LA GAHAVAN8 DR I*A MORT Î
N'essaye pas de t'évader, ou bien Madana donnerait !e signal , et on te traiterait encore plus durement* »
Us s'éloignèrent. Madana rentra : GÏk s'assit juste en face de moi.
Je n'étais pas sur un lit de roses. Mes pensées m'accablaient : que devenaient Mohammed, Lindsay, Halef? Que pouvait penser le melek, au moment où il m'attendait pour conclure la trêve?
Et j'étais là, attaché comme un dogue ! 11 me restait un peu d'espoir pourtant,,. Mohammed avait dû regagner Lizan... On me chercherait! on trouverait le cheval tué, les traces du combat; Halef ne m'abandonnerait pas... Ohf comme il allait se remuer, mon petit Halef!
Combien de temps ces idées m'absorbêrcnt-clles ? je ne sais. Un plan de fuite leur succéda dans mon imagination. Mais je ne m'arrêtais à rien... Je souffrais beaucoup moralement et physiquement, lorsque la voix de mon hôtesse me fit tressaillir. Une vieille femme ne saurait se taire longtemps... Pour entrer en conversation, elle me demanda :
« Veux -tu manger?
— Non.
— Boire?
— Non. »
L'entretien menaçait de rester en si beau chemin. Pour m'encourager, sans doute, ia vieille se leva, prit le pot qui contenait les vers et les sangsues , y plongea les doigts, et sembla goûter sa cuisine avec délices ; puis, se rapprochant, elle me regarda non sans quelque compassion. Cette vieille figure édentée n'avait rien de féroce ; elle trahissait plutôt une certaine pitié mêlée de curiosité.
« Qui es -tu? murmura enfin la vieille.
— Tu le sais.
— Non, Es -tu musulman?
— Je suis chrétien.
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— Tu es chrétien, et ils t'ont lie de la sorte ! Tu n'es donc point un Kurde -Rerwari ?
— ■ Non , je suis un chrétien de l'Occident,
— De l'Occident ! Là-bas où les hommes dansent Avec les femmes, où Ton mange avec des pelles?
— Oui. »
Ainsi la renommée de notre civilisation était venue jusqu'en ce lieu; Madana connaissait quelque chose de nos polkas et de nos cuillers,
« Mais pourquoi es*tu chez nous?
— J'ai voulu voir si les femmes de ton pays sont aussi belles que celles du mien.
— Eh bien, qu'en penses -tu?
— Elles sont très belles partout.
— Oui, elles sont belles ici, plus belles que partout ailleurs... As-tu une femme, toi ?
— Non.
— Ah ! je te plains. Ta vie ressemble à une marmite où l'on ne mettrait ni ail ni limaçons. »
Hélas I tels étaient donc les meilleurs assaisonnements de ma cuisinière , et il faudrait avaler tout cela sans autre instrument que les doigts de Madana î Brrou !
« Ne veux-tu point prendre de femme ? dit mon hôtesse après un silence.
— Peut-être que si... Pour le moment, tu le vois, je ne puis rien faire ni rien projeter.
— Tu es Hé, mais ce ne sera pas pour toujours.
— Me rendra-t-on ma liberté?
— Nous autres, Chaldéens, nous ne tuons jamais nos prisonniers. Qu'as -tu fait? Pourquoi es -tu si durement traité?
— Écoute -moi : je vais te raconter mon histoire. Je suis venu de Mossoul à Amadiah, puis d'Amadiah dans cette contrée pour...
— Tu viens d'Amadiah? interrompit la vieille;
£4 CAnxVAXKP'R LA M util 145
— Oui,
— Y a-t-il longtemps que tu t'y trouvais?
— Quelques jours seulement,
— N'y as-tu pas rencontré un homme oui est un émir et un hckim de l'Occident comme toi ?
— Peut*étre, Comment se nomme -t- il?
— Je ne sais, Il a guéri une jeune fille empoisonnée.
— J'ai rencontré cet homme,
— Est- il resté à la ville?
— Non.
— Où va-t-il maintenant?
— Pourquoi demandes- tu cela ?
— Parce que j'ai entendu dire qu'il viendrait dans nos pays»
— On ne s'est pas trompé ; il y est déjà,
— Où? Dis-le-moi!. .. dis-le-moi vite!
— Ici,
— Ici, à Khoùrd ? Tu te trompes, personne ne Ta vu.
— il n'est pas seulement à Khoûrd, il est dans cette maison.
— . Dans cette maison !.., Katmt d'issu ! c'est toi ?
— Oui , c'est moi.
— Seigneur, prouve -le.
— Je le puis.
— Dis-moi, khoudi, qui as-tu rencontré près de la jeune fille empoisonnée ?
— Son aïeule, Marah Dourimée.
— Ta-t-elle donné un talisman ?
— Non, mais elle m'a recommandé de prononcer les mots de Rouhi Koulyan quand je serais en danger.
— Ah ! c'est toi ! c'est bien toi ! criait la vieille toute joyeuse. Tu es l'étranger que protège Marah Dourimée ! Je t'aiderai..., je te sauverai! Raconte- moi comment il se fait que tu sois lié ainsi. »
Pour la troisième fois, ce nom magique de Marah Dou-
|*t 14 'CÀ MA VAN» »$ !*A WOJ9T
rimèe opérait de singuliers changements. Quelle puissance devait donc posséder cette femme parmi ces sauvages populations ! Je demandai vivement à mon hAtcsse :
« Owi est-ce, Marah Dourimée? D*où vient~elle?
~ C'est une vieille princesse de la race du Messie*,. Sa famille s'est tournée vers Mahomet, et elle fait pénitence pour les siens. Elle va sans cesse deci , delà ; elle ne reste jamais en repos.
— Et le Rouhi Koulyan, qu'est-ce donc?
— Cest un bon esprit. Les uns disent que c'est l'ange Gabriel ; d'autres, que c'est l'archange Michel, le protee* leur ôqs chrétiens. Il y a ici un lieu où il se manifeste en certain temps. Mais raconte- moi pourquoi ils t'ont fait prisonnier. »
Surmontant la fatigue que me causaient mes liens et ma position forcée, je crus devoir entreprendre tout le récit de mon voyage depuis Amadiah, de manière à intéresser cetic femme, dont les bonnes dispositions semblaient n'avoir besoin que d'être encouragées.
HUe m'écouta très attentivement. Quand j'eus fini, elle saisit, presque avec une maternelle tendresse, une de mes pauvres mains attachées :
« Seigneur, s'écria la brave créature, tu as deviné, c'est Nedjir-bey qui t'a fait saisir. Je ne sais pourquoi ; mais c'est un homme puissant et terrible. Je te sauverai de sa fureur.
— Tu m'ôterais mes liens ?
— Je n'ose, car le chef viendra bientôt, et il me punirait.
— Que peuK-tu faire pour moi, alors?
— Émir, c'est ce soir à minuit que le Rouhi Koulyan viendra. L'esprit te secourra.
— Tu iras le prier pour moi?
— Je ne puis y aller : je suis trop vieille, la route est trop raide... Mats... »
LA CARAYANH ftN LA MORT H7
Elle sembla réfléchir et me regarda avec une singulière insistance» puis me dit î * Seigneur, tu ne vomirais pas mentir ?
— Non , certes ï
— Quand tu as juré une chose, tu sais la tenir ?
— Oui» dût -il m'en coûter la vie,
— Si tu me donnais ta parole de ne pas fuir, la garderats- tu?
— Je te le promets.
— Si je te débarrasse de tes liens, voudrais-tu les reprendre ?
— Oui.
— Jure«ïe,
— Il est écrit : « Que votre parole soit oui quand c'est « oui, non quand c'est non; ce qu'on dit de plus est un « péché, » Je ne jure jamais. Je donne ma parole, et je la tiens.
— Eh bien , je me tic a toi. »
La compatissante vieille se mit alors à me débarrasser de mes liens. Eût-elle exhalé tous les parfums de l'Arabie, que je ne Paurais pas trouvée plus aimable.
Lorsque Madana put achevé sa difficile besogne, j'étendis les bras avec délices et respirai a pleins poumons, La bonne femme me quitta pour aller s'asseoir devant la porte, afin de surveiller les arrivants. Notre conversation continua sur un ton plus élevé et par phrases entrecoupées. Madana , se tournant sans cesse vers moi, m'interpellait par l'ouverture de la case :
« Seigneur,... si quelqu'un approchait, je te remettrais tes liens, n'est-ce pas? disait-elle. Seigneur, si je te laisse sortir, tu reviendras, tu le promets?
— Oui. Mais où veux -tu que j'aille?
— Là -haut, sur la montagne de l'Esprit, »
Cette idée me ravit. Ne serais -je venu que pour cette
H* LA "àÀBAYÀkH liïelÀ tiuKf
mystérieuse visite, que je n'aurais plus regretté mon
pénible trajet.
« fteoute, khoudi, reprenait la vieille : tu iras trouver
le Rouhi Koulyan,
— Volontiers, Quel est le chemin ?
— Indja te conduira, »
Jmlja> c'est-à-dire perle ou marguerite. Ce nom promettait. Je demandai :
« Quelle est cette Indja?
— Une fille de Ncdjir-bcy.
— De mon bourreau?
—* La fille ne ressemble pas au père.
— Si le père apprend qu'elle m'a servi de guide..., si elle-même devine qui je suis, ne..,
— Sois tranquille, khoudi, Indja connaît Marah Dourimée. Elle a entendu parler de Témir étranger qui gué- JJ rit les jeunes filles et dont les armes sont enchantées.
— Comment savez- vous tout cela ? R
— Marah Dourimée est venue, elle a beaucoup parlé de toi. La iille du bey désire extrêmement voir un émir du Frankistan. Veux- tu que je l'appelle?
— Oui, si tu es sûre de ne pas me compromettre,
— Je vais te lier jusqu'à ce que je revienne.
— Tu as raison. »
La vieille fut bientôt de retour; elle m'annonça la
prochaine visite d'Indja et délia mes mains. Je lui demandai si elle ne craignait pas d'être accusée de négligence par les gens du village, qui sans doute l'avaient vue passer. « On sait que tu dois me garder, et tu sors? lui
dis- je.
— Bah! les hommes n'y sont pas; les femmes ne
s'occupent guère de ces affaires -là.
— Où sont les hommes ?
— A Lizan.
— Pour quoi faire ?
Elle me dit d'une voix tremblante : * Sa/dm, émir ! »
LA GJkJLAYJiXR ù£ LAUOAT m.
— Je n'en sais rien. Que m'importe ce que font nos guerriers?.., indja pourra peut -être te rapprendre. *
La vieille alla de nouveau s'asseoir près du seuil. Quelques minutes après, je la vis se lever et se diriger vers une personne dont je n'apercevais que l'ombre. Un léger murmure de mots échangés suivit, puis l'entrée de la porte s'obscurcit ï la perle de Khoûrd pénétrait en rampant jusqu'à moi.
Indja me parut âgée de dix-huit à dis -neuf ans, solide, bien bâtie, d'une taille imposante ; elle eût pu, je crois, rivaliser avec les anciens soldats géants de la garde prussienne, et pourtant ses traits avaient quelque chose d'extrêmement doux et féminin. Elle montra une enfantine timidité en abordant un étranger, et me dit d'une voix tremblante :
« Saîam, émir!
— Salmn! répétai-je. Tu es Indja, la fille du reïs de Khoûrd ?
— Oui, seigneur.
— Pardonne si je ne me lève pas pour te saluer. Je suis attaché fort étroitement, comme tu le vois.
— Madana eût dû te délier.
— Elle m'a délié les mains.
— Les mains seulement, émir? Oh ! laisse-moi faire. » La jeune fille s'agenouilla pour délier mes cordes.
J'arrêtai son bon mouvement.
« Je te remercie, m'écriai-je. Tu es douce et secourable, mais il serait imprudent de délier toutes ces entraves : nous n'aurions pas le temps de les replacer, si quelqu'un approchait.
— Seigneur, Madana m'a tout raconté ; je ne souffrirai point que tu restes sur la paille. N'es- tu pas cet émir renommé qui parcourt le monde pour faire des prouesses ? »
Je passais sûrement à ses yeux pour Haroun al Raschid
1S2 LA CARAVANE Î)K LA MÙtiT
en personne. Je m'empressai de répondre courtoisement ; « Je dois être prudent, à cause de toi surtout, Indja, Il y aurait danger à paraître libre. Assieds- toi, je voudrais ^adresser quelques questions.
— Seigneur, ta bonté est trop grande. Je suis une humble fille dont le père vient de t'offenser mortellement.*
— En ta faveur, je lui pardonne. Indja, tu es sa fille, je ne le haïrai pas.
— Khoudi, je ne suis point sa fille : ma mère l'a épousé en second mariage*
— Pauvre enfant! tu n'as plus de père. Ce chef est- il bon pour toi?
— Non, balbutia la jeune fille, dont les yeux se remplirent de larmes. Il nous méprise, ma mère et moi. Il semble ne pas s'apercevoir de notre présence chez lui; il ne nous aime ni l'une ni l'autre. Je ne pèche donc pas en te conduisant malgré lui à la montagne. »
Cette naïve conclusion me fit sourire. Je demandai : « A quelle heure se montre l'Esprit ?
— A minuit.
— Et où se manifeste -t- il ? # dans une caverne ?
— Oui, à minuit, le premier jour après chaque quinzaine.
— Comment indique-t-il sa présence?
— On prend un cierge , et on l'allume à l'entrée de la caverne. Quand la lumière s'éteint, on sait que le Rouhi Koulyan est arrivé. On entre alors dans la caverne ; mais on ne fait que trois pas en avant, et, se tenant debout? on demande tout ce qu'on veut.
— Que demande -t- on , par exemple ?
— Mais je te le dis, seigneur, ce qu'on veut : on prie pour la santé d'un malade, pour la réussite d'une entreprise, pour l'accomplissement d'un désir; on se plaint d'un ennemi, on interroge l'avenir.,.
X4 CARATAffR BfrZA 3f»*rr *Sfr
— Je pense que l'Esprit ne parle pas; comment se fait -il comprendre?
— Quand on a dit ce qu'on désire, on recule jusqu'à la statue , puis on attend quelques minutes. Si le cierge brûle de nouveau, c'est que la prière est exaucée. Souvent en rentrant, ou le matin suivant , on reçoit la nouvelle qu'on attendait ; on se sent soulagé, on voit les difficultés s'aplanir.
— De quelle statue parlais -tu tout à l'heure ?
— D'une statue de la sainte Mère de Dieu , qui est placée sur un grand arbre dont on a coupé les branches. »
Cette circonstance me surprit, les Chaldéens ne reconnaissant point la sainte Vierge comme mère de Dieu, mais seulement comme mère du Sauveur en tant qu'homme, et ne pratiquant point son culte. L'Esprit me parut être animé des sentiments les plus catholiques. Je demandai encore :
« Depuis combien de temps cette statue se trouve-t-clle en ce Heu ?
— Je ne sais. Elle y était avant ma naissance.
— Les Kurdes et les Chaldéens ne réclament point sa destruction ?
— Oh ! non, l'Esprit s'enfuirait si on y touchait.
— Tout le monde tient à ce que cet esprit reste dans le pays ?
— Oui, tout le monde. On l'aime, car il fait le bien en tout lieu ; il console les pauvres et conseille les riches ; il protège les faibles et punit les méchants. Vois : si je demandais à mon père de te rendre la liberté, il me frapperait sans doute ou rirait de ma prière ; l'Esprit m'écoutera et te délivrera.
— L'as -tu prié déjà?
— Oh î oui, pour ma mère, pour mes jeunes sœurs...
— Ta prière a-t-elle été exaucée ?
— Oui.
— Que demandais- tu?
— Des remèdes dans les maladies.
— Comment te répondait-on ?
— La première fois, la lumière a disparu ; la seconde, Marah Dourimêe est venue afin de m'instruire de la part de l'Esprit.
— Tu connais Marah Dourimêe ?
— Depuis que je suis au monde,
— La vois -tu souvent?
— Oui, seigneur. Elle m'emmène avec elle sur les montagnes pour cueillir des herbes mystérieuses. Nous allons aussi visiter les malades, et elle les soigne,
— Où demeure -t- elle?
— Personne ne le sait. Peut-être n'a- 1- elle point de demeure; mais chaque maison la reçoit.
— De quelle famille est -elle?
— On prétend qu'elle descend de l'ancienne race des rois de Lizan, C'était une race puissante : tout le Tyari et le Tkoma leur obéissaient. Ils mangeaient et buvaient dans des vases d'or* et ceux de leur cour dans des vases d'argent ; mais ils se tournèrent du côté du prophète de Médine, et le Seigneur amoncela sur leurs têtes les nuées de sa colère : ils furent dispersés en tout lieu. Marah Dourimêe, seule, a été fidèle à Dieu. Dieu lui a donné une longue vieillesse, un cœur rempli de sagesse et beaucoup de richesses.
— Où sont donc ses richesses, puisqu'elle n'a point de demeure ?
— Personne n'en sait rien. On prétend qu'elle les a cachées dans la terre ; d'autres croient qu'elle a un pouvoir magique sur les esprits, et qu'ils lui apportent de l'argent ou de l'or à volonté.
— Et Marah Dourimêe t'a parlé de moi?
— Oui. Elle m'a tout raconté ; car ton serviteur lui avait appris bien des choses à Àmadiah. Elle m'a recom-
LA CAR AV A NU UK 1+A MORT tââ
mandé de monter à la caverne aussitôt que je saurais ton arrivée» et de prier l'Esprit pour qu'il te garde contre tout danger; mais il vaut mieux que tu le fasses toimême. Je t'accompagnerai seulement jusqu'à ce que tu puisses trouver ton chemin,,. N'as-tu pas faim, seigneur? Madaaa m'a dit que tu ne voulais point manger.
— Qui a préparé ce mets ?
— C'est Madana, Mon père l'a voulu.
— Pourquoi n'est-ce pas vous, toi et ta mère ?
— Mon père désirait que nous ne voyions point son prisonnier. Le mari de Madana est son plus fidèle compagnon ; c'est pourquoi on t'a remis aux mains de cette femme , qui doit veiller sévèrement sur toi.
— Où sont les hommes de votre village ?
— Du côté de Lizan.
— Que font -ils là -bas?
— Je n'en sais rien,
— Ne pourrais -tu t'en informer ?
— Peut-être. Seigneur, ne veux- tu donc pas manger?
— Cette nourriture ne me plaît point. Dans mon pays, un ne mange pas de vers.
— O émir, je t'apporterai autre chose. Dans une heure il fera nuit. Je vais bien vite chercher tout ce que nous avons de meilleur. »
Elle se leva pour sortir. J'insistai en la priant de s'informer de ce que faisaient les guerriers,
La jeune fille n'avait pas quitté la grotte depuis dix minutes, que Madana se précipitait vers moi pour me remettre tous mes liens,
« Vite, vite! murmurait -elle, très émue. Voici mon mari , ne me trahis point 1 »
Après m'avoir soigneusement garrotté , elle retourna devant la porte, affectant l'air le plus renfrogné.
Un cavalier s'arrêta bientôt près d'elle* Je l'entendis
156 LA aARAVAKK PK LA MORT
sauter de cheval, puis il vint à moi avec une démarche grossière et insolente.
C'était un homme maigre» très grand, bien apparié, quant à l'extérieur, avec sa moitié.
Il ne m'adressa aucun salut, examina mes cordes, qu'il parut trouver dans un état satisfaisant, et dit avec rudesse à sa femme :
« Dehors , et n'écoute pas ! »
Là-dessus, il s'assit vis-à-vis de moi, sur ses talons. Ses vêtements étaient bien plus odorants encore que ceux de ma gardienne. Je crus suffoquer.
« Comment t'appelles -tu? » demanda cet homme.
Je ne répondis point.
« Es -tu sourd? »
Silence complet.
« Misérable ! tu répondras ! »
Persil io me donna un vigoureux coup de poing dans le côté. Je ne pouvais nie défendre avec les mains ; mais je parvins à sortir mon genou et à heurter violemment mon interlocuteur, qui perdit presque l'équilibre.
« Ne recommence pas ! me cria-t-il en se relevant.
— Parle poliment, et je te répondrai de même.
— Qui es- tu?
— Pourquoi demander ce que tu sais ?
— Que faisais -tu à Lizan?
— Cela ne te regarde pas.
— Où est ton joli cheval noir ?
— ïl est en bonnes mains.
— Où sont tes effets précieux ?
— Là où tu ne peux les prendre.
— Es-tu riche ? as-tu de quoi payer une bonne rançon ?
— Homme , je te conseille de te souvenir que je suis un émir, et toi un simple guerrier, soumis aux ordres de ton reïs. C'est à moi de te questionner, je ne te laisserai pas le faire.
LA'GAR'AYAXK DU tA mnT Î37
Le grossier personnage parut hésiter ï évidemment je lui en imposais.
« Eh bien, questionne, reprit-il,
— Où est Nedjir- bey ?
— Pourquoi demandes-tu cela ? Que t'importe Nedjir-
bey?
— C'est lui qui m'a fait prisonnier,
— Tu te trompes.
— Ne mens pas,
~~ C'est toi qui te trompes ; tu ne sais pas seulement où tu te trouves,
— Tu t'imagines qu'un émir du Frankistan peut être trompé!,.. Quand je suis venu ici, j'ai examiné la route, je sais que je suis à Khoûrd. Lizan se trouve sur la droite, Naoîa sur îa gauche. En face se dresse la montagne où apparaît le Rouhi Koulyan. »
Le Chaldéen fit un mouvement de surprise,
« Tu connais l'Esprit de la montagne, étranger? mur-
mura-t-il.
— Oui, je le connais, et mieux que pas un de vous, » Cet homme parut embarrassé ; il reprit :
« Dis -moi ce que tu en sais,
— Tu n'es pas digne d'entendre parler de l'Esprit de la caverne. Mais avoue le motif qui vous a poussés, toi et tes chefs, à me preudre ainsi traîtreusement. Que voulez-vous de moi?
— De toi, rien. Nous voulions ton cheval , tes armes, ta bourse et tout ce que tu possèdes.
Vous êtes modérés dans vos prétentions î
— Quand tu nous auras donné tout cela, tu seras libre.
je ne le crois pas : vous voulez encore autre chose.
Oui , nous voulons que tu ordonnes au melek de
ne pas laisser aller le bey de GoumrL
— Es-tu fou? Est-ce que je commande au roi de Lizan ? Ose m'insulter encore, ver de terre, et...
W* IA GAItAYAXK &KZ4 MORT
— Seigneur, c'est toi qui m'injuries,
— Non, je dis h vérité N'aves-vous pas honte, vous, chrétiens, d'agir comme des brigands? Moi aussi, je suis chrétien, et j'irai dire partout que les Chaldéens sont pires que les Kurdes, que les Berwari m*ont mieux reçu, qu'ils m'ont accueilli avec joie, tandis que les Nazarah de Khoûrd m'ont lié et emprisonné pour me voler !
— - Tu ne diras rien du tout ; car, si tu ne nous donnes point ce que nous désirons, tu resteras toujours ici.
— Le mclck de Lizan viendra me réclamer,
— • Nous ne le craignons pas ; il n'a aucune autorité sur nous.,. Voyons, consens-tu à ce que je te demande?
— Non , jamais !
— Réfléchis, je reviendrai demain. D'ici la tu ne verras personne que ta gardienne, à laquelle je vais défendre de te donner à manger. La faim te rendra plus docile. Tu m'as poussé avec ton genou, il faut que tu sois puni, *
Sur ce, notre homme renversa d'un coup de pied la cruche d'eau, me menaça du geste et sortit. Je l'entendis pendant quelques minutes parler à sa femme avec rudesse, puis il monta à cheval et partit au galop.
Je comprenais maintenant les motifs de l'agression dont j'avais été victime. Le reïs voulait une guerre à mort avec les Kurdes ; mes efforts pour la réconciliation lui déplaisaient. De plus, il n'aurait point été fâché de s'approprier mon bien. Le prétendu messager du melek n'était certainement qu'un homme de confiance de cet astucieux reïs.
En ce moment Madana rentra, en me demandant :
« Est-ce qu'il t'a injurié, khoudi?
— Ne t'inquiète pas de cela, Madana.
— Khoudi, ce n'est pas lui qui en est cause, il obéit au reïs. Quand il est sorti, je l'ai trouvé en colère contre toi. Il m'a défendu de te parler et de te donner à manger.
IÀ OAn&YAXEVB LA MORT 159
— Quand reviendra -t-U?
— Demain matin. Il est obligé d'aller cette nuit a Mourghi.
— Et les antres guerriers, quand rentreront- ils?
— Je crois qu'ils ne reviendront pas aujourd'hui* D'ailleurs, peu d'entre eux savent que tu es ici. Mais il a renversé ton eau; je cours a la fontaine remplir ta cruche. »
Ma serviable hôtesse revint avec de l'eau et un petit fagot de branches résineuses pour éclairer la pièce, car la nuit s'épaississait. Elle plaça une de ces branches dans un trou pratiqué dans la muraille, et l'alluma. A peine achevait-elle, que des pas se firent entendre. Heureusement fêtais encore lié. Quel était ce nouveau venu? Tout à coup j'entendis l'aboiement d'un chien... Devais-je en croire mes oreilles? L'aboiement redoubla;... je le reconnaissais parfaitement.
« Doyan ï » m'écriai- je tout joyeux.
A ce cri succéda une voix d'homme. Le chien se précipitait dans la maison. On cherchait à le retenir; mais Doyan, renversant tout, culbutant presque la brave Madana, se jetait sur moi, hurlant de tendresse. En même temps le canon d'un fusil se montrait par l'ouverture, et une voix bien connue criait :
« Sidi, es -tu là?
— Oui, Halef.
— Y a-t-il du danger?
— Non. Entre sans crainte. »
Le petit hadji se présenta le fusil en avant, puis on vit sa barbe hérissée , enfin toute sa personne.
« Hamdoidilhb / Sidi, je t'ai ! criait-il , Te voilà ! Comment ces gens t'ont-ils pris?... Mach* Allah ! tu es prisonnier, tu es enchaîné î par cette femme , par ce dragon l Va -t'en, détestable mégère! va dans la djehenna, faisceau de toutes les laideurs !
t» IA CA&AVANK DE £A itOHr
— Tais -toi» Halef. Cette femme a été excellente pour moi ; elle veut me sauver,
— Elle , te sauver» sidi ?
— Oui, tout est déjà convenu*,,
— Et f allais la frapper î »
Puis, se tournant vers Madana, il lui dit avec une volubilité sans pareille :
« Qu'Allah soit loué de t'avoir créée, ô la plus belle des femmes du Kurdistan ï Tes cheveux ressemblent a la soie , ton visage à la clarté de l'aurore , tes yeux brillent comme les étoiles du ciel ! Sache, ù gracieuse dame, que que je suis hadji Halef Omar ben hadji Aboul Abbas ibn hadji Daoud al Gossarah ! Tu as rafraîchi mon ami et maître par la bonté de ton âme, tu...
~ Halef, cette femme n'entend pas un mot d'arabe. Arréte-toi , je t'en supplie ! » criai-je au milieu de ce flux de paroles.
Halef chercha bravement à réunir sa petite provision de phrases kurdes, pour faire comprendre à la bonne vieille qu'il la considérait comme la plus belle, la plus digne femme du monde, et qu'elle pouvait compter éternellement sur sa reconnaissance.
J'aidai mon petit homme à parachever ses déclarations ; puis je présentai mon dévoué serviteur à Madana , en le louant comme il le méritait , du reste, Halef me demanda ensuite :
« Seigneur, que faisons -nous? Veux -tu fuir?
— Sois tranquille, nous allons discuter nos plans. Assieds -toi. »
Halef m'enleva mes cordes. Nous nous assîmes l'un près de l'autre : je ne craignais plus rien.
« Sidi , raconte ! » supplia mon petit Arabe.
Je m'empressai de le mettre au courant de ce qui m'était arrivé. Il va sans dire que je fus interrompu plus d'une fois par ses bruyantes exclamations.
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« Sidi, disait-il, si j'étais pacha, je récompenserais magnifiquement Madana et j'épouserais Indja, Je ne suis point pacha, et ma Hanneh me suffît ; maïs je te conseille de prendre cette perle,,. Elle est grande et forte comme toi, dis- tu ? Voilà ce qu'il te faut ! »
Je me mis à rire, promettant d'y songer; puis je demandai à l'Arabe comment il avait retrouvé ma trace»
« O sidi! tu m'as donné bien de l'angoisse; j'ai fait beaucoup de pas pour toi, Les choses sont arrivées comme tu l'as deviné. Nedjir en est la cause !... Suivant ton conseil, les Nazarah s'étaient retirés au delà du fleuve. On t'attendait, et tu ne venais pas,,,
— Mohammed n'est- il point rentré?
— Si... Lorsqu'il voulut passer le pont, on faillit tirer sur lui ; heureusement je le reconnus. Il nous raconta qu'on vous avait attaqués... Il n'avait pu arrêter son cheval affolé. Lorsqu'il s'en fut rendu maître, il retourna vers toi et vit la bête que tu montais étendue morte : tu avais disparu.
— Pourquoi ne demanda- 1- il pas du secours aux Kurdes ?
— Sidi , il croyait à une trahison de leur part. Il se défiait du reïs, parce que tu lui avais tenu tête. C'est pour cela qu'il revint à Lizan chercher du renfort et supplier les chefs de ne pas t'abandonner.
— Vous étiez bien embarrassés?
— Oui, sidi, les autres; mais, moi, je savais ce que je voulais faire, et je les laissais dire; je savais bien comment te retrouver. Ils tinrent un grand conseil, et il fut conclu qu'on enverrait sommer les Kurdes de te rendre, toi ou ton cadavre.
— Dieu les bénisse î mon cadavre vit encore.
— Seigneur, s'ils t'avaient tué, par Allah! je n'aurais pas quitté le pays avant d'exterminer petit à petit tous les Berwari. Tu sais combien je t'aime !
1(2 LA U'AHAÏAXH frKLA-NQRT
— Je le sais, mon brave Halef, Continue ton récit.
— Les envoyés furent mal reçus des Kurdes,
— Mais quels étaient ces envoyés ?
— Mohammed Emin, deux Kurdes que les Naaarah avaient faits prisonniers avec nous, le secrétaire du melek, un Nazarah sachant l'arabe pour servir d'interprète au Haddedin. Les Kurdes ne voulaient pas croire que tu fusses tué. Ils prétendaient qu'il y avait là une ruse du melek; mais, quand ils virent le cheval mort, ils finirent par se rendre; seulement ils soutenaient que lesNasarah te cachaient parce que tu essayais d'empêcher la guerre. Ils envoyèrent de droite et de gauche aux informations. Enfin Nedjir-bcy se présenta* Il soutint que tu avais été tué par les Berwari , qu'il avait vu le coup de l'autre coté de la rivière.
— Le menteur ï
— Oui, sïdi, c'est un menteur; mais il recevra son châtiment ! Le combat allait recommencer lorsque je me rendis chez le melek. Il était justement avec le bey de Goumri, et tous deux, après bien des paroles, se décidèrent à convenir d'un armistice, J 'offris de partir à ta recherche pendant ce temps. Les deux chefs disaient que je ne te retrouverais jamais ; moi , je comptais sur notre chien, et je promis de te ramener. On envoya une seconde embassade aux Berwari ; j'en faisais partie. On s'entendit mieux : les combattants doivent rester jusqu'à demain matin sans prendre les armes. Si tu n'es pas revenu quand le soleil sera à son midi, tout recommencera.
— Comment as -tu fait pour me rejoindre ?
— J'allai d'abord , avec Doyan , à la place où le cheval était tombé. Le chien trouva tout de suite la trace ; il me conduisît jusqu'au fleuve. Je compris qu'on avait dû te faire passer l'eau. Les autres voulaient que je retournasse jusqu'au pont; je n'en avais pas le temos, car la nuit descendait. Je retirai mes habits, j'en fis un paquet