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guetteur de nuit, pendant le sommeil de ses compagnons.
Dans la peuséq qu'il serait disposé à la conversation, Welland s'assit auprès de lui et lui demanda :
— Appréhendez-vous, pour cette nuit, une visite des Comanch.es?
— Je ne comprends pas tous ces grands mots dont vous faites usage : Parlez-moi du bon Anglais, tout simplement, si vous voulez que je vous entende.
— Craignez-vous que les Indiens nous attaquent cette nuit?
— Moi et Smith nous n'avons pas peur des Peaux-Rouges.
— Ce n'est pas précisément ce que je veux dire. Pensez- vous qu'il nous attaqueront cette nuit?
— Ah ! pourquoi n'avez- vous pas parlé ainsi plus tôt? J'entends maintenant. Non, je ne pense pas qu'ils en aient envie.
— N'y a-t-il aucun danger que votre feu soit aperçu de la prairie ? •
1 — Je n'en ai pas l'idée.
— Je vous fait cette observation parce que je l'avais vu, moi, avant d'arriver à ce bois, et sa clarté m'avait servi de guide.
— I/avez-vous donc vu de bien loin?
tA CAR A VA SE DES SOMBREUOS 105
— Oh! non ; d'ailleurs à présent vous avez pris vos précautions pour qu'il ne soit pas visible.
— .... Qu'il ne soit pas... quoi...? Eh! parlez donc comme tout le monde.
— Je dis... visible, ou, si vous aimez mieux, facile à voir.
— Non, non, le feu, tel qu'il est n'est pas visable comme vous le dites ; à moins qu'on ne vienne se jeter .dessus, comme des moucherons. J'ai bien calculé mon affaire en disposant ce rideau de feuillage : et, si vous l'avez aperçu, tout à l'heure, c'est parce que vous êtes tombé juste sur un point d'où il était visable.
— Ami Nuggens, fît Welland en changeant de conversation, je ne me sens guères disposé à dormir ce soir ; si vous n'y voyez pas d'objection, j'aimerais beaucoup à parler avec vous de cette jeune fille qui dort là-bas.
— Oh! oh! j'entends : vous êtes impressionne; oui, et fortement même ; reprit le chasseur en jetant à Ross un regard oblique. Est-ce que vous l'aviez déjà vue quelque part ?
— Certainement, c'est une ancienne connaissance.
— Oh ! déjà pas si vieille ; elle paraît toute
jeune.
— Enfin, je vous le dit, il y a entre elle et
moi une longue amitié.
— Très -bien, jeune homme. Mais alors, pourné vous êtes- vous pas fait connaître à
— J'ai été sur le point mais j'ai réfléchi qu'il valait mieux attendre au matin.
Où. vous êtes vvous donc déjà rencontrés ?
A la Nouvelle-Orléans.
— Ouais ! murmura le chasseur en branlant la tête, comme s'il se fût parlé à lui-même ; c'est bien l'endroit dont elle m'a dit qu'elle venait. * =
Elle vous a parlé ! que vous a-t-elle dit?
Nuggéns! ne pourriez- vous me raconter tous les détails dé ses aventures, et la manière dont vous l*avez délivrée des brigands..? , -
— Vous saurez tout cà demain matin. le vous le dirais bien sur l'heure,, mais la préoccupa-
tion de faire le guet ralentirait mon discours. Je vous éveillerai au point du jour, avant qu'Elle et Smith soient éveillés, alors je vous en raconterai autant que vous voudrez.
Weîland ne crut pas devoir insister davan^ tàge. Il témoigna au chasseur toute sa satisfaction d'un semblable arrangement, et se coucha le. cœur content.
L'idée qu'Irona était là, proche de lui, sous sa protection, à plusieurs centaines de milles de chez elle, au cœur du désert^ l'agitait bien un
peu : en même temps, il se perdait en conj ectures pour deviner les causes de sa présence en un tel lieu : tout cela l'empêcha longtemps de s'endormir. Pendant plusieurs heures il se creusa l'imagination dans le but de s'expliquer* cette énigme : tous ses efforts de perspicacité furent inutiles. De guerre lasse ,11 forma la résolution de n'y plus songer : alors, se roulant dans sa couverture, il songea sérieusement à dormir.
Mais le sommeil ne devait pas de sitôt visiter ses paupières. À peine avait-il . pris ses dispositions pour le repos, qu'il entendit Nuggens faire
un mouvement qui excita sa curiosité. Ecartant sa couverture pour mieux distinguer, Welland regarda le chasseur, et l'aperçut debout, se faufilant dans l'ombre, du côté du fourré.
Le premier mouvement du jeune homme fut de se lever, à son tour, et de le suivre sans bruit ; mais il réfléchit qu'un semblable procédé irriterait le chasseur ; il resta donc immobile et attendit l'oreille au guet.
Au bout de quelques secondes il entendit dans le voisinage des piétinements sourds annonçant l'approche d'un cheval: puis, tout à coup le bruit cessa, comme si le coursier eut été retenu brusquement. Suivit un moment de profond silence, pendant lequel Welland n'entendit autre chose que les battements tumultueux de son cœur, et la
respiration régulière de Smith, qui dormait comme un bienheureux sans se douter de rien.
Le jeune homme resta l'oreille collée contre terre; tout son être était absorbé dans une attention profonde. Au bout de quelques minutes, le sol résonna sous là trépidation énergique d'un cheval lancé au grand galop, puis le sourd re-
jaillissement dans l'eau d'un corps pesant se fit entendre, et tout lut fini.
À la grande stupéfaction de Welland, aucune décharge d'arme à feu ne suivit tout ce fracas. Ne pouvant y tenir, il se leva, vint auprès dufen,
et attendit l'arrivée du chasseur. Ce dernier ne tarda pas à émerger de Tômbre, et revint s'as-
seoir à son poste, avec une tranquillité complète et un sang-froid absolu, exactement comme s'il ne s'était rien passé.
Welland ne put dissimuler son agitation, il
s'approcha du chasseur et lui demanda brusquement :
— Que signifie tout ce tapage ?
Lé chasseur se tourna vers lui, évidemment surpris par la question; inâis, au bout d'une seconde il se remit, et répliqua d'un ton dédaigneux : ' ■ ' -
— Quel besoin avez- vous de rôder ainsi la nuit ?.,. Allez vous coucher !
: — J'aurais cru que vous n'hésiteriez pas à
fS j- .-.■' "" ±r- * titTf^4.'.^ rJk.
répondre à une question aussi convenable...
— Ugh ! allez dormir, vous dis- je ; peut-être ne vous en repentirez-vous pas demain.
Il n'y avait pas à regimber ; quoique infiniment vexé d'une pareille rebuffade, le je une Américain obéit' en silence, et finit par s'endormir, car la nuit s'écoula sans antre incident.
Dès les premières lueurs de l'aurore, Welland et Smith furent sur pied ; alors Nuggens leur raconta, dans tous ses détails, cette aventure nocturne.
Son oreille exercée avait entendu le galop lointain d'un cheval qui s'approchait de leur camp ; ce bruit était si léger qu'une sentinelle ordinaire ne l'aurait pas même soupçonné. Aussitôt le chasseur se leva pour ramper dans l'herbe et épier l'arrivée de ce visiteur inconnu : mais, au même instant, ce dernier s'arrêta tout court, comme si .des soupçons ou une méfiance quelconque fussent entrés dans son esprit. Le bruit ayant cessé ainsi, la vigilance du guetteur se trouva en défaut.
Néanmoins, en cherchant bien, Nuggens finit par apercevoir la tête et les épaules d'un homme ainsi que la tête d'un cheval s'élevant au-dessus de l'eau, dans le milieu de la rivière. Ne sachant s'il avait affaire à un ami ou à un ennemi t le chasseur hésita à faire feu sur lui et il cher"
cha à s'approcher de lui davantage : mais à ce moment, le cheval se mit à hennir, et s'élançant hors de la rivière, fournit une course impétueuse dans la prairie.
Tout ce que put faire Nuggens fut de le suivre des yeux; grâce au clair de lune, il lui fut possible de l'apercevoir jusqu'à une très-grande distance, alors que, gravissant quelque éminence, sa silhouette se profilait sur le fond clair du firmament.
Lorsque ce cavalier inconnu fut à près d'un demi-mille, Nuggens crut voir deux autres individus le rejoindre ; ensuite tout disparut dans les ténèbres.
Ce récit excita vivement la sollicitude de Welland ; il s'informa plus particulièrement de l'inconnu qui avait traversé la rivière. Le chasseur ne put, toutefois, lui fournir d'autre explication, si ce n'est qu'il portait sur la tête un sombrero mexicain à très-larges bords. Quant aux autres cavaliers qui l'avaient rejoint, le grand éloignement n'avait permis de distinguer aucune particularité de leur costume .
Néanmoins ces minimes détails en apprenaient assez à Welland : il ne lui resta pas le moindre doute que l'homme au sombrero ne fût I'Etranger détesté, -^ le même qui s'était montré au camp précédemment, et dont Welland
avai t essuyé le feu . — Les deux autres devaient être Pierre et le colonel Ovaton.
Les questions de Welland se reportèrent ensuite vers Irona ; car sa curiosité sur ce point important n'avait nullement été satisfaite par le récit bref et incomplet de Nuggens.
L'aventure de la jeune fille offrait un aspect étrange et mystérieux, difficile à approfondir.
La veille, chevauchant sur les bords du Colorado, Nuggens et Smith avaient aperçu trois Indiens. C'étaient des Comanches ; leur marche paraissait évidemment ralentie par la présence d'une prisonnière. Poussés par l'instinct haineux qui les animait contre les Peaux-Rouges, les chasseurs se résolurent immédiatement à s'emparer de la captive et à infliger aux Indiens une punition vigoureuse. Dans leur appréciation,
trois Comanches contre deux Blancs formaient une partie égale, il n'y eût pas, à ce sujet, une ombre d'hésitation dans l'esprit de Nuggens et de Smith : seulemen t, par prudence, ils renvoyèrent leur attaque au soir, car ils savaient parfaitement que les Indiens massacreraient immédiatement leur prisonnière à coups de to- . mahawks, au premier signe indiquant qu'elle allait sortir de leurs mains.
Les deux chasseurs les suivirent donc à bonne
distance, s'assurèrent du lieu de leur campement, et, lorsque la nuit commença à tomber, s 1 approchèrent d'eux avec toutes les précautions convenables. Avant le lever de la lune ils leur tombèrent dessus. Contre tous les usages Indiens, ils trouvèrent ceux-ci entièrement insouciants d'une attaque contre laquelle ils ne s'étaient nullement précautionnés. L'un d'entre eux faisait la cuisine pour souper ; les deux autres, étendus sur l'herbe, goûtaient joyeusement les douceurs du repos. Irona, assise à leurs pieds, n'était nullement enchaînée. Bu reste, en pareil lieu et avec de pareilles gens, la pauvre enfant n'avait guère de chances pour s'échapper ; tous les liens du monde ne l'auraient donc pas faite plus captive qu'elle ne l'était.
Smith s'approcha des chevaux en rampant comme un serpent ; ils étaient piquetés à peu de distance du foyer. De son côté, Nuggens se mit en joue, prêt à tirer sur un Gomanche qu'il avait choisi. Il ne s'agissait plus que d'obliger les Indiens à s'offrir eux-mêmes au point de mire le plus avantageux. Pour obtenir ce résultat, Smith effaroucha un peu les chevaux, de manière à ce qu'ils lissent du bruit.' Ce stratagème eut un" plein succès. Au premier mouvement de leurs montures, deux Indiens se levèrent pour voir ce qui se passait : aussitôt, avec la promptitude
LA CARAVANE dès sombreros 1J3
de l'éclair, Smith fit feu , Nuggens l'imita; puis tous deux s'élancèrent impétueusement sur le dernier survivant pour l'exterminer.
Mais c'était un agile sauvage, il s'échappa comme une flèche, gagna le fourré et ne put être retrouvé. Les deux vainqueurs, après une courte recherche revinrent sur le champ de bataille où ils reconnurent avec quelque surprise, que l'un des morts n'était autre qu'un Blanc déguisé.
Irona n'avait aucune blessure; elle n'avait même pas été positivement maltraitée : sa joie d'être si miraculeusement délivrée et sa reconnaissance pour ses sauveurs furent grandes, car elle se croyait perdue à tout jamais, et n'avait d'autre perspective que la captivité ou la mort dans ces affreux déserts.
Elle raconta aux chasseurs que, la semaine précédente, elle avait été capturée par une bande de trente Comanches, et que deux jours après on l'avait confiée à la garde des trois individus qui venaient d'être tués ou mis en fuite.
La jeune fille n'avait rien pu savoir sur leurs intentions, mais elle présumait que l'appât d'une forte rançon les poussait à la retenir en captivité. Les chasseurs ne purent en deviner davantage à cet égard, attendu que les instigateurs de cet en-
lèvement leur étaient complètement inconnus.
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Irona avait refusé de leur faire connaître le lieu où elle avait été prise, et surtout de leur expliquer les circonstances qui avaient pu l'amener en pareille position. Coupant court à toute autre conversation, elle leur avait offert une somme importante pour la reconduire en quelque ville du Texas oriental, d'où elle pût faire route jusqu'à la Nouvelle-Orléans.
Les chasseurs avaient accepté sa proposition ; mais ils furent bien aises de n'avoir pas à changer leur itinéraire primitif, "Welland leur ayant manifesté le désir de se substituer à eux dans l'agréable fonction de guide et de protecteur auprès de la jeune fille. Il fut donc convenu, sauf son approbation bien entendu, que Welland partirait avec elle dans quelques heures tandis que les chasseurs continueraient leur route vers le Nord- Ouest.
Pendant que Smith faisait les préparatifs du déjeûner, Irona s'éveilla et regarda autour d'elle. Il serait difficile dépeindre sa joyeuse surprise lorsqu'elle aperçut le visage ami de Welland qui se tenait debout près du foyer.
Le jeune homme courut vers elle avec un affectueux empressement et lui dit :
— Vous êtes étonnée, chère Irona, de me rencontrer ici ; mais rien ne saurait égaler ma stupéfaction de vous trouver en pareil lieu, à
plusieurs centaines de milles du toit paternel où je vous ai laissée il y a quelques semaines, où j'espérais vous retrouver à mon retour. J'espère que rien de fâcheux n'est arrivé à votre père ? La jeune fille secoua mélancoliquement la
tête :
— Non, répondit-elle ; je pense qu'il est chez
nous, persuadé que sa fille est à Àustin en parfaite sécurité.
— A Austin ! Et comment peut-il s'imaginer que vous y soyez ?
— Parce qu'il m'y a envoyée. Ross, je vous en prie, ne me questionnez pas davantage Nous parlerons de tout cela dans un autre moment,... pourvu que vous soyez bien disposé, ajouta-t-elle, avec une expression malicieuse.
Welland comprit l'allusion, et rougit jusqu'à la racine des cheveux.
— Je sollicite humblement votre pardon , Irona, pour ma stupide conduite lors de notre dernière entrevue : j'étais aveuglé par je ne sais quelle sotte jalousie qui m'a fait agir comme un vrai brutal, je le reconnais. Je vous l'assure, si mon départ pour cette expédition avait pu être différé, je ne me serais, pas éloigné sans m'excuser complètement auprès de vous.
— Je vous pardonne bien volontiers, monsieur l'ombrageux, fit Irona en lui adressant
Pr-
un petit geste de^ menace avec ses jolis doigts roses ; mais, assez sur ce sujet parlons un peu du présent. Allez-vous nous accompagner dans notre voyage de retour ?
Assurément, je ne vous quitterai point avant que vous soyez en lieu de sûreté. Smith et Nuggens suivront une direction tout opposée. Ils veulent atteindre sans retard les territoires voisins de Mexico ; et, d'ailleurs, ils sont con-
vaincus que nous pourrons atteindre les Scttlements sans obstacles.
-— Dieu le veuille! car j'ai hâte de me trouver en un lieu civilisé.
— Eh bien ! je vais voir si notre déjeuner est prêt : nous mangerons un morceau , ensuite nous nous mettrons en route le plus vite possible.
Les chasseurs avaient préparé un repas substantiel et appétissant malgré sa composition
sauvage : tout le monde y prit part avec cet
appétit courageux que donnent lé grand air et la vie active du désert. Cette première opération terminée à la satisfaction générale, Smith découpa une large portion de buffle rôti, et le joignit aux provisions de Welland.
Jusques là tout était pour le mieux •:* mais * au moment du départ, une difficulté grave se présenta ; il n'y avait point de cheval pour la jeune
voyageuse ; les chasseurs et Welland n'avaient chacun que le Strict nécessaire.
Après une courte délibération, et après examen de la monture de Welland, il fut décidé que la jeune fille monterait en croupe, aucun autre expédient meilleur n'ayant pu être trouvé. Du reste, il n'y avait aucune inquiétude à concevoir, l'animal était robuste et de force à porter deux personnes- sans être fatigué.
On échangea les adieux avec les chasseurs.
Irona leur renouvela ses remerciements avec une grande reconnaissance, et leur fit promettre de venir à la Nouvelle-Orléans, à la première occasion favorable ; son intention était de leur remettre une gratification plus substantielle que des remerciements : cependant, pour ménager le chatouilleux orgueil de ces braves gens, ell ne leur en dit rien.
Nos deux héros étaient sur le point de se mettre en selle, lorsque Smith s'approcha de Welland et manifesta le désir de lui faire une confidence.
— Ce ne sont pas les Gomànches qu'il vous faut craindre, lui dit-il en le tirant à part ; mais bien les hommes Blancs. Vous comprenez ce que je veux dire. Ayez l'œil au guet, car je suis certain qu'ils sont sur vos traces. Dans le cas
où ils viendraient à vous inquiéter sérieusement,
LES DRAMES DU NOUVEÀUtMONDE
Nuggens et moi nous tous donnerons un coup dé main.
Welland le remercia, lui promit d'être vigilant ; Irona le remercia de nouveau ; ensuite les deux jeunes voyageurs se mirent courageusement en route pour leur aventureuse excursion à travers les territoires déserts .