IA CAAAVAXR J>Ç LA MORT
— Un Kurde.
— De quel pays ?
— De Mia,
— Tu mens.
— Seigneur, je dis la vérité,
— Non, tu es de ce village. »
Il hésita un instant, assez pour se trahir, et reprit : « Je suis de Mia.
— Que fais -tu ici, loin de ta patrie?
— J'ai été envoyé par le nezanoum de Mia, pour un message.
— Je crois, mon garçon, que tu connais un peu mieux le nezanoum d'ici que celui de Mia, Tu es son fils. »
Le jeune Kurde ne put se défendre d'un mouvement de surprise , ce qui ne Perapêcha pas de s'écrier :
« Oh î khoudi, qui donc a pu te faire ce mensonge?
— - Personne ne m'a menti : je ne me laisserai tromper par personne, ni par toi ni par d'autres. Je saurai bientôt qui tu es. Si tu mens, je ne te ferai nulle grâce ; tu seras puni comme tu le mérites. »
Le prisonnier regarda à terre d'un air embarrassé. J'ajoutai :
« Écoute : tu seras traité suivant la façon dont tu agiras. Avoue franchement les motifs qui t'ont conduit ici , et je te pardonnerai, parce que tu es bien jeune... Peutêtre as-tu agi sans réflexion. Mais, si tu persévères dans ton obstination, tu n'auras d'autre compagnie que mon chien.
— Khoudi, tu as dit vrai, je suis le fils du nezanoum.
— Que cherchais -tu dans cette maison?
— Les chevaux.
— Comment les auriez -vous emmenés?
— Nous vous aurions enfermés, puis nous aurions fait sortir les bêtes par la grande porte. »
Le jeune Kurde me fit cet aveu sans la moindre honte.
h A CARA VANE DE LA MORT 33
■ -— ii .......
Parmi ses compatriotes, un vol de chevaux semble tout naturel; ils y mettent môme un certain amour- propre, « Dis-moi» quel est le mort qui gît là- haut? demandai -je.
— C'est le propriétaire de la maison.
— Ah ! il venait lui-môme pour vous diriger, connaissant mieux les êtres... Seulement, il eût dû choisir pour compagnon un homme plus fort et moins jeune que toi.
— Le cheval que tu montais, khoudi, doit appartenir à mon père. Je voulais être le premier qui mit la main a sa bride, car celui qui le premier touche la bride d'un cheval pris en devient le possesseur.
— Ainsi, c'est ton père qui t'a commandé de nous voler, nous, ses hôtes!
— Il t*a dit que vous étiez ses hôtes, mais vous ne pouviez l'être.
— Et pourquoi?
— Vous habitez seuls dans la maison ; il n'y a personne ici qui soit votre hôte et qui vous reçoive en répondant de vous. Si vous aviez demandé que le maître de la maison restât avec vous chez lui, vous auriez été véritable* ment des hôtes. »
Je pris note de la leçon dans ma mémoire ; elle pouvait m'être utile une autre fois. Je poursuivis :
« Ton père m'avait promis que nous serions en sûreté ici; il m'avait donné sa parole.
— Il pouvait ne point tenir sa promesse, puisque vous n'êtes pas ses hôtes.
— Mon chien a tué ton compagnon. Est-ce chez vous un motif suffisant pour me charger de la dette du sang ?
— Oui.
— Qui sera le vengeur ?
— Le mort a un fils. *
— Très bien. Tu as répondu franchement, tu peux retourner chez toi,
31 LA CAHAVAKH n$ LA MORT
~- Khoudi, est-ce vrai ? me demanda le jeune homme
avec joie,
Oui, je te le répète, tu j eras traité suivant ta manière t
d'agir* Tu t'es montré sincère dans tes réponses, tu as mérité ta liberté. Dis à ton père que nous sommes de la ^ race des peuples libres ; nous ne prenons injustement la vie de personne, mais nous savons nous défendre quand t on nous attaque. Le propriétaire de cette maison est mort, je le regrette; mais il porte la peine de sa mauvaise action, et je ne crains pas ceux qui voudraient essayer de
le venger.
Tu peux entrer en composition pour la dette du
sang... J'en parlerai à son fils.
— Non , nous ne payerons pas. Cet homme essayait c de nous voler, ce n'est pas nous qui l'avons attaqué.
— Alors, seigneur, vous serez tous tués avant le jour. <
— Je te rends la vie et la liberté, ton père se montrera reconnaissant. t <
N'y compte pas. Laisse-moi t'avertir, puisque tu te i
montres bon avec moi. On veut vos chevaux, vos armes, votre argent. On ne vous laissera pas quitter le village avant que vous n'ayez tout abandonné. Le meurtre qui d vient d'avoir lieu permettra , en outre , d'exiger votre „
sang. is
On n'aura ni nos chevaux, ni nos armes, ni notre
bourse. Notre vie est entre les mains de Dieu, et non entre celles des Kurdes. J'ai montré à ton peuple ce que peuvent nos armes sur les feuilles des arbres. Il éprouvera de plus près leur puissance et leur précision : ce sera sur les hommes que nous tirerons,
Khoudi , vos armes ne nous atteindront pas , car
nous nous tiendrons dans les deux maisons voisines. Nous pouvons viser par les fenêtres et nous cacher de manière que vous ne nous voyiez pas. j
— Un siège, alors? Il ne durerait pas longtemps î
£4 €ARA\\\XR fiR la mort 35
— Nous Je savons bien. Vous n'avez ici ni a boire ni à manger, il faudra que vous vous rendiez.
— Dis i\ ton père que nous sommes Jes amis du bey de Goumri,
— Cela ne l'inquiétera guère : mieux vaut un bon cheval que J'amitiê d'un bey ï
— Va donc, nous verrons. Tiens, voilà ton poignard.
— Khoudi, nous vous prendrons vos chevaux, vos armes, votre argent; mais nous saurons vous honorer comme des hommes bons et vaillants. »
Cette manière d'entendre les choses me parut naïve et tout à fait kurde. Je reconduisis le jeune homme jusqu'à la porte, pour la refermer quand il serait sorti. Lindsay me criait:
« Master ! vous le laisses aller ?
— Oui, ce sera plus avantageux que de le garder.
— Expliquez-moi ce que vous lui avez dit et ce qu'il a répondu. Je dois tout savoir, ycs. »
Je traduisis en anglais, puis en arabe, ma conversation avec le Kurde. Lorsque mes compagnons eurent compris les intentions du neaanoum, ce fut sur mon compte un tollé général.
« Et tu laisses libre ce voleur, émir? murmura Mohammed d'un ton de reproche. Pourquoi cela ?
— Un peu par compassion , à cause de sa jeunesse , beaucoup dans notre intérêt. Si nous l'avions gardé, il eût fallu le nourrir, et nous n'avons pas assez pour nousmêmes ; de plus, notre manière d'agir excite sa reconnaissance, il plaidera en notre faveur près des chefs... Nous ne savons pas comment les choses peuvent tourner : c'est être prudent que de forcer l'ennemi à nous avoir quelque obligation. »
Mes gens s'apaisèrent un peu par ces considérations. Quant au sommeil, on n'y songea plus: il feilait rester sur le qui-vive.
» Zm4 qahayanh nu LA moht
Lorsque l'aube commença à paraître! nous montâmes sur la plate -forme, De là» nous pouvions embrasser d'un coup d*ceil tout le panorama du village» Nous aperçûmes , à une distance assez éloignée, quelques hommes qui paraissaient nous observer. Autour de la maison t personne, ni mouvement ni bruit.
Au bout de deux à trots minutes, la porte d'une maison voisine s'ouvrit : deux Kurdes en sortirent. Ils s'avancèrent vers nous et s'arrêtèrent dans le milieu de la rue, en nous criant;
« Allez -vous tirer?
— Non, si vous ne nous attaquez point.
— Nous sommes sans armes; pouvons -nous venir chercher le mort?
— Oui, »
Halef descendit pour ouvrir la porte. Les deux hommes montèrent sur le toit.
« Êtes- vous parents du mort ? demandai- je.
— Non. Les parents ne viendraient pas chez vous.
— Pourquoi ?
— Parce qu'on se venge plus facilement d'un ennemi qui ne vous a jamais vu. »
Encore une leçon ! Ces demi -sauvages me rappelaient sans cesse combien l'homme doit apprendre pour connaître l'homme.
« Emportez votre mort.
— Nous devons auparavant nous acquitter du message dont le nezanoum nous a chargés.
— Quel est -il?
— Le nezanoum te remercie de lui avoir renvoyé son fils, qui était entre tes mains. Il demande que vous lui livriez vos chevaux, vos armes, votre argent; moyen* nant quoi vous pourrez vous retirer en paix. Nous n'exigeons pas vos habits, car vous vous étés montrés généreux envers le fils du chef*
LA a A H A VANK fiR hA MOHT 37
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— Bien ! tu diras au nezanoum qu*il n'aura rien du tout.
— Tu réfléchiras, khoudi. Nous devons nous acquitter encore d*un autre message,
— De qui ?
— Du fils du mort,
— Et que peut -il demander, celui-là ?
— Ta vie.
— Je la lui donnerai, — - En vérité , khoudi ?
— Oui. Qu'il vienne la prendre !
— Tu plaisantes , seigneur, dans une chose grave. Nous avons mission de te demander ou ton sang ou le prix de celui qui a été répandu.
— A quel taux mettez- vous ce sang?
— Quatre grands fusils comme celui avec lequel tu as tiré sur le mûrier, et cinq petits pistolets pareils à celui avec lequel tu as percé les six feuilles; de plus, trois chevaux et deux mulets.
— Mais je ne possède rien de tout cela 1
— Tu enverras ton serviteur chercher ce qu*on te réclame; tu resteras ici en attendant.
— Je ne donnerai ni ma vie, ni pistolets, ni chevaux, ni mulets, ni fusils.
— Khoudi, tu mourras. Vois -tu ces armes, là, par cette fenêtre ? Le fils du mort est caché derrière le mur. Dès que je lui aurai porté ton refus, il tirera.
— Comme bon lui semblera.
— Tes compagnons ne sont peut-être pas de ton avis ?
— Mes compagnons tiennent, comme moi, à ce qui leur appartient. Si vous voulez nous dépouiller, nous nous défendrons.
— Alors , le combat va commencer. »
Les deux hommes chargèrent le cadavre sur leurs épaules, descendirent lentement l'échelle et quittèrent
» LA CABAVAXIS l>A' h A MORT
la maison. Nous barricadâmes la porte derrière eux, puis je traduisis a mes alliés leurs demandes et mes réponses» Les Arabes écoutèrent gravement; ils connaissaient les Kurdes et leurs redoutables vengeances. L'Anglais ne se tenait pas de joie ;
«Superbe! criait- il, siège, bombardement, défense sur ia brèche, résistance héroïque! IVrftt mais ils ne feront rien, vous verrez, sir!
— Ne vous y fiess pas, master, lis sont capables de tout. Vous aurez un vrai siège, un vrai bombardement, si cela vous... »
Crac!.., un coup, deux coups, trois, quatre coups, Doyan aboyait comme un enragé sur ta plate* forme.
Je grimpai à l'échelle et passai ma tête par l'ouverture du plancher. On tirait des deux maisons voisines, un peu plus élevées que la nôtre, sans qu'aucune balle eût encore blessé le chien. Celui-ci se garait de son mieux, aboyant contre les balles. Je l'appelai pour le faire des* cendre.
« ÎVell! exclamait l'Anglais, ils commencent par le chien ! A notre tour maintenant. »
Lindsay ouvrit la porte et fit deux pas en avant. Je l'appelai, tout effrayé.
« A quoi pensez -vous, master? Rentrez tout de suite!
— Bah ! ils n'ont que de ta mauvaise poudre. Ils n'ont pu même atteindre Doyan ! »
Un coup, parti d'en face, envoya une balle dans le mur. Lindsay montra le trou ; il voulait faire comprendre au tireur qu'il avait manqué son coup de quatre pieds au moins. Une seconde balle effleura mon intrépide compagnon : je le tirai vivement par le bras et le forçai à rentrer. Un cri perçant retentit alors; un troisième coup partit, une balle effleura mon épaule. C'était, sans nu! doate, le fils du mort m'avertissent que le combat allait être sans merci.
la e A a. \ VAX ti i>K l.x AfOJIÏ 39
« Sidt, me demanda mon fidèle Halef, n'allons- nous pas leur répondre ?
—* Pas encore.
— Pourquoi attendre? Nos armes valent mieux que les leurs. En tirant par la fenêtre, nous les pourrions tenir en respect,
— Oui , mais il faut éviter un second meurtre. Nous avons assez de cette première vendetta, si nous voulons essayer de fuir,
— Fuir! et comment? Dès que nous nous montre* rions sur la porte, nous serions frappés.
— Ces gens désirent nos chevaux : ils ne tireront pas dessus. Peut-être pourrions-nous nous échapper en nous faisant un rempart de nos bétes*
— Nos chevaux, sidi, ils ne les auront jamais , devrais* je tuer le mien de ma main ! Mr>?< ils se décideraient plutôt h tirer dessus qu'à nous laisser fuir avec. »
Halef avait raison. Quel parti prendre? Je ruminais mille plans divers, tous impossibles à exécuter. Le problème n'était pas aisé : sortir de cette dangereuse maison sans verser de sang et sans nous exposer nous- mêmes,
L'Anglais, devinant mon embarras, me dit tout d'un coup :
« A quoi pensez -vous, sir? »
Je lui fis part de mes hésitations et de mes craintes,
« Pourquoi ne pas leur répondre comme ils le méritent, puisqu'ils tirent sur nous ? s'écria Lindsay. Ce sont des brigands, des sauvages, auxquels il faut apprendre à vivre,... des voleurs!,.. Mais, sir, écoutez : tenez-vous à sortir d'ici sans brûler un grain de poudre ? Non, cela ne vous irait pas...
— Dites -moi votre idée, Lindsay.
— Non, nous serions blâmés par les hommes de cœur. Une fuite, ce serait scandaleux , yes !
— Ah ! par exemple, dans une telle situation, je me
40 tA GAHAVANR Mt LA WOJU
soucie bien du qu'en dira-t-on! Je tâche de ne point encourir le blâme de mes semblables, quand ils auraient quelque droit de me l'appliquer; mais ici.., Allons, Lind-
say, parie*. '
— Savez-vous, inaster, si la maison est cernée de tous
côtés ?
— Elle ne peut l'être ; il n'y a aucun bâtiment sur les derrières, et tous nos assaillants sont massés de coté et
par devant.
— Si nous faisions une brèche à la muraille?
— L'idée n'est pas mauvaise.
— Wcll ï elle est très bonne ; elle vient de master Lind-
say, yes.
— Mais les instruments nous manquent.
— J'ai ma pioche. »
Eh ! certainement il avait sa pioche, toujours passée à sa ceinture et appuyée sur son épaule, toujours sur sa selle en voyage ; mais le cher ustensile me semblait à peine assez solide pour briser les mottes d'une platebande : comment pourrait -il percer un mur?
« Votre pioche est trop faible, sir. Venez dans la cour; peut-être trouverons- nous quelque chose de plus résistant. »
Les Arabes, auxquels je fis connaître le plan de l'Anglais,
l'approuvèrent avec enthousiasme.
Je montai sur le mur du fond de la cour et m'assurai que nous n'étions point surveillés de ce côté, l^s Kurdes, sachant que nous avions fait rentrer les chevaux, ne songeaient à nous bloquer que sur le devant de la maison , pour empêcher notre sortie. Lindsay m'appela :
« Venez ici, master, regardez. »
II brandissait un instrument muni à l'extrémité d'une pointe de fer grossièrement forgée. Cela nous suffisait pour attaquer la muraille.
« Très bien ! m'écriai- je. J'espère que- nous ne serons
hA CAHAVAXH OR l*A NOfiT 41
point dérangés dans notre besogne, nos tireurs semblent trop occupés sur le devant,,. Halef, tu vas conduire les chevaux dans la cour. Aroad veillera sur la plate-forme, pour nous avertir des mouvements de nos assaillants et leur ôter l'envie de monter sur le toit, Mohammed tirera quelques coups par les fenêtres, afin de faire croire que nous sommes tous en embuscade dans la salle. Quand nous aurons réussi à passer par notre brèche , nous quitterons fièrement ce lieu, sans nous hâter comme dans une honteuse fuite, sans nous attarder non plus. Vous verrez que nos gens seront si étonnés, qu'ils oublieront de tirer. »
Notre entreprise réussit à merveille. Halef s'occupa des chevaux; les Haddedîn jouèrent gravement leurs rôles ; l'Anglais s'escrima de toutes ses forces contre la muraille, et je l'aidai en conscience.
La chose présentait des difficultés : on ne pouvait attaquer le mur par le haut, de peur d'attirer l'attention. Il fallait travailler en dessous, et nous dûmes peiner assez longtemps pour achever notre œuvre. Enfin une grosse pierre céda ; nous la poussâmes en dehors ; les autres suivirent. Nous pûmes. appeler tout notre monde. Chacun se hâta de préparer son cheval; puis master Lindsay, armé de sa pioche, s'avança pour donner le dernier ccup.
Il le fit avec une telle impétuosité, que le mur s'ouvrit et les pierres roulèrent sur le pré voisin au milieu de tourbillons de poussière. Il nous fallut encore un certain temps avant de pouvoir nous frayer un chemin; après quoi nous nous élançâmes sur nos montures et passâmes â la file par notre brèche.
Nous étions libres. Nous quittions sans trop d'accident notre mauvaise auberge, et nous n'avions point de note à payer.
« Où allons -nous ? dit Lindsay.
— Marchons au pas, jusqu'au tournant de l'angle de
4a J..4 GAR.WAXR DR hA JtfO/ïï*
t M ■■ i ii imii— ii— a .,j..,,.- ■ ■■^■■■,,. .„....i n i, ii 1 , 1 m M iw .^j ^■ t> . i ! W m.i ' i. I ■ ,n i i i i ii ' i'.. i i i ■■ ■ iI l ™ W f^ ■
notre maison ; puis prenons le grand trot par le village. Voulez- vous vous mettre à notre tête , sir ?
— IVell / » cria joyeusement l'Anglais*
Je le suivis ; les deux Arabes vinrent après, puis Halef. Nous passâmes entre notre logis et Jes deux maisons voisines» dans lesquelles on s'était posté pour tirer sur nous. Comme je l'avais prévu , la surprise fut telle, au premier moment» que deux ou trois coups seulement furent tirés sur nous.
Bientôt des clameurs effroyables s'élevèrent de toutes parts. Il fallut donner de l'éperon. En deux minutes, nous fûmes hors du village. Nous vîmes avec plaisir, devant nous, une grande prairie où paissaient les'chevaux. Avant qu'on eût pu rassembler les montures, nous avions le temps de courir. La route était en plaine, mais coupée de rivières et de ruisseaux ; nous pouvions faire déployer à nos bêtes toute leur vitesse. Mon petit cheval noir mordait le frein. Il m'eût emporté comme le vent , si j'avais pu le laisser faire ; mais je devais le modérer, afin de rester sur la même ligne que mes compagnons.
Après une course effrénée, nous nous retournâmes. Une troupe assez forte de cavaliers commençait à nous donner la chasse. Mohammed Emin jeta un regard inquiet sur la monture de son fils en murmurant :
« Sans cette bête, nous serions bientôt hors de leur portée! »
Il avait raison : ce cheval, le meilleur qu'on eût trouvé dans Amadiah, ne valait rien. Il avait une allure lourde et la respiration courte ; à chaque instant il menaçait de rester en arrière.
« Sidi, me demanda Halef, tu ne veux donc pas tuer un seul de ces Kurdes ?
— Autant que possible, non.
Tu nous permets au moins de tirer sur leurs chevaux ?
1,4 C.-tJt.HMA'J? I>l? /-* VOJtT 43
— Nous n'avons que ce moyen de nous sauver, » Haïef prit sa longue carabine arabe et Parara ; elle portait à cinq cents pas, la mienne plus loin encore. Les Kurdes se rapprochaient sensiblement. Nous entendions leurs cris de guerre, cris sinistres et sauvages, qui ne rappelaient en rien ceux des Yésidi dans la fantasia* L*un des guerriers ennemis devançait de beaucoup les autres. Arrivé à cent cinquante pas environ, il s'arrêta, visa et
tira.
Cet homme possédait un excellent fusil ; sa balle alla frapper, tout prés de nous, une pierre dont elle enleva quelques éclats. Notre agresseur paraissait jeune encore ; c'était peut-être le fils du mort.
« Wcll ! grommela l'Anglais en retournant son cheval et en s'apprêtant à riposter, descends un peu, bey ! »
Il tira : le cheval du Kurde fit un bond terrible, tournoya sur lui -môme et tomba lourdement.
« Va- t'en chez toi à présent, yesî » disait l'Anglais, qui plaisantait toujours froidement dans les circonstances les plus difficiles.
Les Kurdes s'étaient rejoints. Ils poussaient des hurlements de plus en plus sauvages, puis semblaient se concerter. Bientôt ils se remirent à nous poursuivre.
Nous atteignîmes un cours d'eau assez large et sans pont. Nous étions obligés de chercher un gué, ce qui nous exposait à tous les coups de nos ennemis. Les Kurdes rirent halte et se dissimulèrent derrière leurs montures. Nous vîmes les canons de leurs fusils posés sur le dos des chevaux. En une seconde nous imitâmes leur tactique, et une fusillade bien nourrie commença.
Il fut prouvé que les meilleures armes étaient de notre côté : trois de nos balles avaient atteint le but. Une seule des balles kurdes avait failli blesser le cheval de l'Anglais; elle passa en effleurant la queue. Lindsay secouait la tête,
« Mauvais fusils! murmurait- il, misérables armes!
Tirer sur la queue d'un cheval , c'est bon pour des Kurdes !
— Mastcr, cherchez le gué! criai- je à mon compagnon , nous tiendrons ces drôles en respect. »
Les cavaliers que nous avions démontés retournaient vers le village; mais deux guerriers nous visaient encore derrière leurs chevaux*
« Sidi, supplia Halef, ne tire pas, laisse -m'en l'honneur.
— Eh bien , tire, »
Il chargea son fusil et tira deux coups. Le petit hadji avait bien visé : un des chevaux, frappé à la tête, tomba foudroyé sur place; l'autre s'élança en hennissant dans la prairie, et, après quelques bonds désespérés, s'abattit comme une masse inerte.
Les balles des Kurdes, parties en même temps, se perdirent avant d ? arriver jusqu'à nous.
« Si cela continue, dit Halef triomphant, ils porteront eux-mêmes la selle. Sidi, vois-tu comme ils se sauvent pour rejoindre leurs compagnons, là- bas? Ils leur disent de ne pas approcher.
— Tu leur as donné un bon avertissement, Halef. » Cependant une autre troupe, commandée par le neza-
noum, s'avançait vers nous. Les premiers démontés les arrêtèrent. On parlementa quelques instants. On s'émerveillait sans doute de la portée et de la précision de nos armes. Jamais les indigènes n'avaient rien vu de pareil... Le nezanoum finit par se décider à faire encore quelques pas. Je me relevai brusquement et visai son cheval, qui roula sous lui. J'atteignis encore deux autres chevaux. Les Kurdes en avaient assez : la fuite commença, avec des hurlements terribles et des imprécations sans fin contre les sorciers de l'Occident. Les cavaliers démontés sautèrent en croupe, et tout le monde disparût pour le moment dans un nuage de poussière.
Nous trouvâmes enfin le gué. Après avoir traversé la
LA QARATA&K »fr là M&nr 4*
petite rivière» nous mîmes nos montures au galop» en nous réglant pourtant sur celle d'Amad.
Malheureusement nous ne connaissions pas la route. Je savais que Goumri était au nord, voilà tout; les autres ne pouvaient en dire plus long. Les ruisseaux et les torrents entravaient notre course à chaque instant. Nous allions au hasard, et je me recommandais à la Providence, Nous atteignîmes enfin un village de quelques maisons. On ne pouvait guère s'en détourner ; car, d*un côté , se trouvait une profonde rivière» de l'autre, un bois très épais. A peine avions- nous passé la première maison» qu'un coup de fusil partit d'une des fenêtres de l'habitation voisine,
« Zottmht » cria l'Anglais en portant la main à son bras gauche.
La balle l'avait blessé..* Quant à mot, je roulai par terre, tandis que mon cheval s'échappait comme un fou.
Je me relevai , un peu étourdi , et réussis à sortir du village sous une grêle de balles, Une traînée de sang m'apprit que mon bon cheval était blessé... Je courus jusqu'à la lisière du bois, où je trouvai la noble bête, debout, hennissant de toutes ses forces ; i! avait été atteint à l'encolure, vers le haut. La plaie ne me parut ni profonde ni dangereuse; mais elle devait être très cuisante. Je m'occupais à la panser avec des feuilles, lorsque mes compagnons me rejoignirent*
L'Anglais me montra sa manche couverte de sang; les autres ne me parurent point avoir souffert.
« Est-ce grave, sir? demandai -je aussitôt à Lindsay.
— Non, la chair seulement,... pas jusqu'à l'os. Savezvous qui tirait? Le nezanoum !
— Ce n'est pas possible !
— C'était lui. Il tirait du toit, je l'ai vu.
— Ils auront pris par un chemin de traverse, pour venir nous guetter dans ce village abandonné.
46 t.\ G ARA Y AN R PR LA MORT »
m i ■■ i ii iiihm i " - ... — -- ■■ .-■■-■■■ .
— Heureusement pour nous que tous n'ont pas eu Tidée de se planter sur les toits ; nous étions perdus, au Heu que» par ces étroites fenêtres, on vise toujours mal*
— Comme vous vous êtes enfui, sir ! C'était amusant
de vous voir courir après votre coursier, reprit l'Anglais <
en riant. ?
— Ne vous moquez pas, Lindsay, cette bête est si pré- c cieuse ! . .. Maintenant en route, et lestement !
— En route ? Comment ! sans répondre un peu à nos Kurdes ?
— Nous ne pouvons nous exposer à de nouveaux dangers.,. Nous sommes environnés d'ennemis, les bravades me semblent peu de saison en un tel lieu.
— Eh bien, marchons.
— Sidi , s'écria tout à coup Halef , qui ne comprenait pas notre conversation, veux-tu me laisser donner encore
une leçon à ces gens et les mettre hors d'état de nous j
poursuivre ?
— Comment t'y prendrais- tu ?
— Sidi, sais- tu où sont leurs chevaux?
— Quelques-uns ont dû trouver place avec eux dans les maisons; les autres sont cachés, je pense, en dehors du village.
— Il faut trouver ceux-là et les enlever. Ce n'est pas difficile. Us les auront mis dans quelque fourré ici, à l'entour.
— Veux -tu devenir voleur de chevaux, Halef?
— Non, sidi; mais cela n'est point un vol, c'est de bonne guerre.
— En admettant ton dire, Halef, nous perdrions toujours un temps précieux. Il ne s'agit pas de nous arrêter à chercher des cachettes, ni de nous exposer à de nouvelles luttes ; il importe d'atteindre Goumri au plus vite et de nous y mettre enfin en sûreté. »
Nous remontâmes tous à cheval. Les Kurdes nous
LA CARAVANE J»lf LA M0H1 47
suivirent bientôt ; mais ils se trouvaient trop loin pour nous inquiéter beaucoup,». Nous ne tardâmes pas à les perdre tout à fait de vue, au détour du chemin.
Ils prenaient encore en biais, sans doute pour nous attaquer sur notre passage, ou bien ils couraient avant nous à Goumri... C'était sans doute ce dernier parti auquel nos ennemis jugèrent bon de s'arrêter, car nous les aperçûmes plus tard gravissant les hautes roches isolées qui se dressaient dans le lointain, et au sommet desquelles est perché Kala-Goumri, véritable nid d'aigle, si Ton peut appeler ainsi un petit fort bâti en terre, entouré de quelques ouvrages de défense, mais redoutable seulement pour les Kurdes.
Arrivés à la distance d'un mille anglais à peu près de cette petite ville ou bourg, nous entendîmes soudain des cris féroces : une centaine de Kurdes firent irruption d'un petit bois voisin, Lindsay mit la main à son fusil.
« Au nom du ciel, sir, m'écriai -je, ne tirez pas !
— Avez- vous peur d'eux, master? »
Je n'eus pas le temps de répondre : les hommes nous entouraient. L'un deux, très jeune encore, mit son pied sur le mien dans l'étrier, et, brandissant un poignard, essaya de me frapper. Je lui serrai la main avec tant de force, que l'arme tomba. Repoussé par Lindsay, il faillit s'étendre lui-même à terre. Tandis qu'il se débattait, je pris le bras du Kurde le plus proche et criai :
« Sois mon protecteur. »
11 secoua la tête.
« Non, tu es armé, dit -il.
— Prends mes armes, je te les confie. »
Le Kurde accepta les armes que je lui tendais. Il posa la main sur moi ; puis, se tournant vers ses compagnons, il leur dit très haut :
.. « Cet homme m'appartient pour un jour.
— Nous t'appartenons tous, me hâtai -je d'ajouter.
48 LA CAHAYAXK US hA MORT
— Les autres n'ont pas demandé ma protection,
— Je le fais en leur nom ; ils ne parlent pas votre langue,
— Qu'ils déposent leurs armes, je serai leur hatom*. » Mes compagnons rendirent leurs armes sans mot dire.
Je voyais bien pourtant qu'Us étaient peu satisfaits de mon idée. Les Kurdes semblaient plus désireux de nous faire prisonniers que de nous tuer, quoique l'un d'eux me regardât avec des yeux terribles. Je ne doutai point qu'il ne fût le fils du voleur dont on nous reprochait la mort. Quand on fut prêt pour se remettre en marche , cet homme, profitant du mouvement , tira son poignard et voulut en percer mon chien. Doyan, plus prompt, s'élança sur le bras de son adversaire, dont les os craquèrent sous ses crocs puissants. Le Kurde, vaincu „ par la douleur, laissa échapper son poignard. Aussitôt c quelques hommes de la troupe mirent le chien en joue. w
« Katera Kboudc! m'écriai -je, ne tirez pas, ou la bête [<
va l'étrangler. » e
Les Kurdes, du reste, craignaient d'atteindre l'homme i
avec le chien; ils s'arrêtèrent indécis, en me disant :
« Appelle donc ce chien. »
C'est ce que je fis. Doyan lâcha sa proie.
En ce moment nous aperçûmes un cavalier qui venait ^
vers nous au grand galop. Lorsqu'il fut assez près, je 1
reconnus Dohoud, le Kurde pour lequel j'avais obtenu I
du moutesselim une audience favorable, à Amadiah. La troupe s'arrêta respectueusement, et Dohoub, traversant tous les rangs, vint à moi, les mains tendues,
« Khoudi, te voilà! Tu es prisonnier! s'écriait le jeune Kurde.
* Ce mot est composé de haï, oncle du côté maternel, et de am, oncle dn côté paternel. Les Kurdes trouvent sans doute que la réunion de ces deux parentés est quelque chose de sacré. Chez eux, hal-am exprime le plus haut degré de 1» confiance.
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Nous aperçûmes un cavalier qui venait vers nous au grand galop.
— Comme tu le vois,
— ^ Oh ! pardonne* Je n'étais pas à Goumri, j'y rentre à peine. On m'apprend que cinq étrangers ont été capturés là -bas, prés de la frontière d'Amadîah. Tout de suite je pense à toi. Ce que j'ai prévu est donc vraiî Mais je suis ton serviteur» khoudi : commande, que désires- tu?
— Je te remercie, Dohoub; cependant je crois que nous pouvons nous passer de ta protection. J'ai pris un de ces hommes comme protecteur, il ne faudrait pas le blesser,
— Pour combien de jours est- il ton hal-am?
— Pour un jour,
— Émir, permets que je le sois pour tous Jes jours, pour toute ma vie.
— Le peux-tu au milieu de ces gens?
— Oui. Tu es notre ami à tous, car tu vas être l'hôte du bey. Il t'attend, il se réjouit de te voir, de te souhaiter la bienvenue, à toi et aux tiens.
— Je ne puis me rendre chez le bey.
— Et pourquoi ?
— Parce que se montrer sans armes ne convient point à un émir.
— Ils vous les ont prises ? Ah ! oui, je le vois... Rendezleur les armes qu'ils vous ont confiées, » commanda notre nouvel ami à l'escorte.
Le Kurde blessé s'avança et dit hardiment :
« Us sont prisonniers ; les prisonniers ne portent point d'armes.
— Ils sont libres, ce sont les mirvan (hôtes) du bey.
— Le bey nous a lui-même ordonné de les arrêter et de les désarmer.
— Quand vous êtes venus lui parler de ces hommes, il n'a pas compris de qui il s'agissait. Il connaît ces voyageurs , il est leur ami.
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— Ces hommes ont tué mon père. Regarde ce chien, c'est leur chien ; il a brisé ma main.
— Vous vous vengerez quanti ils ne seront plus les hôtes du bey. Aujourd'hui vous ne pouvez rien sur eux. Rendez-leur les armes que vous avez prises î Khoudi, c'est moi qui vous conduirai. »
On nous remit nos armes en murmurant, et, remontant à cheval, nous primes la route de Goumri au trot* Les Kurdes restèrent en arriére.
Nous entrions, l'esprit un peu plus tranquille, âaas la citadelle de Goumri* Cependant je sentais quelque répugnance à pénétrer chez le fils du fameux Abd el Soummitbey, qui, avec ses alliés Beder Khan-bey et Kour Oullah* bey, lit couler tant de sang chrétien. Ces hommes ont immolé par milliers les malheureux habitants du Tyari. Leur nom seul répand encore la terreur aux environs.
La petite citadelle de Goumri nous offrit un aspect très belliqueux : ses rues étroites étaient remplies de guerriers armés jusqu'aux dents. Presque tous paraissaient étrangers à la ville. Goumri, quoique bien moins considérable qu'Amadiah, est autrement vivante et animée.
Nous nous arrêtâmes devant un bâtiment à la façade assez large, fort ordinaire d'aspect et n'annonçant en aucune façon le palais d'un chef. Sur un appel de Dohoub, quelques domestiques s'approchèrent pour prendre soin de nos chevaux. Notre introducteur, du reste, ne tarda point à reparaître. Il nous conduisit au bey. Le chef kurde était debout dans une vaste salle ; il vint à notre rencontre jusqu'au seuil. Une douzaine de Kurdes, de haut rang sans doute, entouraient le bey. Ils se levèrent tous à notre entrée.
Le gendre du nezanoum de Spandareh comptait au plus vingt ans. C'était déjà un homme de haute et forte stature, avec le type caucasien très prononcé; son visage
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grave, noble, un peu mélancolique, portait une barbe superbe. Le turban du jeune chef devait mesurer au moins deux mètres de tour. Il avait au cou une chaîne d'argent soutenant de bizarres amulettes ; son gilet et son pantalon resplendissaient de broderies d'or, Deux pistolets d'argent, un riche poignard, un sabre damasquiné et sans fourreau, étaient passés dans sa ceinture.
Ce chef de brigands et de voleurs de chevaux , ce bey d'une peuplade presque sauvage, ce fils de véritables bétes féroces, n'avait pourtant rien de farouche dans l'expression des traits; son regard me sembla bienveillant , sa voix singulièrement douce lorsqu'il me salua.
« Émir, dit-il, sois le bienvenu. Je te considère comme mon frère, tes compagnons seront mes amis. »
On apporta des pipes et une sorte de breuvage ressemblant fort à de l'eau -de -vie, sur lequel les Kurdes se jetèrent avec avidité.
« Que penses- tu des Kurdes-Berwari? me demanda le bey.
Cette interrogation pouvait être captieuse. Je ne crus pas cependant que ce fût l'intention du chef; il voulait seulement entrer en matière.
« Si tous te ressemblaient, me hâtai- je de reprendre, je n'aurais que du bien à en dire.
— Je sais que jusqu'ici tu as eu à te plaindre de nos gens, khoudi.
— Pas de tous. Dohoub vient de nous rendre un grand service.
— Tu mérites bien son amitié, ainsi que celle de toute notre tribu, et nous ne t'avons montré que de l'ingratitude. Émir, me pardonnes-tu ? Je ne te savais pas sur mon territoire.
— C'est à toi de me pardonner, seigneur; car un homme a été tué à cause de nous parmi les tiens, sans pourtant qu'il y eût de notre faute.
« LA CAXAYAN8 DU h A MÙHT
— Raconte- moi ce qui est arrivé, »
Je narrai notre aventure dans tons ses détails et m'informai» en terminant» s'il pouvait y avoir là un motif de vendetta,
« D'après la coutume de notre pays, un fils doit, en n'importe quel cas, venger la mort de son père sur ceux qui l'ont causée, sous peine de se voir exécré et méprisé de tous,
— Je suis décidé à me défendre, car je ne puis me reconnaître coupable en cette circonstance : l'homme essayait de nous voler.
— Tu es mon hôte aussi longtemps que tu resteras sur mon domaine : tu n'as rien à craindre de l'offensé ; mais, dés que tu franchiras la frontière, cet homme s'attachera à tes pas, il te suivra jusqu'au bout de la terre.
— Je ne le crains pas.
— Il se peut que tu sois assez fort pour le vaincre dans un combat singulier; mais, si tu le tues, une nouvelle dette de sang te sera réclamée. Sauras* tu toujours te garantir de la balle qaï t'attend partout, â chaque coin de rocher, à chaque buisson pouvant cacher ton ennemi ? Ne consentirais -tu point à payer le prix du sang?
— Non, mille fois non ! m'écriai -je avec, vivacité.
— Allah t'a donné un grand courage, puisque tu ne crains point la vengeance, du sang. Je ferai en sorte que cette vengeance ne puisse te nuire, car chez nous elle n'est point à dédaigner. Tu as vu le père de ma femme à Spandareh ?
. — Oui. Je suis devenu son hôte et son ami.
— Je le sais. Si tu n'avais point été son ami, il ne t'aurait point confié le présent qu'il m'envoie, et que ton serviteur vient de me remettre. Allah te regarde avec complaisance, puisque partout il te fait rencontrer des amis.
— Allah envoie le bien et le mat; il réjouit les siens,
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puis les éprouve en cette vie» J'ai trouvé des ennemis à Amadiah,
— Qui donc ? le moutesselim ?
— Celui-là n'était ni mon ennemi, ni mon ami : je me suis fait craindre de lui. Mais l'homme qui me hait, qui a essayé de prendre ma liberté, c'est le makredji de Mossoul,
— Le makredji! Ahî c'est aussi l'ennemi des Kurdes, c'est l'ennemi de tous les hommes. Et comment se trouvait-il à Amadiah ?
-— Il fuyait vers les frontières de Perse r car l'anatoli kasi askeri* est à Mossoul ; il a cassé le moutessarif et le makredji de leurs fonctions. »
Cette nouvelle causa un certain mouvement parmi l'assistance. Le bey me demanda tous les détails que je pouvais donner.
« Ainsi, répétait- il, cet homme est en disgrâce, et le moutessarif aussi ? Mais le moutessarif, où s'est- il enfui?
— Je n'en sais rien. Il était naturel que le makredji vint à Amadiah : ce pourvoyeur des prisons du pacha connaissait la forteresse où il envoyait les victimes dont il craignait la présence à Mossoul. Il se croyait sûr du commandant.
— N'envoyait- il que des criminels dans Amadiah?
-— Des criminels beaucoup moins que des prisonniers d'État... N'as-tu pas entendu parler d'Amad el Ghandour, le fils du cheikh des Haddedîn?
— On m'a dit qu'il avait été pris et amené à la forteresse.
— Oui ; il ne s'était pas assez défié des rases des Turcs.
— Je le regrette.
— Les Kurdes ne sont-ils pas ennemis des Arabes, bey? demandai -je étonné,
* Haut fonctionnaire envoyé par le gouvernement tore.
— Les Arabes appartiennent aux races libres; les Turcs sont un peuple de menteurs et d'esclaves. Si j'avais été un Haddedin, j'aurais délivré le fils de mon chef,
— Bey, l'entreprise était périlleuse.
— C'est pour cela que je m'en serais chargé. J'aurais opposé la ruse h h ruse, si les armes n'avaient pu réussir.
— Eh bien, sache qu'un Haddedin a fait ce que tu dis.
— Un seul ?
— Oui.
— II a dû échouer. H fallait s'associer pour une telle expédition.
— Il a réussi,
— Il a délivré le fils du cheikh? Et comment? par la ruse ou par la violence ?
— Par la ruse.
— Alors c'est un brave et hardi guerrier, de plus un homme prudent... Était-ce un simple cavalier ou un chef?
— C'est le cheikh Mohammed Emin lui-même.
--Khoudi, voilà qui est merveilleux; cependant je le
crois, puisque tu le dis. Mais ne seront-ils pas poursuivis dans leur fuite ?
— Allah et toi seul le savez.
— Moi !.., Comment le saurais -je ?
— Oui, toi ; car on assure qu'ils ont pris par le pays des Berwari pour atteindre le Zab.
— Émir, c'est une route difficile... Mais si les deux héros viennent chez moi, ils seront bien accueillis... Depuis quand ont -ils fui ?
— Dans la nuit d'avant -hier.
— Comment es -tu si bien informé? Les as -tu donc rencontrés? les as -tu vus?
— Oui, certes ! Toi aussi tu les vois, assis à tes côtés. Cet homme est Mohammed Emin, le cheikh des Haddedin ; cet autre est son fils, Amad èl Ghandour. »