SW IA GAXAYANB »# AA MOUT
endroits, J*atl«iU m'approcher» quaud j'entendis craquer une branche derrière moi. Aussitôt je m'enfonçai sous un épais buisson» roe tapis à terre et prêtai l'oreille. Des pas se firent entendre non loin de ma cachette.
Le muet était sorti d'un petit bois voisin. Il regarda autour de lui, hésita, enfin s'avança au bord du fleuve» à ia place où j'avais remarqué des herbes foulées ; il les piétina davantage encore et revint hâtivement en arriére. Au moment ou il allait atteindre de nouveau la lisière du bois , il m'aperçut , jeta un regard singulier sur deux places un peu découvertes du terrain , puis essaya de se glisser sous lesarbres. Mais, d'une main» je le tenais déjà à la gorge; de l'autre, je lui appliquai un vigoureux soufflet en criant :
« Kantlhir (traître)! que fais- tu ici? »
Le Persan ne pouvait répondre. Il poussa quelques sons rauques, arrachés par la frayeur plutôt que par le désir de s'expliquer.
« Vois -tu ce pistolet? repris- je. Si tu ne m'obéis pas, je te tue ! Vrmûs ta kalab (bonnet en peau de mouton), puise de l'eau dans le fleuve et arrose tout de suite les herbes que tu as foulées, afin qu'elles se relèvent; au besoin, redresse -les avec tes mains. »
Le muet fit quelques gestes d'excuses ou de refus; mais je montrai le canon de mon arme : il obéit, un œil sur sa besogne, l'autre sur mon revolver.
« Viens maintenant, lut dis- je lorsqu'il eut fini. Nous allons un peu voir ce que tu lorgnais par ici tout à l'heure d'une façon si singulière. »
Je me dirigeai avec lui vers les deux clairières et trouvai, à une vingtaine de pas l'un de l'autre, de petits amas
d'herbe.
« Ah ! ah ! des signaux ! C'est intéressant. Jette-moi tout
de suite cette herbe dans le fleuve. »
Le muet obéit avec résignation.
f, A fîAHAVÀX'B Mi LA MORT m
« Maintenant, au camp! Marche devant mot* Si lu luis un pas pour fuir» attends «toi à recevoir une balle ou à être déchiré par mon chien* »
Ainsi mes pressentiments ne m'avaient pas trompé ; cet homme trahissait I Quels étaient ses projets ? Eu tout cas, ils ne pouvaient être indifférents.
Le Persan accourut au-devant de nous dès que nous fûmes en vue, en demandant ;
« Qu'y a-t-il? Pourquoi ramènes* tu ainsi Sadouk ?
— Parce que je Pat fait prisonnier. Il cherchait h te nuire, Tu es poursuivi de tort prés, et il communique avec tes ennemis; il leur donne les moyens de te surprendre. Je l'ai trouvé foulant aux pieds l'herbe du rivage, tandis qu'il avait indiqué le chemin du camp p&r de petits tas de gazon fraîchement coupé»
— Ce n'est pas possible ï
— C'est la vérité. Interroge- le, si tu peux. »
Le mirai lit une foule de questions ;\ son esclave. Celui-ci répondit par des signes de dénégation fort calmes, affectant de ne pas pouvoir comprendre pourquoi je m'étais saisi de lui, ni de quoi je l'accusais.
« Tu le vois, émir, me dit Hassan, il n'est pas coupable.
— Bien. Je vais agir vigoureusement à ta place; j'espère parvenir à te convaincre de la vérité. Prends tes armes et suis -moi; mais d'abord fais savoir à tes gens que mes compagnons, auxquels je vais parler, tireraient sur le premier qui essayerait de délivrer Sadouk. Nous allons le laisser garrotté sous la garde de Ltndsay et de Halef ; ce sont des hommes qui ne plaisantent point. L'un d'eux restera près du prisonnier ; l'autre se tiendra à l'entrée du camp , pour avertir s'il remarquait quelque danger.
— Partons- nous à cheval ou à pied?
— A combien de distance se trouve votre dernier campement ?
aa tACÀàAVÀNïi b« là mo*t
— A $tx heures de chevauchée environ.
— C'est trop loin» Viens seulement à pied dam les alentours, »
Le Persan alla prendre ses armes. Je me munis de toutes les miennes et donnai mes instructions à mes compagnons , après avoir fait lier le muet par Halcf. Je pouvais le remettre sans inquiétude en de si bonnes mains.
Nous descendîmes dans la vallée qui borde le fleuve. Nous n'étions pas à moitié chemin que je m'arrêtai tout surpris, car je remarquai dans une clairière un petit tas d'herbe pratiqué de la même façon que ceux de tout à l'heure.
« Eh bien! m'écriai -je, regarde, mirza i qu'en dis-tu?
— C'est de l'herbe...
— De l'herbe amoncelée sur les branches de ce buis* son > cela te parait naturel ?
~ Allah hou ! Qui a disposé ainsi cette herbe ?
— Sadouk, Descendons encore vingt pas, et jeté montrerai quelque chose. »
Quelques instants plus tard» nous rencontrâmes ce que j'avais prévu ; un nouveau tas d'herbe.
« D'autres voyageurs ont peut-être passé par ici avant nous, dit Hassan.
— Ne vois -tu pas combien l'herbe est encore fraîche ? interrompis -je avec humeur. Descends toujours vers le fleuve, et tu trouveras un autre monceau d'herbe. Cet homme avait tracé une route, marquant tous les vingt pas en long et en large. Les signes doivent se suivre sur deux lignes. Je n'ai fait détruire que deux tas; tu vois les autres... C'est par là qu'où nous aurait surpris; c'est par là qu'on serait venu t'assassiner, comme on a assassiné ton père, le médecin, le muchtahad et sa filh. Comme eux, tu es condamné à mort 1
— O émir, si tu avais raison 1
"i'À UAHAVÀNfl Oit IÂ MrÙâT WS
— J'ai mi son, Es*tu bon marcheur? Retrouverais -m le chemin de ton dernier campement?
— Oui, »
Nous nous remîmes en route, remontant la rive du fleuve* Bientôt je reconnus la place où nous reposions avec les Haddedln, avant de venir au secours du Persan, Nous étions au nord; mais, à partir de cet endroit, le fleuve faisait une courbe au midi, en dessinant le contour d'une vallée assez profonde. Nous suivîmes cet arc et le dépassâmes, puis je remarquai un saule sur le vigoureux tronc duquel on avait pratiqué deux cercles très visibles en enlevant l'écorce,
« Dans quel ordre voyagez-vous habituellement ?demandai-je au Persan*
— Je divise mes gens de manière à entourer les chameaux qui portent les femmes. Une partie marche devant sous ma conduite ; l'autre suit.
— Dans laquelle des deux se trouve Sadouk ?
— Toujours dans celle de derrière. Il s'attarde même quelquefois pour cueillir des fleurs et des herbes, car il s'entend très bien à la médecine.
— Il reste en arrière pour faire des signaux à tes ennemis. C'est un habile scélérat*
— Quels signaux pourrait -il faire?
— Vois donc ce saule. Mlaîs continuons. »
Un quart d'heure après, nous trouvâmes que le fleuve s'élargissait beaucoup. Les eaux, en s'étalant, perdaient de leur profondeur ; le gué était facile. Le mirza s'arrêta pour me montrer un jeune bouleau, qui avait été brisé récemment à très peu de distance de sa couronne.
ce Crois -tu que cela soit encore un signe? » me dit le Persan»
j'examinai l'arbuste et m'écriai :
« Oui, certes, c'en est un. Regarde cette tige et celle des autres arbres à Pentour. Rends-toi compte de la direc-
au ■9rA-4yk*â-+A##-Mtt&- mar-
xien des montagnes, et tu te convaincras que le vent ne peut venir ici que de l'ouest, Les vent* da sud ou de Test ne serment pas assc* forts pour briser h couronne de cet arbre flexible. Cependant regarde : l'arbuste est rompu du cdté de l'est» Est-ce que cela ne te surprend pas?
— Émir, je crois que tu as raison.*.
— Remarque encore combien cette facture est récente ; certainement elle ne remonte pas au deli\ du temps où vous êtes passés. Il n'y a eu, du reste* aucun orage qui ait pu la causer ces jours- ci. Elle indique* j'en suis sûr» la direction que vous avez prise vers Test. Viens toujours»
-~ Passerons» nous l'eau?
— Le crois-tu nécessaire ?
— Nous avons traversé le gué ici,
— Essayons. Je suis sûr que nous trouverons» de Pautre càtê, des indices à peu près semblables, »
Nous retirâmes nos vêtements, que nous mîmes sur nos têtes, puis nous entrâmes dans le fleuve, Nous avions de Peau tantôt jusqu'aux genoux, tantôt plus haut; un moment j'enfonçai jusqu'aux épaules. Arrivés à Pautrc bord, le roirza fut tout à fait confondu, car je lui montrai en plusieurs endroits des ceps d*une vigne sauvage liés ensemble et formant même des espèces de portiques,
« Comment Sadouk a-t-il eu le temps de faire cela? demandai -je.
— Ah ! je me souviens maintenant, murmura le prince. Les chameaux se refusaient à entrer dans le fleuve ; nous avions toutes les peines du monde à les y contraindre. Sadouk laissa son cheval en arriére; il vint nous aider, puis retourna seul pour chercher son cheval.
— Quel rusé matois ! Enfin, me crois -tu?
— Émir, il le faut bien. Mais quel signai aura- 1- il imaginé dans la prairie, au milieu des herbes?
— Nous verrons. Indique -moi le côté par où vous êtes arrivés ici. »
LA CAMAVAXK fifi l,A HfWJ ££
II me montra l'orient. En suivant la direction de soi» bras, mes yeu* rencontrèrent tout à coup une ligne noire qui semblait s'avancer vers nous,
« Des cavaliers t s'écria le Persan.
— Oui» des cavaliers! Vite, a l'eau! Retraversons le fleuve: par ici nous ne pourrions nous cacher. U-bas il y a des buissons et des roches. »
Nous ne fûmes pas longtemps à repasser le gué ; puis nous nous blottîmes dans un fourré, où nous parvînmes à remeure nos habits.
De notre cachette, il était aisé de surveiller les abords du fleuve.
« Quelles sont ces gens? murmurait le mtrza avec inquiétude,
— Je ne sais, repris-je. Cette route n'est pas une route marchande. Peut-être passc-t-on par ici à cause du gué. Attendons. »
Bientôt les cavaliers s'arrêtèrent sur la rive opposée, On voyait vaguement leur tournure et leurs visages.
« Dirigb (malheur)! exclama le prince, ce sont des troupes persanes,
— Sur le territoire turc ?
— Oui.,.; mais regarde : ils ont le costume des Bédouins.
— Sont -ce des iblats, ou des miliciens 1 ?
— Ce sont des ihlats. Je reconnais leur chef, il a été sous mes ordres.
— Quel est son grade ?
— C'est un susbacbi (capitaine) ; il se nomme Makloubaga. C'est le téméraire fils d'Etoub-khan. »
Le chef de la bande, après avoir examiné les vignes liées, s'adressait à ses gens et semblait leur donner des
1 Les iàlats sont des soldats recrutés parmi les tribut» errâmes, et la milice se compose d'hommes pris dans les villes.
instructions, Enfin, le premier, il poussa son chevalins l'eau. Ses soldats l'imitèrent,
« Seigneur, rac dit alors Hassan de plus en plus effraya tu ne t'es pas trompé.,. Ils sont sur ma j>iste„, le vois aux côtés du susbachi le pemljtbhaebi (lieutenant) Amram, neveu de Sadouk. . . Allah ! s'ils nous aperçoivent t Ton chien nous trahira*
— Non, Je le ferai taire. »
Je comptai une trentaine d'hommes composant la troupe. Leur capitaine avait un aspect sauvage etfarouene. S'arrétant prés du saule brisé, il appela son compagnon,
« frwsmt Dhvan f mille diables ! Viens icu pendjahbachi; regarde comme le frère de ton père travaille bien. Voilà qui nous indique la direction. Descendons le cours
de l'eau, , .
— Eh bien » mira ? murmurat-jc.
— Oh I je ne doute plus... Mais ce n'est pas le temps de parier : agissons,
~- Agir! et que faire? Les suivre avec précaution» c'est tout ce que nous pouvons pour le moment. »
Quittant notre cachette, nous nous mîmes sur les pas des ihlats, mais en restant dans les broussailles. Heureusement les cavaliers n'avançaient pas vite. Ils avaient à vaincre beaucoup d'accidents de terrain; d'ailleurs, Us usaient de prudence. Au bout d'un quart d'heure, nous fûmes à la place où Mohammed Emin était tombé. Les ihlats s'arrêtèrent pour examiner les traces du combat et de l'ancien campement. .
Nous nous hâtâmes alors de les devancer. Quoique la course fût pénible à travers les arbres et les ronces, nous arrivâmes en cinq minutes au camp, haletants, couverts de sueur. Un rapide coup d'oeil m'assura que rien
n'avait bougé,
« Restez en repos! commanda le Persan. L ennemi
approche. Nous allons revenir,.. »
Li.A guerriers jetèrent pèle -mêle sur le gazon leurs armes et leur fourniment, puis s'étendirent dans l'herbe avec volupté.
LA CARAVANE DK IA MQtiT 339
Nous nous élançâmes alors sur le versant de la montagne, où Halef était posté derrière un petit bois avec quelques hommes pour faire sentinelle. Les ihlats ne tardèrent point à paraître sur les lieux* Nous les entendions distinctement,
« Excellente situation pour camper! disait le susbachi. Qu'en penses -tu, Amrara ?
— En effet, seigneur, d'autant que le jour touche à sa fin,
— Restons donc ici : il y a de l'eau et de l'herbe. » Cette résolution, à laquelle nous ne nous attendions
point, me parut assez dangereuse pour nous. Ces hommes se trouvaient entre le fleuve et notre poste, là même où nous avions passé la nuit après la mort de Mohammed ; la trace du feu était encore visible. J'avais fait disparaître les tas d'herbe disposés par Sadouk; mais la place du gazon piétiné sur la rive devait se reconnaître aisément, malgré mes précautions.
« Allah Ma Allah ! soupirait Hassan, que devenir ?
— Nous sommes trop ici, repris- je, un seul suffit. Retournez prés des nôtres et emmenez le chien, je reste. Faites tous vos préparatifs pour un combat. Si vous entendez seulement le tir de mon revolver, ne bougez pas; mais, si vous reconnaissez le bruit de la carabine, c'est que je serai en danger. Alors Halef viendrait avec mon martini,
— Émir, je ne te laisserai pas seul exposé au péril.
— Mais je suis moins exposé que vous tous ! Allons, hâtez-vous! »
Je ne risquais rien dans mon fourré , à moins que le susbachi ne s'avisât de faire fouiller les buissons.
À vrai dire, malgré le péril de la rencontre, ces troupes persanes m'inspiraient peu de soucis. Elles ne ressemblent guère à celles des Indiens, que j'avais si souvent admirées pour leur adresse et leur bravoure. La manière dont ces hommes établirent leur campement
MO LA CABAVANB DK LA MORT
dissipa le reste de mes craintes, tes chevaux dessellés furent laissés libres ; tous coururent boire au fleuve sans qu'on les accompagnât. Chaque cheval comprenant Fappel du maître» le cavalier se liait à l'obéissance de sa bête.
Les guerriers jetèrent pêle-mêle sur le gazon leurs armes et leur fourniment , puis s'étendirent dans l'herbe avec volupté. Pendant la première confusion de cette halte, le pendjahbachi seul parut s'occuper un peu de la
situation.
Il interrogea les alentours et vint à la place où nous avions allumé du feu peu de jours auparavant.
« Tonnerre î s'écria notre homme, ils ont passé la nuit
à cet endroit.
— Halluyab (alléluia , Dieu soit loué)! repartit le susbachi en bondissant vers se a lieutenant» où donc ?
— Regarde.
— Il n'y a point de signaux par ici , pourtant.
— Sadouk n'aura pu réussir à en faire. Demain nous irons à la découverte.
— Hé! vous autres, allumes du feu à cette place... Voyez, on en a allumé avant vous. Prenez de la farine dans vos sacs, préparez le pain... »
Ces paisibles dispositions achevèrent de me rassurer. Les paresseux s'étaient levés. Les uns allèrent puiser de l'eau sur le bord du fleuve, les autres allumèrent un feu gigantesque. On étendit des peaux; on pétrit une sorte de pâte gluante qu'on tourna en boule ; puis on l'embrocha aux pointes des lances pour la présenter au feu.
Le pain , carbonisé d'un côté , fort pâteux de l'autre, fut dévoré de bon appétit. C'était tout le menu du festin.
Après le coucher âvt soleil , les ihlats firent la prière ; ensuite ils s'assirent autour du feu pour écouter le récit d'un conte des Mille et une Nuits. Le narrateur répétait son histoire peut-être pour la millième fois, mais l'auditoire paraissait aussi attentif que s'il me l'avait jamais ouïe*
LA CAHAVAKH OH IA MORT Ml
Je crus pouvoir quitter mon poste un instant sans le moindre inconvénient» et je remontai à notre camp.
Le roirza avait défendu d'allumer aucun feu. Tous ses hommes , armés jusqu'aux dents , restaient assis dans un profond silence. Sadouk, lié avec un redoublement de précaution, avait pour gardiens Lindsay et Halef. Je remarquai avec satisfaction qu'il était bâillonné,
« Eh bien ? me demanda Hassan.
— Rien de nouveau.
— Sont "ils partis?
— Non.
— Que font -ils?
— Ces ihlats et leur terrible MakIoub~aga sont, en somme, des gens assez commodes. Ils se reposent et nous laisseront passer la nuit fort tranquillement , je crois... Demain matin nous partirons sans nous soucier d'eux. Halef, descends pour les surveiller un peu, tu verras leur feu. Tout vis-à-vis, sur le flanc du rocher, se trouve un vieux pin tordu ï cache-toi dans ses racines. C'est là que j'irai te chercher.
— J'y cours, sidî. Voilà mon fusil, il me générait; mon couteau bien effilé suffira, si quelqu'un de ces braves essaye de faire connaissance avec hadji Halef Omar... Allahil ouaîhhi ! taîlahi ! Tu m'entends. »
Là* dessus le petit homme s'élança dans la direction convenue; mais aussitôt l'Anglais saisit mon bras en grommelant :
« Master, avez -vous perdu l'esprit? Vous ne m'expliquez rien. Je reste ici, n'entendant pas un mot de ce qui se dit. Je sais uniquement que les Persans sont en bas , sur nos talons... Parlez donc ! »
Je me mis à raconter l'événement à mon brave Lindsay. Notre hôte , trouvant sans doute la conversation un peu longue , m'interrompit.
Ml IA GAHAVANR flH IA MORT
i^ p^w^ jjbi^^mp^^p^ ■ i 1 1 h ii ■ i ii » t j • lin • ii i — — i — ---■! ^ aiïriiTM^Ti— irTn^M
« Emir, dit-il, je voudrais voir ces ihlats un peu à mon aise.
— Viens, »
Nous atteignîmes le vieux pin dans ïe tronc duquel Halef s'était blotti. Là nous pouvions parfaitement voir, à travers le feuillage, ce que devenaient nos ennemis. Douze pas environ nous séparaient de leur bivouac. Les deux officiers causaient entre eux ; Jes soldats formaient un cercle autour de la flamme. A la lueur du foyer, on distinguait çà et là la forme d'un cheval couché par terre, tandis que quelques autres paissaient en liberté , hennissant par moments ou se rapprochant de leurs maîtres, pour s'en éloigner ensuite , absolument à leur guise.
Les ihlats paraissaient toujours convaincus qu'ils se trouvaient dans une contrée absolument déserte. Ils parlaient très haut: on les eût entendus, je crois, de l'autre côté du fleuve.
« Dois-tu le prendre vivant? demandait le pendjahbaclu.
— Si vivant il se laisse prendre ! répondait le chef de l'expédition.
— Et le ramener vivant à lspahan ?
— Pas si fou ! Vous autres, les hommes, qu'en pensezvous ?
— Il faut le tuer ! crièrent en chœur les ihlats.
— Certainement. Il nous est ordonné de le ramener vivant ou mort. En apportant sa tête , notre commission sera faite , et nous pourrons nous adjuger tout ce qu'il traine de précieux avec lui.
— Il a dû emporter son or, ses bijoux, ses riches vêtements.
— Bien sûr, le fils du serdar (général en chef) maudit est immensément riche ; il a emballé tous ses trésors sur huit ou dix chameaux au moins/ Nous nous partagerons un précieux butin.
hA CARAVANE /»J? IA MORT 313
— Je me demande, susbachi, ce que tu feras si le mirca s*est mis sous la protection d'un cheikh ou d*un officier turc?
— Je ne m'inquiéterai pas de cette protection ; mais il faut nous garder de nous laisser reconnaître pour des Persans. Vous me comprenez? Du reste, il n'aura pas le temps de trouver des protecteurs , car nous l'atteindrons demain ou après-dema;n matin. Nous partirons d'ici avec l'aurore» et je pense découvrir de nouveaux signaux pour me guider. Cet insensé de Hassan Ardjtr-mirza s'imagine que, parce que Sadouk ne parle plus* il ne sait pas se faire comprendre.
« Maintenant dormez tous. Nous n'avons pas trop de temps pour nous reposer. Allons, chiens,, et vite !
Les ihlats se mirent en devoir d'obéir. Ils se couchèrent sur l'herbe, autour du feu, et rêvèrent sans doute au riche butin promis.
Nous n'avions pas perdu notre peine : nous connaissions maintenant le plan et les intentions de l'ennemi. De plus, j'avais appris que Hassan était le fils d'un des plus hauts dignitaires de l'armée persane; l'ennemi qui le poursuivait devait dès lors être bien puissant.
« Émir, me dit Hassan en remontant avec moi vers le campement, j'ai comblé ces hommes de bienfaits! Ce susbachi et son lieutenant méritent la mort.
— Ils ne sont pas dignes de ton attention ; ce sont des limiers qu'on a lancés sur tes pas. C'est à leur chef que tu dois en vouloir.
— Ils parlent de me tuer pour prendre mes trésors.
— Ils ne te tueront pas. Nous allons tenir conseil... Va, je te suis dans quelques instants. »
Il s'éloigna tout pensif. Pour moi, quand je crus les ihlats bien endormis, je me glissai de nouveau près de Halef et lui donnai de minutieuses instructions ; puis
3M IA VA fi A YAK H PK lA «OUÎ
je fis un long détour afin d'arriver au lieu du bivouac» de manière à avoir sur ma droite ta lisière du bois et à me rapprocher du fleuve. Je m'avançai alors vers le sud, là se trouvaient quelques jeunes arbustes; je les courbai en les brisant à demi, dans la même direction sud, et cela de vingt» cinq en vingt ~ cinq pas, le dernier se trouvant en face d'une courbe très accentuée que des^ sinait le fleuve.
Mon excursion me prit un peu plus d'une demMieure, Quand je rentrai, tout le monde paraissait inquiet.
« Où courez -vous ainsi, de droite et de gauche, sir? s'écria l'Anglais. Vous prenez- vous pour un orphelin dont personne ne s'inquiète? Allons, restez tranquille, ou je me fâche, tvell!
— Remettez -vous, master. On vous donnera bientôt de la besogne, et vous vous exposerez tout comme moi.
— A la bonne heure ! Tuerons^nous quelqu'un de ces traîtres ?
— Non. Nous leur ferons un pied de nez,
— Très bien. Puissent -ils avoir un nez gros comme le mien, >w/... Et qui leur jouera ce bon tour ?
— Nous deux, sir.
— Tant mieux ! Je suis prêt.
-*- Attendez jusqu'à l'aube.
— En ce cas, je vais un peu dormir. Bonsoir, master. a Lindsay s'enveloppa de sa couverture.
Hassan attendait avec impatience le moment de conférer avec moi. Devant la porte des huttes, je voyais trois ombres s'avancer pour écouter anxieusement.
« Où donc étais -tu, émir? me demanda le prince.
-^ J'ai voulu laisser à ton indignation le temps de se calmer. Les conseils de la colère ne valent rien. A présent, que penses -tu?
— Je suis décidé à surprendre ces ihlats avec mes gens et à tuer les deux chefs.
1,4 C4*4 VAN H fiK h A UO&T M5
-— Comment veux -tu venir à bout de ces trente hommes vigoureux avec ta petite troupe » dont la moitié s.e compose de blessés ?
— Si je n'essaye pas de les tuer, je m'expose a succomber. Ils nous rejoindront aujourd'hui on demain , et tu as entendu leurs projets.
*— Qui te dit que tu tomberas entre leurs mains ï
— Comment les éviter? Peux -tu le> détourner de ma route ?
— Oui , je le ferai , si tu y consens.
— ("Allah ! c'est une,»» Émir, je u'ose achever.
— Une folie, veux -tu dire?
— Émir, je t'estime trop pour m'exprimer ainsi. Mais comment espéres«tu arrêter ces hommes, qui ne respirent que le pillage?
— Écoute. J'ai déjà commencé à exécuter mon plan : je viens de briser quelques arbrisseaux prés du fleuve. Les ihlats ne peuvent manquer de voir ces signes; ils les croiront de la main de Sadouk, ils prendront la direction indiquée. J'aurai soin de partir avant eux, de multiplier les signaux sur leurs pas. Si mon espoir était trompé, si ces hommes vous surprenaient dans le campement, je serais averti par les détonations de vos armes, et je retournerais tout de suite afin de partager votre sort.
— Tu les égareras peut-être pour un peu de temps ; mais à quoi bon ? Ils nous retrouveront toujours.
— Laisse-moi faire. Je les conduirai de la bonne manière, ils ne reviendront pas. As -tu du parchemin ?
— Oui, et j'en ai trouvé quelques feuillets sur Sadouk en le fouillant, Il devait en posséder une provision.
— Il s'en est servi pour correspondre avec les ihlats. L'as^tu interrogé là "dessus?
— Il nie tout.
— Raison de plus pour y croire. Donne -moi le par-
m IA CARAVANE M LA MORT
chemin, puis va te reposer un peu. Je Réveillerai quand
il sera temps.
— Mais toi » émir» n*es- tu pas fatigué ?Tes btvssures, . ,
— Je me sens très bien, à présent. Je n'ai plus de fièvre , j'éprouve à peine quelque douleur. Sois tranquille ,
prince. »
Les femmes étaient rentrées sous leur abri. Hassan les rejoignit. Tout le monde songea à s'établir pour la nuit
et à dormir.
Sadouk avait pu entendre toute notre conversation ; il devait être sur les épines. J'examinai ses liens et son bâillon, qui me parurent solides. Il respirait sans peine, mais ne pouvait faire le moindre cri. Je m'enveloppai d'une couverture ; le sommeil ne vint pas.
Au plus petit jour, j'éveillai l'Anglais. Hassan, qui n'avait guère dormi non plus sans doute , accourut vers
nous.
« Tu pars? me dit-il. Quand reviendras -tu?
Aussitôt que je me serai convaincu de l'impossibilité du retour de nos ennemis.
— J'espère te revoir demain.
— Je le pense,
— Prends ces dattes, ces quartiers de viande et un peu de farine. Que ferons- nous en attendant?
— Tenez-vous en repos, ne quittez la place que le moins possible. Si tu remarquais quelque chose d'inquiétant ou d'extraordinaire , tu pourrais prendre conseil de mon petit hadji Halef ; je te le laisse. C'est un homme intelligent et sûr, lu ne risques rien en te fiant à lui. »
Après cela, je redescendis doucement jusqu'au vieux pin où se tenait mon brave serviteur, et je lui expliquai mon plan. Quand je remontai, je trouvai nos chevaux prêts et nos selles bien garnies de provisions. Le mirza nous adressa mille souhaits de bon voyage ; puis nous partîmes.
Une belle lueur rose nous annonçait le lever du jour; puis un léger vent du matin vint dissiper le brouillard. Nous arrivâmes» au bout de cinq minutes, à l'endroit où le fleuve dessine un coude prononcé et où se trouvait le dernier des arbustes que j'avais courbés la veille comme signal. Je sautai à terre.
« Stop î pourquoi ? me demanda l'Anglais.
— Il faut attendre ici» jusqu'à ce que nous sachions si les îhlats prennent cette voie ou s'ils vont du côté du camp.
— Ah! vous avez raison, master, wetL Nous sommes bien ici pour les voir agir. Avez- vous du tabac ? »
Hassan Ardjir-mirza, ou peut-être, j'aimais à m'en flatter, sa charmante sœur, avait eu l'attention de joindre à nos provisions un petit paquet de tabac de Perse, Je le montrai à Lindsay.
« Très bien! parfait! Allumons nos pipes. Excellent jeune homme, ce mi mu hein! master ? murmurait l'Anglais.
— Voyez, sir! m'écriai -je, le brouillard se lève complètement : dans deux minutes nous pourrons apercevoir le campement des ihlats. Il faut nous cacher derrière ce coude, là où sont les roseaux. S'ils nous remarquaient, tout serait perdu. »
Lindsay me suivit, et nous nous dissimulâmes le plus adroitement possible. Après quelques minutes d'attente, je pris ma longue -vue*
« Voici les ilhats, dis -je à mon compagnon. Vite, à cheval ! »
Nous partîmes comme le vent. La courbe du fleuve nous protégeait contre les regards. Lorsque nous eûmes fait un mille anglais environ , je m'arrêtai nour pratiquer une entaille à la tige d'un jeune saule.
« Hum ! grommela Lindsay, ces gens seront bien sots s'ils ne s'aperçoivent pas que la marque est toute fraîche.
3éft JU (îAHAVAXF BF h A MORT
— Bah! ce susbachi n'est point un David Undsaybey, tant s'en faut* Regarde» : à partir d*ici le fleuve forme un arc de cercle passant derrière cette montagne et revenant là -bas vers le sud, La corde de cet arc pourrait bien mesurer huit milles anglais. Si nous conduisions gentiment nos ihlats un peu à f eau ? {
— J'en suis, master! Croyez* vous qu'ils viennent sur nos pas?
— Certainement. Allons ! passons la rivière. Tenez le sac à provision un peu haut.
— Eh ! l'endroit semble profond.
— Tant mieux! Avez -vous peur de boire un coup?
— Psbaw! cela me connaît. Seulement, comment vous imagines -vous que ces hommes puissent croire la chose ? Le mirza passer ici , avec ses chameaux ! allons donc ï
— Nous éprouverons leur perspicacité. S'ils donnent dans te panneau , nous les tenons par le bout du nez. »
je liai ensemble une ou deux plantes grimpantes pour former une sorte de berceau sur le bord de la rivière ; puis je fis exécuter plusieurs voltes et ruades à mon cheval, afin de bien marquer l'entrée dans l'eau, et m'engageai résolument au milieu du fleuve. Lindsay m'imita. Ce ne fut pas sans lutter vigoureusement avec le courant que nous parvînmes à l'autre rive. Là je courbai encore quelques branches indiquant une direction accentuée vers le midi.
Il y avait beaucoup d'herbe à cette place , ce qui nous arrangeait fort, car la longue traînée d'eau laissée par nos vêtements s'y perdit.
Nous reprîmes le galop. En une demi -heure les Persans pouvaient nous rejoindre. S'ils ne manquaient pas tout à fait d'expérience el d'observation, ils reconnaîtraient que les traces de nos chevaux étaient toutes récentes sur l'herbe.
LA GAHAVANK DU LA MOHT 3«D
Cependant nous chevauchâmes deux heures encore » faisant fuir derrière nous vallées, collines et prairies arrosées de cours d*e*w* Enfin nous arrivâmes à la distance où, comme je l'avais présumé, le Djalah terminait sa courbe, et nous le repassâmes,
I) va sans dire que je ne négligeai pas de multiplier les signaux le long de notre route. Lorsque nous nous fûmes arrêtés pour nous reposer un peu, je sortis un parchemin de mou sac.
« Allez -vous écrire t demanda l'Anglais tout étonné.
— Oui. Nous ne pouvons continuer indéfiniment notre route ni nos signaux; ce parchemin complétera l'œuvre,
— Montrez -moi ce que vous écrivez là -dessus. »
Je lui tendis la feuille sur laquelle je venais de tracer plusieurs caractères persans. Lindsay fit la grimace.
« Heigb ! ho! murmura-t-ii, qui pourrait déchiffrer ces hiéroglyphes? Qu'est-ce que cela veut dire?
— Regardez. I/écriture persane se lit de droite à gauche. Ces mots se prononcent ainsi : Haliyu hemvcr ïjvon halo* « A présent, toujours en descendant. » Nous verrons s'ils suivent les instructions* »
Je courbai deux branches d'un arbuste , et j'attachai îe parchemin avec une sorte de jonc, de manière qu'il fût très visible.
Nous longeâmes ensuite le fleuve , et je cherchai une place de laquelle on pût épieç sans danger ce qui se passerait, dans le cas où nos hommes trouveraient le parchemin*
Nous descendîmes de cheval. Nous nous installâmes de notre mieux dans notre cachette, et, laissant paître nos chevaux f nous déjeunâmes aussi tranquillement que possible. Mais nous ne pouvions nous défendre d'une véritable inquiétude. Réussirions -nous à tromper ces gens? Simm,,*
350 LA CARAVANE J>« hA XO&T
Une heure se passa en observation. Enfin) â Vaide de ma longue* vue, j'aperçus le» ihlats suivant la route indiquée. Nous remontâmes joyeusement sur nos botes,
Un peu après midi, je fis un nouveau signe à Técorce d'un arbre. Au soir, noue arrivâmes à l'angle d'une vallée entourée de hautes roches et s'étendant vers l'ouest du fleuve.
C'était la première occasion qui s'offrait de conduire nos Persans plusâ droite et de pouvoir songer au retour, le terrain jusqu'alors ne l'ayant pas permis.
Nous passâmes la nuit dans les rochers. Nous dormîmes parfaitement, car nous n'en pouvions plus.
Dès que je fus éveillé, le lendemain, j'écrivis un second parchemin, indiquant le chemin à prendre du côté du couchant. Plus tard, dans la matinée, nous nous arrêtâmes après avoir marché dans ce sens, et j'écrivis une troisième feuille. Cette fois, je fus plus explicite : j'avertissais les ihlats que « mon maître » montrait une grande défiance envers moi ; il venait de surprendre un de mes signaux. Je craignais une étroite surveillance... Je donnai encore l'itinéraire, mais plus vaguement,
A midi, un quatrième parchemin fut suspendu à un buisson. Il apprenait au susbachi que « le mirza devait traverser la colline de Bayan pour se diriger vers Kifri. La méfiance croissait : impossible désormais de laisser aucun signe sur la route... ».
Nous fîmes ensuite un crochet, pour effectuer le mouvement de retour. Nous traversâmes une contrée dont le sol devait être rarement foulé par le voyageur. Il nous fallut user de bien des circuits, des détours, des tâtonnements, avant de retrouver le cours du Djalah. Il faisait jour encore, cependant, quand nous atteignîmes la rive. Nous marchâmes jusqu'à la nuit.
Après un repas indispensable, nous dormîmes, pour reprendre notre course dès l'aube. J'étais satisfait de mon
LA CARAVANB BB LA MO Ht 351
expédition ; tout me portait à croire que les ihîats avaient suivi mes indications. Plusieurs fois je les avais aperçus en bonne voie, au bout de ma lunette. Notre tâche se trouvait donc accomplie. A midi, nous rentrions au camp. Halef, qui épiait notre arrivée, accourut au-devant de moi avec des exclamations joyeuses.
« Béni soit Allah ! sidi , te voilà ! Comme tu as tardé ! Deux jours et demi au lieu d'un ! Nous étions tourmentés. Il ne vous est rien arrivé de fâcheux pourtant, effendi ?
— Non , au contraire : tout a réussi à merveille. Nous n'avons pu revenir plus tôt, parce qu'il fallait être ,sûr du chemin que prenait l'ennemi. Maintenant il n'y a plus rien à craindre. Comment va-t-on au camp ?
— Très bien ; mais il est arrivé quelque chose qui n'aurait pas dû se passer.
— Quoi donc?
— Sadouk s'est sauvé.
— Sadouk 1 Comment a- t* il pu se sauver?
— Il doit avoir des intelligences avec les autres : on a coupé ses liens.
— Quand s'est -il enfui ?
— Dès avant -hier, au petit jour*
— Mais c'est à n'y rien comprendre. Vous n'avez pas mieux surveillé cet homme t
— Tu es parti de bonne heure avec l'Anglais. Moi, je restais à mon poste, au bas des rochers. Le mirza s'était retiré dans les cabanes. Tous les/gens quittèrent le camp l'un après l'autre, afin de voir ce que devenaient les ihlats, ont -ils prétendu plus tard. Lorsqu'ils rentrèrent au camp, le prisonnier avait disparu.
— C'est grave, très grave. Si au moins il ne s'était enfui qu'hier ! Enfin, nous verrons. Occupe-toi des chevaux. »
Le mirza me reçut avec beaucoup d'amitié quand je
asa LA CARAVANE &8 LA MORT
parvins au milieu du campement 5 il avait été fort inquiet à cause de notre retard. Les premiers moments de félicitation passes, il me prit à part pour me raconter l'évasion de Sadouk, <jui semblait le préoccuper beaucoup.
« De deux choses Tune, lui répondis- je ; ou cet homme sera parvenu à rejoindre les ihlats, et dans ce cas il les ramènera ici, ou il est resté dans les environs du campement* D'une façon comme de l'autre, nous ne sommes plus en sûreté dans ce retranchement ; il faut partir tout
de suite.
— Mais où aller?
— Le principal est de passer le fleuve. Nous ne trouverons point de gué dans les environs* Remontons jusqu'à l'endroit où tu l'as traversé avec tes chameaux ; nous dérouterons d'autant plus l'ennemi * qui ne pourra supposer que tu retournes en arrière. Si Sadouk est dans le voisinage , il ne doit songer qu'à une attaque nocturne. Pendant le jour, nous n'avons point à le craindre. Je n'essayerai pas de retrouver sa piste avec le chien, nous perdrions trop de temps. Hâte -toi de donner l'ordre du départ. Encore une chose très importante : à partir de ce moment, défie-toi de tes domestiques. Personne ne doit savoir ni tes projets ni la direction, qu'on changera d'un moment à l'autre. »
On eut mille peines à faite avancer les chameaux* Ces stupides bêtes, habituées aux vastes plaines sans arbres, ne parvenaient point à se tirer du milieu des roches* des broussailles, des racines saillantes. Il fallut porter nousmêmes les fardeaux jusque sur la rive du fleuve et traîner littéralement nos bêtes après nous. Le passage du gué ne fut pas moins laborieux,
Je me tenais en arrière avec Hàief. Nous cherchions partout à découvrir ûqs traces > je notais les moindres
observations.
Nous ne voulions point, pour le moment» nous
diriger vers Bagdad; nous nous hâtions seulement de quitter un lieu suspect et d'en trouver un autre où les îhlats ne pussent nous surprendre.
Au soir, après une longue marche vers le sud, nom rencontrâmes une hutte» qui servait sans doute, en certains temps, d'asile à quelques Kurdes. Cette cabane s'appuyait, d'un côté, à un rocher ; elle était cachée par d'épais buissons. Nous ne la découvrîmes que par hasard. Les fourrés d'arbustes bordaient un terrain plat, sur lequel nous nous trouvions, et qui offrait un horizon très découvert.
Ce lieu semblait fait pour un campement. Les Persanes occupèrent la hutte. Nous nettoyâmes une place à l'entour; puis nous mimes nos bêtes à l'abri derrière les buissons.
Nos dames se hâtèrent de préparer le souper, qui me parut excellent. On étendit ensuite les couvertures. Je m'endormis assez vite, car j'étais très fatigué. Je reposais depuis quelques heures, lorsque je fus réveillé par une main légèrement posée sur mon épaule. En levant la tête, je vis la silhouette de la vieille Alvah. Elle me fit signe de la suivre. Tout le monde dormait. Je me levai avec précaution, La vieille me conduisit prés de la hutte. Un groupe de sureaux garnissait le rocher à cet endroit. Hassan était assis sous cet abri.
« Tu as quelque chose d'important à me communiquer ? lui demandai -je.
— Oui. J'ai beaucoup réfléclu 4 à la suite de mon voyage ; je voudrais conférer avec toi sur mes projets. Pardonne, émir, si j'ai dérangé ton sommeil.
— Je t'écoute, mirza.
— Tu as été à Bagdad. As-tu des amis ou des connaissances dans cette ville ?
— Quelques connaissances à peine entrevues ; cependant je pense qu'elles pourraient m'être utiles.
85* hA eAltAYA&X flK LA HÙtiT
~ Donc, si tu t'arrêtais à Bagdad, tu t'y croirais en sûreté ?
— Je ne vois pas ce que j'y aurais à craindre : je suis sous la protection du Grand Seigneur; d'ailleurs, je pourrais réclamer celle des consuls européens,
— Alors je vais t'adresser une prière. Je te l'ai dit déjà, mes gens doivent s'arrêter à Ghadhim jusqu'à ce que je les rejoigne ; mais il me semble que ce lieu n'est pas sur pour moi. Je voudrais que tu t'y rendisses à ma place.
— Volontiers. Quelle commission me donnerais -tu?
— Les chameaux qui doivent m'attendre à Ghadhim portent une partie de ma fortune. Ces ballots me gênent, ils entraveraient notre marche; je veux tout vendre. Te charges -tu de cette vente ?
— Oui, si tu es bien décidé à me montrer une telle confiance.
^ — Certes, et tu la mérites» Je te donnerai, pour l'accompagner, un des officiers de ma maison, et de plus une lettre pour t'accréditer prés du mirza Soliman-aga. Tu vendras toute la charge de mes chameaux ; après quoi tu payeras mes gens et les congédieras.
— Mais ce mirza Soiiman-aga ne sera-t-il pas mécontent de ce que tu ne lui confies pas plutôt cette commission? Il t'a servi fidèlement. C'est lut qui conduit ta caravane depuis Ispahan; c'est à lui que revient le soin de cette vente.
— Ne me contredis point, émir, je sais ce que je fais. Je garderai Soliman avec moi, car nous sommes maintenant inséparables : cela suffit. Je crois que tu peux t'acquitter mieux que lui de la vente : je suis juge de mes propres intérêts. D'ailleurs, un autre motif m'engage encore à te choisir: tu sauras, sans doute, trouver tout de suite un logement à Bagdad ?
— Oui, plusieurs même.
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— Émir, je te confierai non seulement mes biens, mais ma famille.,. Le permets -tu ?
— Hassan Ardjir-mirza, tu m'étonnes et m'embarrasses. Je suis homme et chrétien,
— M'as-tu demandé si fêtais musulman quand tu m'as sauvé de l'attaque des Bebbch ? Je m'abandonne à ton amitié sans arriére* pensée, J*espère ainsi échapper aux persécuteurs et aux traîtres. Pour les dérouter, c'est en tes mains que je place tout ce que j'ai de précieux, Tu protégeras les miens en mon absence» tu sauras respecter ma femme et ma sœur Benda, te dévouer pour elles, s'il en est besoin.
— Je ne les verrai ni ne leur parlerai en ton absence. Mais où vas -tu?
— Tandis que tu seras à Bagdad , tu m'enverras Soliman-aga, et je partirai avec lui pour Kerbela, afin d'enterrer les restes de mon père,
— Tu oublies que je veux me rendre aussi à Kerbela.
— Émir, renonce à ce projet, il est trop dangereux. Tu as vu la Mecque, et tu vis encore; mais ici, quelle différence! A la Mecque tu n'as trouvé que des gens paisibles, occupés de leurs dévotions minutieuses. A Kerbela, tu serais entouré de fanatiques que les tragiques souvenirs de Hussein excitent jusqu'au délire, jusqu'à la fureur la plus insensée. Il ne se passe pas de fête sans que plusieurs croyants soient immolés à cette rage. Songe à ce qui arriverait, si on te surprenait. Non seulement tu n'es pas un chyite; tu n'es même pas musulman. On ne trouverait pas de mort assez cruelle, de supplice assez raffiné pour te punir. Ce voyage, je te le répète, est impossible pour toi.
— Eh bien , soit. Je ne me déciderai là-dessus qu'une fois arrivé à Bagdad. Mais, je te le promets, Hassan, que je reste ou que je parte, je ne quitterai pas Bagdad avant de mettre ta famille en lieu parfaitement sûr* »
336 LA VARAVAN8 m IA JtfOJtT
Notre conversation en resta là, Je retournai dormir jusqu'au lever du soleil.
Nous demeurâmes cinq jours dans ce campement, car il nous fallait reprendre des forces et achever notre guérison, retardée par les fatigues.
Enfin nous nous remimes en marche. Nous traversâmes heureusement plusieurs chaînes de montagnes. Dans les plaines, si nous n'eûmes aucun démêlé avec les tribus arabes qui erraient deci delà» ce fut grâce à des précautions infinies. Les Bédouins ne laissèrent pas de nous causer souvent des alertes.
Derrière Bcni-Seyd, à quatre heures de marche de Bag* dad, nous campâmes au bord d'un canal. Je devais partir de là pour rejoindre mirea Soliman-aga. Notre petite troupe trouvait en ce lieu une retraite où l'on ne devait pas aisément la déranger. J'aidai à l'installation; puis Hassan me remit la lettre qui m'accréditait près de Soliman. J'insistai pour savoir si le confident du mi nui était homme à suivre des instructions écrites. Hassan me rassura de son mieux.
« Il t'ohéira comme à moi-même, me dit le prince persan. Tu le mettras à la tête de la caravane, et tu me renverras Soliman-aga, avec l'homme qui va Raccompagner, dés que tu n'auras plus besoin d'eux, Noust'attendrous ici jusqu'à ce que tu aies tout vendu. Ce que tu feras sera bien fait. »
L'Anglais désira m'accompagner; je n'y vis aucun inconvénient. J'aurais volontiers emmené Halef ; mais le mirza me pria de le lui laisser pour la garde du campement.
Nous partîmes, Lindsay et moi, suivis d'un serviteur persan. En deux heures, nous atteignîmes la dernière des trois sinuosités dessinées par le Tigre, un peu au-dessus de Bagdad ; c'est dans ce demi-cercle , sur le bord intérieur du fleuve, que s'étend Ghadhim. Nous quittâmes la
LA CÀ*AYANR~I>B !*A MORT 3â?
grand'route qui conduit â Kerkjouk, Erbil, Mossoul et Diarbekir, pour prendre sur la droite , où se trouve une vaste tuilerie. On nous fit passer Peau ; puis nous nous acheminâmes â travers de magnifiques jardins de palmiers, pour nous rendre à Ghadhim, ville exclusivement peuplée de Persans chyites.
Les habitants de Ghadhim font presque tous du commerce et vont tous les jours à la capitale. Dans l'espoir de rencontrer Soliman, je me rendis, dés mon arrivée, à un de ces caravansérails comme il y en a tant dans Bagdad , et qui dans cette bourgade même sont au nombre de deux ou trois*
Nous étions en juin. Ma montre marquait midi. 11 y avait pour le moins , à l'ombre, 35 degrés Rèaumur. Un air lourd, presque visible, pesait sur la ville» Tout le monde avait le visage voilé. Dans une ruelle, nous rencontrâmes un homme vêtu d'un riche costume persan et monté sur un magnifique cheval blanc. Les harnais du cheval, garnis d'or et d'argent, ornés de pierreries, étaient d'un luxe extrême. Auprès de ce grand seigneur, nous devions avoir l'air de vrais coureurs de grands chemins.
« Rangez- vous a droite, et vite! » nous cria cet
homme avec uu geste méprisant.
Je me serrai contre Lindsay. Du reste, la place était assez large pour notre cavalier.
« Tu peux passer, » lui dis -je.
Mais, au lieu de continuer son chemin, le Persan se mit en travers de la rue et m'interpella avec un torrent d'injures : f
« Porcï sunnite maudit! sais-tu où tu es? criait-il. Sauve-toi, ou tu vas tâter de mon fouet ï
— Essaye, » répondis -je tranquillement.
11 tira le fouet à chameaux de sa ceinture, mais il ne ne m'atteignit pas. j'avais lancé mon cheval vers lui, de
3» i<A dABAVAXK DU LA MORT
manière à pouvoir lui appliquer un bon coup 4e poing entra les deux yeux.
Le Persan, malgré sa selle orientale» ptrdit aussitôt l'équilibre et roula par terre. J'allais nVéloîgner, sans i m'inquiétcr du cavalier désarçonné, lorsque le domestique de Hassan, qui venait derrière nous, cria d'une voix lamentable : i
« Grand Dieu! c'est le mirza Soliman -aga. »
Je me retournai vivement. Soliman était remonté sur son cheval; il brandissait son sabre recourbé* Tout a coup il reconnut le serviteur du prince Hassan «Ardjir et lui dît» tout surpris :
« Comment te trouves -tu en compagnie de cette vile créature qu'Allah maudisse ? » '
Je m'avançai , sans donner à l'autre le temps de ; répondre.
« Écoute, repris -je à haute voix : ton nom est minsa Soliman -aga?
— Oui, » murmura involontairement le Persan , ahuri par le ton de ma question.
Je rapprochai b\ot$ mon cheval du sien et ajoutai presque bas: .
« Je suis un envoyé de Hassan Ardjir- mirza. Conduis- ; moi chez toi.
— Toi ? » demanda le Persan, de plus en plus stupéfait. ' Et , se tournant vers le domestique :
« Est - ce vrai ? demanda - 1 - il. 1
— Oui. Cet effendi est l'émir Kara ben Nemsi, qui doit te remettre une lettre de notre maître. »
I/aga nous regarda de nouveau. Une expression dédaigneuse parut sur ses traits.
« Je lirai fa lettre, dit- il, puis nous verrons à régler f notre compte pour le coup que j'ai reçu. Suivez- moi, mais à distance, pour que vôtre vue n'offense pas mes s yeux. » e
LA CARAVAXR Pf? hA MORT ««
Cet homme, Hassan me Pavait raconté, était un chahwar (cavalier accompli), un fidèle» qui, afin de suivre le mina , renonçait à son poste dans l'armée persane, Hassan lui avait confié ses biens et devait lui donner plus tard la main de sa sœur Benda. Pauvre jeune fille ! Le fiancé ne me paraissait guère intelligent. Pour un chahsvar, il eût dû se connaître mieux en chevaux, et nous juger, Lindsay et moi, non d'après nos haillons, mais d après nos botes, il se montrait d'ailleurs aussi vaniteux quimprudent en étalant un pareil luxe, alors qu'il devait traverser la contrée dans un incognito commande par la situation. Pour ne point encourager cet homme dans ses façons orgueilleuses, je fis signe à Lindsay, et nous primes les devants.
« Chien l criait Soliman en s'égosillant, arrière ! ou le fouet !
— Silence ! répartis-je avec humeur. Quand on se sert de la selle de son maître, il convient d'être moins insolent. Nous nous expliquerons tout à l'heure. »
Il ne répondit pas et rabattit son voile sur son visage, en faisant entendre seulement quelques exclamations de fureur. C'était ce voile qui avait empêché l'officier du mirza de reconnaître tout de suite son compatriote.
Nous suivîmes une quantité de ruelles étroites et sales; puis Soliman s'arrêta devant une porte a demi brisée, que retenait un mauvais loquet. Il frappa : un serviteur vint ouvrir. Nous pénétrâmes dans une vaste cour. Des chameaux, agenouillés ou couchés, mâchaient des boules» d'une pâte faite avec de l'orge et de la graine de cotonnier. Cette pâte, suivant l'usage du pays, était contenue dans des coquilles d'oeufs d'autruche.
Autour des chameaux allaient et venaient quelques domestiques; d'autres se tenaient paresseusement accroupis à l'ombre. Tous témoignèrent un craintif respect dés qu'ils aperçurent Soliman.
«ft ZA CABÀVANH Ù£ i*A MORT
Le petit despote jeta les rênes de son cheval à Pun de ces hommes* Nous confiâmes nos montures au serviteur du mi m, puis nous avançâmes, sur les pas de Paga, vers un bâtiment situé au fond de la cour. 11 descendit un escalier conduisant dans une des pièces souterraines» ou Mrâaoub, que la chaleur a fait imaginer dans ce pays,
Les murs de cette cave étaient construits en moellons carrés et revêtus d'épais matelas; un magnifique tapis couvrait le sol. Sur un carré brodé, je remarquai une cafetière eu argent massif. Tout à côté se trouvait une riche hottktt (pipe d'eau persane). Aux murs étaient suspendus de précieux trophées d'armes, et plusieurs tchibouk s'offraient au choix des hôtes > Dans un angle de la salle brillait un dragon de porcelaine de Chine tout doré» dont le dos ouvert contenait du tabac. Une lampe, rattachée à la voûte par des chaînettes d'argent et alimentée d'huile de sésame, achevait l'ameublement princier de cet agréable réduit, Soliman avait su mettre à profit les richesses de son maître-allié.
« Salam akifumm ! » dis -je en entrant.
L'Anglais répéta ma phrase; mais Taga ne répondit point. Il s'installa nonchalamment sur des coussins qui se trouvaient à profusion autour de la pièce, puis frappa dans ses mains. Un serviteur accourut, qui prépara la houka avec la lenteur et la minutie apportée par les Orientaux à leurs moindres actions. Nous restions debout et fort ennuyés sur le seuil. Enfin, l'importante opération terminée, le serviteur s'éloigna ou du moins disparut, car je le vis se cacher derrière la porte pour écouter la conversation, ou peut-être pour se tenir à la portée d*un appel. L'aga, sans se presser, daigna se tourner vers nous, S'enveloppant d'un nuage d*une fumée odorante, il nous demanda :
« D'où venez -vous? »
Question à peu prés inutile , puisque le serviteur du
h A CARAVAN8 Pfi h A MORT m
mirssa avait expliqué le motif de noire présentation près de Soliman. Je ne voulus pas discuter» par égard pour Hassan. Je répondis que c'était lui qui m'envoyait.
« Où se trouve- t-il ? reprit i'aga.
-— Dans les environs.
— Pourquoi ne vient- il pas lui-même?
— Par prudence*
— Qui êtes -vous ?
— Nous sommes des Franks.
— Des giaours !... Que faites-vous dans ce pays?
— Nous voyageons pour connaître les villes, les campagnes, les mœurs des hommes.
— Vous êtes fort curieux ; mais chez les kajir (infidèles) on ne doit s*attendre qu'à des idées impertinentes. Comment se fait-il que vous soyea entrés en relations avec le mirza ?
— Nous l'avons rencontré.
— Je le pense bien ; mais où ?
— Dans les montagnes du Kurdistan; depuis, nous faisons route ensemble. J'ai une lettre du mirza qui te dira tout. »
L'aga ouvrit le papier, le parcourut des yeux, le relut bien des fois, non qu'il ne sût pas lire d'un trait, mais parce que le contenu de la missive le jetait dans un profond étonnement.
C'était un très bel homme que ce Soliman -aga. Je l'admirais malgré moi tandis que, les yeux baissés sur le parchemin, il semblait en interroger chaque caractère avec défiance et mécontentement. La pureté de ses traits, la beauté de sa barbe et de son teint, avaient quelque chose de frappant ; mais l'expression de son visage était déplaisante et fausse. Je pensais, à part moi, que Hassan Ardjir-mirza donnerait à sa sœur un bien mauvais mari.
Après la lecture du document, Soliman, fixant sur nous un regard haineux » me dit :
382 LA CARAVANE fiK LA MOM
« Quel est ton nom ?
— On m'appelle en ce pays Kara ben NemsL
— Comment nomme-t-on cet antre ?
— David Lindsay-bey. 'c
— Et je dois vous remettre tout ce que le mira m'a confié ? >
— Ainsi le désire -t- il. -*
— Je ne le ferai pas, ■
— Fais ce qui te plaît. Je remplis ma commission.
— Retourne vers Hassan Ardjir-mirza; porte- lui ma réponse.
— Je ne le ferai pas.
— Pourquoi cela ?
— Parce que je n'ai aucun ordre à recevoir de toi. — - Bien. Je vais lui dépêcher un courrier et te retiendrai ici jusqu'à ce que j'aie des nouvelles du mirza.
— Le courrier ne trouvera pas Hassan.
— Je lui adjoindrai l'homme qui vous a conduits ici. Cet homme saura bien retrouver son maître, sans doute.
— II n'accompagnera pas ton envoyé.
— Que dis -tu?
— Je dis que Hassan Ardjir-mirza m'a chargé d'une commission. Je la remplirai, si je puis; mais je ne ferai rien en dehors de là. Remets entre mes mains les biens de ton allié et retourne avec le serviteur, comme le mira l'a commandé.
— Seigneur, tu ignores ma situation ; je...
— Tu es Soliman- aga, c'est connu. Eh bien, après?
— Je suis le confident, l'ami du mirza. J'ai tout sacrifié pour le suivre et pour sauver ses biens.
— Cela est beau, louable, désintéressé sans doute... Un serviteur s'honore par sa fidélité et son dévouement à ses maîtres. Mais, pour en finir avec une discussion que je n avais que trop prévue, suis -moi jusqu'au campement du mirza; tout se réglera devant lui. .
LA C.ABA YAXE lih LA MO HT S*»
— J'y consens.
— Mon compagnon restera ici, Aie soin que rien ne lui manque, Malgré son costume délabré , c'est un riche émir de ringlistan ; il a Phabitude d'une vie très contestable. Quant à moi, je réclame quelque nourriture avant de partir,
— Soit» »
On nous servit des mets froids , d^s fruits secs et du café. J'expliquai la situation à Lindsay. il parut enchante de séjourner dans ce charmant réduit, tandis que j'allais de nouveau affronter les ardeurs du soleil. L*aga sortit, et moi après lui, LWficier de Hassan nous accompagnait.
Afin de dérouter ceux qui auraient eu intérêt à s'occuper de nous, nous passâmes le fleuve comme si nous nous rendions à Madhim, vis-à*vis de Ghadhim; puis nous décrivîmes une longue courbe en reprenant vers le nord.
Au bout de deux heures, nous atteignîmes l'endroit où campait Hassan. Le mirza parut fort étonné de me revoir sitôt, 11 accueillit Faga avec de grandes démonstrations de joie.
« Pourquoi Tas -tu accompagné? me demanda- 1- il après les premières salutations.
— Demande -le -lui, repris-je non sans un peu d'humeur.
— Parle, » ordonna le mirza, se tournant vers Soliman.
Celui-ci tendit à son chef la lettre que je lui avais remise et dit :
« Seigneur, est-ce bien toi qui as écrit ces lignes?
— Oui. Ne reconnais -tu pas ma main ? Pourquoi cette question ?
— Parce que tu me traites d'une façon que je n'ai pas méritée j en me commandant une telle chose. »
384 h A CAHAVAXB DE h A MORT
J'aperçus les femmes persanes à demi cachées derrière le feuillage ; elles nous écoutaient,
« Explique - toi , reprit Hassan ; en quoi t'ai - je offensé ?
— Comment! seigneur, tu m'ordonnes de remettre toutes tes richesses , que j'ai sauvées avec tant de peine, entre les mains d'un étranger ?
— Cet émir n'est point un étranger pour moi : c'est mon ami et mon frère.
— Seigneur, ne suis -je point aussi ton ami? »
Le mirza fit un léger mouvement ; il répondit sèche* ment ;
« Tu es un serviteur dans lequel j'ai confiance. Quand t'ai -je donné le droit de te dire mon ami?
— Seigneur, j*ai abandonné pour toi ma patrie et les miens, j'ai renoncé à mon avenir, je me suis fait fugitif et proscrit comme toi , j'ai préservé tes biens du pillage : tout cela ne peut -il me valoir le titre d'ami ?
— Tu as agi comme un bon et fidèle serviteur devait le faire, ainsi que l'ont fait tous ces hommes qui me suivent. Ta parole me blesse , car je ne croyais pas que tu regardais l'accomplissement d'un devoir comme un service rendu et qu'il faudra payer. Ne t'avais -je point écrit d'obéir à cet émir de la même manière qu'à moimême ? »
La voix du mirza était sévère et émue. Soliman semblait enbarrassé. Il savait que la sœur de Hassan entendait ces reproches ; il voulut s'excuser.
« Seigneur, répliqua- 1- il, cet émir a commencé par me frapper.
— Te frapper, Soliman -aga! Et tu t'es laissé insulter ainsi ! Comment n'as -tu pas tué celui qui l'osait ? s'écria Hassan avec un peu d'ironie. Pourquoi te frappait- il?
— Nous nous rencontrâmes dans une rue. Je lui ordonnai de se ranger pour me faire place ; il ne le fit point,
LA CARAVANE DK LA MOHT 385
et me lança un coup si violent entre les yeux, que je tombai 4e cheval.
— Dit-i! vrai, émir ?» me demanda le rairza.
Je répondis :
« Oui, à peu près. Nous n'avions pas reconnu cet officier (ni ton domestique, ni moi par conséquent), à cause du voile qui lui couvrait le visage. Il était monté sur un magnifique cheval blanc. Je le prenais pour un prince. Il me commanda de m*écarter ; je me rangeai près de 1* Anglais ; cela ne parut pas le contenter. Quoique la place fût suffisante, il insista d'un ton que n'aurait pas pris, je crois, le Padiscbah. Tu me connais, mirza : je tâche d'être poli, mais j'exige des autres les mêmes égards» Je fis remarquer au cavalier qu'il pouvait aisément passer; il saisit son fouet et me dit mille injures. Je m'emportai, le frappai, le renversai. Ce ne fut que plus tard que j'appris qui était cet homme. Je regrette d'avoir traité de la sorte quelqu'un qui t'appartient. Voilà ce que j'avais à te dire. Maintenant je vous laisse vous expliquer. Lorsque tu voudras me parler, tu me feras avertir. »
Je descendis de cheval pour aller rejoindre Halef. Une demi- heure après, Hassan m'envoya chercher. Son front paraissait soucieux, II me demanda avec gravité :
a Émir, ce qui s'est passé me chagrine. Veux -tu pardonner à cet étourdi de Soliman ?
— Volontiers, si tu le désires. Qu'as -tu décidé?
— Soliman ne retournera point avec toi. Voici une liste de tout ce que je lui avais confié. Tu feras estimer ces marchandises, et tu tâcheras de t'en défaire. Je me contenterai du prix que tu pourras en tirer, si chétif qu'il soit ; je sais combien on vend désavantageusement quand on est pressé. Aussitôt le marché conclu , tu payeras à chacun de mes serviteurs la somme marquée sur ce parchemin , puis tu les renverras tous. J'ai fait placer de
96fl hA GABAYANR DK LA MOM
l'argent dans les fontes de ta selle , afin de pourvoir au\ premiers frais. Quand penses -tu que je puisse partir pour Kerbela ?
— C'est aujourd'hui le i er de moharrem ; dans dix jours i commenceront les fêtes. 11 faut quatre jours pour aller de Bagdad à Kerbela. Comptons un jour en plus. Eh bien , tu pourras te mettre en route le 5 de ce mois.
— Et je resterai ici jusqu'à cette époque ?
— Non. On découvrira bien quelque retraite sûre à Bagdad pour toi et tes gens. Laisse -moi faire. Tiens- tu ù garder tout ce que tu as avec toi en ce moment ?
— Au contraire, je veux m'en débarrasser aussi,
— Eh bien, donne -moi la liste de ces objets et fais -en l'estimation. Les riches commerçants ne manquent point à Bagdad. Peut-être trouverai -je un Parsi ou un Arménien qui me prendra le tout à la fois.
— Seigneur, ce que je possède vaudrait une fortune entière,
— Enfin , je ferai ce que je pourrai. Je chercherai ton intérêt, comme s'il s'agissait du mien propre.
— Je m'en rapporte à toi. Viens, je vais te montrer ce que j'ai ici à vendre. »
Les ballots furent ouverts devant moi. Je vis des objets d'or et d'argent, des armes couvertes de pierres précieuses, des tapis, des étoffes admirables; tout cela dans une telle profusion, que je demeurai ébloui. Le mirza m'indiqua d'une manière approximative la somme qu'il désirait tirer de ses trésors; elle était certes beaucoup au-dessous de leur valeur, mais se montait fort haut encore.
« Que feras -tu des serviteurs qui t'accompagnent? demandai -je à Hassan.
— Je les renverrai dès que tu m'auras trouvé une demeure a Bagdad.
— Combien de personnes doivent te rester ?
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— Nous serons quatre : moi, Taga, les deux femmes, H faut compter aussi la servante et un servi teur que je louerai dans la ville pour le temps du séjour.
— J'espère te trouver une maison convenable.
— Donc, tu vas emmener les chameaux avec leurs ballots. Combien veux -tu de chameliers?
— Aucun, Halef et moi, nous suffirons,
— Emir, à quoi penses-tu! Conduire toi-même ces animaux ?
— Pourquoi pas? J'aime peu à m'entourer de gens inutiles. Les chameliers me gêneraient a Ghadhim et à Bagdad,
— Comme tu voudras. »
On chargea les chameaux, et on les attacha de manière qu'ils se suivissent , le premier entraînant tous les autres. Je priai alors le mirza de me donner un moyen qui put m 'accréditer auprès des gens de l'aga.
« Voici mon anneau ; ils en connaissent le cachet. »
Nous partîmes, L'aga ne parut point, et je n'en fus nullement fâché.
Les chameaux allongèrent le temps nécessaire pour le retour. Nous eûmes encore mille ennuis quand il fallut leur faire traverser le Tigre. Enfin nous arrivâmes sans trop d'encombre au logement loué par Soliman. Les domestiques persans étaient fort surpris de mon retour à la tète de cette caravane. Je les fis appeler tous et leur montrai l'anneau du maître , en leur disant que je venais remplacer l'aga. Ce changement ne parut point leur déplaire.
Ils m'apprirent que le propriétaire de la maison où nous logions était un riche négociant qui habitait, au delà de Bagdad, un faubourg proche de Medresse-Mostansir.
Dans une sorte de hangar faisant suite au corps de logis, je trouvai tout le chargement dont Soliman avait
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eu lu conduite. On déposa les nouveaux ballots près des autres. J'étais résolu à ne m 'occuper d'affaires que le lendemain-, car j'avais besoin d'un peu de réflexion.
V* somme annoncée par le mina était, en effet, dans mes fontes. Elle consistait en iamws bons et valables, et se montait au double de ce que J'avais besoin pour les premiers frais,
Je chargeai mon intelligent petit .Halef de surveiller les domestiques et me rendis enfin près de Lindsay.
L'Anglais dormait, étendu sur les moelleux coussins du sardaoub. Un souffle régulier sortait de ses lèvres entr'ouvertes; il ronflait comme un bienheureux,
« Sir David î » murmurai -je.
L'insulaire se leva soudain sur ses pieds, tira son cou* teau machinalement, et, tout endormi, se mit à crier:
« Qui est la ? Oh ! ah ! Ail rigbl I C'est donc vous, master ?
— Oui.
— Comment allez- vous?
— Hum ! le soleil est chaud, je suis en nage. On dirait voyager à travers les couloirs de l'enfer.
— IVell ! Couchez -vous ici, dormez , il y fait très bon.
— Nous avons à nous occuper d'autre chose...
D'abord, je voudrais dîner.
— IVtlll Frappez dans vos mains, ces drôles accourront...
— Vous avez essayé ?
— Yes ! Malheureusement ils ne comprenaient rien de ce que je leur disais. Je demandais du porter, ils me pré* sentaient de la bouillie de farine. Je leur criais d'apporter du cherry, ils me montraient des dattes... C'était ter* rible !
— Voyons si je réussirai mieux. »
Je frappai dans le creux de ma main. Aussitôt apparut cet esprit serviable dont no lis avions fait connaissance
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quand Faga était encore là. Je lui expliquai comment désormais je tiendrais h place de Soliman » et comme quoi il me devait obéissance,
« Seigneur, commande, reprit le serviteur, Dis moi quel titre je dois te donner,
— Tu me nommeras émir» Quant à ce mir/a, c'est un bey. Dépéche-toi de nous faire dîner,
— Que veux* tu manger» émir ?
Ce que tu as ici. N'oublie pas l'eau fraîche. Tu es le maître cuisinier, je pense r
— Oui, émir, J'espère que tu vas être content de moi, Combien l'aga te donnait -il?
— J'avançais l'argent pour les acquisitions; IW me remboursait tous les deux jours,
— Bien, nous ferons de même. Va. n
En quelques minutes nous fumes servis. Mnd&iy-buy nie demanda :
« Vous vous êtes donc débarrassé de ce drôle de Soliman , master ?
~- Oui, il est resté prés de son maître; mais je crains qu'il ne médite un mauvais tour.
— *Psbaw ! Un poltron comme lui ï Savcx-vous ce que nous ferons après diner ? Nous irons à cheval à Bagdad, pour acheter des habits.
— Je le veux bien , car nous en avons grandement besoin. En même temps je m'informerai des marchands et des loueurs de maisons. J'ai rapporte ici je ne sais combien de ballots d'effets à vendre > sans compter ce que gardait l'aga.
— Oh ! ah ! Qu'y. t- il là dedans?
— Des choses magnifiques,; et il les donnera pour rien. Si j'étais riche, je profiterais de l'occasion, et je prendrais tout.
— Dites -moi un peu en quoi consistent ces marchandises. »
Je tirai la liste de ma poche» et lui lus cette longue nomenclature en traduisant le persan. * Ah ! oh ! pour combien lais*e«t-tl tout cela ? » J'évaluai la somme en livres sterling, « C'est beaucoup.
— La marchandise vaut quatre fois ce pris.
— IfVW ! bien ï Vous n'avca point de marchand à chercher, }*cn connais un.
— Vous connaisse* un marchand à Bagdad! Qui donc?
— David LHidsa)V" K* '
— Est-il possible» sir? Vous m'enlève* un rude souci de dessus la conscience.». Mais ave* -vous de l'argent? Le miwa veut être payé comptant > naturellement,
— De l'argent ! Piimw f.„ Oui» j'ai de l'argent 1 David Lindsay en possède» Dieu merci t
— Cela se trouva a merveille. Voilà une aflfaire faite.,. Ce n'est pas tout : vous n'achetez» bien entendu» que les objets énumérés sur cette liste. Il faut me débarrasser à présent des ballots amenés par l'aga.
— Y en a-t-îl beaucoup ?
~ Oui ; mais je ne puis vous renseigner au juste. Le mirza m'a remis également un état de ces objets, Demain matin je ferai ouvrir les paquets et procéder à l'estimation » afin de savoir à quel prix je puis les laisser en tout ou en partie.
— Ce sont de belles choses, hein?
— Cela va de soi. Tenez» on mentionne, par exemple, trois cuirasses sarrasines formées de chaînons» pièces très rares dans les collections; des sabres d'acier de Lahore, plus précieux encore que des lames d'ancien damas; un lot de flacons de véritable huile de roses» des pièces de brocart d'or et d'argent, des tapis de Perse» des châles de laine de Kerman, un ballot tout entier d'étoffes et de vêtements de soie très précieux» etc. etc.
i \ c 4 * * y 4 ,v k Oh* i, 4 ,v < * * t an
Ces objets et tissus sont anciens i on les conservait ttaus ta riche maison Uu mir/a, Leur valeur, par conséquent » est inestimable, surtout si on voulait s'en servir pour tic* collections,*, Si tout cela était transporté eu Europe, oh ferait une fortune.
— Acheter pour revendre ï je n'aime pas cela* J'achète tout pour moi,
— Comment, tout ?... Est «ce sérieux» sir?
— Mais songe/ donc » quelle somme énorme ï
— Enorme a vos yeux, master. Pour David UtuUiiy, la chose est de peu d'importance. Savez «vous combien je possède ?
— Non, Je ne m'informe jamais de ce qui ne me regarde point.
— Eh! vous avez raison, Tenons- nous- en la. Seulement, dites-vous que ma fortune est belle, très belle, y*w .'
— Je suppose bien que vmis êtes plusieurs fois millionnaire. Cependant permettez-moi de vous faire remarquer que, même ce chiffre étant donné, vous allez débourser beaucoup pour une simple fantaisie, si vous n'avez pas l'intention de revendre.
— N'importe, la valeur sera toujours la. Dans le cas où l'argent que j'ai sur mot ne suffirait point pour tout payer, je trouverais des correspondants en ville. Ma signature est connue, well ! Demain nous terminerons le marché.
— Comme bon vous semble , Lindsay. Je tâcherai de tout arranger impartialement, pour que ni vous m le mirza n'ayez a vous plaindre. Nous ferons venir un expert; tout sera conclu d'après son estimation.
— Wdï ! Allons maintenant a Bagdad ; il me tarde de faire peau nouvelle.
— Prenez un tchibouk , sir. Nous visiterons le marché à la musulmane. »
313 LA €4*.\YAXIi DU LA NO*T
J'avertis Halef que nous rentrerions vers la nuit ; puis nous nous acheminâmes vers la ville»
Ce fut au bazar que nous nous rendîmes d *bord, Lindaay tint a me gratifier d'un riche costume oriental pareil à celui qu'il choisissait pour lui. H se procura aussi des vêtements destinés au rhabillage de notre Halef, Le bon Anglais eut consenti volontiers a laisser porter le ballot par un jeune Arabe qui nous suivait de boutique en boutique, offrant ses services avec insistance ; mais comment emmener partout ce porteur ?
Sa physionomie m'intéressait. Je tut demandai ;
« Tu n'es point Turc, mais fils de tribus libres» Peuton savoir comment tu es venu ici ?
— A cheval et à pied.
— Pourquoi portes-tu les paquets des autres r
— Parce qu'il faut vivre.
— Pourquoi n'es-tu pas demeuré parmi tes frères?
— Le Ihttr (vengeance) m'a fait partir.
— Tu es poursuivi par un ennemi ?
-- Non. C'est moi qui poursuis quelqu'un.
— Cet ennemi est donc a Bagdad ?
— Oui, ou dans les environs. Je le guette depuis deux ans. »
Ainsi le désir de se venger avait contraint ce fier enfant des déserts à devenir portefaix !
« Puisque tu es depuis deux ans à Bagdad, tu dois connaître la ville ?
— Je connais chaque rue et chaque maison.
— Saurais -tu m'indiquer une maison à louer, ou l'on soit fraîchement pendant la chaleur, où l'habitation soit agréable, et dans laquelle on puisse entrer, sortir, demeurer, sans trop attirer l'attention du voisinage?
— Oui, je te trouverai cela.
— Où?
M CARAVAKH flK IA *1t*T 3»
— Non loin de l'endroit ou j'habite, au milieu d'un jardin de palmiers, vers le sud de la ville.
— Quel est le propriétaire de cette demeure ?
— C'est un pieux taleb. Il y vit seul; il ne dérangera point se$ locataires, je te le promets.
— list-ce bien loin d'ici ?
— Avec un Ane, tù peux y arriver très vite,
— Loue trois Anes et conduis -nous.
— Seigneur, deux ânes su frisent, Je sais courir. *
Au bout d'un instant, mon homme nous amenait deux ânes au pelage tout blanc, comme il s'en trouve beaucoup à Bagdad.
Nous enfourchâmes nos montures. Ces bêtes sont petites, mais extraordinairemeu vigoureuses et dures à la fatigue. Mes jambes touchaient presque le sol; les genoux pointus de l'Anglais rejoignaient ses épaules.
Le Hédouin courait devant nous, armé d'un gourdin ; il frappait sans ménagement , à droite et ;\ gauche, quiconque nous barrait le chemin. Derrière nous venaient les propriétaires des deux ânes, criant sans cesse et frap* pant ta croupe de leurs bétes pour les faire trotter.
Ainsi passait comme un tourbillon notre petite troupe à travers les ruelles et rues de la ville, jusqu'à ce qu'enfin nous atteignîmes la route. Les maisons devinrent rares. Nous arrivions. Au bout de quelques minutes, notre guide s'arrêta devant une haute muraille. Nous mimes pied à terre.
Le Bédouin prit une pierre et cogna fortement contre une porte assez mince, qu'il risqua de briser.
On tarda beaucoup à nous ouvrir. Quand le propriétaire s'y fut décidé, nous vîmes apparaître un ne?, pointu au milieu d'un visage aussi jaune que du parchemin.
« Que voulez-vous ? murmura l'homme à la face jaune.
— Erlendi, cet étranger désire te dire un mot, » reprit notre guide.
314 tA CAAAVANK *>* LA MOBT \
Une paire de petits yeux gris se fixa sur moi. De la bouche édentée sortit une voix chevrotante ï * « Entre» rouis toi seul,
— Cet émir m*accompagne , interrompis- je en montrant Lindsay.
— Eh bien! lui aussi, puisque c'est un émir; mais pas d'autres* »
Nous pénétrâmes à l'intérieur, La porte se referma derrière nous* Le propriétaire , dont les maigres pieds traînaient d'énormes babouches, nous précéda à travers un magnifique jardin où se balançait le panache des pal* mters. Nous arrivâmes bientôt sur le seuil d'une jolie maison. L'homme s'arrêta.
« Que voulez- vous? demanda- 1* il encore.
— Tu es le propriétaire de ce grand jardin , et tu as une maison à louer t
— Oui. Vous voulez la louer?
— Peut-être. Ne peut -on la voir?
— Si, venez. Mais où donc est ma clef? »
Tandis qu'il fouillait dans toutes les poches de son caftan en jurant passablement, je reconnus avec surprise l'accent d'un Turc polonais.
Enfin il retrouva son instrument, caché derrière les mailles d'une fenêtre grillée» et nous ouvrit la porte*
« Entrez, » dit -il.
Le vestibule était vaste. Au fond se trouvait un escalier conduisant au premier étage. Des portes donnaient à droite et à gauche. Le vieillard ouvrit la porte de droite pour nous introduire dans une grande pièce. Je crus d'abord que cette chambre était tapissée en vert; mais cette nuance était due à des rideaux tendus devant les fenêtres, dont les niches profondes me prouvèrent l'épaisseur de ta muraille. .Une grande table occupait le milieu de l'appartement ; elle était couverte de livres, juste devant moi, s'en ouvrait un que je reconnus au
lA CAHAYANX l>* LA MO*T 3W
■■> H ■ " ■■■ il——— ■ ■■■w i — «^— — ■— — ■»——
premier aspect: une vieille Bible de Nuremberg! Je m'approchai vivement, et, saisissant le livre, je m'écriai dans ma langue, car j'étais heureux comme un enfant : « Une Bible t » puis je continuai l'inspection, murmurant: « Shakespeare, Montesquieu, Rousseau, Schiller» lord Byron,,* Comment sont-ils venus à Bagdad ? »
J'énumérais les titres des premiers volumes qui me tombaient sous les yeux ; il y en avait bien d'autres. Le vieux propriétaire s'avança vers mot en frappant avec joie ses mains l'une contre l'autre.
« Quoi ! dit »ii, vous parles allemand ?
— Et vous l'entendes? répliquai- je,
— Vous êtes Allemand ?
— Oui , certes. Et vous ?
— Mot t je suis Polonais. Et ce monsieur ?
— Il est Anglais.., Je m'appelle...
— Je vous en prie, ne prononce*? pas encore votre nom. Avant de savoir comment nous nous appelons, il faut faire connaissance.
— Savez -vous l'anglais?
— On m'a fait étudier cette langue dans ma jeunesse.
— Eh bien , essayez de vous en souvenir, je vous en prie* Nous parlerons anglais, pour que mou compagnon puisse prendre part à la conversation.
— Volontiers; je crois que j'y parviendrai. Donc vous venez visiter ma maison pour la louer?... Qui vous Ta indiquée ?
— Un Arabe, celui que vous avez vu avec nous ; il est votre voisin , assure - 1 - il.
— Je ne le connais pas. Je ne m'occupe de personne. Vous viendrez ici tous les deux ?
— Non. Nous avons encore d'autres compagnons de voyage : quatre hommes, deux dames et une suivante.
— Quatre hommes,... deux dames... Cela me semble un peu romanesque.
LA <M*4V4tff? DK LA «OU? f
— C'en fort romanesque, en effet. Vous aurez l'explication 4e tout cela plus tard,
— Venex, Je vais vous montrer ta maison* *
Nous montâmes au premier étage, Il était divisé en quatre pièces, toutes pourvue» d*un tapis dans le milieu " et de coussins autour des murs. Sous le toit se trou* t valent deux petits cabinets avec des portes munies de t cadenas,
Le logis me païut très propre A notre dessein. Je demandai le prix de la location. U Polonais me répondit :
« je ne fais aucun prix ; nous traiterons comme des compatriotes. Si vous pouvez tenir tous, venez en qualité d'hôtes, ^
— Je ne refuse pas une offre si amicale. Vous me tirez d*un grand embarras, car le principal pour moi était de trouver une demeure dans un lieu écarté, où nous ne soyons point inquiétés.
— Vous serez parfaitement tranquilles ici. Combien de temps resterez -vous?
— Fort peu : quelques jours, peut-être une quinzaine, cela dépend. Voulez-vous que je vous raconte rapidement qui nous sommes ?
— Très volontiers. Asseyez -vous. »
Je narrai sommairement mon voyage, la rencontre que
nous avions faite de Hassan et les projets de celui-ci, du moins dans la mesure de ce qu*; je crus utile et prudent en pareille circonstance.
Le Polonais m'étoutait avec une grande attention. Lorsque j'eus fini, il me tendit la main et dit :
« Venez ici tous. Vous n'aurez rien à craindre ni du dedans ni du dehors. Quand vous établissez-vous chez moi?
— Demain, à la chute du jour ; seulement vous saurez que nous possédons pas mal de chevaux et deux chameaux.,. Aurcz-vous de la place pour nos bètes >
1,4 (MJMlMtV* fltt IA MO&T 3T?
— Eh ! n*ave**vous pas vu la cour» là» derrière le bâtimebt ? Toute la partie couverte peut servir d'écurie. Je mets pourtant une condition à votre entrée ici : vous aurez soin de vous pourvoir de domestiques ; je ne puis vous en procurer.
«— Cela va de soi.
— Alors» c'est convenu. Je repondrai bientôt A votre confiance en vous mettant au courant de ma propre situation. Pour le moment» je ne vous retiens pas davantage; vous devez avoir hâte de terminer vos affaires. Demain» quand vous viendra, tourne/ le mur qui fait suite à la petite porte d'entrée ; je vous ouvrirai ta grande porte par le fond du jardin . »
Nous quittâmes le vieillard» enchantes de notre découverte. Le guide et tes &nicrs nous ramenèrent en ville.
Le soir suivant, l'emménagement s'eftectua. Hassan mit un vêtement de femme» afin de dérouter les espions. Tous les domestiques furent congédiés ; i'aga seul resta avec nous » et Ton prit y pour le service général , l'Arabe qui nous avait indiqué un logement si commode.
Pendant que nous nous installions, un incident se produisit dont je ne ferai , pour le moment» qu'indiquer la gravité : en me rendant h Bagdad» je crus reconnaître la tournure et le profil de Sadouk.
Lorsque je parlai de nouveau au mirza du désir que j'éprouvais de me rendre A Kerbela, je rencontrai une résistance invincible.
Hassan, on le sait, appartenait à la secte des chyites. Sa loi lui interdisait, sous peine de mort, d'introduire un étranger dans la ville sacrée. La seule concession que j'obtins fut la permission d'accompagner le prince jusqu'à Hilla. Nous devions nous séparer en ce lieu» puis nous retrouver plus tard à Bagdad.
Hassan eût voulu laisser sa femme et sa sœur chez notre hôte ; mais elles insistèrent tellement pour être du
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voyage , que le minai céda bientôt à leurs instances. Je me vis ainsi décharge de mon rôle chevaleresque prés de ces dames,
Bagdad était traversée, du moins dans une partie de sa banlieue, par une foule de pèlerins qui prenaient la route de l'ouest. Le s du mois de moharrem, on nous apprît que la Caramm ée h mort proprement dite, la plus considérable des caravanes pour Kerbela, approchait de la ville,
L'Anglais, Halef et moi, montâmes aussitôt à cheval afin d'aller au-devant des pèlerins et de jouir de ce spec* tacle étrange.
Jouir, ce n'est guère le mot*,. On y éprouve plus d'horreur que de jouissance.
Les chyites croient que tout musulman enterré à Ker* bêla ou à Mechhcd-Ali entre sans obstacle dans le paradis. On comprend leur véhément désir de reposer sur le ter* ritoire de ces villes. Malheureusement le transport des cadavres exige des frais exorbitants ; les riches seuls peu* vent y songer. Les pauvres, lorsqu'ils se sentent vieux, malades, ou même quand la dévotion les pousse, font leurs adieux & leurs proches et s'acheminent en mendiant vers les tombeaux sacrés, pour mourir auprès des restes d'Ali ou de Hussein.
Chaque année, plus de cent mille pèlerins se rendent à Kerbela ; mais le nombre est plus que doublé au moment de l'anniversaire de la mort d'Hussein* Alors s'avance la longue caravane de cadavres envoyés par les chyites de la Perse, de l'Afghanistan, du Béloutchtstan , de l'Inde, de tout le plateau iranien.
Les corps sont apportés de tous côtés. On en transporte aussi sur des bateaux, en suivant le cours de l'Eu-* phrate. Souvent le trajet demande plusieurs mois. La marche des caravanes est d'une lenteur incroyable.
Sous le brûlant soleil de ces contrées, on peut se
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figurer combien les corps sont promptemcnt déconv posés ; mais rien ne saurait donner une id^e » à ceux qui ne l'ont pas sentie* de l'horrible infection que colportent avec eux ces convois funèbres.
Les morts étant couchés dans des bières fort minces, la chaleur disjoint bientôt les planches; ou bien on les enveloppe dans du feutre» mais les vers et la pourriture détruisent ce dernier manteau. Comment s'étonner, après cela, si le spectre de la peste suit et menace sans cesse les pèlerins décharnés de tels convois?
On se détourne avec dégoût sur leur route ; les chacals ou les Bédouins seuls se traînent après eux. Les uns sont attirés par l'odeur des cadavres, les autres par l'appât des richesses déposées dans les cercueils ou portées par les pèlerins pour payer les gardiens du cimetière : vases d'or incrustés de diamants, étoiles brodées de perles t armes précieuses, bourses pleines d'or» vaisselle d'argent, amulettes semées de pierreries, etc.
Ces trésors sont souvent enfermés dans des cercueils pour tromper les brigands ; mais les Arabes savent à quoi s*en tenir, et la précaution devient inutile. Le pillage commence par l'ouverture de toutes les bières : la profanation n'arrête pas le Bédouin maraudeur. Rien de plus lamentable ni de plus écœurant que le champ de bataille abandonné après une de ces sauvages attaques : bêtes égorgées, pèlerins massacrés, restes affreux de cadavres dispersés, planches de cercueils brisées !
A cette vue, le voyageur épouvanté détourne son cheval en se bouchant les narines ; il fuit le souffle de l'air saturé des miasmes pestilentiels qui s'exhalent d'un pareil lieu.
il va de soi que les caravanes des morts doivent éviter les petites cités, où leur passage serait impossible. A Bagdad, elles traversent seulement le milieu de la ville et sortent par le Chedt-Omar (porte du Levant). A peine
IA CAHAVAN» OK IA MO*r
ont-elles quitté la cité, que le souffle de la peste s'étend sur I* capitale des califes. L'épidémie se propage rapidement : des milliers de victimes payent de leur vie l'incurie mahométane; mais tout le monde se console -en murmurant la stupide formule du fatalisme : « C'était écrit ! »
Depuis ces derniers temps» on a tenté cependant quelques améliorations. Midhat- pacha surtout s'est signalé par sa lutte contre les préjugés et les vieilles routines. Il est interdit aux caravanes des morts d'entrer dans la cité î elles doivent passer par les faubourgs du nord» puis traverser le Tigre au bas de la vallée, sur un pont de bateaux. C'est là que nous pouvions les voir le plus aisément.
Lorsque nous approchâmes! une infection insupportable nous prit au nez. Il fallut un certain courage pour y résister,
La tête de la longue procession était déjà passée ; elle atteignait le lieu où l'on devait camper. Un grand étendard aux armes de la Perse (un îion derrière lequel se couche le soleil) restait planté en terre, pour marquer le point central du campement. Les piétons s'asseyaient à l'orientale, les cavaliers descendaient de leurs chevaux ou de leurs chameaux; mais les bétes de somme demeuraient chargées, car on ne faisait qu'une simple halte. Derrière ce campement, que nous apercevions distinctement, se déroulait la queue immense de la caravane. On eût dit une armée de fourmis se traînant, en ligne droite» les unes à la suite des autres. Tous ces malheureux semblaient littéralement épuisés ; ils se soutenaient à peine sur leurs montures, ou marchaient, courbés en deux, plus maigres que des squelettes, les yeux enfoncés dans les orbites, mais brillants d'un fanatisme sauvage. Ils ne paraissaient pas voir ce qui se passait autour d'eux ; les innombrables spectateurs qui les entouraient à l'arrivée ne dérangeaient point leur impassibilité.
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J'aurais volontiers attendu pour voir détiter la caravane entière; mai» la prudence me commandait de ne pas m'attarder en ce lieu. J'avais résolu de me rendre a Kerbela, à moins d'invincibles obstacles ; il importait de ne point m'exposer à y être reconnu par quelque pèlerin, D'ailleurs, Lindsay assurait ne pouvoir soutenir davantage l'infernale infection; mon brave Halef lui-même réclamait instamment le retour en ville. Nous nous dirigeâmes vers la maison.
En y entrant, je rencontrai Hassan. Il me dit qu'il n'était plus décidé à se joindre aux pèlerins» et qu'il partirait seulement le lendemain, Soliman -aga avait voulu aller voir le cortège. Son maître l'attendait pour quelques arrangements nécessaires au voyage.
Je ne sais pourquoi cette sortie de l'aga m'inspira une défiance indéfinissable. 11 était pourtant assez naturel qu'il se fût rendu sur le passage des chyiîes. Ce qui me parut tout à fait étrange, c'est qu'il ne parut pas à l'heure du coucher. Halef manquait aussi. Il avait pris son repas du soir dans le jardin ; peut-être voulait-il y passer la nuit. Je m'étendis sur mon divan , l'esprit occupé de mille pensées fatigantes» Vers minuit, j'entendis des pas légers devant ma porte, qu'on ouvrit avec précaution; puis quelqu'un s'approcha tout doucement.
« Qui est là? demandai -je à demi-voix.
— Moi, sidi... Lève -toi, suis -moi, répondit tout bas Halef.
— Mais où donc ?
— Chut l on nous épie.
— Faut- il prendre des armes?
— Quelques armes légères seulement. »
Je plaçai mon poignard et mon revolver à ma ceinture, et je suivis Halef pieds nus. 11 avait pris mes souliers sur le tapis; il me fit signe de les mettre quand nous eûmes fermé la porte du vestibule.
*** X*-4 G Ah A VANS l»K J, 4 VOUf
« Qu'y a-t-il donc, Hatef? dcmandai-jc fort intrigué.
— Viens toujours, etifendi» H faut nous hâter. Je te raconterai la chose tout en marchant, »
Nous traversâmes le jardin. La porte était facile à ouvrir. Nous tournâmes ensuite sur la route; mais, au lieu de se diriger du côté de Ja ville , Halef s'avança vers le sud. Je raccompagnai silencieusement, 11 me dit enfin ;
« Seigneur, pardonne si j'ai dérangé ton sommeil. Ce Soliman trame quelque mauvais tour,
— Qu'est- il devenu?
— Laisse* moi te raconter, sidi. Lorsque nous fûmes de retour tantôt, je conduisis les chevaux sous le hangar. Là je trouvai le domestique de notre hôte ; il grognait comme un renard qui voit s'échapper le lézard de sa griffe .
— Contre qui ?
— Contre Soliman-aga. Celui-ci l'avait prié de laisser la porte entr'ouverte , parce qu'il devait rentrer assez tard» Je me suis toujours défié de l'aga, je demandai au domestique s'il l'avait vu sortir. L'homme me répondit que oui, et que Soliman se dirigeait vers le sud.
« Pourquoi ce Persan rôdait- il ainsi? Sidi, me pardonnes-tu d'être un peu curieux ?
« Je récitai ma prière, et fis mon repas du soir. L'idée de la sortie de l'aga me trottait toujours en tête. Vois comme la nuit est belle! Ne pouvais-je pas me promener aussi ? Le chemin du sud m'attirait. Je me plus à marcher sous le regard des étoiles. Je pensais au cheikh Maîek; à ma Hanneh, la perle, la fleur des femmes; à nos voyages. Je ne m'apercevais pas que j'étais déjà loin, lorsque je m'arrêtai près d'un mur. Enjambant les pierres répandues alentour, je pénétrai dans l'enceinte, car j*avais vu de loin d'étranges objets. C'étaient des croix comme en élèvent les chrétiens. Elles brillaient aux
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rayons de la lune» entre les arbres touffus. Je reconnus que* je me trouvais dans un weiawtan * cimetière) d'inrV dèles. Je marchai doucement, de peur d'éveiller les âmes, de ces incroyants, parce qu'elles sont redoutables et s'attachent aux talons de qui les dérange, Au moment où je retournai sur mes pas, j'aperçus des ombres assises sur les tombes, Ces ombres n'étaient point des esprits; elles fumaient leur tchibouk, riaient et causaient, Elles n'étaient point non plus des habitants de la ville, car je reconnaissais le costume persan et arabe,
« Au loin, au delà des tombes, je crus voir des chevaux et entendre le bruit de leurs pieds impatients. Je voulais surtout épier la conversation des ombres, Quelques*unes parlaient arabe. Je crus qu'il était question de butin, de coup ;\ faire, d'une attaque où deux personnes seulement devaient avoir la vie sauve.
« Enfin une voix s'éleva, commandant aux Bédouins de rester cachés dans le cimetière jusqu'au point du jour. Un homme se détacha du groupe : iï passa très prés de moi. Je reconnus l'aga.O sidil c'était bien lut! Je ne me suis pas trompé. J'ai marché derrière ce traître jusqu'à la maison. Pensant qu'il fallait savoir le secret de cette machination , je t'ai réveillé.
— Ainsi tu crois que les hommes du complot sont encore dans le cimetière ?
— Certainement, sidi.
— Ce cimetière doit être celui des Anglais; je l'ai visité lors de mon précédent séjour à Bagdad, il est situé près de la porte murée. On peut y pénétrer facilement sans être vu, car il est très écarté. »
Nous arrivions devant la brèche, due à Faction du temps. Je laissai Halef en observation , puis j'entrai dans le champ mortuaire. v
C'était bien le cimetière anglais. Pas un souffle de vent n'agitait le feuillage ; pas un brait ne troublait la paix des