LA C A B A VA NS /> B L A MORT
— Oui, sir. »
En une seconde nous étions à cheval.
« Arrêtez ! crièrent quelques assistants , nous tirerons sur vous, »
Ils tirèrent, en effet. Nous ne nous en inquiétâmes guère. J'appelai mon bon chien.
« Doyan ! gtierri ! »
Le chien se leva et vint à nous. Je fis le moulinet avec mon fusil, l'Anglais m'imita. Le cercle s'ouvrit, nos chevaux s'élancèrent au galop. Deux coups de feu furent encore tirés, mais ne nous atteignirent point* Nous vîmes de loin les nestoriens monter à cheval pour nous courir sus. Ils poussaient des cris effrayants. En somme, notre aventure parmi eux me paraissait plus comique que tragique. Elle me donnait une idée de ce que peut une longue tyrannie pour l'énervement d'un peuple. Que serions-nous devenus, seuls au milieu de cette population, ennemie de nos alliés, si ces malheureux avaient eu encore un peu de sang dans les veines ï
Nous gravissions aussi hâtivement que possible le sentier de la montagne. Les cris parvenaient toujours jusqu'à nous. Enfin nous cessâmes de les entendre. Quand, arrivés au sommet, nous nous retournâmes, nous vîmes les poursuivants bien loin derrière nous.
« Nous n'avons plus à craindre ceux-là, dit Lindsay avec satisfaction.
— Non j mais les autres 1
— Eh bien , les autres ?
— Nous pouvons rencontrer une troupe nouvelle.
— Bah î nous l'éviterons.
— Cela n'est guère facile.
— Nous passerons à travers, frappant d'estoc et de taille, mil !
— - Sir, l'entreprise serait rude... Je m'imagine que les gens qui viennent de nous laisser échapper n'avaient été
IACARAYAXE hE LA MÛRT 8T
renvoyés de l'armée du melek qu'à cause de leur mauvais équipement et de leur peu de bravoure, Nous pouvons tomber en des mains moins débiles,
— Je ne me laisserai plus prendre , no !
— Je n'en ai pas la moindre envie non plus; mais qui peut répondre des événements ? »
Nous redescendîmes dans cette large plaine que nous avions traversée avec notre escorte. Lorsque nous fûmes au bas de la pente, je pris ma longue-vue dans les fontes de ma selle, et j'interrogeai les alentours : rien d'inquiétant ne paraissait à l'horizon. Nous poursuivîmes notre marche à travers la prairie. Enfin nous retrouvâmes la place où nous avions été faits prisonniers. Nous nous mimes au pas, pour éviter les lianes traînantes et les racines. Lindsay voulait incliner vers la droite, pour aller du coté de Mia. Ce n'était pas mon avis; cependant j'hésitai un peu en lui disant ;
« Allons plutôt à gauche, sir; c'est là que les nôtres ont été arrêtés sans doute. II faut examiner le lieu du combat et savoir par où ils se sont dirigés.
— Nous les retrouverons tous a Mia ou A Goumri, objecta l'Anglais.
— Goumri est situé à notre gauche. Venez.
— Vous allez nous jeter dans de nouveaux da'.gers, sir. »
Je ne répondis point. Nous avancions toujours vers la gauche, et Lindsay ne fît plus d'objection... Je remarquai, en passant, la racine dans laquelle mon cheval s'était engagé et qui l'avait fait trébucher. A cinq ou six cents pas plus loin, un cheval mort restait gisant; on lui avait enlevé sa selle et son harnais. En continuant notre route, nous trouvâmes l'herbe piétinée, les branches des jeunes buissons froissées, les cailloux et les roches tachés de sang. La trace du combat était évidente; le sabot des chevaux indiquait une fuite vers le bas du val* les Kurdes
*» L A CAHA VA X K /* K h A M O fï T
avalent dû être poursuivis par les nestoriens. L'Anglais parut fort ému à cette découverte; il mit sou cheval au trot» me criant, sans songer davantage au péril : « Allons , sir, il faut savoir ce qui est arrivé.
— Prenons garde, répondisse, le terrain est ouvert de tous côtés. Si l'ennemi revient sur ses pas, il nous verra aussitôt , et nous serons perdus.
— due m'importe I il faut aider les nôtres.
— Je ne crois pas que nous puissions leur être fort utiles. »
fmdsay n'entendait rien; il était lancé à travers la plaine, J'aurais voulu au moins suivre les arbres; mais je ne pouvais le laisser courir seul.
Un peu plus bas la vallée faisait des courbes, dont un des coudes descendait jusqu'à la rivière, ce qui nous empêchait de voir au delà. Tout à coup nous aperçûmes le cadavre d'un Kurde, entièrement dépouillé de ses vêtements; ce cadavre gisait dans un buisson touffu* Nous dépassâmes le coude et longeâmes la rivière. A peine avions -nous fait cent pas, qu'un léger mouvement agita le feuillage des bosquets environnants. En un clin d'œil nous étions enveloppés par une troupe d'hommes armés. Deux d'entre eux prirent la bride de mon cheval ; plusieurs autres me saisirent bras et jambes, de sorte que je ne pus bouger. Lindsay subissait le même sort. Il était littéralement assiégé. Dans l'impossibilité de se faire comprendre, il me montrait du geste comme il pouvait, car ses mouvements n'étaient pas aisés non plus*
« Qui êtes -vous? me demanda l'un des assaillants.
— Nous sommes amis des nestoriens 1 criai-je de toutes mes forces. Que nous voulez -vous?
— Nous ne sommes point nestoriens, reprirent ces gens; ce sont nos ennemis qui nous appellent ainsi. Nous, nous sommes Chaldéens. Et vous, êtes -vous Kurdes?
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— Nous ne sommes ni Kurdes, ni Turcs, ni Arabes, Nous portons le costume de cette contrée, mais nous sommes feringbh ( étrangers ) ,
— D'où venez- vous ?
— Je suis un Nemate, mon compagnon un Anglais,
— LesNematz, je ne les connais pas; mais les Inglis sont de mauvaises gens. Nous allons vous conduire au melek, il saura ce qu'il faut faire de vous.
— Où est-tl?
— En bas, plus loin. Nous formions l'avant -garde. Nous nous sommes cachés ici pour vous surprendre , car nous vous voyions venir,
— Nous vous suivrons. Laisses -moi les mains libres.
— Descends de cheval.
— Permettez que je demeure; j'ai fait une chute, et je ne puis marcher.
— Eh bien, restex à cheval, nous conduirons vos montures; mais, au moindre mouvement que vous tenteriez pour vous échapper ou pour îaire usage de vos armes , on tirera sur vous. »
Cela était dit d'un ton décidé et martial. Nous Savions plus pour escorte de timides paysans; il fallait se soumettre et attendre. On nous entraîna au bas de la vallée. Mon chien marchait à mes côtés, les yeux fixés sur moi, toujours prêt à me défendre.
Il n'avait pas sauté sur les ennemis, parce que je m'étais abstenu de lui donner le moindre signe pour l'exciter; nos conducteurs ne le croyaient nullement dangereux.
Un petit cours d'eau, arrivant par la droite, se jetait dans la rivière à l'endroit que nous venions d'atteindre. Dans l'angle formé par ces deux courants se trouvait un vallon très boisé , au milieu duquel campaient au moins six cents guerriers, partagés en différents groupes, tandis que les chevaux paissaient tranquillement l'herbe touffue.
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Nous palmes un gué, et ou nous conduisit vers le groupe le plus important. Tout te monde nous regardait avec bonnement ; personne ne nous insulta, ni même ne nous adressa la parole.
Parmi ces guerriers» il s'en trouvait un de haute stature, bien bat! , à l'air martial , et mieux équipé que tous les autres. Nos conducteurs nous présentèrent â ce chef en «'inclinant devant lut.
« Bien > dit simplement le mcldu Retourne* à votre poste. »
Il ne témoigna aucune surprise a notre vue; nous lui étions signalés sans doute» depuis le moment où l/ind* say m'avait entraîné avec tant d'imprudence dans la gueule du loup. Ce chef chaldéen ressemblait à son frère aîné, mais il me plaisait davantage. Ou reste» mon attention fut bientôt attirée ailleurs. Non loin de nous, je reconnus le bey de Gounui , Àmad cl Ghandour, plusieurs Kurdes et mon Halef, assis sur le gazon. Ils n'étaient pas liés ; seulement on les surveillait a peu de distance. Nos gens avaient eu la présence d'esprit d'éviter tout mouvement qui les pût trahir quand nous étions passés prés d'eux.
Le mclek nous lit signe de descendre de cheval. J'obéis, mais pour aller m'asseoir sans façon à ses côtés ; Lindsay m'imita. Tous les assistants se regardèrent stupéfaits.
« Vous êtes- vous défendus quand on vous a pris? demanda le melek.
— Non.
— On vous a laissé vos armes.
— Pourquoi nous les eût-on enlevées ? Nous ne voulons point nous en servir contre les Chaldéens, qui sont chrétiens comme nous. »
Le chef devint plus attentif. H poursuivit :
« Vous êtes chrétiens ? de quelle ville ?
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— Tu ne connais pas les villes où nous sommes nés. Files sont situées bien loin d'ici , dans un pays occidental» où aucun Kurde n'est encore allé.
— Vous êtes des l'ranks de ringlistan, peut -être ?
~ Mon compagnon est de riugltstan ; moi, je suis un Nematz,
— Je ne connais point ce peuple. Habite -t- il dans le même pays que les Inglis ?
— Non , la mer les sépare,
— Tu racontes ce que tu as entendu dire, mais tu n'es pas un Nematz,
— A quoi juges -tu cela 1
— Ne portes-tu pas un Coran, comme un inulji ?
— J'ai acheté ce Coran pour étudier la croyance et tes lois des mahométans,
— Tu as mal agi. Un chrétien ne doit pas lire d'autre loi que la sienne. Mais enfin , si vous êtes des Franks, pourquoi venez- vous chez nous ?
— Nous voudrions savoir si on peut faire du commerce avec vous.
— Quelles marchandises avez -vous apportées ?
— Nous n'avons rien sur nous. Nous comptons nous informer de ce qui vous manque, pour le dire à nos marchands,
— Pourquoi avez -vous tant d'armes, si vous ne vous occupez que de commerce ?
— Un homme libre a le droit d*étre armé ; celui qui voyage sans armes passe pour un valet.
— Eh bien, vous direz à vos négociants qu'ils nous envoient des armes ; car ici beaucoup d'hommes vou* d raient être libres. Vous êtes sans doute des gens de cœur, vous qui entreprenez un si long voyage pour venir dans notre pays. Avez- vous chez nous quelqu'un dont vous puissiez vous recommander r
— J*ai sur moi un bouyourouhou du Gtaud Seigneur.
LA VAHAVAXK l>*C M tfOltt
— Montre* le «moi. «
Je lui tendis le parchemin ; il le parcourut, Ce tuelek savait lire ; c était un homme relativement instruit, Il me rendit récrit et me dit avec gravité :
* Tu as là une protection qui ne sert à rien dans notre pays j mais je vois que vous n'êtes point des guerriers ordinaires» et cela est heureux pour vous. Pourquoi parles.tu toujours, tandis que ton compagnon se tait ?
— Il ne connaît pas la langue de ta patrie;
— Que faisiea-vous aujourd'hui» quand on vous a rencontrés }
— Nous avons remarqué les traces d'un combat, nous les suivions.
— Où avez -vous passé la nuit dernière?
— A Goumri, » répondis* je sans hésiter.
Il releva la tête et me regarda fixement en disant : « Tu oses l'avouer ?
— Oui, je dis la vérité,
— Tu es donc l'ami du bey ? Pourquoi ne te tenais -tu point à ses côtés ?
— Nous nous trouvions par hasard en arrière , quand tes gens nous ont arrêtés.
~~ Avez -vous tiré contre eux ?
— Non, ou du moins fort peu. Nous venions de tomber de cheval. Lorsque tes hommes se sont précipités sur nous, je gisais encore à terre. Mon compagnon avait perdu presque toutes ses armes; il a tué seulement un cheval et blessé légèrement deux hommes.
— Et après?
— Après on nous dépouilla de nos vêtements, on nous lia sur des chevaux et on nous conduisit chez ton frère.
— Comment vous êtes-vous échappés ? Que vous estil arrivé ensuite ? »
Je lui racontai toute notre aventure. Il me regardait avec attention ; emin il s*écria :
J.,* GMUVAXK 0* IA MORT «
« Kahra Aîsm (Jésus me soit en aideM Comment dis-tu de pareilles choses ! Ou tu es un héros, on un homme bien léger»,,, ou encore tu veux mourir*
— Je ne suis ni l'un ni l'autre. Je ne cherche point la mort. Je dis la vérité, parce qu'un chrétien ne peut pas mentir ; Je te parle avec confiance , parce que ton visage me plaît. Tu n'es ni un brigand ni un despote devant lesquels on tremble : tu es un prince juste et vaillant, auquel on doit la vérité,
— Khoudi , tu as raison , et il est heureux pour toi que je veuille te traiter comme tu traites toi* même tes adversaires. Si tu nVavais menti , tu aurais été perdu avec ceux-ci » que tu connais. »
Le melck me montrait le groupe des prisonniers. « Comment eusses- tu pu savoir si je te trompais?
— Je te connais. Tu es l*homme qui a aidé les lladdedin à triompher de leurs ennemis,
— C'est vrai,
— Tu es l'homme qui a combattu avec les Yésidi contre le moutessarif de Mossoul.
— C'est encore vrai.
— Tu es l'homme qui a délivré de prison Amad cl Ghandour, retenu dans Amadiah,
— C'est toujours vrai,
— C'est toi qui as obtenu l'élargissement de deux Kurdes de Goumri , que le moutesselim tenait sous les verrous.
— Tu ne te trompes pas. »
Mon ètonnement croissait de minute en minute. Comment ce chef nestorien pouvaît-U être si exactement informé de mes faits et gestes?
« Comment as -tu su tout cela, melek? lui demandai -je.
— N'as-tu pas guéri une jeune fille à Amadiah ?
— Tu sais cela aussi ?
*M jU VAHAVANK l>A' i.A MOHT
— Sort aïeule s'appelle Marah ttourimée ?
-- Oui, tel est son nom. Tu la connais ?
— Elle est venue ici dernièrement. Elle m'a beaucoup parlé de toi et de tes compagnons % qui sont maintenant mes prisonniers. Elle prévoyait que tu passerais dans notre pays et m'a prié de te traiter en ami,
— Mais comment devines «tu que je suis l'homme dont elle t'a parié ?
— N'as- tu pas raconté tes aventures hier, à Goumri? Nos amis de h\-bas nous ont tout fait: savoir. Nous cou* naissions le projet de chasse à Tours, nous n'ignorions pas que tu en serais. Crois- tu que nous ne t'avons pas épié ? J'ai profité d'un moment où tu restais en arriére pour envoyer une partie de mes gêna farrêter, afin qu'il ne t'arrive aucun mal dans le combat. Je savais qu'ils te rencontreraient. »
Tout cela me semblait si extraordinaire et si romanesque , que j'en pouvais à peine croire mes oreilles. En y réfléchissant mieux , la conduite des hommes qui nous servait d'escorte s'expliquait ; cependant je crois qu'en nous enlevant nos habits ils avaient dépassé leurs instructions,
« Mais que vas* tu faire de nous» melek ? demandai- je.
— Je t'emmènerai avec moi à Ltean ; tu seras mon hôte.
— Et de mes amis ?
— Ton serviteur et Amad el Ghandour seront libres»
— Mais le bey?
— Le bey reste mon prisonnier. L'assemblée décidera de son sort.
— Sera- 1- il mis à mort ?
— Peut-être.
— Alors je ne puis te suivre.
— Pourquoi ?
— Je suis l'hôte du bey, son sort doit être le mien. Je
l.\ GAHAVAXN flK IA MORT 85
devais combattre avec lut et succomber comme lui» si les armes ne nous étaient pas favorables.
— Marah Dourïmée m*a dit que tu es un émir ; tu dois donc être brave. Mais» songes -y, la bravoure téméraire conduit à une perte certaine. Ton compagnon n'a pu comprendre ce que nous avons dit : explique- le -lui, afin qu'il t'aide à prendre un parti « »
Je fus enchanté de cette pensée généreuse, qui me donnait le moyen de conférer avec l'Anglais. Je me tour* nai vers mon compagnon :
« Sir, lui dis-je, nous voici dans une aventure comme jamais vous n'en avez rêvé de plus singulière,
— Ah ! en vérité ï mauvaise ?
— Non, pas trop. Le mclek nous connaît. La vieille chrétienne dont j'ai soigné la petite* fille a Amadiah lui a raconté des merveilles de notre courage et de nos talents. H veut nous emmener avec lui a Lizan , comme
ses hôtes*
— lVttt / très bien ! parfait !
— Il y a un petit inconvénient; nous ne pouvons, sans nous montrer ingrats, abandonner le bey, qui reste prisonnier et qu'on va fusiller ou étrangler, peut-être.
— Ah î très désagréable! Ce bey,.,. un brave garçon*. ,
— Peut-être y aurait-il moyen de le tirer d'affaire.
— Et comment ?
— Les prisonniers ne sont pas liés. H leur faudrait un cheval... S*its réussissaient a monter chacun sur un de ces bidets qui paissent là autour, je parviendrais, je crois, à couvrir leur fuite. J'ai des raisons de supposer que ces nestoriens ne tireraient pas sur moi.
— Hum ! un beau coup !... un coup de maître !
— Oui; mais il faut faire vite. En êtes- vous ?
— Yes t très intéressant !
— Nous ne tirerons pas» sir.
m m.A~G~AnÂYÀïmv~VA nnmr
— Pourquoi ?
— Ce serait mal reconnaître le procédé du melek,
— Et s'ils nous rattrapent ?
— Je ne le pense pas» Mon cheval est bon» le votre aussi. Si les autres laissent à désirer, nos gens se cacheront dans les buissons, Voyons, étes-vous prêt?
— Oh! m!
— Eh bien , allons î »
Je me retournai vers le melek,
<i Qu'avcz-vous décidé? me demanda ccluUci,
»- Nous devons rester fidèles au be>\
— Alors vous refuses mon amitié ?
— Non; mais permets-nous de remplir notre devoir. Il nous faut partir tout de suite. Nous te le disons franchement, nous ferons ce que nous pourrons pour déli» vrer notre ami.
— Quand même tu pourrais réunir tous les guerriers de Goumri, il serait trop tard! s'écria le melek. Nous serons loin d'ici dans quelques heures. Du reste, je ne vous laisserai pas partir. »
Je m'étais levé, et Lindsav se trouvait déjà prés de son cheval,
« Tu veux nous retenir? demandai -je pour gagner du temps, car j'avais fait signe à Halef, lui montrant les chcvaux du camp et le lointain. Tu nous traites comme des prisonniers ?
— Tu m'y contrains, khoudt, quoique je sache bien que tous tes efforts seraient vains. »
Je voyais que Halef m'avait compris. Il parlait bas à ses compagnons, dont les signes d'assentiment me parurent évidents. Je repria aussitôt :
« Melek, laisse -moi té dire quelque chose. »
Et, m'avançant vers le chef, je mis ma main sur son épaule :
« Regarde là -bas, dans la vallée. »
II fit un pas, en tournant Je dos aux prisonniers, « Que veux- tu me montrer?
— Melek» pendant que tu regardes de ce côté» ce que tu estimais impossible s'accomplit.
— Que dis* tu? *»
Au même moment les prisonniers s'élançaient sur les chevaux à leur portée, l'Anglais sautait sur sa monture, et tous fuyaient au milieu de la confusion , des cris et de la surprise générale, Le melek» qui d'abord regardait l'événement avec stupeur, se remit bientôt et courut a son cheval. Ce cheval me parut excellent : jolie béte de race kurde » au pelage fauve, à l'œil plein de feu, il eût rejoint mes fugitifs en quelques bonds. Je résolus de l'en empêcher à tout prix. Aussi prompt que le melek, je tirai mon poignard, et, avant qu'il eût saisi la bride de sa monture , j'enfonçai la lame dans le haut de la cuisse. L'animal s'abattit en hennissant.
« Traître î » s'écria le melek en se précipitant sur moi. Je reculai. Mon coursier noir se trouvait A quelques pas. Sauter en selle et m'échapper avec la vitesse du vent fut l'affaire d'une seconde.
Les fugitifs savaient que, vers le haut de la vallée, ils rencontreraient les avant-postes du camp ; ils avaient dû prendre en bas, du côté droit. Je me dirigeai de façon à rester au milieu. Lorsque je fus arrivé à une certaine distance, je m'arrêtai, me tournai du côté de ceux qui me poursuivaient de plus prés, et leur criai, les mettant en joue :
« Halte -là î... Je fais feu ! »
Ils continuèrent leur poursuite. Je tirai sur un cheval, qui tomba. Quelques cavaliers s'arrêtèrent indécis; les autres parurent encore plus ardents. Je tirai trois nouveaux coups, donnant ainsi Je temps à mes gens de disparaître dans le loinUâ^rX^y ,"V Bientôt le melek a/çpinitt ïûi-niéme. Son cheval était
LA CAfiAYANX 0$ LA M OBI
plein de sang. Il jeu un coup d'oeil sur la scène» puis cria de toutes ses forces :
4 Tue*- le ! tires ï ne le manquci pas 1 »
Il se dirigeait vers moi à bride abattue.., Mon salut dépendait de mon cheval... Je plaçai ma main sur le front de la noble béte et murmurai ;
* RihM *
L'animal s'allongea merveilleusement et partit comme une flèche. Sa belle crinière flottait au vent et couvrait mon genou. Au bout de quelques minutes jetais hors de portée*
J'atteignis promptement une des courbes du val, et j'aperçus mes amis s'enfuyant dans le second repli du terrain. Alors je me fis le plus léger possible sur ma selle. Mon cheval poursuivit sa course d'une façon vraiment vertigineuse ; il dépassa même le lévrier. En trois minutes j'avais rejoint mes fugitifs.
« Plus vite! plus vite! leur criai -je. Encore quelques efforts ! Je dépisterai le melek.
— Et comment ? demanda le bey.
— Ne t'inquiète pas ! Ce soir, nous nous retrouverons à Goumri. »
Je retins mon cheval , tandis que les autres , reprenant le galop, se perdirent derrière les bouquets d'arbres ; puis je revins sur mes pas.
Les Chaldéens approchaient, le melek en tête. Je cal* culai le temps qu'il leur faudrait pour me rejoindre à l'endroit où je me trouvais; après quoi je tournai bride, d'abord au trot, ensuite au galop. Le melek ni ses gens n'avaient pas dû s'apercevoir de ma rencontre avec mes
* Le» nomades ont un mot mystérieux qu'ils ne confient à personne et que leur cheval est dressé à comprendre; ils ne le prononcent que dans un danger pressant. Le vieux cheik Mohammed, de qui M. May tenait son magnifique cheval noir, avait dressé l'animal à la manière arabe.
A4 CARAVAXR OIT 1.4 «VOrtf 9»
compagnons,., Je les voyais distinctement : ils me menaçaient du geste ; mais tout à coup la route se rétrécit en se courbant de nouveau, et mon horizon changea.
Bientôt je me trouvai devant un cours d'eau sortant d'une petite vallée latérale ; je me décidai à Je remonter.
I^a vallée était pierreuse et presque sans végétation. Je pouvais laisser reposer mon coursier en attendant le melek. S'il se dirigeait de ce côté, mes gens étaient sauvés.
En effet, les ttestoriens se montrèrent bientôt,,. Devant moi se dressait un énorme rocher qu'il fallait gravir,.. Mes ennemis me suivaient, les pas dans les pas, et je m'aperçus promptement que le cheval du chef était un excellent grimpeur. Le mien, malgré tous ses efforts, allait se laisser atteindre. Nous longions le lit escarpé d'un torrent. Les rampes étroites de la route étaient semées de pierres aiguës qui, à chaque instant, faisaient glisser le sabot de mon cheval. Je caressais, j'encourageais le fidèle animal ; mais il n'en pouvait plus : haletant, couvert d'écume, à bout de forces, il s'épuisait dans sa lutte ardente avec les difficultés. Enfin, nous atteignîmes la hauteur... Tout à coup une balle siffla près de mon oreille. Elle m'était adressée par le melek.
Inquiet, j'examinai les lieux... Je me trouvais sur un plateau stérile et chauve, qu'environnaient des rochers effrayants. Pas un chemin tracé, pas un bouquet d'arbres. Je dus suivre une sorte de balcon construit par la nature aux flancs de la montagne la plus proche ; mais, pour y atteindre, mon cheval eut à accomplir les sauts les plus périlleux. Une fois parvenu sur ce chemin étroit, mais assez uni, je ûs prendre le galop â ma béte...
Je courais ainsi, comme un insensé, lorsque j'entendis un cri rauque poussé par le melek... Était-ce un avertissement ou une exclamation de rage, en me voyant lui échapper ?
100 /«a tïARAVXNK l*K LÀ MORT
Je me retournai : le chef nestorien me suivait avec précaution. Puis la route devint de plus en plus malaisée... A droite, le rocher se dressait comme une gigan, tesque muraille ; à gauche s'ouvrait l'abîme, et le sentier allait se rétrécissant toujours.
Mon cheval avait été élevé dans les montagnes, son pied n'hésitait pas; mais il ne pouvait plus courir : il s'avançait prudemment. Je me demandais ce que je deviendrais si, au tournant, le chemin cessait.
Arrivé là, je vis une roche dont le sommet, très plat, pouvait offrir un asile ; mais là aussi s'arrêtait la possibilité de la marche.
Pour atteindre ce refuge momentané, il fallait un vaillant effort. Mon excellent cheval le fit de lui-même, puis resta immobile. Il avait épuisé tout son courage, toute sa puissance.
Le melek demeurait au bas de la roche, étonné, hésitant, à une centaine de pieds au-dessous de moi.
Ma situation était périlleuse : je ne pouvais guère avancer ni me retourner, et je voyais le melek appuyé contre le rocher. Connaissant cette contrée, peut-être avait- il un moyen de me rejoindre à pied, H était descendu de cheval ; ses gens arrivaient également sans leurs montures. Qu'allaient- ils faire ?
Il me semblait qu'en me glissant derrière mon cheval, je parviendrais à descendre le long de la crête;... mais le noble coursier eût été perdu.
Je me résolus à tout risquer. Je parlai doucement au fidèle compagnon de mes dangers; j'essayai de le faire recuier. Il obéit, en éprouvant le terrain avec une étonnante prudence. La pauvre bête écumaît et tremblait de tous ses membres... Le moindre vertige nous eût précipités tous deux au fond de l'abîme. Mes caresses, le son de ma voix, semblèrent redoubler le courage et l'instinct de mon excellent coursier. Avançant de roche en roche,
Me dressant sur mes ctrîers, je criai au melek : <* Si tu lie te retires pas,
c'est mot qui viserai ! »
IM GÀHAVAXR. l*H i,A MOUT IW
lentement mais sûrement, il atteignit une place beaucoup plus large que la première. Je le laissai alors reprendre haleine* Le melek me mettait en joue et criait ;
« Si tu restes ici, tu es mort ! »
Que faire? S'il tirait, mon cheval, effrayé, avancerait dans le vide ou peut "être briserait une partie du rocher avec ses sabots» Je crus qu'il valait mieux commencer ; le coup n'épouvanterait pas mon cheval , s'il partait de ma main. D'ailleurs, l'espace entre moi et le chef rendait ses balles impuissantes.
11 ne voulait tirer sans doute que dans te but d'épou* vanter ma monture et de lui faire faire le saut périlleux.
Me dressant sur mes étriers, je criai au melek :
« Si tu ne te retires pas» c'est moi qui viserai 1 »
Il se mit à rire,
« De là -haut, dit -il, tu n'es guère dangereux,
— Je saurai bien trouer ton turban, » répliquai -je.
Là -dessus j* agitai mon fusil en l'air, je fis claquer le chien , afin d'avertir mon brave coursier. Je tirât et me retournai aussitôt. Cette dernière précaution était inutile : le cheval restait immobile* Tout à coup j'entendis un grand cri. Reprenant ma première position, je ne vis plus le melek. L'avais-je atteint? Je commençais à le craindre, mais je l'aperçus bientôt un peu plus loin.
Rechargeant mon fusil, je fis encore reculer le cheval. Doyan, qui m'avait suivi, se tenait extraordinairement tranquille et n'approchait point du cheval; il semblait comprendre qu'il ne fallait pas nous troubler dans ces évolutions périlleuses.
Après un moment de repos , je me lançai de nouveau dans les roches, et j'atteignis un bloc dont la croupe pouvait mesurer cinq mètres de long sur quatre de large. Nous fîmes là une nouvelle halte; mais à quoi servait- il de prolonger mes heures de torture? Je préférai bientôt en finir. Je parvins à pousser mon cheval jusqu'à l'extré-
m LA ~GÂ*~ÀV4NÏt flti l'A MORT
mité de la roche, 4c manière qu'il eût une surface plate et asse* large devant les yeux..* Alors,,., à la garde de Dieu ! J'ouvris les jambes pour donner plus d'aisance au cheval» je tirai la bride et encourageai l'animal de la voix.
Pendant une seconde, les pieds de devant de la pauvre béte s étendirent dans le vide ; enfin Us se posèrent sur le sol ; le but était atteint. Le cheval tremblait convulsivement, Je dus le laisser se calmer avant de songer à de nouveaux efforts.
Du reste, quand je pus me rendre compte du lieu où je me trouvais, je vis que la divine Providence m'était venue en aide : j'avais regagné le sentier au tournant; ma situation n'empirait point... Il fallait pourtant se décider à se rendre au mclck, qui me guettait avec ses hommes, mais dont le geste n'avait rien de féroce quand il me cria :
« Malte î ne bouge plus, ou je te tue. »
La résistance eût été vaine et même coupable.
« Que veux «tu ? demandai -je.
— Descends. »
Je sautai à bas de mon cheval.
« Komis tes armes.
— Jamais.
— - Je fais feu ï
— Fais.
— Émir, s'écria le melek, tu as épargné ma vie, je ne puis te tuer. Veux- tu nous suivre volontairement?
— Où?
— A Lizan.
— Oui ; mais tu me laisseras tout ce que je possède.
— Tu garderas tout.
— - Tu me le promets ?
— Je te le jure. »
Je me rapprochai des nestoriens, mon revolver à la
LA CARAYAXB *>ff LA &OXT ltt
WM*k^WH
main , car je craignais une trahison ; mais le mclek me fit un signe amical et me dit :
« Émir, n'était-ce pas affreux ?
— Oui» en vérité,
— Et tu n*as pas perdu courage }
— Je me suis confié en Dieu,
— Émir, je suis ton ami.
— Et moi* letieu,
— Je devrais pourtant te traiter comme un prisonnier, car tu as agi comme un ennemi envers moi,
— Du moins l'ai -je fait bien ouvertement,». Quand nous serons à Usait , m'enfermeras -tu ?
— Oui ; seulement, si tu me promets de ne pas t'enfuir, tu resteras dans ma maison , et je te regarderai comme mon hùte.
— Je ne puis encore rien te promettre. Donne -moi le temps de réfléchir,
— Tu as du temps devant toi... Je ne te contraindrai en rien, car tu aurais pu atteindre ma tête aussi bien que mon turban»
— Où sont tes guerriers ? »
Le mclek sourit.
« Khoudi, les pensées de ton esprit me semblent prudentes , et cependant je les devines toutes.
— Quelles pensées?
— Crois -tu que je puisse croire à la fuite du bey de Goumri ? Il connaît ces montagnes comme je les connais moi-même»; il savait bien qu'il ne m'échapperait pas. Pourquoi a-t-il suivi ton conseil? Bravade inutile!
— Mais je...
— Écoute : tu voulais me tromper... Et mot je ne t'ai suivi que parce que j'étais sur du bey. Pour te prendre , ce peu d'hommes me suffisaient. Les autres se sont partagé les chemins ; ils vont ramener nos fugitifs.
— Ils se défendront.
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— lis n*ont pas d armes,
— 11$ mettront pied à terre pour se cacher dans les bois,
— Le bey est trop lier, jamais il ne se sauverait à pied. Tu le vois, c'est bien vainement que tu t'es mis en péril pour le sauver et que tu as tué nos chevaux. Allons, viens avec nous. »
On me reconduisit par le même chemin. Nous étions obligés de marcher l'un derrière l'antre. Arrivés dans la petite vallée où je m'étais si maladroitement engagé, quelques cavaliers, accourant en sens contraire, nous rejoignirent.
Tout le monde s'arrêta,
« Eh bien ? demanda le melek,
— Nous ne les avons pas tous,
— Lesquels avez* vous ?
— Le bey, le Haddedin , le serviteur de ce khoudi et deux Kurdes*
— C'est assez. Se sont -ils défendus ?
— Non, ils ne le pouvaient pas. Nous les avions étroitement cernés, mais quelques Kurdes se sont enfuis dans les fourrés,
— Nous avons le chef, cela suffit. »
^ On se remit en marche. Nous parvînmes bientôt à l'endroit où j'avais rencontré les fugitifs. J'étais inquiet pour Lindsay... Comment avait-il pu éviter ces gens ? Où se cachait-il ? Qu'allait-il devenir, avec sa complète ignorance de la langue ?
Lorsque nous rentrâmes au camp, j'aperçus les prisonniers assis à leur ancienne place. Cette fois, ils étaient liés.
« Veux-tu rester avec moi ou aller avec eux? me demanda le melek.
— Je dois aller avec eux.
— En ce cas, donne -moi tes armes*
LA GARAYANtifiR LA JHOflï »1
— Je t'en prie, prends les prisonniers prés de toi, melek, ce sont des gêna de distinction. Je te promets de te suivre avec eux, sans faire usage de mes armes* sans essayer de fuir»
— Tu aiderais les autres dans leur fuite,
— Non, Je m'engage aussi pour eux, à condition que tu les traiteras noblement et que tu leur rendras leurs armes,
— S'ils me donnent leur parole» j'y consens. »
Tout le monde prit place autour du melek. Nous étions un peu embarrassés et confus de nous être laissés prendre. Le silence se rompait difficilement, lorsque la surprise nous fit pousser une exclamation unanime, A l'entrée du camp venait d'apparaître un cavalier fort inattendu : master Lindsay !,*. li marcha droit à nous et s'écria en me reconnaissant :
« Ah 1 sir, vous voilà aussi !
— Y es, good ilay, master Lindsay.
— Mais comment étes-vous revenu ? Je vous cherchais partout.
— Je suis revenu moins librement que vous, sir,
— Librement? Oh ! pas librement du tout, mot !
— Pourquoi alors ?
— Ehl situation terrible,... déplorable! Je sais seulement un mot kurde, le nom de l'àne... J'étais tout seul, chevauchant par monts et par vaux. Voyant qu'on avait repris ceux-ci, je tes ai suivis à petits pas... Me voilà.
— Mais où vous cachiez -vous, pendant qu'on les faisait prisonniers?
— Je me trouvais en avant, parce que mon cheval est meilleur... Vous, où donc couriez- vous?
— Sir, j'ai passé aujourd'hui le plus périlleux quart d'heure de ma vie, vous pouvez m'en croire... Descendez, venez ici, je vous raconterai mon aventure. »
m la ga rayaxk #>« iâ MORT
Lindsay se plaça près de moi, et» quand j'eus fini le récit de ma fuite, il reprit avec un grand soupir :
« Master, nous sommes dans un mauvais jour oui , très mauvais, %wlll Je n'ai plus nulle envie de chasser Tours» »
Je dus aussi faire part de ce qui m'était arrivé à mon Halef et à Amad cl Gbandour, lesquels, de kur coté» m'apprirent comment Mohammed avait réussi à se sauver. Ils espéraient que le vieux chef pourrait donner l'alarme à Goumri et désiraient vivement que les nestoriens ne levassent pas le camp avant l'arrivée des Kurdes* Il ne devait point en être ainsi. Après un frugal repas, auquel nous fîmes honneur avec grand appétit, nos gens se mirent en marche dans la direction de Lizan. On nous plaça au milieu de la troupe, et nous reprîmes la route que nous avions parcourue déjà avec Lindsay.
Nous descendîmes bientôt la pente de la montagne pour arriver dans la large vallée du Zab.
Le terrain de cette contrée est très fertile ; cependant je ne vis aucune trace de culture : à peine, par-ci par-là, un bout de champ où poussait encore un peu d'orge. Les guerres continuelles, l'incertitude des récoltes, enlèvent toute énergie aux indigènes. Ils n'osent ni labourer, ni ensemencer. Sur ces terres incultes s'élèvent des chênes magnifiques, des noyers sauvages dont les branches ont une vigueur, une étendue, un feuillage étonnants.'
Nous marchions entre Pavant-garde et l'arrière-garde, au milieu d'une haie assez épaisse de guerriers. Le bey chevauchait près du melek. Celui-ci parlait peu; il paraissait tout occupé de garder un prisonnier qui, pour lui, valait une victoire décisive.
A une demi -lieue environ de Lizan, nous vîmes arriver un cavalier de taille gigantesque, montant un des plus forts chevaux kurdes que j'aie jamais rencontrés. Cet homme portait de larges pantalons en toile peinte,
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une jaquette de même étoffe» un mouchoir rabattu sur le front au lieu de turban ; ses armes consistaient en un vieux fusil de provenance européenne, Derrière lui» à une distance respectueuse, se tenaient deux guerriers armés, ses serviteurs sans doute.
Ce personnage s'avança, fit halte en même temps que nous, et salua le melek avec une formidable voix de basse -taille:
« Bon matin, dit- il.
— Bon matin » répéta le chef chaldéen.
— Tes gens m'ont dit que tu avais remporté une grande victoire.
— Dieu soit loué ! il en est ainsi.
— Où sont tes prisonniers ?
— Les voilà. »
Le melek nous désigna de la main. L'homme géant jeta sur nous un sinistre regard et demanda : « Lequel est le bey de Goumri ?
— Celui-là.
— Ah ! voici donc le fils de Pégorgcur de notre race, du cruel Abd el Soummit-bey ! Enfin, le voici, Dieu soit loué ! il payera pour les crimes de son père. »
Le bey garda un dédaigneux silence. Quant à moi, je crus devoir protester : le melek oubliait- il déjà ses promesses } Je me tournai vers le chef et lui dis :
« Melek, quel est ce cavdier ?
— Cest le reïs de Khoûrd.
— Comment s'appelle- 1 -il ?
— Nedjir-bey. »
Nedjir, en kurde, signifie brave chasseur. Le titre de bey, peu usité chez les Chaldéens, la prestance et la morgue du personnage, disaient assez qu'il occupait un haut rang dans sa tribu et qu'il devait y avoir une grande influence. Je me rapprochai donc du gigantesque guerrier, commençant ainsi mon discours :
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« Ncdjtr-bey, le melek ne s'explique pas exactement. Nous sommes..,
— Chien î interrompit Nedjir, qui te parle ? Tais- toi, tu répondras si on t'interroge. »
Je tirai assez tranquillement mon poignard et repris : « Qui t'a permis d'appeler chien l'hôte du melek ?
— L'hôte î mais Je melek lut- même m'a dit que vous étiez ses prisonniers...
— Si tu m'avais écouté, je t'aurais appris qu'il ne disait pas toute la vérité. Demande- lui si nous ne sommes point ses hôtes.
— Soyez ce que vous voudrez, peu m'importe ! Seulement remets ton poignard dans ta ceinture, ou je te jette à bas de ton cheval.
•— Nedjir-bey, tu semblés aimer à rire ; moi, je suis sérieux. Montre-toi désormais plus poli , ou nous verrons qui descendra de cheval.
— Chien , fils de chien ! Tiens î... »
fl brandissait son formidable poing en avançant sa monture vers la mienne; mais le melek lui retint le bras.
« Par saint Yésouyabos, ne badine pas, ou malheur a toi ! s'écria le chef.
— A moi ? murmura le géant d'un air étonné,
— Oui , à toi.
— Pourquoi cela ?
— Parce que ce guerrier étranger n'est point un Kurde, mais un émir de l'Occident. Il est fort comme un ours et porte des armes auxquelles personne ne peut échapper. Il est mon hôte, montre -toi poli envers lui et les siens. »
Le reïs remua la tête en disant :
« Je ne crains ni les Kurdes, ni les Occidentaux. Je lui pardonne uniquement parce qu'il est ton hôte ; mais qu'il fesse attention à lui , ou il sentira lequel de nous deux
LA VABAYANS US LA MOfiT 111
est le plus fort. Maintenant viens un peu en avant, car j'ai a te parler et à te féliciter, »
Il était inutile de répondre aux bravades du Goliath ; elle» ne m'effrayaient nullement» je l'avoue. La force de cet homme était celle d'une brute» par conséquent peu à craindre. Nous nous remîmes tous en marche. Après une chevauchée assez rapide, nous atteignîmes Lizan,
Les misérables huttes qui constituent cette capitale se groupent sur les deux rives du Zab, dont le cours est vraiment très pittoresque en cet endroit. D'énormes rochers émergeant au milieu du fleuve rendent la navigation fort périlleuse. Les ponts qui traversent le 2ab sont faits grossièrement de joncs tressés et maintenus sur des perches a l'aide de pierres. Une telle construction n* offre aucune solidité ; mon cheval tremblait en passant, Nous parvînmes cependant tous sans accident sur la rive opposée,
À peine avions «nous traversé l'eau, que de longs cris de joie saluèrent le meiek. Les femmes , les enfants, se précipitaient sur notre passage. La foule était si grande, et le nombre des maisons si restreint , que je supposai la présence de toute la population du voisinage.
La maison du melek, devant laquelle nous nous arrêtâmes, est située sur la rive gauche et, suivant l'usage des Kurdes, bâtie en partie sur pilotis avançant assez dans le fleuve pour qu'on y puisse jouir de la fraîcheur et établir un courant d'air capable d'éloigner les mouches, si importunes dans ce pays.
Le second étage de la maison n'a point de murs. Il consiste en une simple plate-forme, aux quatre angles de laquelle s'élèvent des piliers de briques soutenant un toit. Ce compartiment, aéré et aérien, figure la salle des états. C'est là que le melek nous conduisit tout d'abord; mais j'eus soin, avant de m'y rendre, de laisser Halef à la garde de mon cheval. Le lieu de réunion était garni
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d'une quantité de petites nattes élégamment travaillées, sur lesquelles nous nous reposâmes commodément.
Lemelek, appelé ailleurs» nous laissa bientôt seuls; puis une femme apparut, soutenant un large plateau tressé en écorce , sur lequel se trouvaient toutes sortes de fruits, Deux jeunes filles de douze à treize ans , portant des plateaux moins grands et chargés de pâtisseries, suivaient. Toutes les trois saluèrent humblement et déposèrent leurs plateaux devant nous. Les deux enfants s'éloignèrent; mais la femme resta immobile, nous regardant d'un air embarrassé.
« Tu désires quelque chose ? lui demandai -je.
— Oui , seigneur.
— Dis -le.
— Lequel de vous est l'émir du couchant ?
— Il y a ici deux émirs de cette contrée : moi et lui. » Je désignai Lindsay.
« Je demande celui qui est non seulement un guerrier, mais un médecin.
— Je suis médecin à l'occasion.
— N'est-ce pas toi qui as guéri à Amadiah une jeune fille empoisonnée ?
— Oui, c'est moi.
— Seigneur, la mère de mon mari désire passionnément voir ton visage et te parler.
— Où est -elle ? J'irai tout de suite la trouver.
— Oh l non, khoudi. Tu es un grand émir, nous ne sommes que des femmes. Permets -lui devenir.
— Je le lui permets.
— Bile est âgée et faible , elle ne pourra se tenir longtemps debout.
— Elle s'assiéra.
— Ne sais -tu pas que, dans notre pays, les femmes ne doivent pas s'asseoir devant des hommes de ton rang ?
— Je le sais ; mais je lui permettrai de s'asseoir. »
LÀ UÀÈAVANÉ f>$ IA MORT «3
Elle sortit et ne tarda pas à revenir, soutenant par la main une femme courbée par la vieillesse» dont le visage était sillonné de rides, mais l'œil vil et brillant encore.
« Que votre entrée dans la maison de mon fils soit bénie î murmura la vieille femme. Où est l'émir que je cherche ?
— * C'est mot, répondis- je, Vjens, assieds- toi. »
La vénérable aïeule fit un signe d'étonnement et
presque d'effroi , lorsque je lui désignai une natte proche
de la mienne,
« Non, non, khoudi, il ne convient point que je sois assise prés de toi. Laisse-moi me mettre dans un coin.
— Je ne le souffrirai pas... Tu es chrétienne ?
— Oui, seigneur.
— Moi aussi je suis chrétien. Ma religion m'apprend que nous sommes tous égaux devant Dieu, riches et pauvres, princes et mendiants, vieux et jeunes > hommes et femmes... Je suis ton frère, tu es ma sœur; ton âge dépasse de beaucoup le mien, et je dois l'honorer* Prends donc place à ma droite.
— Je ne le ferai que si tu l'ordonnes»
^- Je l'ordonne,
— J'obéis, seigneur. »
La vieille femme me laissa l'aider à s'asseoir sur là natte. Elle me regarda longtemps ; puis* quand sa bellefille se fut retirée, elle me dit :
« Khoudi, tu es exactement comme on t'a dépeint; Connais-tu des gens qui semblent apporter l'ombre partout où ils vont ?
— Oui, j'en connais de tels.
— En connais -tu d'autres qui font entrer avec eux les rayons dn soleil, même pendant la nuit? Partout où ils sont, il fait clair et chaud. Dieu leur % fait deux grandes grâces : il leur à donné un cœur aimable et un aimable visage.
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>« M W I . Il I I I H I» «^I^M^^^^—
— Qui , je connais des hommes qui possèdent ces dons ; ils sont rares.
— Cest vrai* Eh bien * tu es un de ces hommes,
— Tu me combles de politesses,
— Non , seigneur. Une pauvre vieille comme moi ne voudrait pas dire un mensonge si près de la tombe,.. On m'a raconté que tu es un vaillant guerrier ; mais le rayon de tes yeux doit t'aider à vaincre. On aimerait ton visage» quand même il serait laid, à cause de ton regard, Tous ceux que tu rencontres t'aiment certainement.
— Ne crois pas cela. J'ai trouvé bien des ennemis sur ma route.
— Ce sont des gens méchants. Je ne t'avais point encore vu ; mais je pensais beaucoup à toi, et mon affection se portait vers toi avant que je n'aie vu la flamme de tes yeux.
— Comment cela se fait- il? demandai -je, modestement embarrassé.
— Mon amie m'a tant parlé de toi !
— Comment s'appelle cette amie ?
— Marah Douriméc.
— Marah Dourimée ! Où est-elle?.,. Où pourrais- je la rencontrer ?
— Je n'en sais rien.
— Mais, puisqu'elle est ton amie, tu dois connaître sa demeure.
— Elle est tantôt ici et tantôt là. Elle ressemble à l'oiseau, qui demeure aujourd'hui sur un arbre, demain sur un autre.
— Vient -elle souvent chez toi ?
— Elle ne vient pas comme le soleil , qui nous mesure exactement les heures, mais comme la pluie bienfaisante, qui rafraîchit la campagne un peu plus tôt, un peu plus tard, sans qu'on puisse dire le moment où elle tombera.
— Quand penses -tu à peu près la revoir?
LA KAHAVANE t>E LA MOHT ttf»
— Qui sait ! Elle peut être aujourd'hui à LUan ; elle peut « y revenir qu'après la première lune ; elle n'y reparaîtra peut* être jamais Beaucoup d'années pèsent sur ses épaules comme sur les miennes, »
Tout cela me parut si singulier, si mystérieux , que je songeai involontairement au Rotihi Koithwt ; l'Esprit de la caverne » dont Marali Dourimée m*avait parlé avec tant de précaution. Je repris :
« Elle t'a donc vue depuis sun dernier séjour à A ma* diali ?
— Oui. Elle m'a raconté tout ce que tu as fait pour son enfant. Elle m'a dit que tu viendrais sans doute à Ltean, et elle m'a recommandé d'avoir soin de toi comme si tu états mon fils.,. Me le permettras -tu, émir?
— Volontiers... Et mes compagnons, peuvent-ils aussi compter sur ta bienveillance ?
— Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir. Je suis la mère du mclek; son oreille écoute ma prière, mais il en est un parmi vous que je ne saurais guère aider.
— De qui parles -tu ?
— Du bey de Go uni ri. Montre -le -moi.
— C'est l'homme assis sur la quatrième natte, il corn* prend ce que tu dis; mes autres compagnons n'entendent pas ta langue.
— Il peut comprendre ce que je dis, je ne m'en inquiète pas. Sais-tu ce que les siens ont fait souffrir à notre pays ?
— J'en ai entendu parler.
— Tu vois, assis dans la maison du melek de Lizan, le fils d'un de ces monstres î Crois-tu que nous puissions lui faire grâce ? »
Le bey de Goumri restait impassible, sans un geste, sans un frémissement, fier, résigné, calme, comme le sont souvent ceux de sa race. Je n'osai intervenir et repris simplement : .
«8 LA GARA VAX H HR LA .VOJtr
« Le fils n*est pas responsable des crimes de son père. Sa grâce > je la demanderai,,. Le metek lui a promis» comme à nous, de le traiter en hôte,,, J'ai été accueilli chez le bey de la façon la plus généreuse : rhonneur et la reconnaissance m'obligent a ne pas l'abandonner.
— Cet homme est ton ami ?
— Il a été mon hôte,
— J'en suis fâchée pour toi,
— Penses-tu donc que le melek ne soit point fidèle à sa parole ?
— Mon fils n'oublie jamais ses serments ! s'écria la vieille femme avec orgueil; mais le bey restera ici jusqu'à sa mort* et, si tu ne veux pas l'abandonner, tu risques de ne jamais revoir ta patrie,
— L'avenir est entre les mains de Dieu. Sais-tu ce que le melek a décidé à notre sujet? Nous est -il permis de sortir de la maison ?
— Oui. Excepté le bey, vous jouissez tous de la liberté des hôtes.
— Je voudrais parler au melek; me permets- tu de Raccompagner près de lui ?
— O seigneur! ton âme est pleine de bonté* Gui* conduis-moi, afin que je puisse me vanter, avant de mourir, d'un honneur tel que je n'en ai jamais reçu, »
Elle se leva et s'appuya sur mon bras. Nous descendîmes lentement au rez-de-chaussée. Là, mon hôtesse me quitta en me montrant une porte. Je trouvai bientôt Nedjir-bey devant la maison, entouré d'un grand nombre de nestoriens ; il me regarda avec surprise et me demanda d'une voix rude :
« Que viens-tu faire ici? Qui cherches -tu ?
— Le melek.
— Il n'a pas le temps de s'occuper de toi. Remonte.
— Je suis habitué à faire ce qui me plaît, Tu peux
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. iiiiii .- fci . "~ i .■înii. vu.u -IL." - i r- -- -i-ji-u i » m L' i irr-n"- -mim- i n "■ "■ — — "T 1 MJ ^ Mr ^, M — ,
donner des ordres à tes serviteurs, et non & un homme libre» »
Le géant se rapprocha de moi, secouant ses bras puissants, Son œil brillait comme celui d'un fauve ; 11 avait bonne envie de m'assommer. Je compris qu'il fallait lui en imposer tout de suite» pour m'en débarrasser une bonne fois.
« M'ohéiras-tu ? criait ce forcent*
— Mon! »
Il brandit son poing au-dessus de ma tétej je parai le coup du bras gauche, et lut appliquai mon propre poing droit sur la tempe avec tant de vigueur, que mes doigts demeurèrent longtemps engourdis. Nedjir-bey chancela, étourdi « puis tomba comme une masse inerte.
Tous les assistants s'écartèrent en murmurant :
« Il Ta tué I
— Non* Jetez-lui un peu d'eau, et il reviendra à lut, » Le melek arrivait en ce moment.
« Cet homme m'avait menacé, lui dis -je. Je sais me défendre : qu'il ne recommence pas !
— Tu l'as tué ?
— Non; mais, s'il recommençait, les siens pourraient prendre le deuil. C'est â toi de l'avertir.
— Seigneur, tu es terrible ;\ tes ennemis; mais tu donnes bien du souci «\ tes amis. Comment pourrai-je te protéger si tu ne respires que le combat, si tu as sans cesse des querelles ?
— Eh quoi ! tu ne serais pas assez puissant pour protéger ton hôte contre ce reïs ? C'est lui qui m'a offensé , et c'est moi que tu blâmes !
— Seigneur, rettre-toi, le voilà qui revient à lui.
— Je ne le crains pas.
— 11 te tuera*
— Sots tranquille, il n'en viendra pas là* »
Mes compagnons avaient été témoins de toute la scène
ttr i a ca ira va xe i# a t \ m or ï
du haut tic leur plate-forme. Je leur fis signe des yeux : ils tue comprirent.
On venait d'aspeTger fortement d'eau le front Je l'hercule; il se relevait avec lenteur, Ses yeuK injectés de sang me cherchaient; ils se (lurent sur moi avec une indicible expression de rage. Je n'avais nulle envie de recommencer le pugilat ï ma main enflait, mon bras me faisait mal. Cependant Nedjir-bey voulut m'empoigner. Les etVortsdu melek et de deux antres chefs ne pouvaient le retenir» Je me tournai bravement en face de lui» et lui dis en montrant l'étage supérieur :
« Regarde , bey ! »
Il leva les yeux ; les fusils de mes compagnons étaient braqués sur lui. Le géant possédait une dose d'intelligence assez, forte pour comprendre ce langage. Il s'arrêta :
« Homme, nous nous reverrons, grommela -t- il,
— Khoudi, murmura le melek, défie-toi de lui. Cet ennemi est dangereux,
— Je suis ton hôte, je m'en remets à toi pour ma sûreté.
— Tu me cherchais, mVt-on dit?
— Je voulais te demander s'il m'est permis de parcourir librement Lizan.
— Oui,
— Seul ou accompagné t
— Je te donnerai quelqu'un pour te conduire et te protéger.
— Je comprends. Appelle ce surveillant.
— Ce ne sera point un surveillant, mais un guide ; car je choisirai un karoùya (prêtre, savant).
— Où est -H? demandai -je.
— 11 habite la maison. Tu vas le voir. »
Le melek rentra à l'intérieur du logis et m'envoya bientôt un homme dans la force de l'âge, portant le costume ordinaire du pays , mais offrant dans tout son
lACÀàÂVA'XK'ltk'ÎANQiÎT' «»
ensemble quelque chose d'ecclésiastique* Ce personnage me salua courtoisement et s'informa de ce que je désirais*
« Le rociek t> fait mon guide, répondis -je.
~~ Seigneur, je suis à tes ordres,
— Je voudrais visiter la ville et ses environs»
— Ce n'est peut-être guère prudent, khoudi. On vient d'apporter \\ l'instant la nouvelle de rapproche des Kurdes -Herwarî, qui viennent pour délivrer leur hey„. Ne voudrais -tu pas faire une promenade dans les jardins ?
— J'ai donné ma parole au melek j je ne quitterai pas Lfean sans son assentiment. Cela ne te suffit -il point?
-~ Viens donc, khoudi. Je me lie à toi, quoique je sois responsable de ta personne tout le temps que tu resteras ici. Que veux -tu voir d'abord ?
— Les roches du haut desquelles Hedcr K liait «hey a fait précipiter les Kaldani.
— Elles sont difficiles à gravir.,. Sais-tu grimper, seigneur?
— Sois sans crainte. »
Noms marchions depuis une demi-heure, lorsque nous fîmes la rencontre de deux cavaliers arrivant au galop. « Qu'y a-t-il ? leur cria le karoùya.
— Les Kurdes s'avancent .
— Où sont -ils?
— Us ont gravi la montagne et pénètrent dans la vallée d'en bas. #
— Combien sont -ils ?
— Plusieurs centaines. »
Les cavaliers disparurent. Mon compagnon s'arrêta en branlant la tête et me dit :
« Khoudi , retournons.
— Pourquoi ?
— J'ai promis de te ramener dés que les Kurdes
m t.t G-ÂKAr&K* QiriA rnnnr
seraient en vue, Tu ne voudrais pas me faire manquer a ma parole?
— Non, certes. Retournons, »
Lorsque nous revînmes sur ta place » devant la maison du melek, je remarquai une grande agitation. Us gens ne semblaient avoir trouvé aucun pian pour la défense. Ils se groupaient assea confusément, sous la conduite de quelques chefs. Le melek et le reïs tenaient conseil avec les plus influents de la nation,,. Je voulus passer outre et gagner l'escalier, pour remonter sur la plate- forme; mais le melek m'appela,
« KKoudi » viens avec nous.
— Pourquoi rappelles- tu? s'écria le reïs en colère. C'est un étranger, un ennemi : nos affaires ne le regardent pas,
— Tais-toi! » ordonna le melek.
Se tournant vers moi , il me dit :
« Seigneur, je sais de quel secours tu as été aux Haddedin et aux Yésidi pendant leurs guerres. Veux -tu me donner un conseil ?
— Il est bien tard pour cela, melek, répondis- je.
— Le crois -tu?
— Le danger est plus facile A prévenir qu'à vaincre, Ecoute cependant : savais- tu que les Kurdes seraient ici aujourd'hui ?
— Oui , nous le savions tous,
— Pourquoi n'as-tu pas fait garder le passage de ce côté? Il y avait des endroits très faciles à fortifier, et dont on n'eût pu te déloger. A présent les Kurdes ont passé les montagnes ; rien ne les empêche d'arriver jusqu'à toi,
— Nous combattrons.
— Ici?
— Non , dans la plaine de Lizan.
— Tu iras donc au-devant d'eux?
— Oui.
hA #M*M VHM? f>> 1,4 «0*1 1W
— Et tu es encore ici avec tes gens !
— H faut mettre en sûreté no» bkm$ et nos familles , puis nous irons combattre*
— O meiek ï vous vous y prenez seulement maintenant! Quelle imprudence! Avant que vous soyez prêts, les ennemis entreront à Li*an. Si dès hier vous aviez pris vos dispositions, votre victoire eût été certaine; aujourd'hui vous êtes perdus,
— Khoudi, ne prononce pas cette parole, conseillenous plutôt*
— Comment vous conseiller contre des gens qui viennent me délivrer, moi et mes compagnons }
~~ Vous n'êtes pas prisonniers. Je vous ai reçus comme
des bûtes.
— Même le bey de Goumri ?
— Seigneur» ne me contrains pas ;\ te répondre sur
cette question.
— Vous êtes chrétiens, votre cause m'intéresse ; cependant ces hommes de Goumri se sont montrés hospitaliers envers nous.,. Je voudrais épargner le sang des deux côtés,,. Votre situation me paraît difficile. A mon avis, une seule chose vous reste à taire : hâtez -vous de marcher au-devant de l'ennemi; prenez, une forte position où vous puissiez leur barrer le passage, lis vous enverront probablement des messagers pour traiter de la délivrance du bey. Vous verrez alors ce qu'il y aura à décider.
— Viens avec nous, khoudi.
— Volontiers, si tu me permets d'emmener mon serviteur Halef , qui est là , derrière le mur, à la garde des chevaux.
— Je te Je permets.
— Moi, je ne le lui permets pas, » interrompit le
reïs.
Là-dessus s'éleva une querelle violente. Tous les chefs
H» li QAilAVANR M IA MORT
prirent parti pour le melek, Nedjtr^bey, furieux» sauta sur son cheval et fit mine de s'éloigner, « Où vas-tu ? cria le melek,
— Je ne vais pas avec toi,
— Je te défends de partir. Vous autres, maintenez-le! » ordonna le chef nestorien,
Tandis qu'il s'occupait de réduire le mutin et de mettre en ordre son armée, j'appelai Halef, lui recommandant de préparer son cheval et le mien ; puis je montai rapidement prés de mes compagnons,
« Qu'y a-t-il? demanda l'Anglais,
— Les Kurdes de Goumri arrivent pour délivrer leur bey.
— Très bien! braves gens! Mon fusil!,,. Il faut les aider, vw. twll !
~- Un peu moins d'ardeur, sir David, Pour le moment, reste?. en repos, attende?, mon retour,
— OCi allez-vous ?
— J'accompagne le melek ; nous verrons ce qui va se passer entre les deux troupes.,,
— Psbau*! ils vont vous exploiter, vous tuer peutêtre , ycs !
— Cela n'est guère probable.
— Si je vous accompagnais?
— Non, je ne puis emmener que Halei.
— Allez donc; mais, si vous ne revenez pas, je détruis Lizan de fond en comble , iwll !
— Khoudi, me dit le bey de Goumri, auquel j'exposai mes projets, tu ne concluras rien sans mon consentement?
— Non, certes! Je reviendrai te consulter, ou je t'enverrai chercher. »
Je me munis de mes armes, descendis et sautai en selle. Tous les guerriers avaient pri-, les devants; le melek seul m'attendait. Quelques hommes restaient dans
JU OAXAVAXR fiK LA XtOBV m
la maison pour veiller sur les otages; ils étaient bien armés*
Nous repassâmes le pont mouvant. De l'autre côté du fleuve régnait une extrême confusion; les guerriers à pied et à cheval couraient en tous sens, mêlés tes uns aux autres, sans la moindre discipline.
La plupart portaient de mauvais fusils; beaucoup •n'avaient que des massues. Tout le monde semblait commander, personne n'obéissait. Le terrain, sans cesse coupé et masqué par des rochers, des buissons, des groupes d'arbres, nous dérobait entièrement les mouvements de l'ennemi ♦ Les nouvelles qu'on recueillait ;\ chaque pas sur la marche des Kurdes étaient contradictoires. Bientôt accourut un officier, disant que le reïs de Khoùrd se retirait avec ses hommes, parce que le melck Pavait offensé ; aucun effort ne parvenait h le retenir*
« Que faire? murmura le melck, profondément inquiet.
— Avant tout f assure-toi de la position des Kurdes! m'écriai -je.
— J'ai envoyé des éclaireurs ; mais les uns rapportent une chose, les autres une autre... D'ailleurs, regarde mes gens... Est-ce 1;\ une troupe avec laquelle on puisse combattre? »
Cet homme excitait vraiment ma pitié* Il n'était point secondé; son peuple avait trop souffert, l'énervement semblait complet.
La veille, quelques-uns des guerriers avaient bien pu réussir dans une embuscade dont on ne calculait ni les suites ni les conséquences; aujourd'hui personne ne savait tirer profit de l'avantage ou parer aux inconvénients de ce coup de main. Aucune trace de science militaire chez ces malheureuses troupes ni chez leurs chefs. Ils s'en allaient tous comme un troupeau de moutons au-devant d'une bande de loups.
Le melek lui-même me faisait l'effet d'un homme irré-
1*1 LA (lA&AYAKH UM t+A WA#?
solu, sans initiative et sans grande énergie.». L'éloigné* ment du reïs lui ùtait une partie 4e sa force, même morale, il était clair que les nestoriens auraient encore le dessous dans cette rencontre avec leurs féroces adversaires* « Veux- tu écouter mon avis? dis -je au melek.
— Parle,
— Les Kurdes sont supérieurs en forces. Il ne te reste que deux voies à tenter : retire -toi rapidement sur l'autre rive et détends le passage, Tu gagneras ainsi du temps ; les renforts te viendront peut-être* Alors tu pourras mieux organiser tes gens,
— Il faudrait sacrifier tout ce qui est sur cette rive.
— Je ne vois rien à y prendre.
— Quel est l'autre moyen ?
— Traite avec eux,
— Oui enverrai -je?
— Moi , si tu veux.
— Toi ! tu t'enfuirais !.,,
— Je t*ai donné ma parole. D'ailleurs, tu as mes compagnons comme otages; crois-tu que je les abandonnerais ?
— Les Kurdes ne voudront rien écouter* à cause de la surprise d'hier.
— Tu as leur chef en .ton pouvoir» c'est une grande garantie.
— Khoudi, tu as été l'hôte des Kurdes, tu ferais le traité en leur faveur,
— Je suis ton hôte aussi, je te promets d'être impartial.
— Tu ne pourras revenir, ils te retiendront.
— Non. Sois tranquille, je ne me laisserai pas retenir. Tu vois mon cheval : il vaut dix fois plus que le tien.
— Cinquante fois, seigneur, cent fois peut-être.
za cahavax^ n^ ia ^ranr tas
— Crois-tu qu'un guerrier se prive volontiers d'un tel cheval ?
— Jamais, khoudi.
— Eh bien, changeons ; donm>moi ta monture, prends la mienne pour gage.
— Sérieusement , khoudi ?
*™ Oui, sérieusement. Seras- tu rassuré après cela?
— Je me fie à toi, seigneur. Emmènes «tu ton domestique ?
— Non, tu ne connais pas assez mon cheval. Haie* restera pour le calmer, car aucun de tes gens ne pourrait, non plus que toi , dompter cette bête.
— À-t-il un secret, seigneur?
— Oui,
— Khoudi, je ne monterai pas ce noble animal ; laisse-le à ton serviteur, qui me prêtera son cheval pendant ton absence.
— A ton choix. Maintenant hâtons* nous.
— Sauras* tu trouver les Kurdes?
— Melek, ils ne sont que trop près d*ici. Veux- tu m'en croire? Pendant que je vais essayer de traiter, retourne au delà du fleuve; car, si tes gens commençaient l'attaque, toute négociation deviendrait impossible*
— Nous reculerions, nous semblerions tout abandonner?
— Non. Vous gagnerez du temps et vous préparerez la défense de la ville. Tant que vous serez maîtres du pont, ils ne pourront entrer.
— Tu as raison , je vais donner des ordres. » Tandis que je confiais mon cheval à Halef , le melek ,
avant de me donner son cheval , porta à ses lèvres une conque marine qui pendait ordinairement à sa ceinture. Sa voix s'échappa alors, avec une intonation sombre 5 mais puissante, résonnant fort loin dans la plaine; car je
136 UA GAUAVAHB &B IA MOnt
vis aussitôt îous les Chaldéens s'arrêter, puis reculer. Ce second mouvement me parut leur être plus agréable et s'exécuter avec plus d'ensemble que celui d'avant Les Kurdes évidemment les effrayaient. Je m'élançai sur la monture du melek et m'éloignai , en la seule compagnie de Doyan.
Ma mission ne me semblait pas malaisée. Je n'avais rien à craindre des Kurdes, le désir de délivrer leur bey devant les rendre traitables ; d'ailleurs , ils me connaissaient.
Je m'avançai lentement, épiant tous les bruits, examinant tous les replis du terrain. Arrivé au sommet d'une petite colline couverte de taillis assez clairsemés, j'aperçus une nuée de corneilles qui s'élevaient dans les airs. Bientôt elles tentèrent de s'abattre sur les branches, puis reprirent de suite leur vol.
Ces oiseaux effarouchés m'indiquaient la présence de l'ennemi.
Je descendis les flancs de la colline et n'étais pas encore loin, quand une balle passa en sifflant au-dessus de ma tète. Je sautai à bas du cheval pour me faire un rempart de l'animal. J'avais aperçu la lumière du fusil, je savais où se tenait le maladroit tireur. Je lui criai :
« Bas les armes !
— Sauve-toi, ou tu es mort ! me répondit-on.
— Eh quoi ! on tue donc ses amis dans ton pays?
— Tu n'es pas un ami, tu es un Nazarah.
— * Toi, tu appartiens aux avant -postes des Kurdes.
— Qui te Fa dit?
^- Je le sais. Conduis- moi à ton chef* *=- Que lui veux -tu?
■~ Il faut que je lui parle au nom du bey de Goumri dont j'ai été l'hôte.
-^-Où est le bey?
— Prisonnier à Lizan* »
ZA GAnAVAXE RE ZA ïïOnT 13T
Pendant cette conversation, je remarquai que plusieurs autres guerriers s'étaient rapprochés; ils épiaient derrière les branches. Le Kurde reprit :
« Qui es* tu, toi qui te nommes l'hôte de notre bey?
— Un émir ne répond qu'à son égal, Conduis -moi à ton chef, ou amène* le ici. J'ai à lui parler d'affaires graves.
— Seigneur, tu es donc un de ces émirs étrangers qu'on a faits prisonniers avec notre bey ?
— Oui,
— Tu n*es point un hain (traître)? Réponds -moi.
— Comment, grenouille! cria une autre voix, lu ne reconnais pas l'émir qui peut tirer sans cesse! Allons, fais-moi place, ver de terre ! je vais m'entendre avec lui* »
Au même moment un jeune Kurde sortit d'un fourré et s'avança vers moi dans une attitude très respectueuse.
« Allah ! Macb' Alkh ! dit-il, Dieu soit loué ! Te voilà, seigneur ! nous étions inquiets pour toi* »
Je le reconnus aussitôt comme un des hommes qui , la veille, avaient échappé au melek, et je repris :
« Nous sommes tous captifs, mats nous nous portons bien. Qui est ton chef?
— Le reïs de Dalacha. Près de lui se trouve le vaillant émir des Haddedîn , de la race des Chammar. »
Cette réponse me fit grand plaisir; elle me prouvait que Mohammed avait regagné heureusement Goumri. Je répétai :
« Conduis-moi au reïs.
— Seigneur, le reïs de Dalacha est un grand guerrier. Il était venu hier soir à Goumri pour visiter le be}* ; on lui a appris que notre chef se trouvait aux mains des Chaldéens. Il a juré de le délivrer, de raser Lizan et d'envoyer tous ses habitants en enfer. Il est en marche à présent, et nous allons aller au-devant de lui. Mais, seigneur, on t'a donc volé ton beau cheval ?
128 JL4 CAXAVAX8 1>K IA MOHT
—Non, je l'ai laisse comme otage. Allons» conduis-moi.»
Je descendis de ma bête, pris la bride à la main et suivis mon guide. Nous n'avions pas fait cent pas, que nous vîmes venir un groupe de cavaliers, parmi lesquels je reconnus Mohammed Emin, Il m'aperçut en même temps, et se mit à crier joyeusement :
« HamdouliUah ! Dieu soit loué, lui qui me tait la i grùce de te revoir ! 11 a éclairé tes pas, il t*a délivré de tes ennemis.,. M&is... tu t*es sauvé sans ton cheval !.., »
L'Arabe semblait consterné ; cette idée renversait toute son intelligence. Je le tranquillisai à l'instant* *-
« Je ne me suis point sauvé, interrompis -je, et mon t( cheval est en bonnes mains, Halef me le garde, personne ne le lui prendra»
— Tu ne t*es pas sauvé? demanda le cheikh avec étonnement.
— Non. Je viens en qualité d'ambassadeur du bey de Jj Goumri et du melek de Lhsan. Quel est le chef suprême auquel je dois m'adresser ?
— C'est moi , » répondit une voix sonore»
Je regardai l'homme qui parlait. Il était monté sur an
vigoureux cheval aux crins abondants, dont le harnachement consistait en une bride faite d'écorce de palmier. Ce cavalier me parut extraordinairement long et maigre* Un turban monstrueux couvrait sa tête ; sa physionomie disparaissait entre ce turban et une barbe en broussailles A peine apercevait- on le bout de son nez, avec deux yeux brillant d'un feu sauvage, a Tu es le reïs de Dalacha ? lui dis -je.
— Oui, Et toi , qui es^tu ? »
Mohammed Emin prit la parole pour moi; « C'est, dit -il, l'émir Kara ben Nematz,dont je fai
raconté les prouesses, »
te Kurde me regarda avec persistance, sembla rifléehir^puis murmura d'un ton rogne î
i*A GARAYANK />tf LA MORT
« On parlera plus tard ; pour le moment il faut combattre, Marchons,
— Arréte-toi î suppHai-je, j'ai a traiter d'une trêve qui,,.
— Tais -toi î Je suis le chef de cette armée» personne ne doit me résister. Les femmes bavardent, les hommes agissent* Ce n'est pas ici le lieu de discourir. »
Je n'étais point accoutumé a souffrir un pareil ton. Mohammed, du reste» m'encourageait par des signes. Je rejoignis le reïs, qui avait (ait quelques pas» et je saisis la bride de son cheval en criant :
« Halte -là ! je suis l'envoyé du bey.
— Qu'as -tu à me dire ? grommela le Kurde,
— Réunis tous les chefs, arrête le mouvement de l'armée. Vous ne pouvez combattre avant de m'avoir entendu,
— Ne sais-tu pas que nous voulons surprendre Lizan ?
— Je le sais,.. Vous verrez tout à l'heure ce qu'il convient de faire à cet égard.
— Si nous tardons, les Nazarah se précipiteront sur nous. Ils nous ont aperçus, nous n'avons pas de temps à perdre,
— Voilà justement pourquoi votre bey m'envoie. Vous ne pouvez surprendre les Chaldéens, car ils se sont retirés au delà du fleuve, qu'ils sont prêts à défendre, et...
— En es-tu sûr ?
— Parfaitement sûr. C'est moi qui le leur ai conseillé. »
Le reïs me, jeta un regard haineux et reprit :
« Seigneur, je veux bien me rendre à tes désirs ; mais
sache que nous n'accepterons les conseils d'un étranger
qu'autant qu'ils nous paraîtront bons.
— Vous aurez raison. Fais chercher un espace assez grand pour que toute l'armée soit témoin de nos négociations. Appelle autour de nous les principaux assiretab (guerriers choisis), tout en laissant des capitaines pour
veiller sur les postes avances: je m'acquitterai ensuite publiquement de mon message* »
Tandis que le reïs s'éloignait afin de donner des ordres» Mohammed se rapprocha de moi. Je lui racontai à la hâte nos aventures, H allait me faire part des siennes» i* quand on m'avertit qnc fêtai* attendu. Je fus conduit s dans une clairière.
Les chevaux avaient été* attachés aux arbres; les i simples cavaliers se tenaient respectueusementà pied* près de leurs montures, Une vingtaine de guerriers à la mine fort martiale étaient assis en cercle autour du chef. Des sentinelles veillaient à la sûreté de rassemblée. Tout cet ensemble formait un curieux tableau ; mais je n'avais pas le temps de m'arréter au pittoresque. i;
« Seigneur, me dit le reïs dès que j'eus mis pied à terre, J nous sommes ici pour l'entendre. Seulement, répondsmoi : le guerrier arabe qui t'accompagne appartient- il aux assiretah ? »
Je compris la malveillance de cette question , et dis k avec fermeté :
« Mohammed Kmin est l'émir renommé des Haddedin ; c'est un prince sage, un guerrier invincible, dont les ennemis eux-mêmes respectent la barbe blanche. Je ne puis souffrir qu'on manque d'égards a ce valeureux corn- :< pagnon de mon voyage, et, si tu ne veux pas le traiter s comme son Age et son rang le méritent, je reprends le chemin de Lizan.
— Seigneur, restons en paix et négocions.
— Oui , s'écria un des chefs kurdes , qui prit Mohammed par la main et le lit asseoir au milieu du cercle, celui qui offenserait cet émir deviendrait mon ennemi , je le jure par la tête de mon père ! »
Les guerriers approuvèrent du geste et de la voix. Le chef me demanda de nouveau avec une certaine impatience :
Ï.A VAit.W.X X /;' h R /, t if it # j |ai
« Émir, dis* nous ton message,
— Vous savea que le bey de Goumri est prisonnier du melek et..,
— Nous le savons. Si tu n'a* que cela à nous apprendre, tu pouvais tester à Lizan.
— Si tu ne veux pus te montrer plu* poli, je l'envoie dans la djeheuna. Là, m tu rencontres uni Utmljtt t maître d école), tu pourras lui dire qu'il mérite les verbes car il l'a fort mal éle\é. « n '
Le vieux guerrier qui avait déjà pris mou parti venait de se lever de nouveau. Montrant sou pistolet, il décria :
*« Faudra -t- il faire parler la poudre pour qu on écoute en paix le message ? Continue, khoudi ï »
je continuai donc :
« Le melek de Lizan demande la tête du be\\
— H la demande ! et de quel droit? interrompirent les guerriers.
— Pour payer le meurtre de tant de Chaîdéens tombés sous le 1er des Kurdes. »
Un murmure générai accueillit cette déclaration. Je laissai se calmer un peu les colères, puis je poursuivis ;
« J*ai consenti à servir de messager au bey, mais je viens aussi en qualité d'envoyé du melek... Le chef de Lraan m'a demandé d être sou ami : je ne dois ni le tromper, ni vous tromper. Je suis étranger daus ce pavs; je n'ai de haine ni contre vous, ni contre les Nazarah, et je mo souviens de la parole écrite par votre prophète : « Que ta langue protège ton ami. » Je dois vous parler comme si le melek et- le bey étaient là et pouvaient discuter devant vous. Qu'Allah éclaire votre cœur, afin qu'aucune mauvaise pensée n'obscurcisse votre volonté. »
I-e vieux Kurde approuvait du geste, Il me dit : « Parle sans crainte, seigneur, parle pour le bey et aussi pour le melek, puisqu'ils t'en ont donné la corn-
m la KAnAràtfxnK ZAxnnr
mission, Ne dis que la vérité; nous écouterons sans nous mettre en colère,
— Ecoutez-moi, mes frères! I) it*y a pas encore beau* coup données qu'un grand cri s'est élevé sur les montagnes, que des gémissements de douleur ont rempli les vallées, Les hommes ont pleure sur les hauteurs, et les lils des hommes se sont plaints dans les champs ; le glaive a tranché de jeunes vies ;\ peine commencées , le couteau a tait cesser des milliers de vies anciennes o\i nouvelles. Dites-moi dans quelles mains se trouvaient ce glaive et ce couteau meurtriers ?
— Dans les nôtres ! crièrent vingt voix avec un accent de sauvage triomphe*
— Et qui avez- vous tué ainsi ?
— Les Nazarah, que Dieu anéantisse!
— Que vous avaient -ils fait?
— Ce qu'ils nous avaient fait ? s'exclama le vieux Kurde avec étonnement. Ne sont-ils pas des giaours? Ne croient ils pas en trois dieux ? Ne prient-ils pas des hommes morts depuis longtemps? Nos ulémas ne nous préchent-ils pas sans cesse la guerre d'extermination contre eux ? »
Il eut été tout à fait inutile et dangereux d'essayer en ce moment une conférence théologique pour éclairer les idées de ces pauvres gens ; je me bornai à leur dire en toute simplicité :
« Donc vous les avez tués à cause de leur foi ? Vous avouez en avoir tué des centaines, des milliers?
— Plusieurs milliers ! reprit fièrement l'orateur.
— Donc, encore, vous reconnaissez qu'il y a entre vous et les Chaldéens la dette du sang ? Comment alors vous étonner s'ils demandent la tête de votre chef pour venger leurs parents égorgés ?
— Seigneur, ils n'ont aucun droit sur notre sang : ce sont des giaours !
— Tu te trompes, le sang humain est toujours le sang
I A K A HA V A A* R i>8 L A M O H T m
humain. Le sang d'Abel n'était pas celui d'un musulman, et pourtant Dieu dit à Cain : « Le sang de tan frère s'élève « de la terre et erie vers mot ! »
* Je suis un messager impartial, je ne puis reconnaître pmur vous seuls le droit de la vengeance» Vos adversaires tiennent, comme vous, leur vie de Dieu même; ils peuvent la défendre contre ceux qui l'attaquent. Autrement vous strie/ de lâches meurtriers , vous assassineriez vos ennemis désarmés, comme font les brigands du désert. Votre bey, le fils de celui qui, de votre aveu» a fait égorger tant de victimes, est tombé dans les mains des Chaîdéens, et vous cruycK que ceux- ci renonceront ;\ leur avantage?.*. Vous voulez qu'ils vous tendent votre chef sans se venger, ou sans que voui composte., avec eux ? n
Mon discours parut émouvoir assez pou l'assistance.
« Les giaours n'ont qu'à venir traiter eux-mêmes! murmura le reïs d'un air féroce,
~™ Ils viendront, si vous consentez à leur tendre la main pour la réconciliation..
— La réconciliation ! Tu es fou !
— Je ne suis pas fou... Réfléchissez ! Que pouvez-vous entreprendre maintenant? Le/ab vous sépare de l'ennemi. II vous serait difficile de vous emparer d'un pont ou d'un gué, car la rive est fortement gardée... Du reste, avant que vous vous en soyez rendus maîtres, des auxiliaires arriveraient aux Chaldéens de toutes les villes voisines : vous seriez écrasés... »
Là -dessus, le reïs se leva en agitant son manteau avec furie.
« A qui la faute ? me rîemanda-t-il d'une voix vibrante, le sais -tu?
— Dis-le-moi.
— A toi , à toi seul ï
— Et comment?
— N'as- tu point avoué que le conseil venait de toi }
1ÎH LA tiAHAVAXK fiti LA MOHT
C'est toi qui les as fait retirer au delà du fleuve. Ne voyexvous pas, vous autres, que cet homme est un traître?
— Non, je ne suU pas un. traîire; j'ai agi dans *otre intérêt eu vous donnant cet avis. Si le combat s'était engage, si vous aviex tué un seul Chaldécn» la tête de votre bey eût été jetée dans vos rangs,.. Imtendez • vous ? Faut-il retourner prés du bey de Goumri et lui dire que vous ne vous souciez point de sa vie i
~ - Tu crois donc que nous ne pouvons attaquer ceux de l.izan ?
— Oui, je le crois.
— Tu nous prends pour des lâches ! Nous ne vengerions pas l'homme tué hier ?
— - je sais que vous êtes de braves guerriers; mats, si brave qu'on soit, court -on imprudemment à la mort? Vous connaisses le Xab, Comment vouiez -vous essayer de le franchir sous les balles de l'ennemi ?
— Cette situation, c'est toi qui Tas causée!
— Kh quoi! n'ai -je pas sauvé la vie de votre bey?
— Pour sauver la tienne.
— Tu te trompes, la mienne n'était point menacée. Le melek nous a reçus, moi et mes compagnons, comme des hôtes; il n'en veut qu'au bey de Goumri : celui-là doit mourir au premier coup tiré contre les Chaldéens.
— Comment nous prouves-tu que tu es vraiment l'hôte du melek de Lizan ?
— Serais- je ici, si on me regardait comme un prisonnier?
— Il peut Yavoir laissé libre sur parole. Quel motif aurait le melek de te protéger ? qui a pu te recommander à lui ? »
J'hésitais un peu a nommer la vieille d'Amadiah ; il fallait pourtant dire la vérité. Je répliquai :
« J'avoue que je n'ai été protégé prés de lui que par une femme; mais il doit sans doute beaucoup à cette
JU CARAVAXN Uff LA MOHT ÎSTi
femme, car son nom m*» fait bien accueillir dés que je l'eus prononça.
— Quel est son nom ?
— Marah Don ri mec. »
Je m'imaginais que ces hommes a liaient répondre par un éclat Je rire ; aussi ma surprise fut grande en m'apei •cevant de TeiTet produit par ce nom mystérieux. Le reïs murmura d'un air embarrasse :
k Marah Douriméel... Où l'as- tu rencontrée?
— À Am&diah.
— Quand ?
— Il y a quelques jours.
— Comment cela **est-H (ait?
— La petite- (Hle de Marah Douvimée avait mangé du poison. On est vent» me chercher comme un hekim , et j'ai trouvé l'aïeule au chevet de l'enfant malade*
~ As -tu dit à Marah que tu venais vers Goumri ?
— Oui.
— Ne t*a-t-c!le point averti de la guerre?
— Si,
— Quand elle t'a vu persister dans ton dessein , que t'a ~t -elle dit?
— Elle nVa recommandé de prononcer les mots de Roubi Koulyau , si je me trouvais dans un pressant danger. »
A peine avais- je- achevé ma phrase , que celui qui jusque-là s'était montré si hostile vis-à-vis de moi me tendit la main et fléchit le genou en s'écriant :
« Émir» je ne savais pas : pardonne ! Si Marah Dourimée t*a confié ce mot, c'est qu'elle est sûtc de toi... Tu n'as plus rien à craindre parmi nous, et tes discours trouveront le chemin de notre oreille. Combien tes Nazarah ont- ils d'hommes?
— Je ne saurais les trahir, je suis leur ami comme le vôtre. Je ne leur dirai pas quelles «ont vos forces.
ISS hA GÂRÀVANR *># LA MQHT
— Tu es plus prudent qu'il ne convient* Réponds au moins sur cette question : est-il certain que le bey serait mis *\ mort, si nous commencions le combat?
— J'en suis convaincu,
— Nous le rendra- 1 * on » si nous nous retirons?
— Je n'en sais rien , mais je l'espère*
— Nous avons plusieurs morts à venger ; quelle compensation nous fournira -t -on ?
— N'avez- vous pas tué des milliers de Nazarah î
— Dix Kurdes valent mieux que mille Nazarah,
— Les Nazarah assurent que dix des leurs valent mille des vôtres : comment pourrez -vous vous entendre?
— Nous payeront* ils le prix du sang?
— Je l'ignore. A leur place, je n'y consentirais pas,
— Tu leur donneras ce conseil contre nous?
— Non, Je ne désire que la paix et ne ferai rien pour l'entraver. Seulement laissez-moi-vous dire que vous avez massacré trop de ces gens pour leur réclamer le sang de quelques-uns des vôtres. Songez-y : votre chef est entre leurs mains. Cette circonstance doit vous rendre accommodants.
— Sont- ils bien préparés pour la guerre? »
J'aurais pu répondre que non ; mais je voulais essayer
de ramener un peu de calme dans ce malheureux pays. Je pris un biais.
« Les avez -vous trouvés faibles ou lâches hier? m'écriai -je. Mesurez les pintes de sang mêlées au Zab , comptez les ossements blanchis sur les montagnes ou dans les vallées ; mais ne croyez pas que tant de meurtres aient affaibli ce peuple quand se lèvera le jour de la revanche. Le désespoir triple les forces, la colère peut rendre les malheureux invincibles.
— Ont -ils de bonnes armes?
— Vous répondre, dans le cas où ils en manqueraient, serait les trahir.
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— Leurs effets sont -Us transportés de l'autre coté du fleuve ?
— • Un insensé seul est capable de laisser son bien derrière lut en prenant la fuite.,* Du reste, les Chaldèens sont si pauvres, que leur déménagement ne demande guère de temps,
— Retire -toi un peu a l'écart. Nous allons délibérer, puis nous t'appellerons. »
Nous nous plaçâmes à une petite distance, Mohammed et moi. Les Kurdes n'avaient encore rien conclu, quand quelques sentinelles amenèrent au chef un homme sans armes,
« Quel est celui-ci? demanda le rets,
—* Cet homme s'est glissé jusqu'à nos postes avancés, répondit un des gardes, et, quand nous avons mis la main sur lui , il s'est dit envoyé du melek pour parler à l'émir étranger, »
Je m'avançai, afin de m'informer.
« Que me veux* tu? » dis -je au Chaldéen.
Ce messager me semblait douteux; du moins fallait- il une forte dose de bravoure pour s'avancer ainsi jusqu'au milieu des ennemis.
« Seigneur, répliqua l'envoyé, le melek trouve que tu tardes beaucoup. Si tu ne rentres pas tout de suite avec des propositions, il fera mettre à mort le bey de Goumri.
— Ne vous disais -je pas la vérité? demandai -je aux Kurdes. Renvoyez cet homme, il rapportera au bey ce qu'il sait. Il m'a vu en vie , il pourra assurer que je vais retourner très promptement.
— Qu'il parte ! » ordonna le reïs.
On reprit aussitôt la délibération.
Certes, la démarche de cet envoyé ne pouvait que m'être utile et peser sur les conclusions des Kurdes ; mais, malgré tout, le messager ne me paraissait point authentique. Le melek ne devait pas être si pressé. Pourquoi