A CAR A Y AN K 0K LA MORT
— Ce chemin serait dangereux , interrompit son fils ; on pourrait nous reconnaître.
— Il serait d'autant plus dangereux, ajoutai-^, que nous ignorons quels ordres vont être donnés dans toute la contrée par Je gouverneur. Nous ne saunons reprendre par les provinces de l'ouest sans risquer gros jeu,
— Alors deux voies seules nous restent, reprit Mohammed : celle qui conduit au Bouthan', en passant par Tyari, ou celle qui rejoint îe Zab,
— Ces deux routes ont aussi leurs périls. Je crois que la direction du sud est préférable, en traversant le territoire des Abou-Salmoun, »
On finit par se ranger à mon avis. Il fut convenu que nous irions de Goumri à Ltzan ; que là, nous commencerions à suivre le fleuve jusqu'à son grand circuit dans les pays de Chirvan et de Zibar. Nous nous proposions de couper l'arc formé par le Zab en prenant de biais à travers les monts Toura-Garah et Haïr, pour descendre sur les rives de PAkra, qui nous conduiraient de nouveau au Zab.
Notre itinéraire ainsi réglé, nous nous disposâmes à nous coucher. Je dormais déjà de tout mon cœur prés de Lindsay, quand celui-ci me poussa du coude.
« Master, murmura-t-il, on marche... Entendez-vous? »
J'écoutai. Nos chevaux faisaient du bruit, je ne pus rien distinguer.
« Nous ne sommes pas dans un désert, dis -je avec humeur. Les gens du voisinage vont et viennent ; ils se préparent à* la guerre. Quoi d'étonnant que vous entendiez quelque mouvement? On ne dort pas encore dans le village, c'est certain.
— Je ne sais, reprit Lindsay, peut-être ave2-vous raison. Allons, dormons, welll Bonsoir, sir. »
* Ne pm confondre * V rr fc Bwtîm, province chinoise.
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Il se tourna de l'autre côté, mais se redressa vivement au bout de deux minutes. Moi aussi, J'avais entendu du bruit dans la cour,
« JIs sont là,.., murmura de nouveau l'Anglais,
— On le dirait. Remarquez un peu quel bon chien nous avons, il comprend que c'est sur le toit qu'il doit veiller, il n'aboie pas encore,
— Noble race, excellent gardien ! Il ne veut pas effaroucher les voleurs, afin de les mieux saisir, »
Je ne pus facilement me rendormir. Une demi «heure après environ, j'entendis encore des pas légers au fond de la cour. Je poussai doucement Lindsay.
« J'entends, me dit -il tout bas. Que vont- ils faire?
— Ils s'imaginent sans doute que les chevaux sont restés dans la cour; ils essayent de parvenir au grenier. De là ils descendront pour prendre nos bétes et les emmener par la porte de la rue; du moins tel est leur plan, je crois,
— Ils seront bien attrapés. »
Au même instant retentit au-dessus de nous un cri terrible, un cri proféré par un gosier humain, puis l'aboiement sourd d'un chien.
« Il l'a, murmura Lindsay en applaudissant de joie.
— Chut! pas de bruit!... »
Mais tout le monde s'était éveillé, et Lindsay courait devant la porte avec un flambeau, « pour voir, » disait-il.
Au bout de cinq minutes, notre Anglais revint tout enthousiasmé, criant :
« Superbe ! yes! quel chien ! Il y a un drôle là- haut ; Doyan est couché sur lui. Le scélérat n'ose bouger ni dire un mot. La rue est remplie de Kurdes ; ils ne parlent pas non plus.
— Tant que le chien n'avertira point, nous n'avons rien à craindre. Mais, s'ils mettent des échelles au mur, il faudra bien aviser. »
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Nous attendîmes encore asses longtemps. Un nouveau cri nous fit tressaillir, C'était comme )e cri d'une suprême douleur,». L'homme qui venait de le pousser devait être déjà mort. Les aboiements du chien répondirent à cette plainte, les aboiements d'un chien triomphant à ta chasse.
Les choses s'aggravaient^ Nous nous levâmes tous. Je pris Halef avec moi; nous allâmes dans la cour et montâmes à tâtons par l'échelle sur la plate -forme. Un corps humain gisait au bord du toit,,. Le chien avait brisé tes os du cou du malheureux Kurde dans ses crocs puissants : la tête pendait toute sanglante*
Où était Doyanr Nous avions allumé un flambeau, et un léger grondement nous indiqua le coin où se tenait notre fidèle défenseur. Il était couché sur un autre corps presque inerte, quoique vivant; mais, au moindre mouvement de l'homme, ta bête l'eût étranglé. Je regardai dans la rue : elle était remplie d'une foule silencieuse. Plus de doute, le village entier se liguait pour nous voler nos chevaux, st peut-être nos armes.
Doyan avait étranglé le premier Kurde monté sur le toit, uniquement parce que ce premier assaillant avait été suivi d'un second. Le vaillant animal, ne pouvant garder sa proie, s'en était débarrassé avant de courir à l'autremaintenant il nous attendait. Que faire? *
Laissant Halef à la garde du toit, je redescendis pour consulter mes compagnons. On fut d'avis de se taire et d'affecter le lendemain la plus parfaite ignorance, si tant est que nous pussions atteindre le lendemain matin sans une nouvelle agression. Notre position était dangereuse * nos ennemis semblaient nombreux, et, en admettant une résistance victorieuse de notre part, il nous restait à traverser un pays peu sûr, surtout si nous nous trouvions sous le coup de la vendetta. Quant â retourner d'où nous venions, il ne fallait point y songer : le péril eût été plus grand encore.
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Comme nous délibérions, on frappa à coups redoublés contre la porte de la rue. Nous rallumâmes notre flambeau.,. Les Kurdes se sentaient découverts, ils allaient peut-être tout oser. Nous primes nos armes. Je me rendis à la porte» non sans appréhension.
« Qui frappe? demandai -je,
— Khoudi, ouvre-moi, répondit le nezanoum, dont je reconnus la voix.
— Que veux- tu?
— J'ai quelque chose d'important a te dire,
— Dis -le -moi d'où tu es.
— Non, il faut que j'entre,
— Eh bien , entre, »
Je ne lui enjoignis pas d'entrer seul ; mais je pris mes précautions, me tenant derrière la porte et ne rouvrant pas assez pour qu'il pût passer plus d'un homme à la fois. Mes compagnons restaient derrière moi, leurs armes à la main, prêts à faire feu. Quand le chef les eut aperçus, il recula sur le seuil, et, se plaçant dans l'entre-bâillement de la porte, me demanda :
« Khoudi, tes compagnons vont- ils tirer sur moi ?
— Non; mais nous sommes prêts à tout événement, tu le vois... Entre seul; les autres peuvent être des ennemis. »
Le nezanoum se décida enfin à s'avancer. Je replaçai la barre de la porte.
« Pourquoi viens-tu déranger notre sommeil? lui dis-je.
— Je voulais vous avertir,
— Nous avertir de quoi ?
— Du grand danger qui vous menace... Vous êtes mes hôtes ; il est de mon devoir de vous prévenir. »
Le brave chef regardait de tous côtés en parlant. Il aperçut l'échelle pos^e au bord du trou qui donnait sur la plate-forme... Il parut un peu troublé, puis reprit en jetant un coup d'ccil du côté de la cour :
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« Où sont vos chevaux ?
— * Dans la grande case*
— Dans la chambre» khoudi î Cette chambre n'ect faite que pour les hommes.
— Un bon cheval est plus précieux au voyageur qu'un mauvais compagnon.
— Le propriétaire de la maison sera mécontent, quand il saura que les chevaux ont été logés dans cette chambre. Leurs pieds vont défoncer la terre battue.
— Nous le dédommagerons,
— Pourquoi avez -vous rentré l'échelle ici?
— Cest là sa place, puisqu'il n'y a point d'escalier,
— Avez-vous dormi?
— Oui.
— N'avez- vous pas entendu un peu de bruit?
— Nous avons entendu des gens aller et venir au dehors. Nous avons cru entendre aussi qu'on essayait d'escalader la cour : cela ne nous a pas plu. Si nous avions laissé les chevaux , nous aurions pu supposer une tentative de vol, et nous nous serions vus obligés de tirer sur les voleurs.
— Les chevaux ne sautent pas par-dessus des murs si élevés; on ne pouvait donc vous les prendre. Du reste, n'aviez* vous pas un chien dans la cour? J'en ai remarqué un à tes côtés» quand je t'ai rencontré.
— Je sais bien que les chevaux ne sautent point pardessus les murs ; mais on les fait sortir par la porte.
— Peut -on ouvrir cette porte sans que vous vous en aperceviez ?
— Oui, nezanoum, si nous n'avions pas été attentifs. On pouvait descendre dans la cour, gagner la plate-forme, et redescendre dans ce corridor pour ouvrir la grande porte. On eût fait passer les chevaux par la petite ouverture de côté. Enfermés dans le fond de la maison, nous n'aurions rien entendu.
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— Qui donc serait monté sur ce toit ?
— On y monte aisément, témoin l'homme que j*y ai trouvé caché,,. Comment veux -tu qu'après cette découverte, nous ayons négligé les précautions? Maintenant, que cent des vôtres montent, si bon leur semble» nous ne craignons plus* Demain vous viendrez relever leurs cadavres.
— Voudrais-tu les tuer?
— Non; mais là -haut nous avons un excellent gardien,** Je me fie à mon chien.
<-- Les chiens ne doivent point être sur les toits,
— Les chiens sont où il faut pour la garde. Mais acquitte-toi de ta commission. De quel danger venais-tu nous avertir ?
— Écoute : on a volé tout à l'heure l'échelle d'un des habitants du village; celui-ci s'est mis à la chercher, et il Ta retrouvée appuyée contre votre mur. Il pense que les voleurs se sont introduits dans votre cour» Je viens vo 1 s le dire, pour que vous preniez garde aux malfaiteurs.
— Je te remercie. Sois tranquille, retourne en paix chez toi : le chien saura nous défendre.
— Ce chien tuerait un homme»
— Si l'homme était seul, il ne le tuerait pas, il le garderait sous ses griffes; mais, quand deux hommes l'attaquent, il tue l'un pour veiller sur l'autre»
— Khoudi ! un malheur est arrivé alors !
— Comment supposes -tu cela?
— Deux hommes sont montés là -haut.
— En es -tu sûr?
— Très sûr.
— Nezanoum, tu étais donc là quand le voleur est entré chez nous? Merci pour ton hospitalité; tu nous défends généreusement 1 *
— Je n'y étais pas, mais on me l'a dit.
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— Celui qui te l'a dit y était sans doute.
— Non , on le lui avait raconté.
— N'importe ! le premier qui Ta dit y était, il accompagnait les voleurs, et c'est un homme de ton village! Après tout, la chose m'est indifférente; je n'ai permis à personne de monter sur mon toit*,. Celui qui y est monté ov qui y montera, recevra sa juste peine sans que je m'en imMc. Bonne nuit, nezanoum!
— Ainsi tu ne veux pas aller voir là-haut?
— Non , pas le moins du monde
— Laisse -moi monter, il faut que je m'assure de ce qui est arrivé.
— Je te le permets, car tu n'es pas un voleur; mais fais attention au chien. S'il est déjà aux prises avec quelqu'un, il le laissera pour se jeter sur toi; mais it ne le quittera qu'en l'étranglant.
— J'ai des armes.
— Il est plus prompt que tes armes. D'ailleurs, ne le tue pas, à moins d'être un homme très riche, car tu ne pourrais me le payer.
— Oh! viens avec moi, khoudî. Je suis le nezanoum, il faut que je fasse mon devoir. »
Je montai le premier, ne voulant pas le laisser exposer aux crocs de Doyan. Il me suivit. Je vis, au bas de la terrasse , plus de têtes encore qu'à ma première visite. Le chef heurta bientôt le cadavre resté sur le bord de la plate- forme.
« Khoudi! s'écria-t-il, un corps!... »
Je me rapproch?* pour éclairer le nezanoum. Il touchait le cadavre, il essayait de le soulever; enfin i! murmura :
« Il est mort !... O seigneur, c'est ton chien qui a fait cela!
— Il a fait son devoir. L'homme qui essayait de pénétrer ici comme un voleur pouvait s'attendre à une vigou-
reuse défense ; nous ne sommes pas gens à nous laisser
piller.
— Mais où est le chien ? »
Je le lui montrai. Le nezanoum tressaillit et s'écria : « Oh ! khoudi ! il est couché sur quelqu'un. Appellele!.., appelle-le!
— Non» car il faut garder ce voleur; seulement conseille* lui de ne pas bouger, ou bien il est perdu.
— Mais tu ne peux laisser cet homme toute la nuit sous les pattes de ton chien !
— Je te rendrai le cadavre, mais je garde le vivant,
— Khoudi, tu ne feras pas cela !
~ Je le ferai. Cet homme me servira d'otage, et, dans le cas où d'autres voleurs tenteraient de pénétrer chez nous, il me serait très utile,.,
— je le réclame ! interrompit le nezanoum avec fureur.
— Paye -le.
— Je suis nezanoum , j'ai le droit de commander.
— Pas à moi. Voyons, veux -tu ou non reprendre le
cadavre?
— Je veux les emmener tous les deux, le mort et le
vivant.
— Eh bien, pour te montrer que je ne suis pas cruel, je te promets de faire cesser le supplice de ce Kurde. Il demeurera en otage dans la maison ; mais je le prendrai avec nous dans la salle d'en bas. Seulement n'oublie pas que toute attaque serait le signal de sa mort. »
Le nezanoum, plaçant sa main sur mon bras, qu'il serra fortement, me dit en grinçant des dents :
« Tu ne sais donc pas que ce cadavre seul exige votre mort à vous-mêmes! Ne connais -tu pas la dette uu
sang?
— - Que parles-tu de dette dn sang! Un chien qui étrangle un voleur, cela n'a rien de commun avec la dette du sang.
— Le sang a coulé» et c*est une bête qui vous appartient qui Ta fait couler,
— En tout cas, cela ne te regarde pas; tu es étranger à ce voleur, m'as -tu dit,
— Cela me regarde. Quand le sang coule dans mon village, les parents du mort peuvent avoir recours contre moi et contre mes gens. Je te le répète, rends -moi le mort et le vivant,
— Le mort seul.
— Tais*toi ! reprit le chef d'une voix tonnante. Encore une fois, je t'ordonne de me les rendre; si ta refuses, je saurai me faire obéir*
— Comment t'y prendras -tu ?
— L'échelle reste contre le mur. Sur un signe, tous mes hommes seront bientôt ici.
— Tu ne songes donc pas à mon otage ? Sur un signe» mon chien l'étrangle. D'ailleurs, il y a en bas quatre hommes bien armés, ne craignant personne, tout prêts à se défendre énergiquement. En haut, il y a moi et mon chien.
— Moi aussi, j'y suis î
— Toi, tu vas en descendre, »
Avant qu'il eût pu s'en douter, je le saisis sous le bras droit d'une main, par l'épaule gauche de l'autre, et je le soulevai comme pour le précipiter en bas.
« Khoudi ! » hurlait cet homme.
Je le lâchai en lui disant :
« Qui m'eût empêché de te jeter dans la cour? Va-t'en, raconte aux tiens ce que tu sais maintenant.
— Rends -moi cet homme !
— Non, pas pour le moment.
— Eh bien, garde aussi le cadavre; nous te ferons payer ce meurtre ! »
Le nezanoum, furieux, descendit sur ces mots par l'échelle qui donnait dans la rue. Je me penchai au bord de la plate-forme pour lui crier :
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« Ordonne à tes gens d'enlever cette échelle et fais vider la place,.. Je tire sur tous ceux qui approcheront désormais de la maison, »
Le chef se mit à parler bas avec les assistants. On parut hésiter; enfin je vis que l'échelle était enlevée et que la foule se dispersait en toute bâte. J'appelai alors le chien. Il quitta aussitôt sa victime, mais sans s'éloigner et restant toujours en arrêt,
« Lève-toi ! » ordonnai* je au Kurde.
Celui-ci obéit péniblement. Il chercha d'abord à reprendre haleine, puis murmura :
« Khodé ! (O Dieu !) »
Le timbre de sa voix était jeune , presque enfantin ; sa taille me parut très mince. Il semblait épuisé et tremblait.
« As -tu des armes? lui demandai -je.
— Un poignard seulement. »
Je reculai pour plus de sûreté, lui ordonnant de mettre son poignard à terre, puis de s'éloigner de deux pas. Il le fit. Je ramassai l'arme, que je plaçai dans ma ceinture.
« Maintenant descends, » dis -je au jeune Kurde,
Mes compagnons se tenaient en bas, avec de la lumière ; il vit l'échelle et descendit dans le vestibule. Je le suivis, Doyan sur mes talons. Nous rentrâmes dans la salle. L'Anglais examinait mon jeune prisonnier, qui ne paraissait pas avoir vingt ans. Tout à coup Lindsay me dit en désignant le Kurde :
« Master, ce petit drôle ressemble fort au grand, »
J'étais du même avis.
« C'est sûrement se? fils, murmurai- je.
— Il n'y a point à en douter, sir* Interrogez -lé, yes. » L'insistance et le trouble du nezanoum s'expliquaient ;
mais aussi cette circonstance redoublait ses torts, car on ne pouvait violer plus impudemment les lois de l'hospitalité qu'en envoyant son propre fils voler ses hôtes. « Qui es-tu? demandai- je au jeune homme.