, puis on remonte le fleuve jusqu'à Ahmedabad. Là il y a un défilé vers la droite qui conduit au Kizzelzieh. Arrivé sur la rive, on voit l'eau se jeter dans le lac Kioupri. »

A ma grande satisfaction, le charbonnier kurde nous traçait absolument la même voie que celle dessinée sur ma carte. Je poursuivis :

« Tu te charges de nous conduire ?

— Seigneur, je puis te conduire jusqu'à la plaine où l'on aperçoit Bagdad.

— Comment connais -tu si bien ce chemin ?

— J'ai accompagné des marchands qui venaient chargés dans la montagne et retournaient à vide. Je ne faisais pas de charbon alors, »

Cet homme était une vraie perle cachée. On n'eût pu certainement l'appeler un génie ; mais il avait une nature droite et s'attachait aisément. Je me hâtai de le prendre à notre service.

« Eh bien, lui dis- je, tu nous conduiras jusqu'à la plaine. Chaque jour nous te donnerons deux piastres. Si tu te montres fidèle, nous t'achèterons un cheval» que tu garderas pour toi. Cela te va-t-il? »

Un cheval, c'était pour lui un véritable trésor. Il saisit ma main et là porta à la place où, sous la broussaille de sa barbe, suivant les lois de l'anatomie, devait se trouver la bouche.

« O seigneur! s'écria le pauvre homme, ta bonté est plus haute que la montagne. Puis -je emmener mon chien ? lui donneriez-vous à manger ?

h A CARAVANE DB IA MO HT 247

— Oui, Nous chasserons sur la route, et il aura sa part, »

Cet homme possédait du sel. Je le priai d'en emporter une provision. On comprend combien cet assaisonnement est précieux, quand pendant plusieurs mois on s'en est vu privé. La plupart des Bédouins et beaucoup de peuplades kurdes ne font point usage de sel, de sorte que nous étions souvent obligés de nous en passer.

Allô eut promptement terminé ses préparatifs. 11 cacha sa farine et le reste de son sel dans des trous, prit son couteau et son terrible pieu, pique ou lance, passa une corde d'écorce au cou de son chien et la noua à sa ceinture. Il ne parut point s'inquiéter d'un coirvre-chef.

Nous nous mîmes en route, un peu réconfortés et d'assez bonne humeur. Notre guide nous dirigea si bien , que nous atteignîmes dans l'après-midi le Berozich. Nous fîmes halte, et nous nous baignâmes dans le fleuve. Allô heureusement se laissa persuader par l'exemple; il se servit de sable fin en guise de savon, et parut un autre homme après cette bienfaisante opération.

Il nous sembla utile alors de faire un détour assez long vers le midi , afin d'éviter la rencontre des riverains ou des tribus nomades qui se rapprochent du fleuve. Nous campâmes pendant la nuit prés d'un petit torrent, affluent du Berozieh.

Le lendemain, je m'évefliais à peine, que notre Kurde accourut pour me rappeler ma promesse : il connaissait, assurait- il, un homme pouvant nous vendre un bon cheval.

« Demeure -t- il dans un grand village? demandai -je.

— Non; il n'y a que quatre maisons près de la sienne. »

Cela m'arrangeait fort. L'affaire fut vite traitée. J'obtins, pour cent vingt-cinq piastres, an cheval passable et son harnachement.

SIR LA HA&AVANE ûfi LA.MQ.RI-

Dans le milieu de la journée, nous parvînmes sur les hauteurs de Banna. Après une rapide chevauchée, nous vîmes s'ouvrir devant nous le défilé qui conduit vers le sud. Nous avions, dû forcer un peu nos chevaux dans ces montées abruptes et sans aucun chemin tracé, d'autant que nous désirions atteindre le sommet avant de nous arrêter pour le campement. Nous fîmes halte tout prés du défilé, au fond d'une petite vallée boisée de chênes nains. Chemin faisant, nous avions abattu assez de gibier pour Je repas du soir. Après nous être réconfortés, nous tirâmes au sort, afin de régler les heures de faction. Nous croyions devoir redoubler de précaution en un tel heu : la nouvelle des courses des Beyat était sans doute connue déjà à Banna ; peut-être y étions-nous signalés aussi.

La nuit se passa sans alerte. Au petit jour, nous nous avançâmes dans le défilé, espérant bien n'y rencontrer personne à cette heure matinale.

Nous débouchâmes sur une plaine sauvage dont le mélancolique aspect me frappa : aridité complète, silence profond ; à peine un ruisseau , pas une seule habitation dans ce vaste et triste espace. Je me sentais singulièrement impressionné en foulant un sol sur lequel nul pied européen ne s'était sans doute encore posé.

Vers midi, nous traversâmes une vallée plus étroite et dessinée un peu de biais. Nous tournions ce pli de terrain, lorsque Doyan s'arrêta, fixant sur moi un œil

inquiet.

Je connaissais l'excellente bête : elle pressentait quelque chose d'insolite et demandait la permission de chasser. J'arrêtai aussi ma monture, et j'examinai tous les environs avec la longue -vue. Rien, ni trace ni indice quelconque. Cependant, pour éprouver le chien, je murmurai :

« Va , Doyan ! »

Aussitôt l'animal s'élança dans un buisson. Nous

Doyan fit un bond sur l'homme et le renversa.

LÀ CÂHAVANK IÏK LA MOtit ^

entendîmes un cri, suivi d'un aboiement court, Le chien» certainement, se trouvait en présence d'un être humain. J'appelai Haief ; nous sautâmes à terre, Je jetai la bride de mon cheval au petit hadji et me dirigeai vers le fourré.

Au milieu des broussailles épineuses, je vis un homme renversé. Doyan le tenait à la gorge. Je fis relever le chien, disant:

« Doyan , ici ! »

L'homme se redressa promptement.

« Que fais- tu là ? » demandai - je à l'inconnu.

Celui-ci me regarda, comme s'il cherchait une réponse, puis soudain prit son élan et disparut. Sur un signe, Doyan bondit à sa poursuite. Un nouveau cri d'angoisse parvint à nos oreilles, accompagné des aboiements du chien, A la place que l'homme venait de quitter se trouvait son fusil, accroché aux branches brisées. Je dis à Halef, qui était venu me rejoindre, de prendre l'arme» et nous courûmes à la recherche de notre fugitif. Doyan avait de nouveau sauté à la gorge de l'homme. Celui -ci n'osait bouger pour prendre son couteau ; il restait comme pétrifié. Je fis lever le chien. L'inconnu se tint alors fort humblement devant nous. Je lui demandai :

« Qui es-tu ?

— Un habitant de Boota.

— Un Bebbeh ?

— Non, seigneur. Nous sommes ennemis des Bebbeh , car j'appartiens à la race des Djiaf.

— D'où viens -tu ?

— Je viens d'Achmed-Koulvan.

— C'est loin. Que faisais- tu là?

— Je soignais les troupeaux du kiajah.

— Où vas-tu?

— A Boota, pour voir mes frères. Les Djiaf célèbrent une grande fête, j'ai voulu retourner près d'eux.

33î LA'CAnAVANÛ'U&UÂMQHi'

— Les Djiaf ont- ils invité des étrangers à leur fête?

— Ouï, J*aî entendu dire que le khan Heider Mirlam doit y amener ses Beyat, »

Tout cela s'accordait fort bien avec ce que nous savions. Cet homme n'était donc, point un fourbe. Je continuai # cependant mon interrogatoire :

« Pourquoi te cachais- tu ainsi?

— Seigneur, je voyage seul. Un homme seul ne se cache- 1- il pas quand il voit venir six cavaliers? Dans ces montagnes, qui sait si ceux qu'on rencontre sont amis ou ennemis ?

— Mais pourquoi cherchais- tu a nous fuir?

— Je t'ai pris pour un ennemi, car tu avais envoyé ton chien contre mot.

— Es* tu vraiment seul ?

— Tout seul , je le jure par la barbe du Prophète !

— Je veux te croire. Viens là -bas. »

Nous retournâmes vers nos compagnons , auxquels je répétai les réponses de l'étranger. Tout le moude fut d'avis que cet homme ne paraissait pas dangereux. Nous lui rendîmes son fusil et lui permîmes de s'éloigner. Il nous remercia, en appelant sur notre tête toutes les bénédictions d'Allah. Nous reprîmes notre course au grand trot.

J'avais remarqué que le brave Allô donnait plus d'un signe de méfiance. Pendant que nous interrogions le Djiaf, il continuait à chevaucher d'un air songeur. Je m'approchai pour m'informer du sujet de ses graves méditations. Se tournant aussitôt de mon côté, le sauvage charbonnier me dit nettement :

« Khoudi, cet homme a menti !,.. Je le connais, mais je ne saurais plus dire qui il est. C'est à quoi je réfléchissais. Non, ce n'est point un Djiaf, c'est un Bebbeh. Il doit être le frère ou le parent du cheikh Gazai Gaboya... Je les ai vus tous les deux à Noueizgieh.

IA CA&4 VANK I*R IA MOBT 253

— Ah ! si tu disais vrai!... Mais ne te trorapes-tu point?

— Je ne sais,,. Je crois pourtant ce que je te dis, » Je m'empressai de faire part au* autres de l'intéressante

communication , et j'ajoutai :

« Si nous nous mettions à sa poursuite? »

Mohammed Emin secoua la tête,

« Pourquoi ? dit-il. Veux-tu perdre du temps en retournant sur nos pas? Si cet homme était un Bebbeh, comment saurait-il que les Djiaf ont invité Heider Miriam? Ces choses se tiennent secrètes vis-à-vis de l'ennemi .

— D'ailleurs, reprit Amad el Ghandour, comment cet homme pourrait -il nous suivre? Il va vers Je nord, nous vers le sud. Quand même iï parlerait de nous là -bas, qu'importe? »

Les deux Arabes avaient peut-être raison, mais l'incident ne laissait pas que de nous inquiéter. Lindsay surtout paraissait troublé et mécontent.

« Vous avez laissé courir ce drôle! grommelait- il en colère; moi, je l'eusse fusillé. Ce n'eût pas été dommage, w(i/„. Voleurs et brigands, tous ces Kurdes , yes !

— Et le bey de Goumri ?

— Hum!,.. Peut-être.

— Sir, vous n'êtes pas reconnaissant,

— - Bah ! ce bey ne nous a bien reçus que pour faire plaisir à Marah Donrimée. Bonne femme, femme singulière, que cette vieille greudmother ! »

Ce nom me rappelait une foule de choses qui occupèrent longtemps ma pensée. Nous marchâmes en silence, jusqu'à ce que l'Anglais réclamât une pause pour le déjeuner.

Malgré les mauvais chemins, nous avions franchi beaucoup de terrain pendant cette chevauchée ; nos montures avaient besoin de répit. Nous campâmes pendant quelques heures , puis nous reprimes notre route.

Les montagnes arides avaient disparu , nous arrivions

3B4 LÀ CARAVÀNÏt PB-IA MORT

vers le sud» dans des endroits mieux boisés. Les cours d'eau se rencontraient plus nombreux» le paysage s'étendait moins désolé devant nos yeux. Mais aussi la marche devenait plus pénible : pas de voie tracée» nul sentier, rien qui ressemblât le moins du monde à un chemin. Tantôt nous devions grimper par d'étroites montées, tantôt redescendre dans des gorges profondes, tantôt nous diriger au milieu des roches amoncelées, tantôt patauger dans des marais bourbeux, ou traverser les torrents sur des troncs d'arbres à demi pourris. Dans le lointain se dressait la cime bleuâtre d'une haute montagne, dont les collines que nous rencontrions depuis le matin me semblaient constituer comme Pavant-garde, si je puis m'exprimer ainsi, • « Irons -nous jusqu'à cette montagne? demandai -je à

Allô.

— Oui. Nous prendrons à gauche sur ses flancs,

— Que dit cet homme ? interrompit Lindsay.

— Il dit que nous devrons prendre à gauche, sur le flanc de la montagne.

Eh ! que m'importe ! » murmura l'Anglais d'un ait

grognon.

Il lui importait beaucoup, il s'en aperçut plus tard, J'allais lui répondre, quand des deux côtés retentirent de nombreux coups de fusil. Au même moment, une cinquantaine de cavaliers sortirent d'un bois voisin et nous enveloppèrent en un clin d'œil.

Ce fut une surprise terrible. Les chevaux de mes compagnons roulaient à terre ; le mien seul restait intact. Je ne devais point attribuer cette préservation au hasard, mais à la valeur de la bête... Nous n'avions pas eu le temps de saisir nos armes : nous étions cernés de toutes parts. Deux cavaliers s'élancèrent sur moi. Je les reconnus : c'étaient le cheikh Gazai et le Bebbeh avec lequel j'avais essayé de parlementer sur la route.

h A CABAVAXW HK h A MORT

Ces hommes désiraient nous prendre vivants, puisqu'ils ne tiraient que sur nos montures... Cependant je parvenais à mettre la main sur mon fusil, lorsque le cheikh se précipita au -devant de moi, brandissant la crosse de son arme et criant :

« Ver de terre, je te tiens ! Tu ne m'échapperas plus ! » Doyan, heureusement, se jeta sur la cuisse du Kurde, qu il mordit à belles dents. La douleur fit chanceler le cheikh , et le coup qui m'était destiné tomba sur la tête de mon cheval. L'animai hennit de toutes ses forces. Il se dressa droit sur ses sabots de derrière, me laissant le temps de frapper le Bebbeh entre le,* épaules... Mais, une fois surexcité de la sorte, il était impossible de maitnser le cheval , affolé par la douleur.

« Doyan ! » criai- je, tandis que Rih m'emportait à travers les lances des Kurdes,

J'écartai de mon mieux les piques avec mon fusil , et du reste je les eus bientôt dépassées.

Jamais je n'oublierai la course vertigineuse qui m'emporta ... Ni les ravins n'étaient assez profonds , ni les roches assez hautes, ni les marais assez glissants, ni les ruisseaux assez larges pour arrêter la bête furieuse. Arbres buissons, rochers, coteaux, vallées, tout fuyait, tout disparaissait devant mes yeux avec la rapidité de Féclair.

Je ne pouvais calmer l'animal hors de lui. A peine me tenais-je encore en selle.

Enfin Rih s'arrêta, épuisé.

Je me trouvais au milieu d'un vallon sauvage , inconnu , désert... Heureusement je voyais toujours se dresser à 1 horizon la montagne bleuâtre dont Allô nous avait parlé, et qui seule pouvait m'indiquer la direction de ma route.

Je conduisis mon cheval près d'un ruisseau. Je le fis entrer dans l'eau, je lavai son front et le soignai comme j eusse soigné un enfant. J'étais fort occupé du panse-

jga tA GABAY AXS»* LA M0R1

ment, quand j'entendis «n léger bruit, puis une sorte SAïuement et un soupir semblable à la respira ,on d4rjSrine hors d'haleine. Enfin un ^%^ ÎS J répété par tous les échos et un bond violent de mon chien me renversa sur 1 herbe.

Le^uve a'nimal sautait, hurlait, gémissait ne savait cognent exprimer sa joie. Après ■^J'gJjJï.* moi il vint au cheval pour le caresser. Je laissai tau* la Se Vête, heureux de la retrouver sans blessure. Bientôt le chien sembla comprendre que son ami s*»**™"-

Wh s'était couché dans l'herbe. Doyan se mit à lu. lécher doucement la place malade, ce dont le cheval se montra très reconnaissant. H se prétait à cette caresse "e^aisir, reniflant de temps en temps comme pour manifester sa satisfaction. ,

Nous nons reposâmes ainsi tous les trois pendant plusieurs heures ; après quoi je remontai à cheval, me dmséant vers la montagne bleuâtre.

g En approchant, je vis que les flancs de cette montagne étaient très boisés. Au bas se creusait une profonde vallée S me fallait franchir. Arrivé de l'autre côté sur le versant, je remarquai nn petit bois fort touffu, je pensa, qu'il serait facile d'épier de là les passants. 9 le m'enfonçai sous les grands arbres, pour cacher mou chevaTun peu plus loin. A peine avais- e fait quelques pas que Doyan donna des signes d'une viye agitation. P Avant de le laisser chercher la piste, je noua à son collier la laisse que j'avais toujours dans mes poches rattachai mon cheval à un arbre, et, ma lourde carabine Martini à la main , je me laissai guider par le chien.

n tirait si fort en avant, que j'avais les doigts engourdis de le retenir. Nous nous arrêtâmes pourtant au pied de deux pins énormes. Doyan aboya légèrement. Une grnde quantité de fougères gigantesques croissaient en

IA GAHAYAXK 1>K IA M 0ftT m

il il. ■ I L tL ..^^^ki^^mmLg^ ^ "

ce lieuj Je les écartai avec mon fusil, puis j'aperçus un la terre en affectant une direction en zigzag. Était-ce le

2K t£ÏÏ" anim8,? ,e tâWi «W mo ual et sentis un corps mou, mais résistant. Doyan, au

che r f U n »obéCS l ÏT£ f " * "^ ^* "

nff 8i î ^'V™ «'«^iriÏTeTâufave; 5 les mains « touchai quelque chose de laineux. Un sourd Wment me fit tressaillir, puis une grosse tête velue

« Le chien du charbonnier! »

ell e U étE«én b uÏ, aVait ^ ^^ *"** ' e «-*».

ap^raiuti^tier ^^ ^ "*■*• A "° Le chien ne bougea point.

« Eïsa ! » repris-je plus fort.

£,ii % S ° m mes P ied$ et sous la cro «e de mon usu Un grognement terrible se fit entendre sur le ton e plus grave. Puis je vis, devinez quoi ? Une gros"" tête chevelue, une barbe énorme, un nez noir, deux petits yeux brillants : mon charbonnier sortait enfin tout entier de sa cachette. Je l'accueillis avec une joyeuse surprise. Sa présence me faisait déjà espérer que je retrouverais aussi mes autres compagnons.

« Allô t m'écriai- je, toi ici? »

— Oui, répondit le Kurde simplement et avec le plus grand calme. r

— Et ton chien ?

— A moitié écrasé, khoudi; il n'en reviendra pas murmura cet homme d'un ton lamentable. '

— Comment as -tu pu te sauver ?

— Ils couraient tous après toi. ]''ai sauté dans les buis-

LA CABAYANS *>« hA MOBT

sons et je suis venu par ici, puisqu'il avait été convenu que nous prendrions cette route. Je pensais t y trouver si tu avais pu Réchapper, t

— Les autres ont- ils été faits prisonniers?

— Je n'en sais rien.

— Attendons à cette place; peut-être viendront-iU nous rejoindre. Cherche une bonne cachette pour mon

C !I a j>e tt connais une. seigneur. J'ai souvent brûlé du charbon dans cette contrée. » ,

Nous marchâmes ensemble pendant un petit quart d'heure et nous nous arrêtâmes devant une haute muraille de rochers dont le pied était tout tapissé de buissons de ronces. Les rochers offraient des cavités assez profondes pour y cacher un cheval,

« Vai demeuré ici, me dit le charbonnier. Attache ton cheval et sois sans crainte ; je vais lui couper de 1 herbe. »

Dans l'espèce de caverne où Allô m'avait fait entrer, je trouvai plusieurs morceaux de bois fichés en terre. Ils étaient fort courts et avaient dû servir de pieds à une table très basse comme on en voit en Orient. J attachai mon cheval à l'un de ces piquets aussi solidement que possible, puis je sortis pour rejoindre le Kurde, qui couoait de l'herbe à i'entour. #

« Descends plus bas, me dit-il, de là on pourrait t apercevoir. Je te suis dans un moment. »

Je m'enfonçai sous bois pour chomr une place d où je pouvais voir aux environs sans être vu.

Au bout de quelque temps, Allô vint me rejoindre.

« As- tu faim ? » lui demandai -je.

Il me répondit par un grognement expressif.

« Moi aussi, repris-je; mais nous n'avons rien à nous mettre sous la dent. Patientons jusqu'à demain matin.

— Khoudi, recevrai-je les djeux piastres pour aujourd'hui ?

i.4 GARAYANK ûfi ^ MORT

inW"

— Tu en recevras quatre. »

Notre homme me remercia par un nouveau «roencment, cette fou des plus joyeux. Notre conversion en demeura là pour longtemps.

Comme la nuit était venue, je songeais à m'arranser un ht, lorsque je crus apercevoir vers la gauche, dans la demi-obscurité, une forme indécise se glissant entre les arbres. Je me levai, conHant mes armes au Kurde ami de marcher plus librement, et, prenant la laisse de mon chien, j'allai à la découverte.

Je me dirigeai vers la lisière du bois, où l'ombre avait paru s agiter en se détachant sur le fond plus clair de 1 horizon. Bientôt cette ombre se montra de nouveau le ta trots ou quatre bonds pour m'en rapprocher. J'allais l atteindre et la saisir vigoureusement, quand les aboiements joyeux de Doyan m'arrêtèrent. L'ombre les entendit aussi: elle demeura immobile; puis un Zoumk! bien articulé me révéla la présence de mon insulaire

« Qjii est là ? » criait Lindsay.

En même temps deux longs bras se tendirent vers moi

« Lindsay ! sir David ! est-ce bien vous '

i,7.°, h! ?î 1 , ! „ n,aster! y" ! wUl c'est moi! Et vous" ah ! ah ! well ! Vous voilà aussi , yes ! »

Ces exclamations se croisèrent. L'Anglais, tout exalté, me prit dans ses bras, me serra contre son cœur, voulut même m embrasser sur les deux joues , quoique son nez malade rendît l'opération assez difficile. Quand ses transports furent apaisés , je repris :

« Eh bien, sir David, je ne m'attendais guère au plaisir de vous rencontrer ici. v

— Ah ! je suis venu parce que le gorille, ... oh ! no !. . . e charbonnier, avait dit qu'il fallait prendre à gauche de

la montagne. &

— Vous le voyez, cette indication vous a servi. Mais racontez -moi votre évasion.

260 hA CARAVAXK Mi LA MOB1

— Ce ne sera pas long. Mon cheval étant tué sous moi , je rae dégageai comme je pus. Ces Kurdes couraient après vous comme des enragés ; j'en profitai pour me jeter de côté.

- Comme Allô.

— Allô ï Allô s'est aussi sauvé ? Il est ici ?

— Oui. Il m'attend assis là-bas. Venez. »

Je conduisis Lindsay à notre observatoire.

Le Kurde parut enchanté à la vue de notre compagnon retrouvé. Il laissa échapper des cris de joie ressemblant assez au ronflement interrompu par des sifflets que fait entendre une machine à vapeur mal graissée.

Je racontai à Lindsay ma fuite vertigineuse; il me demanda si mon cheval était blessé.

« Non, à l'exception d'une forte bosse sur la tète,

répondis -je. -

— Le mien est mort, brave béte ! Je voudrais tuer tous

ces Bebbeh,... oui, tous!

Avez -vous pu garder vos armes?

— Mes armes ! je ne les leur ai pas laissées, no ! Voilà mon fusil. J'ai aussi mon couteau, mon revolver, mes cartouches dans leur enveloppe.

— Heureusement que vous n'avez pas l'habitude de les placer dans les fontes de votre selle. Savez -vous ce que sont devenus les Arabes ?

Non. Halef était tombé sous son cheval. Les Had-

dedîn me parurent entraînés par une troupe de Bebbeh.

— Ils sont perdus tous les trois.

— Qui pourrait le dire ? Allah akbar ! comme répètent

les Turcs.

— Vous avez raison , Lindsay, espérons ! Mais , quand même nous devrions nous tromper, il faut tout risquer pour secourir nos compagnons.

— C'est juste. Seulement je voudrais dormir un peu. Je suis fatigué >.,, j*at du courir longtemps. Dormir sans

couverture!,,. Oh! ces monstres de Bebbeh!.,, Misérable pays, va ! »

Sir David et Je Kurde ne tardèrent point à ronfler de tout leur cœur. Je rue sentais inquiet» J'allai voir encore si mon cheval était toujours à sa place ; enfin j'essayai de prendre aussi quelque repos, me confiant à la garde de Doyan. Dès l'aube, une main fort rude me réveilla en me secouant le bras,

« Qu'est-ce? » m'écriai- je tout épouvanté.

Notre charbonnier me montrait entre les arbres, tout au bord de la forêt, un chevreuil qui se rendait au ruisseau voisin, J*hésitai une seconde ; un coup de fusil pouvait nous trahir. Mais il fallait manger. Je tirai. Au bruit, Lindsay se releva droit comme une perche.

« Quoi! murmurait- il encore à moitié endormi. Où sont les ennemis ? où ?.. . Yes /. . .

— Ils sont blessés à mort, ou du moins il est blessé à mort. Regardez, master!

— Ah ! roc buck ! (chevreuil). Très bien, fort utile. Bon coup ! Je n'ai pas mangé depuis quinze heures. »

Ramasser notre gibier v le dépouiller, trouver une place abritée pour allumer un petit feu, faire rôtir quelques tranches et les manger, tout cela ne dura guère.

En déjeunant, nous tînmes conseil. Il fut résolu qu'on attendrait jusqu'à midi, afin de voir si quelqu'un de nos amis ne réussirait point à nous rejoindre; après quoi, nous nous mettrions en campagne et tâcherions de découvrir des indices propres à nous guider.

Pendant que nous discutions notre plan d'opérations , Doyan se leva tout à coup et se mit à regarder fixement vers un point de la forêt. II semblait indécis; puis il s'élança d'un bond énorme, sans même chercher à me demander congé. Nous saisîmes nos fusils ; mais les aboiements et les hurlements de folle joie que nous entendîmes aussitôt nous rassurèrent.

âra i,\ a Ait a vaxk ns la m oui

Nous vîmes vis-à-vis de nous, sortant du fourré, mon petit Haîef à pied » mais aviné jusqu'aux dents, 11 criait en gesticulant :

« HamâonJillah ! Sidi, je te retrouve ! tu vis ! »

Et, se rapprochant, Unie baisa la main avec transport,

« Mon âme était pleine de souci pour toi , disait-il ; mais te voilà. Ah ! ton bon cheval ne pouvait te laisser prendre,

— Le hadji ! s'écria Lindsay. Ah ! ah ! Pas du tout massacré ! Magnifique ! excellent ! Haîef, venez manger tout de suite du rôti, mil! »

Le bon Lindsay était pour les choses pratiques. Halef , malgré sa joie de nous revoir , ne dédaignait pas non plus une tranche de chevreuil. Il accepta sans cérémonie le morceau que l'Anglais lui tendait au bout d'une branche effilée, puis il nous raconta ses aventures.

« Mon cheval était tombé comme les autres , sous les balles des Bebbeh, nous expliqua-t-il, et ma jambe restait prise dans Pétricr. Heureusement ces gens s'occupaient surtout de toi a cause de ton cheval , qu'ils voulaient avoir à tout prix. D'ailleurs, Allah les avait frappés d'aveuglement; ils ne me virent point prendre la fuite. »

Ainsi, dans leur avidité, les Bebbeh oubliaient les précautions les plus simples ; nos armes , nos chevaux les avaient tentés ; mais ils mettaient tant de fureur à me poursuivre, qu'ils laissaient échapper les autres. « Et les Haddedin ? demandat-je.

— Oh ï pour eux, ils ont été faits prisonniers.

— Il faudrait essayer de les rejoindre.

— Tout à l'heure, sidi; laisse-moi finir de te raconter. Lorsque je me vis à quelque distance des ennemis, je crus qu'il valait mieux me cacher que d'essayer de courir. Je grimpai sur un arbre au feuillage épais, et j'y restai jusqu'au soir.

— As-tu pu suivre de loin la marche des Bebbeh?

LA CARAYAXltl&K LA MOUT »»

— ils sont restés sur la place môme » et ceux qui te poursuivaient ont rejoint les autres. Us campent ta. J'en ai compté quatre-vingts,

— Ils ont des tentes ?

— Non, Ils» se sont fait des abris avec des branches. Les Haddedin sont dans une de ces cabanes, bien gardés, avec les pieds et les mains attachés,

— As-tu bien vu ?

— Oui, sidi. Pendant ta nuit je suis descendu de mon arbre pour rôder autour de leur camp, J'espérais pouvoir approcher de Mohammed. Je n'y ai point réussi.

— Quelques circonstances peuvent-elles te faire supposer que ces Bebbeh restent là pendant un certain temps? Je ne comprends pas qu'ils aient choisi un tel lieu de campement*

— Ni moi non plus, sidi. Je ne sais combien de temps ils y resteront.

— Comment as-tu eu l'idée de venir nous chercher où nous sommes ?

— C'était le chemin indiqué , sidi. J'ai toujours espéré te revoir, quoique je fusse bien en peine de toi.

— Prends un peu de repos, Halef, Allô va faire boire mon cheval ; ensuite il lui donnera de l'herbe , car nous devrons partir bientôt. »

Pendant que le charbonnier se disposait à exécuter cet ordre, Doyan se montra de nouveau très attentif et puis fort agité. Nous regardâmes à tous les points de l'horizon; mais, si loin que la vue pouvait porter, nous n'aperçûmes rien. Enfin nous vîmes poindre un cavalier qui s'avançait au galop.

« Ah t oh! gronda master Lindsay. Faut-il lui envoyer

une dragée ?

— Non , pour l'amour de Dieu ! m'écriai- je.

• — Mais c'est un Bebbeh !

— Qu'importe ! nous ne sommes pas des meurtriers.

— Nous prendrions son cheval,

— Pour îe cheval, je vous l'abandonne,

— Vous voulez n'être que voleur , yes ! qu'importe , ils nous le doivent bien ! »

Pouquoi ce Bebbeh s'approchait- il seul ainsi? que nous voulait-il? Nous attendions toujours; mais l'homme fît un brusque détou r et se perdit de nouveau dans le lointain. Une pouvait soupçonner que nous l'avions aperçu.

« Que cherchait donc ce drôle par ici ? demanda sir David.

— Cest sans doute un courrier,

— Un courrier de qui ?

— Du cheikh des Bebbeh.

— A qui croyez- vous qu'il soit envoyé ?

— Au reste de la bande, qui campe là-bas, bien sûr. Je suppose que Gazai Gaboya a su d'une façon ou de l'autre la route que nous tenions. 11 aura divisé ses gens en deux bandes, afin de nous prendre plus aisément. Ceux qui échapperont * l'une tomberont dans les pièges de Tautre,

— Pas mal imaginé , sir. »

Nous tînmes de nouveau conseil. Il fut convenu que l'Anglais resterait avec Allô et mon cheval dans notre cachette, pendant que Halef et moi irions à la découverte.

Si nous n'étions pas revenus le lendemain à midi , sir David partirait sous la conduite du charbonnier et se rendrait à Bistan, chez un frère d'Allo, où il m'attendrait encore quinze jours,

« Si vous ne nous voyez pas revenir, ajoutai- je, c'est que je serai mort. Je vous institue mon légataire, sir Lindsay.

— Un testament! brouï... vous me faites frissonner, m aster. Si vous ne revenez pas, tout le Kurdistan y passera î... Légataire, et de quoi ?

h A il AH A VA NE H H h A MO HT 265

— De mon cheval»

— Non, non. Si vous mouriez là-bas, je ferais un grand coup: chevaux, bœufs, chèvres, Bebbeh, je tuerais tout, wtUI Vous m'entendez, sir?

— Quel foudre de guerre! En attendant, je vais donner de minutieuses instructions à notre charbonnier pour qu'il vous conduise en sûreté,

— Expliquez-lui tout bien clairement, sir. Je ne puis échanger un seul mot avec lui. Jolie compagnie, beau plaisir ! Ah ! que ne suis-je resté chez moi, dans la vieille Angleterre ! Avait-on besoin de fmtling-lmU , y es f »

Je ne pouvais prodiguer mes consolations au pauvre Lhdsay : il fallait partir. Je pris mes armes et me confiai a la conduite de Halef.

Celui-ci me fit reprendre le chemin que j'avais fait la veille. Il avait remarqué avec beaucoup de sagacité les moindres plis de terrain, les plus petites traces de pas, les indices les plus légers. Il commençait à pratiquer merveilleusement la science que je lui avais enseignée , l'ayant apprise moi-même des Indiens.

Kour. marchâmes entre les arbres , mais de manière à quitter facilement la lisière du bois et à pouvoir interroger souvent les environs.

Doyan nous accompagnait, cela va sans dire. Nous allions contre le vent. Nous aperçûmes enfin la place resserrée, au milieu du bois, où les Bebbeh nous avaient surpris. Halef voulait me suivre jusque-là, mais je ne le permis point.

« Si Ton me prend, lui dis-je, tu sais où tu retrouveras l'Anglais . Laisse-moi tenter seul l'aventure pour le moment. Toi, grimpe sur un de ces pins touffus. Tu prêteras l'oreille. Il te sera facile de distinguer le tir de mon fusil ou le rapide craquement de la carabine au milieu du bruit des autres armes. Je ne serai en danger que quand je cesserai de faire feu.

LA CiHAVAXK I>K LA >tOHT

— En ce cas ? , .

~ Tu ne bougeras que si je jette un en d appel. »

Je raccourcis la laisse de Doyan, pour le maintenir tout près de moi. Approcher en plein jour d'un campement ennemi est chose si périlleuse, que je dm» prendre toutes mes précautions. ..

Au bout de quelques pas, j'aperçus des tentes de feutllages construites à la hâte pour abriter les Bebbeh ; elles étaient en forme de pyramides et assez distantes les unes

des autres. , . ,,„-.

le reculai afin de décrire un demi-cercle avant d arriver près du camp, car je voulais voir si je ne «*»»»rais pas quelques Kurdes dans le bois. Je craignais d avoir ces lensVr derrière et d'être ainsi à découvert, je me glissai d'arbre en arbre, interrogeant avec anxiét. te silence de la forêt et redoutant tou]Ours de le troubler, le pus me convaincre bientôt que mes précautions n'étaient pas inutiles, car j'entendis de loin un murmure de voix humaines. Doyan remuait la queue. La noble bête, dans son merveilleux instinct, comprenait qu il ne fallait pas aboyer; il me regardait seulement avec ses veux intelligents et expressifs.

Je me dirigeai à pas de loup dans le creux de terrain d'où partaient les voix. Trois hommes étaient assis sous un grand arbre environné de futaies, j'avançai doucement et m'aceroupis sous les jeunes branches. Des mots kurdes parvinrent alors distinctement a mon oreille.

A ma grande surprise, je reconnus dans lun de ces hommes celui qui nous avait trahis en nous disant qu il appartenait aux Djiaf. Doyan le reconnut aussi, car ses veux étincelèrent de fureur. Cependant il se tut. Ce traître de- Bebbeh avait dû être envoyé sur nos traces; c'était lui oui nous avait perdus. Pour mieux nous tromper, il avait sans doute caché son cheval dans les envi-

rons.

l a a ak a va x n n k i a ytonT 307

« Vous étiez tous des sots, disait ce Kurde; mais Phomme au cheval noir est encore plus sot, »

C'était peu flatteur,

« Oui , poursuivit-il , s'il n'avait point essayé de faire prisonniers les Beyat, ceux-ci ne se fussent pas vengés en nous confiant son plan déroute. Il les a offensés inutilement. »

Je comprenais tout : les Beyat nous avaient vendus soit par ressentiment, soit pour s'assurer les bonnes grâces de leurs vainqueurs,

« Et puis l'homme au cheval noir s'est laissé tromper par ma ruse, donc il n'est pas si habile qu'on le croit,

— Notre chef n'aurait pas du nous défendre de viser le cheval de cet étranger, reprit un autre, ou du moins U fallait nous permettre de tirer sur le cavalier. Voilà quatre hommes enfuis sur six. Ils n'ont plus de chevaux; ils peuvent se cacher longtemps dans la forêt. Encore eût-on mieux fait de leur laisser leurs montures , elles les auraient embarrassés. »

Les Bebbeh épluchaient des champignons qu'ils avaient ramassés et causaient tranquillement entre eux avant de retourner au camp. L'un des trois demanda :

« Sais-tu ce que le cheikh a décidé ?

— II vient d'envoyer un courrier. Le reste de la tribu sera averti avant que le soleil ait atteint son midi. Si les fugitifs ne sont pas encore retrouvés à cette heure-là, c'est qu'ils auront réussi à se mettre hors d'atteinte, et nous pourrons retourner chez nous dès que nos gens nous auront rejoints.

— Que fera-t-on des deux prisonniers?

— Ce sont des gens de distinction. Ils gardent le silence ; on n'a pu leur faire ouvrir la bouche , mais on les forcera, je pense, à donner une bonne rançon, s'ils veulent ne pas être égorgés. »

J'en avais assez entendu. Je me retirai un peu à l'écart.

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