‹ La Caravane de la mortChapitre 5 sur 23 · LA CABAYAXE DR LA MÛRI · texte numérisé non relu

LA CABAYAXE DR LA MÛRI

Le chef kurde se leva tout surpris, « Et ce troisième? me demanda- t-il.

— C'est le hadji Halef , mon serviteur,

— Et celui-ci?

— Mon ami, un homme de l'Occident. Nous avons tous aidé à l'évasion d'Amad ; mais Mohammed n'avait avec lui aucun guerrier de sa tribu. »

Là -dessus s'élevèrent un murmure, des cris, des acclamations confuses en turc, en kurde, en arabe. On savait comment les Haddedin s'étaient défendus contre la puissante ligue de leurs ennemis ; tout le monde connaissait Mohammed de réputation et voulait nous féliciter. Je dus servir d'interprète, et ma connaissance du langage kurde était fort courte ; de sorte que la sueur me coula bientôt du front à grosses gouttes. Il s'ensuivit, d'ailleurs, plus d'une confusion et d'un quiproquo dont on rit de bon cœur, malgré la gravité orientale*

Quand l'émotion générale tut un peu calmée , le bey nous promit de nous aider de tout son pouvoir à terminer notre route. Il fut convenu qu'il nous ferait construire des radeaux de roseaux et de peaux et nous fournirait d'habiles conducteurs pour traverser le Khabour et le Zab-Ala. De plus, il nous assura que sa recommandation nous donnerait un libre passage chez les Kurdes du Chirvan et du Zibar, que nous devions trouver au delà du fleuve. Le bey nous déconseilla fortement, du reste, la route des montagnes du Toura-Garah, où il ne pouvait nous être d'aucun secours.

« Là, nous dit -il, habitent beaucoup de nestoriens, d'adorateurs du diable, et quelques petites peuplades kurdes toujours en querelle avec nous. Tous ces gens sont de hardis voleurs, qui ne reculent jamais devant l'assassinat. D'ailleurs, l'accès de leurs montagnes est presque impossible pour l'étranger : vous péririez avant d'avoir atteint le Zab... Maintenant reposez -vous et per-

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mette)!- moi de donner quelques ordres en attendant le festin que je veux vous offrir. J'ai beaucoup à faire aujourd'hui, car demain je ne serai point ici,

— Tu vas chasser le kirtch (ours) à Mia, m'a dit Dohoub ? remarquai-je.

— Oui, mais non pas seulement un ours : il y a deux familles d'ours en ce lieu, qui font de grands dégâts parmi les troupeaux. Tu viendras avec nous. »

Le bey nous conduisit ensuite dans une pièce assez vaste, où nous aperçûmes une sorte de table fort basse, autour de laquelle cinq coussins étaient disposés. Dès que le jeune chef se fut retiré , sa femme entra , suivie de quelques domestiques portant des gâteaux et des nuits, pour nous faire prendre patience en attendant le repas.

« Soyez les bienvenus, nous dit la jeune femme. Il n*y a pas longtemps que vous avez vu mon père à Spandareh ? L'avez- vous trouvé en bonne santé ?

— Nous Pavons vu il y a quelques jours. Il se portait fort bien, et Allah gardait toute sa maison en bonne santé.

— Acceptez ces mets, seigneurs, et racontez -moi quelque chose de la maison paternelle : il y a tant de jours que je n'en ai entendu parler ! »

Je répondis de mon mieux au désir de notre hôtesse, en lui faisant le récit de notre séjour chez son père. Elle envoya chercher Doyan pour le combler de caresses et de friandises, tant elle était heureuse de revoir tout ce qui lui rappelait sa famille.

Lorsque la jeune femme nous eut quittés , nous nous étendîmes ou accroupîmes sur nos coussins, chacun à sa manière , pour prendre un peu de repos. Mais on ne nous laissa pas jouir longtemps des douceurs du farniente. Un homme demandait instamment à nous parler: on l'introduisit. C'était le Kurde blessé à la main. Il portait cette main en écharpe et semblait calmé.

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« Que veux -tu ? lui dis- je,

— Un bakhchich. - — Et pourquoi ?

— Parce que je ne t'ai pas tué,

— Je ne te dois rien, tu n'avais pas le droit de me tuer. Je t'ai délivré des crocs de mon chien , c'est tout ce que je puis faire. Retire-toi, et laisse*nous en paix.

— Seigneur, ce n'est pas pour la dttes du sang que je te demande quelque chose ; elle est payée.

— Qui donc Ta payée ?

— Le bey,

— Que t'a-t-il donné ?

— Il m'a donné un cheval, quinze chèvres et un bon fusil.

— Et tu me demandes encore un bakhchich .*

— Il est mon cheikh, je dois accepter ce qu'il me donne ; mais tout cela est peu pour payer le sang. C'est pourquoi tu dois y ajouter quelque argent.

— Si j'étais un Kurde libre et fier, je ne voudrais pas m'abaisser à tendre la main, comme un portefaix turc. Enfin, puisque tu n'as pas honte de le faire, tu recevras l'aumône demandée. Seulement, je ne veux pas qu'on te remette ce bakhchich avant notre départ.

— Combien me donneras -tu ?

— Cela dépendra de la manière dont tu te comp teras envers nous,

— Et notre nezancmm, combien recevra -t- il de toi ?

— Est-ce qu'il t'a ordonné de me faire cette question ?

— Oui.

— Eh bien, tu lui diras que je ne donne aux mendiants que quand ils tendent eux-mêmes la main. Un nezanoum ayant quelque conscience de sa dignité devrait .rougir de solliciter ainsi la générosité des étrangers... Qu'il vienne lui-même, et nous nous entendrons. Du

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reste, je lui ai donné la vie de son fils, ce qui vaut mieux que tous les présents, »

Le Kurde s'éloigna, La dette du sang était acquittée ; mais il eût désiré davantage, et son expression de colère concentrée me disait assez ce que je pouvais attendre de lui, dans le cas où je le rencontrerais hors du domaine

du bey.

Dès que ce dernier eut terminé ses préparatifs de départ, il vint nous chercher et nous conduisit dans la cour, où un grand festin nous fut servi. Quarante personnes au moins y avaient été conviées ; d'autres, suivant la coutume orientale, ne se gênèrent point pour s'inviter elles-mêmes.

Après le repas, le bey nous montra son écurie. Elle contenait une vingtaine de chevaux ; mais un seul, un cheval blanc, me parut de quelque valeur.

En rentrant dans la cour, nous entendîmes un concert de chants accompagnés sur une guitare à deux cordes. Un simulacre de combat eut lieu aussi en notre honneur ; puis un conteur récita des fables et des histoires : la Grenouille mourante, le Loup et le Berger, le Renard et la Chèvre, etc.

Les Kurdes écoutaient ces contes avec une attention extrême ; ils semblaient y prendre le plus grand plaisir. Pour moi, je désirais fort en voir la fin, car j'étais harassé

de fatigue. .

La soirée s'avançait déjà, quand le bey nous conduisit dans la grande salle »où nous devions dormir.

Le lendemain , le bey de Goumri nous réveilla luimême par ces mots :

« Levez- vous, seigneurs, si vous persistez dans votre intention de nous accompagner, car nous allons bientôt partir. »

Comme nous n'avions pas quitté nos vêtements pour la nuit, suivant en cela l'habitude orientale, nous fûmes

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très vite prêts. On nous servit. du café et des tranches de rôti froid , puis nous montâmes à cheval.

La route de Goumri à Mia traverse plusieurs villages kurdes, entourés de jardins abondamment arrosés par des cours d'eau* Un peu avant d'arriver à Mia * le terrain s'élève beaucoup ; nous dûmes franchir un étroit défilé entre deux montagnes. Quelques hommes postés dans ce passage vinrent au-devant du bey, qui parut très surpris de leur rencontre et leur demanda pourquoi ils ne l'avaient point attendu à Mia.

« Seigneur, dirent- ils, depuis hier il s'est passé bien des choses dont tu dois être averti. Dohoub t'a dit déjà, sans doute , que les nestoriens avaient abandonné les villages de la plaine. Cette nuit, l'un d'eux est venu sur notre montagne, chez un Kurde qui lui avait rendu de grands services ; il lui a dit de quitter immédiatement Mia, parce que la vie de ses habitants est fort menacée.

— Et vous les craignez ? demanda le bey,

— Non. Nous sommes assez forts, assez braves pour nous défendre contre ces giaours; mais nous venons d'apprendre que les nestoriens ont passé au fil de Pépée les musulmans des villages de Zardilah, de Minijanieh, de Mourghi, de Lizan. Ici, tout près, ils ont brûlé plusieurs maisons aux alentours de Serarouh, Nous sommes venus pour que tu aies ces nouvelles le plus tôt possible.

— Eh bien, marchons. Voyons ce qu'il y a de vrai dans tout cela... »

Nous gravîmes hâtivement la hauteur, et nous arrivâmes à un endroit où la route se partage en deux branches : l'une descend dans le val et traverse les hameaux d'en bas; l'autre continue à monter. Nous primes cette dernière pour nous rendre dans une maison que possède le bey dans le village situé tout au sommet de la montagne. Devant cette maison, une foule de Kurdes étaient rassemblés ; tous portaient des lances fort

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longues et des javelots soigneus ment aiguisés. C'étaient les chasseurs d'ours qui nous attendaient.

Nous descendîmes de cheval, afin de prendre un repas assez confortable offert par l'intendant de la maison du bey. Pendant que nous nous reposions, notre hôte allait et venait, s'entretenant avec les habitants, les interrogeant sur le soulèvement des nestoriens. Il revint d'un air riant et comme un homme débarrassé d'un grand souci.

« On avait donc bien exagéré le danger ? demandai-je,

— Je le crois. Les nestoriens nous fuient pour ne pas payer la contribution ; ils ont brûlé une vieille maison près de Serarouh, et mes poltrons s'imaginent qu'ils vont tout tuer !... Si nous les laissons tranquilles, ces giaours ne bougeront point de leur retraite , telle est ma conviction. Nous allons passer par Serarouh : nous verrons si les bruits qu'on fait courir ont un fondement.

— Suivrons- nous tous la même route?

— Et pourquoi pas?

— Tu parlais de deux familles d'ours.

— Nous commencerons par la première rencontrée ; impossible de les détruire toutes les deux en même temps*

— Sont -elles loin d'ici?

— Mes hommes ont suivi leurs traces ; ils disent que nous les trouverons au bout d'une demi-heure de marche. Veux -tu réellement combattre Tours avec nous ?

— Oui , certes !

— Eh bien ! on va te donner des javelots.

— Pour quoi faire ?

— Ne sais -tu pas qu'aucune balle ne peut tuer un ours ? Cette bête ne meurt qu'après avoir été percée de plusieurs javelots. »

Cette manière d'entendre la chasse ne me donna pas une haute opinion des Kurdes ni de ieurs armes. Les

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uns devaient être de bien mauvais tireurs, ou les autres de bien piètres instruments.

« Non, repris-je, garde tes javelots ; j'ai des balles qui ne rateront pas.

— Fais ce que tu voudras ; seulement ne t'êloigne pas de moi, pour que je puisse te protéger.

— Sois tranquille. »

Nous quittâmes le village. On eût dit que les Kurdes allaient chasser la gazelle, tant ils étaient légèrement armés, tant leurs armes paraissaient /peu solides. Nous chevauchâmes par monts et par vaux, — l'expression est juste, — nous traversâmes plusieurs gorges profondes, nous passâmes par d'épaisses forêts, enfin nous arrivâmes à un fourré où les arbres étaient jeunes et bas.

« C'est là que gite la bête? » demandai -je.

Le bey inclina la tête et me montra du doigt l'espace qui s'étendait devant nous, mais sans m'indiquer un lieu particulier,

« A-t-on trouvé la piste?

— Oui, d'un autre côté.

— Tu fais cerner la place ?

— Oui. Les animaux vont être rabattus vers nous. Reste à ma droite; cet émir du couchant, qui n'a pas voulu non plus de javelot, va se mettre à ma gauche, de manière que je puisse vous protéger,

— Tous les ours sont -ils là?

— Et où seraient-ils ? Les ours ne sortent que la nuit ; pendant le jour, ils restent près de leur tanière. »

Nous nous avancions dans un ordre singulier, tous à cheval et formant un demi -cercle. Chacun de nous se tenait à une quarantaine de pas environ de son plus proche voisin.

« Pourrons -nous tirer quand nous verrons l'ours? dis- je, un peu impatienté.

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— Comme vous voudrez ; mais vous ne tuerez rien , et les bêtes se sauveront,

— Alors que veux -tu faire?

— Quand Tours viendra» le premier qui pourra l'atteindre lut lancera un javelot» puis s'enfuira de toute la vitesse de son cheval. L'ours se mettra aussitôt à le poursuivre, A ce moment, le chasseur le plus avancé lancera un second javelot et se sauvera aussi... L'ours se retournera» le premier chasseur reviendra sur ses pas, puis tous les chassfcurs harcèleront la bote de leurs javelots, s'enfuyant, dès qu'ils les auront lancés, pour dérouter la poursuite de Tours. Enfin ranima] tombera quand il aura perdu tout son sang. »

Je traduisis ce plan à Lindsay, qui s'écria :

« Sotte manière de chasser!... C'est perdre la peau.

— Faisons un marché, sir.

— Et lequel ?

— Je vous achète la peau de Tours.

— Avant qu'il soit tué ?

— Oui.

— Cependant...

— Allons, je vous l'achète, si vous le tuez; si je le tue, promettez -moi de Tacheter.

— Et combien estime? -vous la fourrure?

— Cinquante livres sterling.

— Bah ! je vous la donnerai...

— Non, pas du tout... Mais laissez d'abord ces gens s'escrimer avec leurs javelots, je suis curieux de les voir. Aussitôt qu'il y aura du danger, il faudra viser à Vœil ou au cœur. Les animaux de ce pays ne sont pas bien féroces ; mais encore est-il nécessaire d'éviter leur fureur quand ils sont blessés. Prenez mon fusil, il est meilleur que le vôtre, et vous verrez !

— Volontiers, pourvu que vous ne laissiez pas le mien dans les pattes de Tours.

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— Non» je le garderai dans les miennes. »

La troupe <les Kurdes s'ébranla» Les uns coururent avec les chiens » pour servir de rabatteurs; les autres formèrent une ligne d'attaque. Halef et les deux Arabes avaient pris des javelots ; ils st mêlèrent aux chasseurs. L'Anglais et moi restâmes aux côtés du bey. Mon chien ne me quittait pas.

« Vos chiens ne vont pas harceler Tours, ils le poussent seulement? demandai- je au bey,

— Ils ne peuvent l'attaquer de front, car il fuit devant eux.

— Est- il si lâche?

— Tu vas le voir. »

Nous attendîmes longtemps encore; puis un grand bruit d'aboiements retentit, mêlé à l'hallali kurde» enfin le hurlement de douleur d'un chien blessé. Quelques coups de fusil furent tirés dans le lointain , comme avertissement» et la meute revint vers nous avec un redoublement de vitesse et d'aboiements.

« Attention ! nous dit le bey. Émirs, voici Fours,.. »

Il avait raison î les branches craquèrent sous bois, Tours apparut. Ce n'était point un mastodonte; il m'impressionna peu. A la vue des chasseurs, l'animal s'arrêta; il semblait réfléchir sur le meilleur parti à prendre dans une si périlleuse occurrence. Un grondement sourd et un coup d'œil féroce annoncèrent la mauvaise humeur de la bête. Le bey se mit aussitôt en devoir d'attaquer son ennemi. A l'endroit où nous nous trouvions, les arbres étaient si clairsemés, qu'on pouvait faire mouvoir les chevaux. Notre hôte brandit son javelot et le lança : le trait resta enfoncé dans les flancs de l'animal. Alors le bey enleva son cheval tremblant et prit la fuite.

« Sauvez- vous, émirs! » cria-t-il en passant entre l'Anglais et moi.

L'ours faisait entendre de terribles gémissements» cher-

tifi LA CARAYAXB i>ti LA .VO«ï

chant à se débarrasser du javelot qui le transperçait; mais bientôt il tourna sa fureur contre le bey, qu'il se mit à poursuivre. Deux autres chasseurs s'empressèrent de harceler l'animal en lui lançant de nouveaux traits; puis le bey, revenant sur ses pas, recommença son attaque. L'ours, furieux et aiguillonné cruellement par ses blessures, se tournait tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre de ses agresseurs, comme le taureau dans l'arène, « Est- il temps? murmura Lindsay.

— Oui, achevez cette malheureuse bête» »

Nous limes quelques pas de manière à éviter l'ours ; après quoi, Lindsay, sautant à bas de son cheval, me remit la bride... Il allait viser, quand les branches du fourré craquèrent à notre gauche... Un second ours, la femelle, cette fois, s'avançait lentement derrière le feuillage, protégeant deux oursons qui marchaient à

peine.

L'ourse était de plus forte taille que son compagnon et rugissait d'une façon bien autrement formidable. La situation devenait périlleuse : l'ours blessé à droite, la femelle furieuse à gauche, nous entre les deux. Mais l'Anglais ne perdait rien de son sang-froid.

« Est -ce l'ourse? me demanda- 1- il.

— Eh! certes, oui.

— Bien, soyons galant... La préférence aux dames. » Lindsay repoussa son turban en arrière et fit un mouvement pour se rapprocher de l'animal .

Celle-ci devina l'ennemi. Elle attira ses deux petits entre ses pattes de derrière, puis se redressa, se préparant à recevoir l'assaillant par un coup de ses puissantes griffes.

Lindsay avançait toujours, ajustant son arme d'un air aussi tranquille que s'il avait eu un but en papier. 11 tira à la tête.

« Reculez - vous ! » criai - jt fcflVayé »

L'Anglais, faisant un pas en arrière, ajustait de nouveau, mais inutilement, car le premier coup avait frappé juste : la bête expirait ; ses pattes s'agitaient dans le vide. Elle fit un effort pour se redresser de toute sa hauteur, chancela et tomba inerte,

« Elle est morte, dit l'insulaire.

— Oui ; mais n'approchez pas encore.

— mil I Où est l'autre ?

-— Là «bas,

— Restez, nous allons régler avec lui*

— Donnez -moi le fusil, pour que je le recharge. »

Il me tendit l'arme et se dirigea vers l'endroit où Tours blessé luttait encore avec les chasseurs. Le bey, qui allait lancer un javelot, s'arrêta. Il crut Lindsay perdu, car la béte se tournait du côté de l'Anglais, Mais celui-ci ne sourcilla point. Il regarda l'animal étendre les pattes comme pour étreindre son ennemi dans un terrible embrassement, et visa... : l'ours était mort ! Des cris de joie et de triomphe saluèrent les hauts faits de Lindsay. L'aboiement des chiens se mêlait aux vivats des chasseurs : c'était un véritable et bruyant triomphe. L'Anglais, impassible, remonta tranquillement à cheval et dit en me tendant mon fusil :

« Vous pouvez le reprendre, sir, ye$! Ai -je bien tiré?

— Très bien , m as ter.

— tant mieux! Le Kurdistan est un beau pays, un admirable pays ! »

Les chasseurs indigènes ne revenaient pas de leur étonnement; Jamais on n'avait entendu dire, parmi eux, qu'un homme à pied avec un fusil eût tué deux ours; Master Lindsay prenait les proportions d'un héros.

Je me demandais où se cachait la seconde famille d'ours annoncée. Les deux oursons, que les Kurdes voulaient emmener vivants , étaient déjà forts et se débattaient contre les hommes chargés de les lier. On finit

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par découvrir la tanière des animaux dans un épais fourré; les traces nous démontrèrent qu'il n'y avait là qu'une seule famille ; dont nous possédions les quatre individus. Un chien 1 avait été tué près de la tanière; deux autres étaient blessés.

« Seigneur, me dit le bey en me montrant Lindsay, cet émir d'Occident est un vaillant chasseur.

— Oui, certes î

— Je ne m'étonne plus de ce que vous ayez si bien tenu tête aux gens de Berwari! Mais explique -moi comment ton ami a pu parvenir à envoyer ses deux balles juste au coin de l'œil des ours.

— J'ai connu un chasseur qui visait toujours à l'œil et ne manquait jamais son coup. C'était certes un habile tireur; mais aussi possédait- il des armes excellentes,

— Est-ce aussi ton habitude de tirer de cette manière ?

— Non, Je ne vise à l'œil que dans les rencontres difficiles. Mais où crois -tu trouver maintenant la seconde famille d'ours?

— Vers le midi, plus loin que Serarouh. Nous allons partir tout de suite, »

On laissa quelques hommes pour prendre soin du gibier ; le reste de la troupe nous suivit. Nous quittâmes la forêt et descendîmes par une gorge fort étroite jusque sur la rive d'un cours d'eau, que nous suivîmes pendant quelque temps. Le bey avait pris la tête des chasseurs avec les deux Haddedîn, Halef se trouvait parmi les Kurdes et s'escrimait à leur parler, au moyen des gestes les plus expressifs. Je chevauchais près de Lindsay. Nous ne tardâmes point à nous absorber dans notre conversation, au point que nous restâmes fort en arrière, perdant de vue nos compagnons. Un coup de fusil, tiré assez prés, nous réveilla comme en sursaut,

Qu'est-ce? s'écria l'Anglais. Sont- ils arrivés déjà prés des ours ?

hA CARAVANR H« IA MOR1 ô»

— Cela n'est guère possible.

— dui donc « tiré, alors?

— Allons voir, »

Je parlais encore, lorsqu'une vive fusillade éclata. Le premier coup tiré n'était sans doute qu'un signal.

Mon coursier noir partit comme une flèche; mais bientôt un de ses pieds s'embarrassa dans les longues lianes traînantes qui couvraient le sol. J'essayai de le maintenir, ce fut en vain : brusquement démonte , j'allai rouler à quelques pas... Ma tête donna contre un tronc d'arbre, et je reçus un coup violent a la tempe.

En revenant à moi, je sentis une douleur assea vive dans tout le corps. J'ouvris les yeux et me vis suspendu entre deux chevaux. On avait attaché des perches sur les deux selles, et j'étais lié à cette espèce de brancard. Tout autour de moi marchaient des guerriers d'un aspect peu rassurant. Ils étaient au moins une trentaine ; plusieurs semblaient blessés» Master Lindsay était gardé, lié, au milieu de la troupe. Le chef des ennemis montait mon beau cheval et portait mes armes. On ne nous avait laissé que la chemise avec le pantalon; Lindsay conservait, de plus, son gigantesque turban.

Un des hommes qui marchait prés de mot, me voyant ouvrir les paupières, cria en langue kurde ;

« Halte ! il vit. »

Toute la troupe se mai sa autour de moi , et le chef, avançant avec mon cheval , le scélérat 1 me dit aussitôt :

« Peux- tu parler? »

Le silence ne m'eût point servi. Je fis un signe affirmatif.

« Tu es le bey de Goumri ? continua mon interrogateur.

— Non.

— Ne mens pas !

— Je dis la vérité.

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— Tu es le bey !

— Non.

— Qui es -ta donc?

— Un étranger.

— De quel pays?

— De l'Occident, »

Il sourit ironiquement.

« Vous entendez! cria-t-i! à ses gens, celui-ci prétend venir de l'Occident, et il accompagnait le bey à la chasse â Tours , et il parle la langue du pays !

— J'étais l'hôte du bey. Quant à votre langue , vous pouvez juger facilement si je l'écorche. Vous êtes des néstoriens ?

— Les musulmans nous appellent ainsi,

— Moi aussi , je suis chrétien...

— Toi !» Il se prit à rire. « Tu es un hadji, tu portes le Coran au cou, tu as les vêtements d'un mahométan, tu voudrais en vain nous tromper !

— Non, mes paroles sont sincères... Où nous conduis-tu?

— Vous le verrez quand il sera temps.

— Délivrez-moi de cette situation incommode ; mettezmoi en selle.

— Nous le voulons bien; mais tu seras lié, de peur que tu n'essayes de prendre la fuite.

— Liez -moi, si bon vous semble.

— Qui est ton compagnon? Il a blessé deux de nos hommes ; il nous a mis un cheval hors de service ; il parle une langue que nous ne comprenons pas.

— C'est un Anglais.

— Un Anglais ! Il porte les vêtements d'un Kurde !

— Ces vêtements sont plus commodes à porter que les siens dans votre pays.

— Cet Anglais est un missionnaire, sans doute?

— Non.

LA CARAVANE DR LA MOB1 li

— Que fait- iiici?

— Nous voyageons, lui et moi, dans le Kurdistan pour connaître les hommes, les animaux» les plantes, les cités de votre contrée,

— Alors vous êtes des espions. Pourquoi vous inquiétez-vous de ce qui se passe chez nous ? Nous n'allons pas dans votre pays examiner les gens ni les villes,,. Qu'on le mette sur un cheval, et l'homme qui se dit Anglais sur un autre; vous ferez approcher les deux montures, puis vous lierez ces espions solidement l'un à l'autre, »

L'ordre fut ponctuellement exécuté, et les cordes enchevêtrées d'une façon que ces gens crurent très habile. Lindsay, pendant cette opération, avait l'air si furieux, si désolé en même temps, que je ne pus m'empêcher de sourire. Sa bouche ouverte, son pauvre grand nez tout blanc, ses yeux effarés, étaient vraiment curieux à voir,

« Eh bien, sir? » lui dis-je en manière de consolation.

Il inclina deux ou trois fois la tête en murmurant :

« Yes,... yes... »

Inutile d'en dire davantage ; il y avait tout un discours dans le ton de ces yes.

« Nous sommes prisonniers, continuai- je.

es.

— Et à moitié nus.

— Yes.

— Comment cela est-il arrivé?

— Yes.

— Que le diable emporte vos yes \ Je vous demande comment il se fait que nous soyons pris ?

— Comment dit- on drôle ou brigand en Kurde?

— Heikbai e * berambai.

— Eh bien, demandez à ces heilebaz et herambaz comment ils ont fait pour nous surprendre, »

A ce moment, le rude chef de notre escorte me cria : « Qu'avez -vous à conférer ensemble?

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— Je demande à mon compagnon comment i! se fait que vous nous ayez pris.

— Parlez kurde, afin qu'on vous entende*

— L'Anglais ne comprend pas cette langue.

— Alors ne parlez que de choses que nous puissions vous permettre de dire. »

La recommandation me parut prodigieusement naïve ; des Kurdes eussent été plus méfiants.

Nos liens non plus ne me semblèrent pas accuser beau* coup d'art. Je me persuadai qu'à la longue je parviendrais à m'en débarrasser, malgré leurs tours compliqués ; en tout cas, ils ne nous gênaient pas trop. Nos pieds étaient entourés d'une corde passant sous le ventre du cheval et Rattachant à nos cuisses; de plus, la jambe gauche de Lindsay se trouvait nouée à ma jambe droite et mon bras droit à son bras gauche , tandis que nos deux montures restaient attachées Tune à l'autre par la tête; mais nos mains, libres, pouvaient diriger le cheval. Décidément les Indiens des savanes sont plus forts sur la manière de garrotter un prisonnier,

« Racontez- moi notre aventure, demandai -je à Lindsay.

— /TV// ! Vous étiez tombé contre un arbre ; je m'élançai à votre secours. Mon cheval trébucha comme le vôtre (que monte pour l'instant ce vaillant gentleman), et je... y es /

— Yes... quoi? Vous êtes aussi tombé?

— IV dl ! mais plus adroitement,

- 1 - Peut-être avez- vous une plus grande habitude de la chose.

— Sir, c'est à un gentleman que vous parlez.

— Je n'en disconviens point.

— Donc j'étais à terre, essayant de me relever : c'était difficile. 11 fallait encore ramasser mes armes dispersées. Je ne pus retrouver d'abord qu'un couteau et un pistolet.

LA CARAYAXR 0K LA MOHT

— Mais le bey et ses gens ?

— Je n'ai vu personne*.. J'ai entendu tirer à quelque distance, voilà tout,

— ils ont dû tomber entre les mains d'une autre bande de nestonens,

— C'est probable,,. Toujours est -il qu'ils m'ont surpris pendant ma chute,.. Les scélérats, c'étaient eus qui avaient visé mon cheval !.„ eux qui me dépouillaient de mes armes!... Je vous croyais mort, sir, voyant comme ils vous liaient entre les deux perches,,,

— Vous ont- ils interrogé ?

— Yes, J'ai toujours répondu : ycs,

— Il faut bien examiner le chemin par où ils nous mènent, Savez-vous dans quelle direction se trouve la gorge où nous avons eu tant de malechance?

— Droit derrière nous,

— Au levant? Nous allons vers le sud -ouest, c'est évident... Le Kurdistan vous semble-t-il encore un pays charmant?

— Point du tout. C'est la plus misérable contrée de la terre ! Mais ces gens, vous les connaissez?

— Ce sont des nestoriens.

— Une excellente secte chrétienne, n'est-ce pas, sir ?

— Ces gens ont été traités par les Kurdes avec tant de cruauté, qu'ils sont bien un peu excusables quand ils leur rendent la pareille. Ils sont devenus passablement féroces à force de vexations,

— - Nous avons mal pris notre temps en venant nous mêler à ces querelles... Que faire, sir?

— Rien pour le moment.

— Si nous essayions de fuir ?

— Comment voulez-vous que nous y réussissions, dans Tétat où nous sommes ?

— Oui , nous voilà beaux ! Mais qu'importe ! on nous donnera des habits à Goumri.

7| LA VABAVANK *># *^ MORT

— - C'est la moindre des choses. Sans mon cheval, sans mes armes, je n'entreprendrai point une fuite. Et votre argent , Lindsay ?

— Pris, Et le vôtre ?

— Le mien n'était pas considérable; mais ils Pont pris tout de même.*.

— Nous voila bien ! Que vont -ils faire de nous ?

— Je ne crois pas qu'ils en veuillent à notre vie. Ils nous rendront la liberté un jour ou l'autre ; quant aux armes» aux chevaux, à l'argent, ils essayeront de les garder,

— Et vous comptez abandonner vos armes ?

— Non , par exemple ! devrais -je faire tout le tour du Kurdistan pour obtenir qu'on me les rende.

— Je vous accompagnerai , sir, xvtll ! »

Nous chevauchions dans une large vallée, entre deux chaînes de montagnes courant du nord-est au sudouest.., Bientôt nous prîmes à gauche, pour nous engager dans la montagne. Nous gravîmes une hauteur assez escarpée, et nous parvînmes à un plateau arrosé par une rivière qui redescendait ensuite dans le val du bas, se divisant trois ou quatre fois en ruisseaux profonds. Quelques villages apparaissaient sur le bord de la rivière, vers le midi. Nous ne devions pas être loin des bourgs de Mourghi et de Lizan, D'après mes calculs, Serarouh se trouvait maintenant à une assez grande distance et beaucoup plus bas.

Nous fîmes halte sous un bouquet de grands chênes. Les cavaliers mirent pied à terre ; nous dûmes les imiter. On nous attacha au tronc d'un arbre. Nos conducteurs étalèrent leurs provisions et se mirent à manger. Nous eûmes la permission de... les regarder.

Lindsay toussait et murmurait avec humeur :

c Savez-YOtis» sir 5 de quoi je me réjouissais?

— Non.

IA GAHAVANK DR LA MOHT 7r»

— De manger un bon jambon d'ours et une patte accommodée à ma façon , après la chasse.,,

— Eh bien, sir, il faut vous en passer, Aves-vous bien faim ?

— Non, je suis rassasié par Ja colère. Regardes - moi un peu ces drôles. Pourvu qu'ils ne trouvent pas la manière de se servir du revolver ! »

Les nestoriens étaient tranquillement occupés à examiner la prise... Nous voyions nos armes et nos eilets passer de main en main.,,; puis notre argent fut compté avec soin,.. Les armes surtout paraissaient intéresser beaucoup ces guerriers. Le chef tenait mes deux revolvers; il les tournait, retournait, essayait de s'en servir, et avait l'air fort embarrassé. Enfin' il me demanda :

« Ces objets sont -ils des armes ?

— Oui.

— Pour tirer ?

— Oui.

— Comment fait -on?

— Je ne puis l'expliquer, il faudrait le démontrer,

— Montre. »

Le pauvre homme ne soupçonnait pas sans doute qu'il y eût a ceîa le moindre danger pour lui : le revolver ïui paraissait si petit 1

« Tu ne comprendrais point, repris- je.

— Et pourquoi ?

— Parce qu'il faudrait auparavant que tu connusses la construction et le maniement de l'antre arme.

— De laquelle ?

— De celle que tu tiens dans la main droite. »

Je désignais le fusil Henry -Martini, lequel, comme le revolver, était pourvu d'un mécanisme de sûreté dont le nestorten n'avait aucune idée.

« Explique - moi comment on s'en sert.

76 LA CARAVA&K J>8 LA MOnT

JC

— Je t'ai dit qu'il fallait montrer à s'en servir et non l'expliquer.

— Eh bien, tiens, voilà l'arme, »

Une fois ma carabine en main, je me crus sauvé,

« Donne- moi un couteau pour faire mouvoir le

chien, » a

Il me tendit une sorte de poignard. Je feignis quelques

efforts, avec la pointe, où un mouvement du doigt eût

sufru « Où dois -je viser?

— Ks-tu bon tireur ? *

— Oui.

— Vise cette noix de galle.

— Regarde. Je vais tirer trois fois sans recharger.

— C'est impossible.

— Tu verras ; mais rends- moi ma blague que tu as à la ceinture, il faut au moins charger une fois. »

L'arme était chargée; je voulais seulement lui faire lâcher mes munitions.

« Qu'est-ce donc que les petits objets dont tu te sers? s'écria le chef étonné.

— Je vais te le montrer. Avec ces petits objets-là, on n'a besoin ni de poudre ni de balles pour tirer.

— Je vois bien maintenaut que tu n'es pas un Kurde : les Kurdes ne connaissent point de telles armes. Es- tu vraiment un chrétien ?

— Oui, un bon chrétien.

— Dis : Xohe Par.

— Je parle difficilement le kurde, tu m'excuseras... » La récitation commença. Le chef dut m'aider deux

fois seulement, parce que j'ignorais les mots kurdes tentation el Amen. Dés que j'eus terminé, le nestorien s'écria :

«Non, tu n'es pas musulman, car un disciple de Mahomet ne saurait ni ne voudrait jamais réciter cette

Al

h A CAHAVAXE DU LA MOfiT Tl

prière chrétienne. Je puis te rendre ce qui sert à charger Ion arme s tu n'en feras pas usage contre nous. »

Les autres guerriers ne parurent nullement désapprouver leur chef. Ces hommes appartenaient à une race depuis longtemps opprimée et affaiblie ï sauvages, mais peu entreprenants , ils ne soupçonnaient point ce dont un homme résolu et bien armé peut être capable. Du reste, tous attendaient avec curiosité 1 épreuve du revolver*

Je feignis de charger mon arme; puis, visant l'arbre désigné, j'abattis rapidement cinq noix de galle. L'étonnement de mes gens était à son comble. Le chef me demanda :

« Combien peux -tu tirer de coups sans t'arrèter ?

— Autant que je veux.

— Et avec l'arme la plus petite ?

— Je puis tirer aussi un grand nombre de fois.

— Essaye devant nous.

*— Donne* moi ces armes. »

Je plaçai le fusil près de moi. On me rendit encore le» deux revolvers. Lindsay suivait tous ces mouvements avec une attention inquiète. Je tins alors ce discours à la petite troupe :

« Je vous l'ai dit, je suis un chrétien d'Occident. Nous ne tuons jamais un homme sans nécessité absolue, et seulement quand il nous attaque ; mais, dans un pressant danger, nous sommes invincibles , car nous avons des armes d'une précision et d'une puissance dont vous ne pouvex vous faire idée. Comptez-vous : vous êtes plus de trente braves guerriers. Eh bien, si nous n'étions pas liés à cet arbre, à nous deux, avec ces revolvers et cette carabine, nous serions dans le cas de vous tuer tous en trois minutes. Tu peux m'en croire.

— Nous avons aussi des armes, reprit l'indigène, non sans une nuance de menace*

7» LA KABAVAXH l'A' LA MOBT

— Vous ne pourriez vous en servir; vous n'auriez pas le temps d'y porter la main, que vous tomberiez frappés. Écoute, ne vaudrait- il pas mieux agir amicalement les uns envers les autres ?

— Que feriez -vous contre nous ? Vous êtes liés.

— Si nous voulions, nous serions bientôt libres.,. Cette corde qui nous entoure le corps ? mais je n'aurais qu'à passer ces deux petits objets à mon compagnon,... comme ceci,... puis je couperais la corde comme cela.,. Tiens, vois. »

Ainsi dit» ainsi fait : Lindsay et moi redevenions libres et armés. L'Anglais n'avait rien compris aux paroles, mais la chose semblait fort de son goût : il me faisait signe de la tête et riait.

« Tu es un homme avisé , murmura le chef. Malgré tout, tu ne saurais nous échapper. Assieds- toi, dis-nous comment on tire ces petits objets.

— Impossible, je te le répète \ il faut une leçon telle que l'œil comprenne... Cette leçon, je vous la donnerai si vous m'accordez ce que je désire. »

Je m'exprimais nettement et d'un ton décidé. Les néstoriens se levèrent ; tous mirent la main sur leur fusil. Le chef me demanda avec irritation :

« Que désires -tu?

— Écoute-moi avec calme*.* Nous ne sommes pas des guerriers ordinaires, mais des émirs auxquels on doit certains égards, même quand ils sont prisonniers... Vous nous avez surpris et enchaînés, comme si nous étions des brigands. Nous vous demandons de nous rendre tout ce que vous nous avez pris.

— Pour cela, n'y compte pas.

— Eh bien, je serai plus généreux que toi ; je te montrerai le maniement de nos armes... Remarque seulement que le premier d'entre vous qui tenterait de nous attaquer tomberait mort aussitôt... Je te le dis encore : trai-

IA CABAYAKK l»« LA MOH1

tons on amis, cela vaudra mieux que de nous nuire le* uns aux autres,

— Prenez garde vous-mêmes, vous ne nous échapperiez pas.,.

— Je te répète que nous saurions nous détendre.

— Nous allons vous lier de nouveau, car nous voulons vous conduire à notre melek.

Si vous voulez nous lier, nous nous détendrons ;

mats, si vous nous rendez ce qui nous appartient, nous vous suivrons volontiers. Nous exigeons nos armes, parce que des émirs doivent paraître armes devant un

roi. »

Au fond , ces bonnes gens tétaient point des loudrcs de guerre : nos armes leur faisaient très peur. Us se regardèrent, parlementèrent entre eux à voix basse; puis le

chef me dit :

« Et que demandes -tu encore?

— Nos habits.

— Pour les habits, nous allons vous les rendre.

— Et notre argent ?

— Le melek en décidera.

— Mais nos armes ?

— Vos armes, nous les gardons; vous pourriez vous» en servir contre nous. Vous êtes des hommes hardis.

— Rends- nous au moins nos chevaux.

— Tu demandes l'impossible.

— Alors tu seras Tunique cause de ce qui va arriver... Cest à toi que je m'en prends , puisque tu commandes aux autres. Cest toi qui gardes nos ettets, nos armes et nos chevaux : c'est sur toi que je tirerai. »

Je soulevai ma carabine ; Lindsay fit mine d'ajuster ses

pistolets. .

« Ne tirez pas! s'écria le chef. Répondez- moi. Promettez-vous de nous suivre paisiblement, si nous vous rendons ce que vous réclamez i

KO LA VABAVANR »B LA MOBT

— Oui,

— Jure- le.

*~~ Ma parole vaut un serment,

— Tu nous assures que vous ne ferez pas usage de

vos armes,

— Je te le promets, a moins que vous ne nous y contraigniez.

— Eh bien, on va vous satisfaire, »

De nouveau il parla bas à ses hommes. Je crus qu'il leur faisait entendre que nos personnes et leur butin n'en restaient pas moins entre leurs mains. On nous remit fidèlement tout ce dont on nous avait dépouillas. Nous nous rhabillâmes en échangeant quelques mots.

Lindsay, à qui j'expliquai toute la scène, ne se montra point enchanté du tout.

« Qu'avez-vous fait, sirî murmura- t-ii avec humeur. Nous allions être libres.

— Le croyez- vous? Il eût fallu combattre, et,..

— Nous aurions tout tué.

— Bahï cinq hommes, dix peut-être; mais ils sont trop nombreux pour ne pas venir à bout de deux combattants. Ne vous plaignez pas, nous avons obtenu beaucoup déjà ; nous obtiendrons encore le reste, avec l'aide

de Dieu.

— Mais où nous conduisent- ils?

— Quant à cela, je ne saurais vous le dire. Ne vous inquiétez point outre mesure, nos amis ne nous abandonneront jamais. Je connais assez mon petit Halef pour savoir qu'il remuera ciel et terre jusqu'à ce qu'il me retrouve.

— Yes, je le crois aussi. Brave petit homme! » Nous remontâmes tranquillement à cheval et suivîmes

notre escorte... Avec mon joli coursier noir, j'aurais pu disparaître en quelques secondes; mais ma parole était donnée, il fallait la tenir. Je chevauchais aux cotés du

IA CARAVAXH DK LA MO/IT 81

chef, qui ne nous quittait pas des yeux. Après un moment de silence, je lui adressai quelques questions : « Où allons* nous ?

— Je ne sais où vous irez, le melek décidera,

— Où est le melek ?

— Nous Tattendrons la-bas, sur le versant de la montagne,

— Comment se nomme la province dont il est le chef?

~- Lizan.

— Alors il habite la ville de Lizan ?

— En ce moment il poursuit le bey de Goumri. Il est sur sa trace et ne le lâchera pas.

— Pourquoi avez -vous quitté votre chef?

— Il n'avait plus besoin de nous. L'escorte du bey parait très faible ; nous aurions gêné la marche, Le melek nous ren\ oyait chez nous quand nous vous avons rencontrés, »

Je comprenais : le bey devait être entouré , pris peutêtre ; il lui avait été impossible de nous secourir.

Nous arrivions sur la pente de la montagne ; la vallée qu'arrose le Zab s'étendait a perte de vue devant nous. Après deux heures de marche , on s'arrêta dans un lieu sauvage , où s'élevaient quatre bâtiments sans aucune symétrie dans leur construction. Trois de ces maisons avaient des murs en terre ; la quatrième était en pierre , et à un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée, ûvec un grand jardin verdoyant à droite du corps de logis.

t< Nous restons ici, déclara le chef de notre escorte.

— A qui appartient cette maison ?

— Au frère du melek. Je vais vous conduire près de

lui. »

Nous descendions de cheval, quand de formidables aboiements me firent tressaillir. Je tournai la tête et vis accourir mon Doyan, qui faisait des bonds incroyables pour me rejoindre.

83 LA CAHAVAXR *>*? LA MOIiT

Je l'avais confié à Halef après la chasse ; mais le fidèle animal , ayant réussi à s'échapper, venait à travers monts et vallées retrouver son maître. Peut-être aui>si Halef l'envoyait -il sur ma trace..* Ce fut avec beaucoup de ~ peine que je calmai ses joyeux transports. Dès qu'il fut un peu plus tranquille, je plaçai les rênes de mou eheval entre ses dents : désormais je pouvais être sûr qu'on [ n'emmènerait pas mon coursier sans que j'en fusse

averti,

Enfin nous entrâmes dans la maison. On nous fit gravir un petit escalier, et nous dûmes attendre, dans une sorte de cabinet fort exigu, qu'on nous annonçât. Le \ chef, qui nous avait introduits, revint assez prompte-

ment.

« Vous allez être reçus, nous dit- il ; mais déposer vos

armes. jl

— Pourquoi cette défiance ? *j

— l.e frère du roi est un prêtre,

— Tu es entré chez lui tout armé pourtant,

— Je suis son ami.

— Nous craint -il ?

— Oui. :\

— Rassure-le. S'il nous traite convenablement, nous j nous montrerons respectueux envers lui. » i

Notre conducteur se décida, en hésitant un peu, à nous précéder dans une salle plus vaste, où se tenait le maître de la maison. C'était un vieillard faible et cassé, dont le visage, profondément marqué de petite vérole, ne me parut point sympathique. Il nous fit un signe de H politesse. Notre introducteur s'éloigna. ^ ! *

« Qui êtes -vous? nous demanda le vieillard d'un ton l

hautain.

— Qui es-tu toi-même? repartis -je. "

— Je suis le frère du roi de Lizan, reprit-il en fronçant | a les 50urWls,

LA CARAVANE l>8 LA MORT H3

— Et nous, nous sommes les prisonniers du roi de Lizan.

— Tu ne te comportes pas en prisonnier.

— Je suis prisonnier volontaire , et je compte bien ne pas Pétre longtemps.

— Volontaire!... Nos gens ne vous ont -ils pas pris?

— Nous n'avons pas tardé à nous délivrer de leurs liens. Nous aurions pu combattre et fuir. Nous ne l'avons pas voulu» pour éviter de faire couler le sang... Nous les avons suivis volontairement; ne te Tout -ils pas raconté?

— je ne pouvais pas les croire.

— Ils t'ont dit Pexacte vérité,

— Tu te trouvais avec le bey de Goumri. Comment cela se fait-il?

— Je m'étais présenté chez lui pour le saluer de la part de ses parents de Spandarch.

— Tu n'es point son vassal ?

— Non , je suis étranger dans ce pays.

— Tu es chrétien, m'a -t- on assuré ?

— Oui, je suis chrétien.

— Un chrétien dont la croyance est entachée d'erreurs.

— A ton point de vue. Moi, je me crois dans la vérité.

— Es -tu missionnaire ?

— Non. Et toi, es- tu prêtre?

— Je voulais le devenir autrefois...

— Quand pourrons -nous voir le roi?

— Aujourd'hui , je ne sais pas à quel moment.

— En attendant , nous resterons chez toi ?

— Oui.

— Mais pour quel motif?

— Vous êtes prisonniers.

— Qui nous retient ici ?

— Ta parole et mes gens.

— Tes gens ne sauraient me retenir. Quant à ma

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