‹ La Caravane de la mortChapitre 17 sur 23 · R ZA GARAVANK VR LÀ MORT · texte numérisé non relu

R ZA GARAVANK VR LÀ MORT

Lorsque tes trois Bebbeh eurent achevé leur besogne, ils se levèrent et se mirent en marche. J'entendis mon faux Djiaf crier à ses compagnons :

« Allez ! moi je passerai visiter les chevaux, » Que faire? Il fallait délivrer nos Haddedîn, et cela autant que possible avant midi.

Je suivis de loin le Bebbeh, Il descendit dans un vallon encaissé» au fond duquel courait un petit ruisseau. Là j'aperçus une soixantaine de chevaux attachés à des arbres ou à des buissons. On les avait probablement amenés si loin du camp à cause de l'herbe abondante qui remplissait ce lieu.

L'endroit était peu boisé , mais bien abrité tout autour et très propre au pâturage. Du premier cheval au dernier, on comptait environ huit cents pas. Je me tenais sur la hauteur qui dominait cette gorge, et que couvrait un épais fourré.

Les chevaux me parurent fort bons. Je jetai mon dévolu sur six des meilleurs pour remplacer les nôtres. Un seul Kurde gardait le pâturage : c'était tentant.

Le faux Djiaf échangea quelques paroles avec la sentinelle, puis retourna vers le camp. Je l'observai de loin, me rapprochant insensiblement et usant d'une grande prudence pour me glisser sous les arbres.

Seize tentes s'élevaient au milieu de la forêt ; elles formaient un demi -cercle. La cabane du chef était au centre. Elle se distinguait par ses dimensions et par un vieux turban flottant au sommet, en guise d'étendard.

Je me faufilai le plus près possible de cette tente, aux environs de laquelle se trouvait, je le présumais du moins, celle des prisonniers.

Deux Kurdes accroupis, mais armés et veillant devant cette hutte, confirmèrent mes suppositions.

i il^Tn 1C m *? U î rendu com P te de ia situation, je me hâtai daller reioindre Halef. Celui-ci descendit de son

£.4 G A RA YAXB #tf IA MORT *M9

arbre. Nous conférâmes asses longuement sur le parti à prendre , puis nous cherchâmes la place d'un bon observatoire. Là , nous attendîmes le moment d'agir. On peut juger de mon impatience et de mon émotion : ce que j'allais entreprendre me semblait si périlleux !

Deux heures s'écoulèrent. Enfin un cavalier s'avança seul vers le camp,

« II vient annoncer l'arrivée des autres, murmura Haîef.

— C'est possible. As-tu remarqué les grands chênes qui bordent l'entrée du vallon où paissent les chevaux ?

— Oui, sidi.

— Glisse -toi donc sous les arbres et va m'y attendre. Prends Doyan et mes armes. Je tâcherai d'épier ce qui se passe au camp. »

Il s'éloigna. Pour moi , je rampai à plat ventre jusqu'à la tente du cheikh. J'arrivai presque en même temps que le cavalier et me tapis derrière un tronc d'arbre.

« Où est le chef? demandait le messager.

— Dans sa tente, » répondit un Bebbeh.

Puis Gazai Gaboya sortit lui-même, en disant : « Quelles nouvelles apportes -tu?

— Les guerriers me suivent.

— A-t-on retrouvé les fugitifs?

— Non, pas un seul.

— Vous êtes donc aveugles ?

— Nous avons passé la nuit. On a battu toute la contrée : personne!

— Allons, venez tous! » cria le cheikh d'une voix de stentor, en s'avançant au milieu du camp.

Tout le monde se mit en mouvement et s'élança dans une clairière voisine pour je ne sais quel exercice. Les gardes des Haddedîn suivirent le flot. Leurs prisonniers, solidement garrottés, ne leur inspiraient aucune défiance.

27« LA CAKA VAXK IW LA MORT

L'occasion était belle. D'un bond je fus dans la cabane des Haddedîn, dont je perçai le léger treillis avec mon couteau,

« Dépêches « vous! criai-je en coupant leurs liens,

— Sans armes ? murmura Mohammed,

— Où sont* elles?

— Le cheikh les a prises, »

9 Je regardai au dehors : on ne voyait aucun être humain. J'entraînai mes compagnons dans la tente du chef. Des armes étaient entassées dans un coin. Les Haddedin reprirent les leurs; je m'emparai d'un fusil et de deux pistolets.

En quelques minutes nous avions rejoint Halef.

« Madi Allah l » disait joyeusement ce dernier, qui nous saluait avec les gestes les plus pittoresques.

Je ne lui laissai pas le temps de s'exclamer,

« Aux chevaux ! aux chevaux î vite ! » commandai- je.

Le gardien du pâturage nous tournait le dos. Je lançai Doyan; il renversa cet homme et resta couché sur lui. Le Kurde n'osa pousser un cri.

« Vite! vite! répétai- je sans cesse. Amad, prends ces six chevaux. Tu les vois? là! Tiens-les ferme! Halef et Mohammed, coupez les cordes des autres; chassez -les dans le bois. »

Ce ne fut pas long, J'aidai â la besogne : vingt- sept cordes pour chacun, c'était peu de chose.

Les bêtes, jeunes et ardentes, se dispersèrent facilement dès que nous leur eûmes jeté quelques pierres.

Nous entendions dans le lointain de joyeux cris de bienvenue. Les deux troupes des Bebbeh se rencontraient sans doute.

Nous nous élançâmes enfin sur les chevaux que tenait Amad, Heureusement, on ne leur avait pas enlevé la selle. Chacun de nous garda un cheval en laisse, et nous galopâmes vers la forêt. Mais une forte montée nous

força bientôt à ralentir notre course. Puis nous nous engageâmes dans les fourrés, où nous ne pûmes marcher qu'au pas; de plus, nous étions obligés à un long détour. Toutes ces circonstances étaient fort dangereuses. Cependant nous atteignîmes sans accident un terrain plus libre, où nous remîmes nos montures au grand trot.

En ce moment même, nn cri retentit derrière nous. Impossible d'en chercher la cause. Nous avancions toujours. Nous avions décrit un arc assez vaste lorsque nous aperçûmes , au point où commençait cette courbe , deux cavaliers ennemis. Ils s'arrêtèrent un instant, L'un retourna en arrière ; l'autre s'élança sans hésiter à notre poursuite.

« Au galop ! au galop ! criai -je. Nous allons avoir tous les Bebbeh à dos. Au galop ! ventre à terre ! »

Nous n'avions pas mal choisi nos chevaux; ils couraient à merveille. Bientôt je reconnus l'endroit du rendez-vous. Nous nous glissâmes sous les grands arbres, et je trouvai Alio.

« Où est l'émir? demandai -je aussitôt.

— Là -bas, près de ton cheval.

— Tiens , voici un bon cheval pour toi et un fusil pris dans la tente du cheikh des Bebbeh. »

Là -dessus, je me hâtai de rejoindre Lindsay.

Il ne me fallut pas plus de cinq minutes, je crois, pour dévorer la distance.

« Déjà , master, déjà ! répétait l'Anglais, Oh ! ah ! comment? Êtes- vous sain et sauf?

— Oui , sir Lindsay ; mais je n'ai le temps de rien vous raconter. Courez en bas , vous trouverez un cheval pour vous. On nous poursuit.

— Poursuivis l Oh ! très bien ! belle aventure ï Et un cheval, well! »

Il se précipita de toutes ses forces vers l'endroit indiqué. Je déliai mon cheval noir et l'amenai le plus vite

possible ; mais tout cela demanda du temps. Les autres m'attendaient déjà sur leurs bêtes avec une certaine impatience. Haîef tenait le sixième cheval par la bride, à côté du sien.

« Comme tu as tardé î me dit Mohammed Emin, Vois,

il va être trop tard ! »

Je jetai les yeux vers le point qu'il m'indiquait : le cavalier dont nous redoutions la poursuite se rapprochait sensiblement,

« Reconnaissez -vous cet homme? demandai -je.

— Oui, sidi, c'est le faux Djiaf.

— C'est le Bebbeh qui nous a trompés! Laissons- le venir. Nous voilà en nombre; faisons -le prisonnier.

— Et si pendant ce temps les autres arrivent?

— Oh! ils ne peuvent être encore là, master! Marchons en avant , enveloppons ce menteur. S'il cherche à se défendre, nous le désarmerons.

— Très bien, sir. Coup merveilleux, y est »

Le Bebbeh se trouvait alors caché par un détour du chemin. Nous quittâmes notre poste et nous avançâmes à cinquante pas du cavalier.

En nous entendant, il se retourna avec un geste de stupéfaction; il croyait nous avoir devant, tandis que nous avions tourné par derrière. Il n'était pas revenu de sa surprise , que nous nous jetions sur lui.

Il voulut saisir son couteau. Je serrai son poignet si fortement, que l'arme tomba. Lindsay s'empara de sa lance ; je coupai la lanière qui retenait le fusil : il demeurait sans armes. Nous mîmes son cheval au milieu des nôtres, pour l'entraîner dans notre course folle. Le Kurde parut se soumettre à son sort et ne murmura point.

Nous tendions toujours vers le sud. Après avoir couru assez longtemps, nous ralentîmes un peu le pas de nos chevaux; puis nous envoyâmes le charbonnier en éclaireur, afin de reconnaître notre route.

t\ CAHAVAXÉ hH h A MORT

« Que ferons ~ nous de ce drôle? disait Lindsay,

— Nous le punirons,

— Ya, un fourbe, un Djiaf postiche ! Quelle punition lui conviendrait , sir?

— Je ne sais pas. Nous tiendrons conseil,

— Ah ! très bien , conseil de guerre, Mais racontez-moi comment vous avez délivré les Haddedin, »

An^l h XhfiS eD PCU dC m ° tS a " X < ^ xestlons de raon Le prisonnier s'avançait, gardé par Haief, Nous marchâmes silencieusement, sauf quelques remarques ou indications indispensables à échanger sur le chemin qu'il fallait suivre, n

Le paysage qui nous environnait n'était pas de nature à égayer ma pensée. Nous gravissions des croupes de montagnes arides, ou nous descendions par des pentes nues et glissantes dans de sombres gorges. La soirée amena un froid extrême. La nuit, que nous passâmes entre deux hautes roches arc -boutées, fut des plus désagréables et des plus tristes.

Aussitôt le lever du jour, je pris mon fusil pour chasser quelque gibier. Après avoir battu longtemps le terrain, je tuai un misérable blaireau. En revenant au campement, je trouvai tout le monde sur pied. Halef profita a un moment où je me tenais un peu à l'écart pour me prévenir rapidement qu'il s'était passé quelque chose de grave en mon absence. Je ne fus pas longtemps sans comprendre de quoi il voulait parler, car Mohammed iimin vint à moi et me demanda :

« Emir, combien de jours traînerons -nous le Bebbeh avec nous ?

— Si tu veux discuter cette affaire, éloignons -nous, » repris -je vivement.

Alio fut chargé de la garde du prisonnier, et nous nous réunîmes à quelque distance.

3W i.4U4Ui^MMiVJfOflr

« Maintenant que nous pouvons parler sans crainte» commença le vieux chef, je répète ma question : combien de temps traînerons* nous ce Bebbeh ?

— Pourquoi me demandes* tu cela?

— N*ai-je pas le droit de m'en informer?

— Personne ne te conteste ce droit. Il me semble que nous devons garder notre otage jusqu'à ce que notre sûreté soit certaine,

— Comment pouvons- nous être certains de notre

sûreté ?

— Voyageons encore jusque midi» puis choisissons une ptoce de campement» Vous m'y attendrez. Je retournerai sur nos pas pour m'assurer que les Bebbeh ne nous poursuivent plus, et je vous rejoindrai demain â^ns la

matinée.

- Un pareil ennemi vaut-il tant de peine ?

— C'est notre sûreté qui l'exige.

— Pourquoi ne veux-tu pas agir d'une façon plus commode?

— Comment l'entends -tu?

— Tu sais ce qu'est notre ennemi ?

— Il est très mauvais.

— D'après la loi des Chammar, il a mérité la mort,

— Cette loi régit -elle ce pays?

— Cette loi domine partout où se trouve un Chammar.

— Ah !... Vous voulez juger le prisonnier? L'arrêt a déjà été prononcé entre vous, je pense. Quel est- il ?

— La mort.

— Pourquoi n'avez- vous point exécuté votre sentence?

— Nous ne voulions pas le faire sans toi.

— Vous ne pouviez tuer cet homme sans moi ? Vous l'avez bien condamné sans moi ! O Mohammed Emin ! tu prends une mauvaise voie. La mort de cet homme eût causé la tienne.

— Explique -moi comment. ,

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— Regarde ces deux hommes» mon ami David Ltndwy*bcy et mon brave hadji Haief Gmar. Crois -tu qu'ils t'eussent permis de tuer le Bebbeh en mon absence l

*— lis n'eussent pas été les plus forts,

— Peut-être, car vous êtes les plus braves héros de lu race des Haddedln. Cependant» crois- moi, ces deux hommes n'ont jamais reculé devant le danger ni Je combat,,. D'ailleurs, a mon retour, aurais -je laissé un pareil acte sans vengeance ?

— Tu n'aurais rien pu contre nous, la chose eût éeé accomplie.

— j'aurais vengé cet homme, vous dis- je, lai lût -il verser tout votre sang et le mien ! Allah sait lequel de nous eût été le vainqueur.*. Écoute : jusqu'ici vous m*avcz abandonné la conduite de notre expédition, parce que vous aviez confiance en moi. Aujourd'hui cette conliance s'épuise. Je remets volontiers tous mes pouvoirs entre vos mains. Mohammed Emin, tu es le plus Agé parmi nous : â toi l'honneur et la responsabilité. Je te les rends sans regret. »

Les Haddedtn ne comptaient guère sur cette conclusion; elle flatta le vieux cheikh, qui l'accepta sans trop de réflexion.

« Telle est ta ferme volonté, émir? me demanda -t-iK Tu me crois capable de diriger l'expédition ?

— Oui. N'es -tu pas aussi sage que vaillant ?

-—Je te remercie de tes paroles ;... mais je ne sais point le kurde.

— Je te servirai d'interprète. »

Le brave homme ne comprenait pas que h composition et la situation de notre petite troupe ne permettait guère d'en remettre la conduite aux mains d'un chef unique et absolu.

« Du reste, ajoutai -je, nous serons bientôt arrivés dans une contrée où l'on ne parle qu'arabe.

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— El les autres, seront -Us de ton avis? interrogea Mohammed.

— Hadji Halef Omar fera ce que je lui commanderai. Je vais m'inforroer des dispositions de Lindsay-bcy. »

J'expliquai en peu de mots la situation à mon Anglais, i-'insulaire répondit assez brusquement :

« Faites attention, masterl... J'ai remarqué depuis quelque temps que ces Haddedin ont quelque chose sur le cceur. Nous autres chrétiens, nous somme* trop humains pour ces gens «lit,

— Vous avez devin* juste peut-être, sir; mais je suis chargé de vous demander si vous consentez à reconnaître Mohammed comme conducteur de notre petite troupe?

— Yt$, s'il connaît bien la route... Du reste, je me moque d'un directeur, ou conducteur, comme du coucou!*.. Je suis un En^lishman, je fais ce que bon me semble.

— Que répondrai -je alors ?

— Répondez cela, ou tout autre chose, si vous voulez. Si Allô prenait fantaisie de faire te maitre ici, je le laisserais dire tout aussi volontiers que Mohammed. »

Je traduisis simplement par cette phrase :

« David Ltndsay-bey consent à ce que je propose. Il assure que le conducteur lui est indifférent, toi ou Atlo le charbonnier. Il se tient pour un émir de l'ingtistan et ne fait que ce qu'il veut. »

Les sourcils de l'Arabe se contractèrent légèrement : son autorité lui paraissait amoindrie, dès le début, par cette manière de voir.

« Celui qui se fie à moi ne s'en repentira pas, murmura -t- il avec dignité. Parlons maintenant du Bebbeh. Cet homme a mérité la mort : doit -il être pendu ou fusillé ?

— Ni l'un ni l'autre. Ne t*ai- je pas répété déjà que je répondais de sa vie ?

— - Émir, la parole n*a plus de valeur» Je suis mainteliant votre chef ï on doit m'obéir.

— On n'obéit qu'aux décisions justes et raison» nabtest

— Kftendi !

— Cheikh Mohammed Emin î »

LMessus, le petit Halef intervint, Il brandissait mui pistolet en criant :

« Sidt, si tu le commandes, je tirerai sur quelqu'un ici i Par Allah î je le ferai !

— Halef, laisse tes armes. Nous discutons entre amis, quoique les Haddcdtn paraissent l'oublier.

— Seigneur, nous n'oublions rien, reprit Mohammed; mais il faut te souvenir de même que tu es un chrétien, qui voyage en compagnie de fidèles croyants ! La loi du Prophète régne dans ces contrées, et les chrétiens ne sauraient nous empêcher de la suivre. Pourquoi t'obstines -tu à commander de viser seulement tes chevaux? Sommes-nous <ii:$ enfants pour jouer avec nos armes ? Ht qui nous oblige ;\ laisser vivre le traître ? La loi que tu suis te conduira certainement à ta perte. Mous sommes las d'obéir à un homme qui aime nos ennemis. Tu oublies ce que j'ai fait pour toi. Je t'ai reçu comme mon hôte, je t'ai protégé, je t'ai donné un cheval auquel je tenais comme i\ la moitié de ma vie. Tu es un ingrat ! »

Je sentais le sang me monter au cerveau, et ma main se porta involontairement sur te manche de mon poignard; cependant je me contins. Je répondis avec le plus de calme possible :

« Retire ce mot, cheikh , ou nous verrons ! »

Je m'étais levé , faisant signe à Halef de me suivre. J'allai m'asseoir prés du charbonnier, qui gardait toujours notre otage... L'Anglais vint bientôt me rejoindre, et, me regardant, s'écria :

« Qu'y a-t-il donc, master? des larmes dans vos

m *..t t.M*.ir.twr »**? #♦.* mojht

yeux! jfrwwfr .' faut -il étrangler quelqu'un kl? faut -il tirer ?

— Oui* sur le premier qui osera toucher à notre prisonnier.

— Personne n'y touchera î

— Mastcr, le cheikh Mohammed vient de me dire que je suis un ingrat î Je lui rends son cheval noir.

— Êtes- vous fou, sir? Une telle bêle, et si bien s gagnée ï Allons, allons, calme* -vous, »

Mais j'avais donné mes instructions à Halef. Mous le vîmes, presque au même moment, tourner l'angle de la roche. Il amenait deux chevaux, le sien et celui qui nous avait servi jusque* là à porter nos paquets; ce dernier était sellé avec ma selle. Mon brave petit hadji pleurait « aussi, et sa voix tremblait lorsqu'il me dir : :

« Tu as bien fait, sidU Le Cheltan est entré dans les i Haddedin. Si je prenais un fouet pour l'en chasser? ~ Non » Halef, je leur pardonne ; mais partons. Sidi, que ferons- nous s'ils veulent tuer le Hebbeh ?

— Nous le défendrons.

— A la bonne heure t Qu'Allah lapide les méchants t » Nous fîmes monter de nouveau le prisonnier sur sou

cheval, où nous l'attachâmes solidement. Je m'élançai, non sans un serrement de cœur, sur le cheval bat qui restait; puis nous passâmes devant les Haddedin, encore assis sur l'herbe et causant entre eux. Us avaient cru que ma menace n'avait rien de sérieux : notre résolution les alarma. Ils se levèrent vivement, et Mohammed Emin me cria :

« Émir, où vas -tu?

— Nous partons.

— Sans nous?

— Venez, si bon vous semble.

— Où est ton coursier noir ?

— Là-bas, où on l'avait attaché.

LA CAHAVAS'K !>K LA M«»ï m

— Mais il l'appartient \

—Je le le rends, Salum / Qu'Allah vous garde en paix. » Je donnai de l'éperon à ma monture! et nom partîmes au galop, A peine avions -fait un mille anglais» que nos deux Haddcdin nous rejoignaient. Àmad montait mon pauvre coursier noir et tenait le sien par la bride. La restitution était-elle donc admise et regardée comme définitive?

Mohammed Emin se mit a chevaucher prés de moi , tandis que son fils restait un peu plus en arriére,

« Emir, dit- il» je croyais que vous m'avien reconnu pour votre chef?

— Nous aurions volontiers accepté un chef, nous ne voulons point d'un tyran.

— Je réclame la punition du Bebbeh qui nous a offensés, moi et mon fils, et qui nous appartient. Que vous ai «je fait, à vous autres?

— Mohammed , tu as volé l'estime et le dévouement de trois hommes qui, pour ton (ils et pour toi, out tout risqué, qui jusqu'à cette heure ont toujours été prêts à donner leur vie pour t'aider,

— Pardonne, erFendi.

— - Je te pardonne sans arriére «pensée.

— Reprends ton coursier noir.

— Non , jamais.

— Veux -tu chagriner ma vieillesse et déshonorer ma barbe blanche?

— Ton âge et les flocons de neige de ta barbe eussent dû te dire qu'on n'arrive à rien de bon par la colère.

— Devra-t-on raconter parmi les enfants des Beni- Arab que le vieux cheikh des Haddedîn a repris un présent parce qu'il n'était plus digne de l'offrir ?

— Oui, on racontera cette histoire .

— O émir î tu es cruel, car tu veux faire tomber la honte sur ma tête î

aSO LA CARAVANE HK LA NQRî

— N'as* tu pas eu toi-même cette cruauté envers moi ? Jetais ion ami, je t'aimais, et tu m*as fait de sanglants reproches. Je te pardonne, et je comprends ta peine, car l'affront sera grand si tu entres chess toi avec le cheval doïiné ; mais je ne puis changer ce qui est fait.

— Pourquoi ? Reprends le cheval, tout a^ffàccra,

— Je voudrais t'accorder cela, pour ton honneur et parce que j*aime encore ta barbe blanche; mais c'est impossible. Regarde* »

Mohammed jeta un coup d'oeil autour de lui. Il secoua ta tête en murmurant :

« Je ne vois rien. Que veux -tu dire, seigneur?

— Tu ne vois pas que le cheval a un autre propriétaire ?

— Je ne comprends rien à tes paroles, effendi. Amad

va te rendre ta monture.

Non, je ne reprendrai pas le cheval. Amad el Ghandour a placé sa selle sur le dos du coursier. Il se Test approprié par cela même. Si vous me l'aviez ramené sans harnais, j'aurais compris que vous ne vouliez pas le garder, et j'aurais pu, en l'acceptant de nouveau, vous éviter la honte de mon refus. Amad el Ghandour n'agit point en musulman, car il monte un cheval dont la croupe a porté un infidèle. Que diront les vrais croyants, s'ils viennent & connaître ce péché ?

— Allah Ma Allah ! qu'avons-nous fait ? » gémit le vieil Arabe.

Ce vieillard m'inspirait de la pitié ; mais je ne pouvais, en cette circonstance, me départir d'une fermeté absolument nécessaire. H m'était difficile de comprendre quelles idées étranges avaient fermenté dans la tête de ces deux hommes intelligents et souvent supérieurs â ceux de leur race. Des considérations personnelles n'étaient certainement point entrées dans leur décision soudaine. Qui sait, du reste? Cette animosité, ce mécontentement,

hA CAHAVAXK fit? l.A MOHT »t

couvaient peut -être depuis longtemps che* ces Arabes» fatigués de vivre avec des hommes de mœurs si différentes des leurs. Ma résistance au sujet du prisonnier avait fait l'effet de la goutte d'eau par laquelle enfin la coupe déborde. Mais ni fa perte de mon cheval, quoiqu'elle me fût très sensible, ni le désir de ménager un vieillard, n'auraient excusé ma faiblesse, si j'avais c&të dans une question où la vie d'un homme se trouvait en

jeu.

Je me tus. Nous continuâmes à marcher. Enfin Mohammed me dit en hésitant :

* Pourquoi demeures -tu dans ta colère?

— Je ne suis pas en colère, Mohammed Emin ; îe suis triste, parce que je vois combien ton cœur est avide d'un sang que ton ami a juré d'épargner,

— Eh bien, je vais te satisfaire. »

Il détourna son cheval, L'Anglais et Halef venaient derrière moi ; Allô suivait avec le prisonnier. Je ne pris point garde aux mouvements du vieux cheikh, parce que je croyais qu'il allait échanger quelques mots avec son fils; Halef ni Lindsay ne détournèrent pas non plus la tête en le voyant reculer. Tout a coup notre surprise fut grande quand nous entendîmes Mohammed s*écrier a

haute voix :

« Retourne prés des tiens, tu es libre. »

D'un coup d'oïil je vis que les liens de notre otap; étaient coupés. Le Bebbeh avait saisi fortement la bride de sa monture, il la lançait au galop et disparaissait.

« Cheikh Mohammed, qu'as- tu fait? cria aussitôt

Halef.

— Tbunder storm /qu'est-ce qui lui prend ? grommelait

l'Anglais.

— N'ai-je pas bien agi ? me demanda le cheikh.

— Trop promptement, Mohammed.

J'ai accompli ta volonté,

— Tai-je jamais dit que je voulais délivret eethommt aux dépens de notre sûreté?

— Alkb hiafert Dieu lui pardonne! disait Halef, il faut poursuivre le Bebbeh t

— Nous ne le rattraperons pas, son cheval est excellent* Seul le coursier noir eût pu l'atteindre,

— Amad, cours, vamène-le mort ou vif! » ordonna le vieux chef.

Amad el Ghandour excita son cheval. Il n'avait pas fait cinq cents pas, que Hih refusait de le porter plus loin, L'Arabe ne voulait pas céder ; il força le cheval pendant quelques instants. Nous nous précipitâmes vers lui. Il avait tourné un pli de terrain, et, quand nous eûmes nousmêmes effectué ce détour, nous aperçûmes le jeune Arabe luttant de toutes ses forces avec la noble bête. Il employait toutes tes ressources d'un habile cavalier, mais en vain , car il ne tarda point à être désarçonné. Le cheval alors, se retournant, courut droit à moi avec un hennissement de joie et vint poser sa belle tête caressante sur ma cuisse.

« Allah akharî murmurait Halef, Dieu est grand! II donne aujourd'hui à un cheval plus de cœur que n'en montrent beaucoup d'hommes. Quel dommage, sidi, que ton honneur te défende de reprendre la bête ! »

La chute d'Amad el Ghandour n'avait eu aucune conséquence grave. Il se releva,, et je constatai qu'il n'était point blessé.

« Ce cheval est un diable!... disait le jeune Hadded in. je le montais pourtant autrefois.

— Oui ; mais il m'a appartenu depuis, et je sais dresser un cheval de façon qu'il ne se laisse plus monter que par moi ou par ceux que j'installe moi-même.

— Jamais je ne m'assiérai sur le dos de ce Cheïtan !

— Tu aurais bien fait de ne pas t'y asseoir du tout ; sans cela le Rebheh serait atteint déjà.

/,,! («MJMIM.YK J'tf JU .VO*r »W

— Remonte sur le coursier noir, émir î poursuis te Bcbbeh ! s'écria Mohammed,

— Cheikh, pourquoi m'offenser encore ?

— Mais cet homme nous échappera !

— Ce n'est pas ma faute,

— Terrible, tout cela ! gémissait l'Anglais, Sotte histoire h., histoire tout à lait fâcheuse, désagréable au dernier point, yts !

— Que faire, sidi? demanda Halef.

— Pour rattraper le fugitif? Il n'y a rien à faire. Je ne veux pas envoyer le chien après lut, de peur de trop exposer cette béte. Elle est si précieuse ï Je ne vois qu'un parti à prendre* »

Et, me tournant vers les Haddedin, je demandai ;

« Ce matin, pendant que j'étais à ta chasse du blaireau, avez-vous parlé en présence du Bebbeh de la route que nous devons tenir aujourd'hui ? »

Les deux hommes hésitaient a répondre. Halef prit la parole :

« Oui, sidi» il en a été question, dit- il.

— Nous parlions arabe, interrompit le cheikh pour s'excuser.

— Vous avez été imprudents. Enfin, qu'avez- vous

dit?

— Que nous irions à Bistan , et peut-être jusqu'à Achmed-Koulvau ; qu'en tous cas nous suivrions la route du Kizzetzieh pour atteindre le lac Kioupri.

— Quelle folie ! Il n'y a plus de doute, les Bebbeh vont nous donner la chasse. Preuds-tu encore la responsabilité du commandement, Mohammed Emin?

— Les Bebbeh ne nous rejoindront pas, émir. Le fugitif a une trop longue course à faire avant de retrouver ses gens.

— Tu crois, cheikh? J'ai beaucoup voyagé, j'ai étudié le caractère de bien des peuples, j'ai acquis de l'expé-

riencc, et je ne pense pas me tromper dans mon Juge* ment. Je parierais ma tête que ces hommes nous ont suivis ou fait suivre en secret. Us veulent se venger et reprendre leurs chevaux ; ils sont tentés par nos armes, cela est certain*

— - Pourquoi les craindre? répliqua Amad. Nous avons leurs meilleures bêtes , et puis nos armes valent dix fois les leurs.

— Ce sont de fiéres paroles, mais on doit réfléchir, Ces gens sont nombreux; d'ailleurs ils peuvent nous surprendre» soit par une embuscade, soit pendant la nuit,

— Nous ferons le guet.

— Nous ne sommes que six» et le guet, pour être sûr, demanderait te double d'hommes. Il faut trouver un autre moyen de nous garantir. »

Notre guide» le sauvage charbonnier, se tenait un peu à l'écart, craignant sans doute qu'on lui reprochât de ne s'être point opposé à la délivrance de l'otage. Je l'appelai pour lui demander :

« Jusqu'où les Bebbeh peuvent- ils aller en chevauchant toujours vers le sud ?

— Jusqu'au bas du lac.

— Connais-tu exactement cette contrée ?

— Oui, je la connais. Je connais toutes les montagnes, toutes les vallées entre Dcrgazin etMik, entre Noueizgieh et Djenavera.

— Eh bien , je suis d'avis de changer immédiatement notre route. Combien de temps faudra-t-il , en passant par le levant, pour arriver à la chaîne des monts Zagros?

— Huit heures, si nous allions comme le vent.

— Quel genre de terrain rencontrerions-nous ?

— Il y en a de plusieurs sortes. Je connais un passage peu éloigné d'ici. Si nous prenons au levant , nous pourrons camper pendant la nuit dans une épaisse forêt. Demain matin nous nous remettrons en route, et > quand

LA CAB.lYAS'N HH LA MOHV 385

le soleil sera â son midi» nous atteindrons la principale chaîne des Zagros,

— Nous serions alors, si je ne me trompe, sur les frontières de la Perse ?

— Oui. La province kurde qu'on appelle Teratul confine au district persan de Sakin, où se trouve Simia.

— Y a-t-il là aussi des Kurdes-Djiaf ?

— * Oui, et ils sont très guerriers.

— Peut-être nous ferons-nous recevoir d'eux amicalement, puisque nous ne sommes pas leurs ennemis. Le nom du khan Heider Mirlam nous recommandera sans doute près d'eux. Conduis -nous par le défilé dont tu partes, nous tirerons vers Test. »

Je traduisis cette conversation â mes compagnons, qui approuvèrent l'itinéraire. Nous continuâmes notre marche. Âmad el Ghandour avait remis sa selle sur son cheval kurde; il allait en avant. Mohammed Emin tenait en laisse mon pauvre coursier noir.

Ces discussions pénioles, ces délibérations sur le chemin â prendre , avaient fait perdre beaucoup de temps ; il était environ midi lorsque nous arrivâmes au défilé. Nous nous trouvions au milieu des montagnes, et nous tournâmes à l'est, après avoir effacé avec précaution toutes les traces qui eussent pu indiquer notre nouvelle route.

Au bout d'une heure de marche, nous remarquâmes la pente rapide du terrain, qui allait toujours en se prolongeant. Àllo me dit que nous rencontrerions bientôt une longue vallée située entre les montagnes d'où nous descendions et la chaîne des Zagros.

Les Haddedîn nous avaient rejoints ; mais la querelle du matin avait mis notre petite troupe , naguère si unie , en un profond désaccord. Tout le monde restait sombre et silencieux. Je n'osais jeter un regard sur mon cheval , de peur de l'attirer. Malgré moi, je songeais sans cesse à

""* ju <m jm imïm iw la Monr

mon coursier noir, qui du moins ne portait plus d*autre cavalier.

Le soir, nous nous arrêtâmes dans une forêt. Nous n'avions rencontré sur notre route aucun être humain. Quelques pièces de gibier étaient tombées sous nos balles; nous pouvions espérer une sécurité relative pour la nuit et un asses bon dîner. Nous mangeâmes silencieusement, puis chacun chercha de son côté à se caser pour dormir. La première heure de veille m'échut au sort.

Je m'appuyai contre un tronc d'arbre, à quelque distance des dormeurs. Je m'absorbais dans mes réflexions, quand Halef se glissa sans bruit jusqu'à moi,

« Sidi, me demanda-t-il tout bas, ton cœur est troublé. Est-ce que le cheval noir t'était plus cher que ton fidèle hadji Halef Omar?

— Non, Halef* Je donnerais pour toi tous les chevaux du monde.

— Console-toi donc , mon bon sidi , car je suis près de toi et j'y resterai, et tous les Haddedîn ensemble ne pourraient m'enlever de tes côtés. »

Le brave petit homme s'étendit près de moi, comme s'il eût voulu me garder même en dormant.

Je veillai longtemps sans demander qu'on me relevât de ma faction. Assis sous l'ombre épaisse de la forêt, dans cette calme nuit, je sentais mon cœur, qui s'était si fort serré, se dilater un peu à la pensée de l'affection si dévouée du pauvre Halef. Pouvoir compter sur rattachement d'un homme, quel qu'il soit, n'est-ce pas quelque chose en ce triste monde ?...

Le lendemain, nous poursuivîmes notre route. Allô ne ~ dus avait point trompés : suivant ses prévisions, nous aperçûmes les hauteurs des Zagros avant midi. Il fallut faire une petite halte, à cause des chevaux. Nous campâmes dans une étroite vallée bordée de trois côtés par des roches à pic. Les chevaux trouvèrent là une herbe

i< A CARAVANE »K LA MOHT SW

abondante et savoureuse, car elle était entretenue par plusieurs cours d'eau,

Lmdsay s'assit près de mol, I! grignotait un reste de son gigot commencé la veille, et grommelait une foule de mots inintelligibles. H était de très mauvaise humeur. Soudain il se leva, me montrant du doigt la direction à laquelle je tournais justement le dos. Je me retournai aussitôt et vis trois hommes qui s'approchaient de nous à pas lents. Ils étaient vêtus d'étoffes légères et rayées ; Us n'avaient ni chaussures ni turban , et portaient pour toute arme un couteau à la ceinture. Arrivés devant nous, ils s'arrêtèrent, puis saluèrent avec respect.

« Qui êtes- vous? demandai -je,

— Nous sommes des Kurdes, de la race des Mer» Mamalli.

— Que faites -vous ici?

— Nous avions une dette de sang. Nous nous sommes enfuis. Nous cherchons à nous joindre à une autre tribu , qui nous protégera si nous pouvons nous en faire adopter.,. Qui êtes-vous, seigneurs?

— Nous sommes des voyageurs étrangers.

— Que faites-vous ici?

— Nous nous reposons, »

Celui qui portait la parole ne parut point s'offenser de ce laconisme. 11 reprit humblement :

« Il y a dans ce cours d'eau beaucoup de poissons. Permets-tu que nous péchions?

— Vous n'avez ni filets ni hameçons.

— Nous péchons avec les mains. »

J'avais aussi remarqué que l'endroit de la rivière près de laquelle nous nous étions arrêtés était fort poissonneux ; on y voyait surtout des truites en grand nombre. J'étais curieux de savoir comment s'opérait cette pêche à la main. Je répondis donc :

« Vous m'avez entendu: nous sommes étrangers,

m IA CARAYAXH D8 LA NOM

nous n'avons pas le droit de vous défendre la pêche, » Aussitôt ces hommes se mirent à couper de l'herbe avec leurs couteaux. Iîs l'amoncelèrent en grande quantité ,1a maintinrent avec des pierres, et formèrent une digue à l'un des coudes du ruisseau. La chose, malgré son simple intérêt, nous attira sur le bord de l'eau j et, comme cette pêche fut très abondante, nous primes plaisir à regarder les poissons se rassembler en foule devant Pendiguement. Nous étions plus occupés de ce spectacle que des pêcheurs eux-mêmes , lesquels allaient et venaient avec beaucoup de sérieux. Soudain Allô poussa un grand cri de frayeur :

a Seigneur, attention! ils nous volent! »

Je me tournai vers l'endroit où nous campions, et je vis nos trois Kurdes à cheval, l'un sur mon ancien coursier noir, l'autre sur la monture de Lindsày, le troisième sur mon propre cheval bai. Les voleurs avaient pris leur élan avant que nous fussions revenus de notre étonnement.

« AU devih! mon cheval! cria enfin le pauvre Lindsày.

— Allah kerint / le coursier noir ! exclama Mohammed Emin.

— Courons après ! » hurlait Amad el Ghandour.

Je demeurais assez calme. Il me semblait que ces voleurs devaient être peu expérimentés , autrement ils se seraient emparés de tous les chevaux ; puis j'avais mon

idée»

« Attendez, dis-je à mes compagnons. Mohammed Emin, reconnais-tu que le cheval noir est redevenu ta propriété ?

— Oui, émir.

— Veux -tu me le prêter un instant ?

— *Mais ils l'ont pris !

— Qu'importe! réponds vite,. Me le prêtes-tu?

Je frappai le voleur à le tète avec le manche tie mon arme.

IÀ GANA VAN* IW *A VOJtf »*

— Oui,

— Suivc**moh »

Je m'élançai sur le meilleur tic nos chevaux, à h

poursuite des brigands.

Ce que je prévoyais était arrivé : te Kurde qui montait mon brave Rih gisait à terre* sous le cheval. J'eus le temps de ro'approeher avant qu'il eut pu se relever. Rih courut vers moi. Je sautai en «elle et laissai l'autre cheval au milieu de la route*

Le Kurde, quoique étourdi par su chute, essayait de s'échapper. Je saisis mon pistolet, l'élevant en Pair d'une façon menaçante. Mon cheval, lancé au galop, eut bientôt rejoint le voleur, que }c frappai a la tête avec ïe manche de mon arme. Remettant alors le pistolet à ma ceinture, je pris mon lasso et me dirigeai du côt* où s'enfuyaient les deux autres larrons.

« Rih ! » murmurai-jc en me penchant sur mon brave

coursier*

Et il s'envola comme un oiseau dans Tain Au bout de trois minutes, j'étais à ta portée des fuyards. « Halte ! halte ! criai-je. Descendez de cheval ! » Le Kurde le plus rapproché de moi me regarda avec terreur, mais se garda bien d'obéir. Je lançai mon lasso. En quelques mouvements combinés selon les régies indiennes, mon homme fut jeté bas. tëtonné par la rapidité de la poursuite et la nouveauté de l'attaque, le Kurde avait eu une telle peur, qu'il restait sans connaissance. Je détachai la corde, lis un nouveau nœud, laissai mon drôle se pâmer sur le gazon, et courus après le troisième voleur. Le terrain était propice; car, resserrée entre des montagnes, la route n'offrait aucune échappée. Mes injonctions et sommations n'ayant pas eu plus d'effet sur ce dernier larron que sur l'autre, le lasso fit son office. Les bras de l'homme, liés par la corde contre le corps, ne purent plus tenter le moindre -mouvement.

aU IA CARAVANE flM IA MQHT

Comme son compagnon» le malheureux fut jeté à terre sans avoir eu le temps de se reconnaître.

Je descendis de cheval» je liai mon brigand avec la corde et le fis lever malgré lut*

« Voilà donc les poissons que vous cherchiez i\ prendre? * lut demandai-jc.

H ne répondit pas,

« Allons, continuai -je, tu n'es pas muet; réponds» ou attends* toi à tous les châtiments, Comment t'appellestu? »

Même silence,

« Eh bien ! attends un peu, mon gars ! »

Je lui donnai un coup violent qui le ht tomber, car ses bras liés ne pouvaient assurer son équilibre, et je m'assis prés de lui pour le garder. Mes compagnons accouraient, ramenant les chevaux et les dmiK autres voleurs. Allô, qui n'avait pas perdu la tête, portait une dizaine de beaux poissons dans sa couverture. Dès qu'il fut arrive, il se mit à creuser un trou pour allumer du feu et nous préparer une friture de sa façon*

Le bon Lindsay retrouvait à ce spectacle toute sa joyeuse humeur. Nos trois Kurdes seuls ne voulaient pas rire. L'aventure leur semblait fort désagréable; ils se tenaient (es yeux baissés, dans un morne silence*

Je recommençai l'interrogatoire.

« Pourquoi vouliez -vous prendre nos chevaux?

— Parce que nous en avions besoin. Nous sommes des fugitifs, » répondit l'un des Kurdes.

C'était une excuse, et je me sentais d'autant plus disposé à admettre cette circonstance atténuante, que je savais que chez des Kurdes un vol de chevaux n'a rien de déshonorant»

« Tu es jeune encore. Tu as quitté tes parents?

— Oui, et les deux autres aussi. Celui-ci a une femme et un enfant.

IA CAXAVASR *>*? IA MÙHT 8W

— Pourquoi tes compagnons ne partent- Us pas ?

— Us n'osent.

— Toi » lu ose? bien,

— Ne faut- il pas que quelqu'un réponde?

— Tu n'as pas l'air d'un mauvais sujet ; vous m'inspire* tous de la compassion. Nous allons délibérer si l'on peut vous pardonner* »

Le conseil fut tumultueux. Haief lui «même, malgré mes signes , opinait pour une correction vigoureuse; Lindsay voulait la schhgtte séance tenante. Je lui fis remarquer que» chez les indigènes du pays où nous nous trouvions, l'enlèvement de chevaux est regardé comme une action chevaleresque dans tout le sens du mot.

« Allons» pas de schtaguc ! well ! grommela l'Anglais; mais ï\ bas les moustaches ! Qu'on les roussisse t Châtiment pittoresque , yes ! »

je ne pus m'empècher de rire. En quelques minutes ce fut fait. Les trois hommes, fortement maintenus par les Haddcdin, sortirent de nos mains avec la barbe bien rognée. Nous les laissâmes libres ensuite. Us ne s'étaient pas défendus, ils n'avaient pas prononcé une seule plainte; mais le regard qu'ils nous jetèrent en partant me lit frémir.

Après nous être encore reposés et avoir mangé de bon appétit la friture d'AUo, nous nous remimes en marche. Mohammed, au moment de lever le camp, s'approcha de mot et me dit :

« Emir, veux-tu me faire un plaisir ?

— Lequel?

— Je te prêterai mon cheval noir pour aujourd'hui. » La finesse m'amusa : il croyait avoir trouvé le moyen

de se réconcilier avec moi et d'arriver, petit à petit, à me faire accepter le cheval.

« Mais j'ai un cheval, répliquai -je; je n'en ai pas besoin de deux.

SU IA CAHAVANS #>* 44 âTOUf

«— — ^— — — ——Il ■— — « ■ ■ II IMH I I I ^I I H »— W l l l I H« —^M»

— Il peut arriver des occasions ou il sentit utile que tu te trouvasses sur le coursier noir; il te connaît et n'obéit qu'à toi.

— Si ces occasions se présentent» tu me prêteras Tanimal*

— Cela nous ferait perdre du temps» émir. Je V en prie, monte tout de suite le coursier noir. Les autres ne peuvent se faire obéir.

— A condition qu'il demeure ta propriété.

— Oui , ettendi. »

Je n'étais pas fâché au fond de l'insistance, tout en restant fort résolu à rendre le cheval. Je ne soupçonnais guère alors ce qui me forcerait à le garder.

Gravir les sommets des Zagros était une entreprise impraticable. Il semblait plus sur de suivre la vallée que nous voyions à nos pieds, et dont la direction s'étendait vers le sud. Nous franchîmes seulement deux ou trois collines verdoyantes ; puis, au moment où le soleil corn* mençait à s'incliner, nous nous arrêtâmes devant une roche isolée, à l'abri de laquelle nous décidâmes de passer la nuit.

Le jour suivant, nous atteignîmes le Djalah, dont le cours continue jusqu'au delà de Bagdad. Nous nous assîmes sur la rive pour le repos de midi.

La journée était magnifique, claire, ensoleillée, splendide, à ne jamais l'oublier. A notre droite roulaient en grondant les flots impétueux du fleuve; à gauche s'élevait en pente douce une charmante colline, toute boisée de platanes, de châtaigniers, de cornouillers. Devant nous se dessinaient les sommets d'une pet'îe chaîne de montagnes couronnées de rochers bizarres, pareils aux ruines de vieux donjons.

Vers la fin du repas, je voulus visiter les abords du bois pour chasser quelques pièces devant nous servir au repas du soir. Je marchai pendant une demi -heure envi-

M CA HA VA SU 0J? LA NOHt a»

ron» montent et descendant sur les flancs de la colline, sans rencontrer aucun gibier, Assex découragé « je m'apprêtais à revenir vers mes compagnons, lorsque j'entendis très distinctement à ma droite tirer un coup de fusil Un second coup ne tarda pas à me faire tressaillir.

Qui pouvait tirer ainsi ? Je hâtai le pas. En atteignant le campement» je ne vis que l'Anglais, Halçf et Alto.

« Où sont les Haddedîn? demandai -je.

— A la chasse, « reprit Liudsay»

H avait aussi entendu les deux coups de fusil; mais il croyait que c'étaient les Arabes qui tiraient, A l'instant même plusieurs autres coups retentirent*

« Pour l'aiçour de Dieu, vite, A cheval î » m'écriai*je.

Nous partîmes au galop. Ailo suivait plus lentement, avec les chevaux des Haddedln.

Les coups de fusil continuaient » puis d'autres coups plus secs » moins prolongés : deux coups de pistolet.

« Un combat! murmurait Lindsay, un vrai combat ! »

Nous étions arrivés i\ l'entrée d'une prairie bord mt la rivière. U, après avoir tourné le flanc d'une petite colline qui nous cachait une partie du terrain , nous aperçûmes le champ de bataille.

Prés du fleuve se reposaient paisiblement quelques chameaux* Un certain nombre de chevaux paissaient à l'entour; mais, un peu en avant, et acculés contre une roche, six ou sept combattants se défendaient avec vigueur contre une troupe de Kurdes, Amad el Ghandour seul, h quelques pas de ce groupe» était aux prises avec une dizaine d'ennemis ; plus loin gisait Mohammed Emin , qui ne donnait aucun signe de vie. Il n'y avait pas à hésiter : je me précipitai au milieu des Kurdes en déchargeant mon fusil.

« C'est lui! c'est lui! criait*on. Ne tire» pas sur le cheval! »

Je me retournai et reconnus le cheikh Gazai Gaboya.

386 l.A CARAVAXR *fr ZA MO»T

Il venait de prononcer sa dernière parole ; Halef s'élança sur lui e! l'atteignit presque à bout portant.

Alors commença un combat que je ne saurai* décrire * et dont la confusion, l'acharnement» la fureur, m'enlevèrent toute mémoire. La vue du vieux Mohammed, tombé sanglant sous les balles, nous exaspérait; nous aurions défié mille lances dirigées contre nous. Tout ce que je sais, c'est que mon sang coula , que mon cheval tut blessé, que les coups retentirent sans interruption, que les éclairs et la poudre m'aveuglèrent, que je parai les coups avec ardeur et en portai avec rage, enfin qu'un vaillant auxiliaire, toujours a mes côtés, me couvrit parfois de son corps : c'était mon fidèle Halef. Puis mon cheval, frappé au col, se cabra* Le coup qu'il avait reçu m'était destiné, Labétc se dressa toute droite, puis se renversa en arrière, je ne vis, n'entendis, ne sentis plus rien*

Lorsque je revins a mot, j'aperçus Halef qui pleurait et riait en même temps,

« Ifmmfoulillttb / Allah soit béni ! s'écriait l'excellent petit homme au comble de la joie. Il ouvre les yeux! Sidi, as -tu mal ? ;>

J'essayai de répondre, mais je n'y parvins pas. J'étais si faible, que mes yeux se refermèrent involontairement.

« Ya ! AUtibiytt yti^ik, va vaïî O douleur î il va mourir! » entendis -je encore, et je retombai dans mon évanouissement.

Je délirais... Je me souviendrai toujours de mon cauchemar: il me semblait combattre contre des dragons, des monstres, des géants;... puis ces formes hideuses disparurent, un souffle rafraîchissant caressa mon front. Des voix douces comme celles des anges murmurèrent à mon oreille; des mains compatissantes me touchèrent avec précaution. Était-ce un rêve ou une réalité ?...

Je pus enfin rouvrir les yeux.

Les derniers rayons du soleil éclairaient encore le

IA CAnAYANK J># IA MO AT »7

sommet des montagnes; mais le crépuscule descendait autour de moi. Je distinguai pourtant, malgré l'ombre, deux visages charmants» deux têtes de femmes penchées à mes côtés*

« O malheur f sauvons-nous! » cria tout ft coup une voix bien douce, mais bien effrayée, s'exprimant en langue persane.

Des voiles couvrirent les visages que je n'avais fait qu'entrevoir; les deux femmes s'enfuirent.

J'essayai de me mettre sur mon séant; j'y parvins avec un peu d'efforts. Je sentis alors que j'étais blessé à la jambe droite. Tout le reste du corps était aussi fort endolori. Je sus plus tard que la pointe d'une lance était entrée assez avant dans la chair. La plaie avait été bien soignée ; le baume qu'on venait d'y verser me parut d'une odeur délicieuse. Haief accourait au même moment.

« Allah keriml s*écria-t-il, Dieu est miséricordieux ! lt te rend la vie. Qu'il soit loué dans l'éternité 1

— Et toi, Haief, comment vas-tu? demandai -je d'une voix faible.

« A merveille, sidi. j'ai reçu un coup de fusil dans la cuisse ; la balle a fait un trou , puis s'en est allée : ce n'est rien.

— Et l'Anglais?

— Il a reçu un coup terrible sur la tête, et il a perdu deux doigts de la main gauche.

— Pauvre Lindsay ! Et les autres?

— Allô a attrapé bien des horions, mais son sang n'a pas coulé.

— Amad el Ghandour ?

— Il n'est pas blessé, mais il ne parle plus.

— Son père ?

— 11 est mort. Que Dieu le reçoive en paradis ! » Nous nous tûmes un moment. La mort du vieux

Mohammed nî*impres$ionr<aït vivement. Après xmz pose,

IA CAnAVAXK Dtf h A MORT

je demandai à mon petit Halef ce qu'était devenu le cheval noir.

« Ses plaies sont douloureuses, mais elles guériront bientôt. Tu n'as pas su comment tout cela est arrivé ; faut-il te le raconter?

— Non, pas maintenant* Je voudrais me traîner jusque auprès de Lindsay. Pourquoi suis -je ici?

— Parce que les femmes du Persan ont désiré te soigner, ,Ce doit être un homme riche et considérable que ce Persan. Viens, Nous avons allumé du feu ; tu trouveras les autres à l'entour. »

Je me levai péniblement. La marche me causait une certaine douleur; mais, avec l'aide de Halef, je pus me rendre près du feu allumé à fort peu de distance du lieu où j'avais été déposé. L'Anglais, traînant son grand corps, vint au-devant de moi en me disant :

« Bcholdi vous voilà donc, master? Vous avez fait un fameux saut ; mais la carcasse est solide, à ce qu'il paraît. Nous vous croyions mort.

— Et vous, comment allez-vous? Vous avez la tête et la main bandées ?

— J'ai eu une entaille juste à l'endroit où les phrénologues placent l'entendement; quelques cheveux, quelques fragments d'os de moins; mais, pour ainsi dire, rien, yes. J'avoue qu'il y a aussi deux doigts de partis à gauche; ce sont des doigts peu utiles, wett! »

En même temps que l'Anglais, une autre ombre s'était levée pour venir à moi. Autant que j'en pouvais juger dans la demi-clarté du foyer, l'homme que j'apercevais pour la première fois avait une prestance imposante et une mine fière. Il portait un large pantalon de soie rouge, une sorte de chemise blanche, une veste étroite descendant jusqu'aux genoux ; de plus, un habit de couleur bleu foncé s'ouvrant du haut en bas, et un manteau de laine fine aussi bleu foncé, A la ceinture, en magni-

IA GAXAVANK J*8 IA MOHT 29»

fiquc cachemire» qui entourait la taille du personnage, brillaient la riche garde d'un sabre, le manche doré de deux pistolets et celui d'un poignard damasquiné, En sus de cet attirail guerrier» je remarquai la lame large et recourbée d'un sabre persan, qu'on pourrait appeler coupe-jetés* Notre hôte était chaussé de bottes cavalières de SoiKian ; il avait sur la tête le bonnet d'astrakan bien connu, orné à la base d'un turban de laine bleue et blanche finement brodée, et d'un tissu admirable de sou* plesse.

Ce seigneur persan me salua avec une parfaite cour* toisie :

« Je te fais mon compliment , me dit- il.

— Je te remercie, répondis-jc en essayant, malgré ma souffrance, une inclination non moins gracieuse.

— Émir, tu excelles dans l'art du combat.

— Seigneur, tu es un héros.

— Je suis ton frère.

— Je suis ton ami, »

Nous nous serrâmes la main. Le Persan continua avec une politesse inépuisable :

« Ton nom est connu , il est venu jusqu'à moi. Je me nomme Hassan Ardjir-mirza. »

Mit%a est le titre qu'on donne en Perse aux princes ; cet inconnu devait être un grand personnage. 11 poursuivit :

« Considère -moi comme ton serviteur.

— Donne-moi tes ordres/ car je suis à toi, m'écriai- je pour ne pas demeurer en reste.

— Ces huit hommes m'appartiennent, je vais te les présenter, » reprit le prince.

Il me montrait huit ombres qui se tenaient à une distance respectueuse. Les ombres s'inclinèrent. Hassan continua :

«c Tu es le maître de notre camp. Assieds -toi.

— J'obéirai ; mais permets que je voie d'abord mes compagnons blessés. »

Non loin du feu gisait le corps de Mohammed. Son fils se tenait là, assis, nous tournant le dos, ne faisant pas un mouvement.

Le vieil Arabe avait été frappé au front. Sa longue barbe blanche restait teinte de sang, et je vis une seconde plaie béante à la gorge.

Je m'agenouillai devant le cadavre, et je demeurai quelque temps silencieux et profondément ému. J'avais eu pour ce vieillard une véritable affection, que des torts récents n'avaient pu ébranler. Lorsque je fus un peu plus maître de moi, je plaçai ma main sur l'épaule du jeune Haddedin :

« Amad cl Gbandour, je souffre avec toi, » murmuraije-

Le jeune chef ne répondit pas, ne bougea pas. Je me donnai mille peines pour le tirer de sa torpeur ; ce fut en \

vain ; on l'eût cru changé en statue. Je retournai près '

du feu et pris place aux côtés du Persan. En regagnant le campement, j'avais heurté le corps du pauvre Allô. Le charbonnier, étendu la face contre terre, se plaignait faiblement r

Je l'examinai : les coups qu'il avait reçus le faisaient u

souffrir, mais n'étaient point dangereux. Je lui adressai a

quelques paroles de consolation.

Hassan Ardjir-mirza n'avait aucune blessure. En revanche, ses gens paraissaient avoir été assez maltraités. Cependant aucun d'eux ne se plaignait, aucun ne donnait le moindre signe de douleur.

« Emir, me dit le Persan lorsque je me fus assis près de lui, tu nous as sauvés tous. Vous êtes arrivés au bon moment!

— Nous sommes heureux d'avoir pu vous rendre ser- tl

vice ; mais les Kurdes se sont- ils échappés ? c

LA CAXAYAXB &K tA XOMT 3W

— Oui. J'ai envoyé deux de mes serviteurs sur leurs traces, afin de savoir où ils se retireraient, Ils étaient quarante. Ils ont perdu beaucoup de monde, tandis qu'ils n'ont pu tuer qu'un seul guerrier» ton ami. Quelle route suivez -vous» émir?

— Nous voudrions regagner les pâturages des Haddedio, au delà du Tigre, Nous avons 6x6 contraints par les circonstances de faire un long détour.

— Je vais vers le sud. On m'a dit que tu connais Bagdad ?

— Je n'y ai passé que peu de temps.

— Connais -tu la route qui y conduit?

— Non » mais elle est facile à trouver.

— Et celle de Bagdad à Kerbela ?

— Vas-tu t\ Kerbela ?

— Oui. Je fais un pèlerinage au tombeau de Hussein '. »

Cette communication éveilla mon intérêt* L'étranger appartenait à ia secte des chyitcs. Il me vint en tête de l'accompagner daus eu curieux voyage ; seulement je ne pouvais décider la chose tout de suite. Je repris :

« Comment se fait -il que tu aies choisi la route des montagnes ?

— Pour échapper aux Arabes pillards qui attaquent ordinairement les pèlerins.

— Et tu es tombé aux mains des Kurdes ï Viens-tu de Kermania?

— Je viens de plus loin. Nous campions ici prés depuis hier. Un de mes domestiques était allé dans le bois; il aperçut de loin une troupe de Kurdes, qui le remarquèrent aussi : ils accoururent pour piller nos bagages. Le combat s'engagea. Nous succombions sous le nombre»

l Fils cPAli et de Fatima» reconnu comme le premier iman par le* chyites.

» ZA ÙÂfiA YANK **** LA #011 f

quand nous vîmes arriver lo valeureux vieillard qui gil là sans vie. Il tira sur deux Kurdes, les abattit, et se préci-

Ïnta au milieu de la mêlée. Son fils le suivait, C'est égaement un héros ; mais le nombre nous écrasait toujours, lorsque vous vous êtes élancés pour les secourir et les venger. Émir» ma vie, mes biens vous appartiennent* Faisons route ensemble te plus longtemps possible.

— je le souhaite autant que toi ; mats nous avons un mort avec nous et nous sommes blessés. Il faut enterrer le cheikh. Il faut aussi que nous nous repostons quelque» jours, à cause de la lièvre des blessures.

— Je me reposerai avec vous, car mes gens sont blessés, *

En ce moment je songeai a 4 Doyan, que je ne voyais pas autour dr moi. Je demandai à 1 Anglais où était mon chien. Il ne put me îépondre. llalef se souvenait d'avoir aperçu Doyan combattant contre nos ennemis; il n*en savait pas davantage.

Quelques serviteurs du Persan nous apportèrent bientôt d'abondantes provisions pour le repas du soir* Après avoir mangé et repris quelques forces, je m'en allai un peu clopin-clopant autour du camp, pour chercher te chien. Halef m'accompagnait. Mous visitâmes les chevaux en passant. Mon pauvre coursier noir était couché A terre. Il avait reçu plusieurs coups de lance ; une balte tut avait effleuré les chairs. 11 souffrait beaucoup , malgré le pansement pratiqué par Halef. Non loin de là, j'entrevis les formes de quelques chameaux ruminant ou dormant ; leurs faix étaient déchargés près d'eux. J'aperçus aussi les espèces de paniers- tentes qui servaient de demeure aux femmes du prince.

Halef me racontait ses impressions pendant le combat :

et Je te croyais mort, sidL.» J'étais fou de rage, disait-il. L'Anglais aussi voulait te venger; rien ne lui résistait. Le

la gabayanx **x t..\ mqxt S»

Persan u*est pas moin» brave, et ses gens se sont battus avec lu même ardeur que nous, r- Ave*- vous fait du butin?

— Quelques armes* quelques chevaux. Tu ne les vols pas d'ici , parce que la nuit est un peu sombre* t.e Persan a fait jeter les mort* à la rivière,

— * Les ennemis ont* ils eu beaucoup de blessés?

— Je n'en sais rien. Apris le combat, je te cherchai , je te trouvai , je sentis que ton cœur battait encore, Je voulais te panser» mais le Persan ne le permit point; il te fit transporter au lieu où tu t'es réveillé» et où le* femmes ont soigné tes blessures,

— Quelles sont ces femmes?

— L'une est la femme du Persan; l'autre, sa sœur* Rites ont avec elles une vieille servante qui mkhomtc toujours des dattes et reste accroupie dans la tente.

— Mais ce Persan lui «môme, quel est- il ?

— Je ne sais. Les domestiques ne disent rien; il leur est sans doute défendu de faire connaître la position de leur maître. Je pense que*.*

— 1 .coûte, Halef! interrompis -je, écoute! »

Nous nous trouvions assez loin du campement pour n'en plus percevoir le bruit. Un silence profond régnait en ce lieu. Cependant, tandis que Halef partait, j'avais entendu distinctement un son étrange* Nous prêtâmes l'oreille. Cette fois, le grognement bien connu du chien de chasse quand il tient sa proie devint plus distincte encore*

« Doyan! » m'écriai -je tout joyeux.

Une réponse, sur laquelle nous ne pouvions nous tromper, partit d'un fourré voisin. Afin de nous orienter parfaitement, j'appelai le chien, qui chaque fois donna de la voix. Nous nous dirigeâmes de son côté* Bientôt un petit sifflement de plaisir, comme Doyan savait en faire entendre, nous avertit que nous approchions.

LA BAKATXX8 OS IÀ MÙHÏ

Une forme humaine gisait à terre, sous les patte» du vaillant anima!, prêt a l'achever du terrible coup de dent, le me penchai pour reconnaître l'ennemi. Je ne pouvais voir se. traits î^ais, quoiqu'il n'osât tenter u.» mouvement, la chaleur de son corps me prouva qu il était bien

en vie.

« Ici, Poyan!» ordonnai -je.

Le chien se leva-, je fis ausii relever sa tremblante proie. On comprenait, 4 la respiration pénible du malheureux, uu'il venait d'éprouver une allïcusc angoisse. Il repondit à mes questions dis qu'il fut un peu remis, et luWit qu'il Cuit Kurde, mais de la race des Soran.

Comme je savais cette tribu ennemie mortelle des lfcbbeb, je. craignis que cet homme ne voulût me tromper eu se taisant passer pour un Soran. Je lui demandai

« Comment te trouves-tu ici, puisque tu prétcndsétrc

un Soran? .. .

-- Tu semblés étranger au pays, reprit- il. Sa< lie que les Soran étaient une tribu nombreuse et puissante. Us habitaient au sud, et ils avaient pour capitale Harir, la «lus belle cité du Kurdistan. Mais Allah étendit sa main contre eu», de sorte que leur puissance s'évanouit. Leurs derniers étendards ont été abattus dans les plaines du Ken> - Sandia. Les ifcbbeh les ont vaincus; ils leur ont enlevé leurs femmes et leurs troupeaux ; ils ont égorgé les hommes. De toute la tribu, il n'est resté qu un petit nombre de fugitifs dispersés cà et là ou se cachant dans les montagnes. Je suis un de ces proscrits. Je demeure orès d'ici , là-haut, dans les rochers. Ma femme est morte , mes frères, mes enfants, ont été tués. Il ne me reste pas même un cheval ; je ne possède qu'un couteau et an fusil. Aujourd'hui, en plein jour, j'ai entendu le bruit d'une fusillade. Je suis descendu pour voir le combat. J'ai reconnu no* ennemi» les Bebbeh ; je me suis caché

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derrière les arbres. Plus d'un Hebbeh est tombé sons mes ballet, Si leurs cadavres sont encore là, lu ptmrras reconnaître le plomb qui les s tués» Je les ai frappés parce que je les hais, parce que je voulais me venger » et aussi pour essayer de leur prendre un cheval, Ce chien me vit en embuscade; il s'élança sur moi. Je le crus prêt à me déchirer, tes heures que j'ai passées sous ses griffes ont été terribles, •

Cet homme parlait avec un accent de vérité qui me provenait en sa faveur* li fallait être prudent néanmoins»

« Voudrais -tu nous conduire à ta demeure? deman* dat«je*

— Oui, Cest une hutte bâtie de branches d'arbres et de mousse, avec uu lit de feuilles sèches au fond ; voilà tout ce que vous verve?.,

— Où sont tes armes ?

— Elles doivent être tombées là, tout prés**.

— Cherche -les, »

Le Kurde s'éloigna. Halef, un peu inquiet, me disait i\ l'oreille :

« Sidi» il va fuir.

— Oui, si c'est un Ifcbbeh, S'il appartient réellement à la tribu des Soran, il reviendra, et alors nous pourrons croire h sa parole. »

Nous n'attendîmes pas longtemps ; notre homme nous criait d'en bas ;

« Descendez, seigneurs ! J'ai retrouvé mon fusil et mon couteau. »

Nous nous hâtâmes de le rejoindre en descendant vers le camp,

« Suis* nous près du feu» lui dis «je.

— Volontiers, seigneur. Mais je ne sais pas un mot de persan, L'homme qui campe ici n'est- il pas de la Perse ? Je ne parle que le kurde et le langage des Hagari (Arabes)*

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— Tu parles bien l'arabe?

— On*. J'ai voyagé là-bas, jusque la mer H jusqu'il J'Euphrate. Je connais toute* ces confies, toutes leurs routes, toutes leur» tribus, »

Je me réjouis de cette rencontre : un tel homme pouvait nous être précieux.

Notre arrivée avec le nouveau venu occasionna quelque rumeur au camp ; «Ile opéra même sur Àmad cl Cihandour un singulier changement, U jeune homme parut revivre enfin : il se redressa soudain et tira son poignard avec une sombre fureur. Il prenait l'étranger pour un Hebbch, Je lui mis doucement la main sur l'épaule :

« Calme-toi, lui dis-je. C'est un ennemi acharne de tes ennemis : c'est -un Savait I

~ Un ennemi des Hebbch ! » murmura sourdement

Amad.

Se tournant vers l'homme, il lui demanda ; « Sais- tu oft ils sont? Connais- tu leurs retraites?

— Oui, je les connais.

— ■ Je te parlerai tout i\ l'heure. »

Le jeune cheikh se rassit alors prés du cadavre de son père, pour s'enfoncer de nouveau dans un silence farouche. Je conduisis ma capture au Persan et lui- racontai ce qui était arrivé. Il permit ;\ notre homme de demeurer au camp jusqu'à 1 nouvel ordte.

Pendant que nous nous entretenions de cette rencontre, les deux kwker (valets d'écurie) qu'on avait envoyés sur les pas des IScbbeh revinrent , annonçant que ceux-ci se dirigeaient vers ie sud. Après avoir fait une longue chevauchée, les Bebbeh s'étaient détournés à droite, au bas de la colline de Merivan , puis avaient repris en arrière , afin sans doute de dérouter la poursuite.

Nous n'avions rien à craindre d'eux pendant plusieurs jours... Ils nous supposaient probablement plus nombreux.

Les Persans songèrent au repos, non «ans s'être enten* dus avec nous sur les précautions nécessaires.

Je retournai près d'Amad c! Ghandour» le suppliant de prendre aussi ce repos dont nous avions tous besoin,

* Repos ?, »♦ murmura ïe jeune chef. Des deux qui sont ici , un seul se repose : c'est le mort ! Hélas ! il ne dormira pas dans la tombe des Haddedln, dans la terre sur laquelle ses entants l'eussent pleuré ! Il va rester sur ce sol, que maudit Âmad ei Ghandour ! Il ne reverra pas sa tente» lut qui en était sorti pour m'y ramener!,*. Crois-tu que je reviendrai parmi les miens avant d'avoir vengé sa mort? J'ai vu les deux hommes qui l'ont tué : celui qui Ta percé de sa lance, celui qui a frappé d'une balle ce noble front! Ils se sont enfuis, mais je les reconnaîtrais entre cent mille* Je les enverrai rejoindre le Che'ttani...

— Je comprends ta douleur et ta colère, Amad ; mais, je t*en supplie, écarte le nuage qui voile tes yctx. Tu veux poursuivre les Hebheh pour venger ton père... As-tu réfléchi aux difficultés, A l'impossibilité de l'entreprise?

— Le thar f la dette du sang, commande : j'obéis. Je dois la faire solder par le sang. Allah lui-même m'ordonne de venger mon père. Je le comprends d'autant mieux qu'il vient de m'en fournir le moyen par toimême!... Maintenant, je t'en prie» laisse- mot seul* »

Il se retourna du côté du cadavre, Je me disposât à m'éloîgner en lui disant :

« Adieu! Je ne t'importunerai point; promets -moi seulement de ne rien faire sans m'avertir. »

Le cheikh ne répondit pas. Je sentais que sa résolution était inébranlable, et je cherchais dans ma pensée le moyen de l'empêcher de s'abandonner à une folie si téméraire.

Le lendemain, lorsque je me levai, je trouvai Amad el Ghandour à la même place; il s'entretenait avec le Kurde Soi an. Leur conversation paraissait des plus intimes.

•MM IA ilAXAYANK PK LA MORT

Tout le monde était sur pied dans le camp. J'aperçus

de loin le Persan* causant devant la tente, avec deux

femmes voilées.

Je me rapprochai d'Amad, qui me dit tout de suite i

« Émir, |e veux enterrer mon père. Pourrait-on m'ai.

der?

— Oui» Où l'eutcrreras-tu ?

— Cet homme m'indique une place dans des rochers que le soleil baise en se levant et en se couchant. Je vais aller voir cet endroit,

— Je t'accompagne, »

Le Persan accourait pour me saluer. Dès qu'il connut l'intention du jeune chef, il se mit en marche avec nous, Il fallut gravir les hauteurs de la montagne. Arrivés au sommet, nous nous arrétAmes devant une magnifique roche un peu isolée , au pied de laquelle on pouvait facilement dresser un tombeau.

Le Soran nous montra , non loin de IA , sa misérable hutte. Il nous fit remarquer aussi une sorte de cirque tracé par la nature, bien protégé par les roches» d'autant plus propre enfin à servir de camp retranché, qu'on y trouvait une fort belle fontaine. Nous fûmes d'avis de nous établir en cet endroit et d'y amener les bétes avec les bagages.

Cette installation présentait des difficultés; on en vint à bout. Une partie des serviteurs du prince furent envoyés pour travailler à la tombe ; les autres bâtirent , à l'usage des femmes, une maisonnette en branchages, dont les murailles habilement tressées purent défier tout

regard indiscret.

La tombe de Mohammed demanda quelque temps â construire. Elle consistait en gros blocs de pierre, mesurant tous à peu près huit pieds de haut et roulés à force de bras. On avait laissé, dans le carré formé par ces bbcs, tmc place convenable pour un cadavre. Comme

IA CAHAVAXK &R LA MOBT 3»

on nous annonça que l'ouvrage serait termina vers la tin de r«nrè»*mU)i, Amad choisit, pour la cérémonie de l'ensevelissement, l'heure du tmghré (prière du soir), Il présidait lui-même â tous le* détails, quoique, d'âpre les croyance! mahométanes, il dut contracter, par ce fat;, l'impureté légale*

Le soleil s'inclinait au burd de l'horUton, lorsque le convoi de l'Arabe se mit en marche. Allô et le Kurde Soran s'avançaient les premiers, portant le corps sur une civière de branchages; nous suivions deux a deux,

Amad nous attendait près de la fosse. Celle-ci avait été construite de façon que le mort fût tourné vers t*oucst-sud-< uest, du coté de la Mecque, Les mahométatis veulent que leur visage regarde la contrée où leur prophète crut être visité par l'ange et où il reçut sa prétendue révélation,

Amad el Ghandour, le visage pale et bouleversé» vint à moi.

« Émir, dit-il, prête ton Coran à Halef , pour qu'il lise la sourate sur le mort, »

Halef avait prévenu cette demande, 11 tenait le livre et s'approcha de la tombe.

Le soleil était complètement descendu à l'horizon. Tous les mahométans s'agenouillèrent pour réciter en silence le moghreb. Liudsay et moi restâmes debout et recueillis. Après la prière, nous nous rangeâmes en demi -cercle devant la fosse; on y coucha doucement le vieux Mohammed. Les dernières lueurs du soleil coloraient d'une teinte empourprée les joues pâles de ce cadavre; le vent du soir agitait pour la dernière fois cette longue barbe blanche. Nous éprouvions tous une impression dont on ne saurait guère se défendre devant la majesté de la mort.

Amad el Ghandonr s se tournant dans la direction de

»* LA .CÀMÀrÀNtt'iiM LA MOXT

la Mecque, joignit les mains » les éleva h la hauteur de sa tête » et dit lentement i

« Au nom du Dieu très miséricordieux I

« JLoué et béni soit Dieu » le souverain maître de Puni* | vers, qui doit triompher au jour du jugement ï Nous vou* c Ions te servir, nous voulons te prier, ô Dieu, afin que * tu nous conduises par le droit chemin, le chemin que l ta grâce éclaire et réjouit, et non par le chemin de ceux contre lesquels s'allume ta fureur, le chemin des égarés. *

Halef leva aussi les mains pour lire dans le Coran , qu'on tenait devant lui» la soixante-quinzième sourate, intitulée : h Rimrmlhth Puis on acheva les cérémonies de l'ensevelissement. Je voulus ensuite adresser quelques paroles d'adieu à celui que nous allions quitter pour toujours ici «bas. Tout le monde ra'écouta dans un religieux silence* Je dis :

« Alkh illa Allah ! Dieu est Dieu ! Il n'y a qu'un seul Dieu, dont nous sommes tous les enfants. Ici, sous ces roches amoncelées , repose la dépouille du hadji Mohammed lïmin ben Aboul Moutahcr es Seim ibn Abou Mervcm Uachar ech Chohanah, le vaillant cheikh des Haddedin, de la race des Chammar. 11 fut parmi les siens un favori d'Allah l Sa langue ne proféra jamais le mensonge; ses mains répandirent l'aumône sur les malheureux et dans les tentes misérables de sa tribu, parmi ceux qui habitent au milieu de la pauvreté. II fut très sage dans le conseil, très brave dans le combat. Il fut l'ami fidèle de ses amis, la terreur de ses ennemis; mais tous, amis et ennemis, l'estimèrent. C'est pourquoi Allah nv permit point qu'il quittât la vie dans l'obscurité de la tente. Abou Djaya (l'ange de la mort) fut envoyé pour reprendre son âme dans la bataille, au milieu des vaillants guerriers. Maintenant son corps va retourner en poussière; mais nous demanderons à Dieu de faire miséricorde à

IA GAUAVAXB i>£ li MO fit i*H

son Ame» de la placer dans un lieu où elle sois heureuse» et de nous la faire retrouver un jour où Isa ben Maryam (Jésus, ftls de Marie) viendra juger les vivants et les

morts* »

On avait recouvert la tombe avec des blocs de pierre. Le petit liadji Halef s'agenouilla :

« Laisses!" moi prier encore, » murmura- 1- il.

Joignant les mains, il s'écria avec une ferveur pleine de simplicité :

« Je sais que nous sommes tous frères, et qu'Allah nous réunira tous au dernier jour. Le soleil vient de disparaître là-bas; mais, demain matin, il se lèveia plus brillant qu'il ne s'est couché. Ainsi nous nous relèverons, après avoir dormi dans la nuit de la mort. O Allah ï place-nous avec ceux qui sont dignes de ta grâce; ne nous sépare pas de ceux que nous avons aimés sur la terre. Tu es tout-puissant, tu peux exaucer tous nos

vecux! »

Pauvre llalef! Son âme, naturellement chrétienne, comme a dit un grand docteur, s'élevait souvent, malgré les préjugés de sa race, jusqu'à la hauteur des dogmes é vangéliques. Pourquoi fallait-il que ï'aveugiement , l'enté' tcment de l'éducation musulmane le retinssent dans les ténèbres ! Mais je ne voulais pas désespérer de cette âme. . *

Lorsque nous quittâmes enfui le lieu où venait de s'accomplir la triste cérémonie, je vis Amad el Ghandour tirer son poignard , pub briser une pierre avec le manche de son arme. Il prit un fragment de cet éclat et le cacha dans ses vêtements. Je savais ce que cela signifiait: j'étais convaincu désormais que personne au monde ne pourrait le dissuader d'accomplir sa vengeance.

Il ne voulut ni boire ni manger de la soirée; il ne se mêla point à notre conversation ; il ne me répondit pas quand je l'interrogeai. Une seule question le ranima; je lui dis;

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«t Tu sais que Mohammed Emin avait repris le cheval noir ? Il t'appartient maintenant*

— S'il m'appartient, j'ai le droit de le donner, répliqua rudement le jeune chef.

— Sans doute.

— - Eh bien, je te le donne»

— Ne te souviens-tu pas que je ne puis l'accepter?

— Je t'y contraindrai.

— Et comment r

— Tu verras ! Bonne nuit ! »

Il s'éloigna. Je me prorais de veiller sur lui, ne soupçonnant pas ce qui allait me faire manquer à cette résolution.

La soirée était triste, au milieu de la solitude et du silence; Le Persan venait de se retirer avec les femmes. Ses gens restaient accroupis, sans parler, L'Anglais, Halef et moi , nous nous assîmes quelques instants près de la source, pour essayer de calmer un peu l'ardeur de nos plaies. Nous nous sentions tous fort mélancoliques ; la mort de Mohammed nous avait profondément impressionnés. Du reste , je ne me trouvais pas bien : des torrents de feu semblaient courir dans mes veines, puis un frisson glacé les arrêtait tout à coup. La fièvre causée par les blessures commençait. Halef éprouvait les mêmes

symptômes.

Je passai une fort mauvaise nuit. Heureusement mon excellente constitution empêcha les accidents &cheux de survenir. La crise suivit son cours normal.

Par moments , on eût dit que mon sang se divisait en gouttelettes; je les eusse comptées, dans leur course le long des veines; ou je tombais dans une somnolence lourde et pénible. Je m'éveillais en sursaut, j'étais saisi d'un étrange délire. Je parlais avec toutes sortes de personnes que mon imagination évoquait autour de moi, et

fcÀ CAHAVAXB OK hA MORT

»ih

cependant f avais conscience du rêve. Je m endormis un peu plus tranquille vers le matin. Ce sommeil se prolongea indéfiniment. Quand j'ouvris les yeux, la journée s'achevait, . .

La première sensation que je perçus fut celle de l'odeur délicieuse du baume déjà senti. Mais, au heu des beaux yeux noirs dont le souvenir s'éveillait avec «parfum , je vis, penché sur moi, le gros nez tuméfié de

Lindsay* , . , . ,

« Ah ! vous voilà ! wrW ! criait gaiement le bon

Anglais. . ,

~- Eh! je crois que oui, master. Mais, comment? ou

va donc le soleil ? Serions-nous déjà au soir?

Réjouissez-vous de votre bon somme, master. Les

ladies vous ont guéri. Elles nous ont envoyé d'excellents petits pots pour les blessures; Halef nous a soignés merveilleusement avec ces onguents. Je vous dirai même qu'il est venu une de ces deux dames voilées, laquelle vous a versé une liqueur entre les dents. Ce n'était pourtant pas du porter, je pense.., .

— Et comment était cette belle dame ? Avait-elle les

yeux noirs ou bleus ?

— Je n'ai pas vu d'yeux du tout ! Elles sont ficelées comme des paquets. Mais elle devait avoir les yeux bleus,

y es!

— Ah ! vous le croyez ?

— . Enfin, vous trouvez-vous mieux, master?

— Je me trouve à merveille. Je suis guéri, je vais

mieux que jamais.

— Et moi aussi. Ce baume m'a fait un bien étonnant . adoucissement complet, prompte cicatrisation! Remarquable mixture ! Je voudrais en connaître le secret pour la propager en Angleterre. Désirez- vous manger, sir?

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