‹ La Caravane de la mortChapitre 20 sur 23 · IA CABAVANK OK IA MORT · texte numérisé non relu

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de me voir saisi par mes persécuteurs. J'ai des outres pleines d'eau et des provisions qui peuvent nous suffire à tous pendant huit jours au moins.

— Peux «tu compter sur tes gens?

— Entièrement, émir, du moins dans ces circonstances.

— Eh bien, prenons par la contrée qu'habitent ou plutôt infestent les Djerboa. Allah nous protégera, D'ailleurs, dés que nous aurons atteint la plaine, nous avancerons rapidement, tandis que dans ces montagnes tes chameaux ne peuvent marcher qu'avec peine. Maintenant que tout est convenu, il ne nous reste qu'à attendre la guêrisnn de nos plaies pour nous mettre en route.

„ P ? ei 8 neur » encore une prière. Avant de m'exiler, j'ai du me munir de toutes les choses nécessaires à un long voyage; j'ai môme emporté avec moi le superflu. Dans les marches prolongées et fatigantes, les habits s'usent beaucoup. D'ici à l'Hadramaout, nous ne rencontrerons pas un seul bazar un peu important. J'ai pris une provision de vêtements ; permets que je vous en offre , car les vôtres s'en vont en lambeaux.

— Merci mille fois, mirza. Je suis profondément touché de tes bonnes dispositions à notre égard; mais, si tu veux, nous parlerons seulement de cette proposition quand nous arriverons à Ghadhim. Aux yeux des Djerboa , nos vêtements paraîtront tout à fait convenables. Du reste, il nous faudra peu de jours pour aller de Ghadhim à Bagdad, et je pense que... »

Je m'arrêtai involontairement. Il me semblait avoir entendu quelque bruit dans le buisson de ronces qui croissaient au pied des chênes sous l'ombrage desquels nous étions assis.

« Ne t'inquiète pas , émir, me dit le Persan ; c'est une bête, un oiseau, un serpent peut-être, s'agitant au milieu du feuillage.

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— Je connais les bruits de la forêt ï ce n'est point une bête, c'est un être humain. »

Je m'élançai dans la direction du bruit. En quelques bonds j'eus atteint l'homme qui nous épiait : c'était un domestique du Persan.

« Que fais- tu là ? » m'écriai-je en prenant mon homme

par les épaules,

11 ne répondit pas.

« Parle, ou je te délie la langue ! »

Le malheureux ouvrit les làvres, mais il ne proféra aucun son. Enfin, après quelques etforts, il poussa seulement un ou deux cris rauques. En ce moment, Hassan me rejoignit. Il regarda l'homme et s'écria :

« C'est Sadouk! Il ne peut te répondre, il est muet.

— Mais que faisait-il dans ce bois, autour de nous?

— Je vais le savoir, il me comprend. Sadouk, que cherchais-tu donc par ici ? »

L'esclave ouvrit les mains et nous montra de^ herbes, des feuilles, quelques mûres qu'il venait de cueillir.

« D'où viens -tu? »

Il désigna du doigt la direction du camp.

« Savais -tu que nous étions prés de toi ? »

Sadouk ûi un signe négatif.

« As- tu entendu nos paroles? »

Mêmes dénégations.

« Allons, retourne au camp, et ne nous dérange plus. »

Il s'éloigna. Son maître me dit :

« Sadouk aide Alvah dans la cuisine. Il est chargé de cueillir les fruits sauvages et les herbes qui peuvent servir; il est fort intelligent pour ce genre de fonction. C'est par hasard qu'il s'est trouvé dans nos environs.

— Il écoutait peut-être?

— Non. Tu as vu, il a lait signe que non.

— Je m'en défie.

— Oh ! Sadouk est fidèle.

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— Sa physionomie ne me revient guère*,. Un homme au menton carré et fendu a le type d'un traître. Je puis me tromper,,.* mais cette forme de mâchoire me déplaît. Est -il muet de naissance?

— Non.

— Comment a-t-il perdu l'usage de la parole? » Le mirza hésitait ; enfin il reprit ;

« Il n'a plus de langue.

— On la lui a coupée ?

— Hélas! » répondit le Persan avec un mouvement d'épaules.

Je frissonnai en pensant à ce raffinement de la cruauté humaine qui prive pour toujours un malheureux d'un des organes les plus essentiels à son être, L'Orient et naguère encore les États esclavagistes de l'Amérique pratiquent ou ont pratiqué ces horribles mutilations.

ce Hassan Ardjir-mirxa, repris -je, je comprends que tu ne t'expliques pas volontiers sur ces tristes choses. Mais, je te le répète, ce malheureux Sadouk me déplaît instinctivement ; sa présence ici m'inspire de fâcheux soupçons. Je ne suis pas curieux; seulement, dans les situations périlleuses, j'ai pour habitude de faire attention aux plus petites circonstances. Je te prie donc de me raconter comment et pourquoi cet homme a été privé de sa langue.

— Je t'assure , émir, que j'ai plus d'une fois éprouvé la fidélité et le dévouement de Sadouk; on peut y compter. D'ailleurs, tu sauras que mon père avait été obligé de le punir de cette cruelle manière.

— Ton père !... Mais cela doit te faire réfléchir ?

— Tu exagères les choses, émir. Sadouk, dans sa jeunesse, était un kmankack (archer) de mon père; on le chargeait de porter les ordres ou les messages un peu partout. Il eut ainsi l'occasion de fréquenter la maison du muchtahad (grand prêtre). Il vit la fille de ce grand

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dignitaire, cJJe lui plut;... lui-même était très beau alors. Il osa franchir les murs des jardins. Au moment où la jeune fille cueillait des fleurs, il s'approcha pour lui déclarer sa passion. Le muchtahad le surprit et le Ht saisir. Par égard pour la maison de mon père, on ne condamna point à mort le coupable. Mais il avait péché par la langue : le muchtahad exigea que son maître lui fit enlever la langue. Mon père ne pouvait se refuser à la juste demande de l'offensé* IJ appela un twitckituigar (apothicaire), qui était en même temps un habile médecin; celui* ci exécuta prompteraent l'opération.

— Mais c'était pire que la mort ! Et Sadouk n'a pas quitté votre maison depuis ce temps ?

— Non. Il a supporté avec patience la douleur de sa mutilation, car il est d'un caractère doux et paisible. Seulement la malédiction a paru s'étendre sur tous ceux qui avaient pris part à cette affaire.

— Comment cela?

— Le muchtahad est mort empoisonné ; le médecin a été trouvé assassiné un matin sur le seuil de son officine ; la jeune fille a été noyée dans le fleuve, un jour qu'elle le traversait en bateau. On a vu un homme diriger une petite embarcation de façon à faire chavirer la sienne.

— C'est étrange! Et, dans ces trois cas, les assassins n'ont pu être découverts ?

— Non, jamais. Je devine ta pensée, émir; tes soupçons me paraissent injustes, Sadouk , presque constamment malade depuis sa cruelle punition, était couché sur sa natte et enfermé chez lui, les jours où les trois crimes furent commis,

— Ton père lui-même n'a-t-il pas péri de mort violente ?

— Oui. Il fut tué dans une promenade à cheval ; un hajem-makam (lieutenant) et Sadouk l'accompagnaient. Sadouk seul revint à la vie, mais il était gravement blessé.

— Hum! Sadouk n'a pu donner le signalement des meurtriers ?

— La nuit était profonde. Cependant Sadouk crut reconnaître un des assaillants à la voix; c'était l'ennemi mortel de mon père, son concurrent infatigable,

— Celui dont tu t'es vengé ?

— Les juges l'acquittèrent, «.Mais, depuis, il est mort.» Le visage du Persan m'indiquait assez de quelle mort

avait péri celui qu'on soupçonnait.

Le prince fit un geste attristé en soulevant les épaules , et murmura :

« Tout cela est passé* Revenons au camp. »

Il s'éloigna. Je restai un peu en arrière, absorbé dans ma rêverie... Ce qui m'avait été raconté me donnait à réfléchir. Ce Sadouk, me disais- je, devait être un homme bien passif , bien annihilé par la servitude, ou un scélérat merveilleusement habile. Il fallait avoir l'œil sur lui.

Quand je rentrai au camp , je trouvai tous les serviteurs du mirza occupés à préparer le repas de midi. J'appelai Lindsay pour lui raconter ma conversation avec Hassan et lui parler de mes nouveaux projets de voyage. Il y souscrivit aussitôt, se déclarant très satisfait de pouvoir se lancer dans de nouvelles aventures, car je ne lui cachai point les périls de la route.

Mes blessures ne m'occasionnaient aucune fièvre ni douleur ce jour- là; je me sentais tout à fait bien. J'en profitai pour essayer une promenade d'exploration dans les environs. Lindsay voulait m'accompagner ; mais je le priai de me laisser aller seul et pris Doyan avec moi pour toute garde. Suivant ma vieille habitude, je désirais m'assurer de la situation et chercher si quelque trace douteuse ne m'indiquerait point un danger. Je fis plusieurs fois le tour de notre campement; enfin je descendis au bord du fleuve. Je remarquai, au premier coup d'œil, que le gazon de la rive avait été foulé et couché en certains

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