UNE ÉTRANGE HISTOIRE
La direction prise par Welland allait au Sud- Est, en suivant une ligne parallèle au cours du
Colorado : son intention était de marcher le long du cours d'eau qui, dans ce cas, lui servirait de guide ; par ce moyen, il était sûr de prendre la route la plus directe jusqu'à la mer.
La surcharge imposée par le poids d'Irona paraissait tout à fait indifférente au noble coursier; il fournissait résolument sa carrière sans nécessiter l'emploi de la bride ou de l'éperon.
Les dernières paroles de Smith, au moment du départ, s'étaient gravées dans l'esprit de Welland; elles avaient changé en certitude ses
soupçons sur les mauvaises intentions du colonel Ovaton et du mystérieux cavalier ; il né pouvait plus douter, maintenant , que ce ne fussent ses ennemis mortels.
Une chose l'étonnait, c'était de n'avoir pas en plus tôt ces méfiances si bien fondées : effectivement, jusqu'à ce jour, il avait considéré le colonel Ovaton, sinon comme un ami, du moins comme un indifférent sans hostilité ; et, si nn changement était survenu dans sa manière d'être, ce ne pouvait être que par la mauvaise
influence de ce détestable inconnu. Ce dernier était donc la cause première de toutes ces mésaventures ; c'était un adversaire dangereux et acharné.
C'est l'opinion d'un certain gentleman , que; si une occasion favorable venait à se présenter, le fil de ses jours terrestres pourrait bien être soudainement: coupé. . . , murmura lé jeune Américain tout absorbé par ses méditations in-
De qui parlez- vous ? demanda Irona.
Je serais incapable de vous dire autre chose, sinon que c'est un coquin et un ennemi.
Qui donc?
Je né puis faire aucune réponse encore , là-dessus '■; une seule chose certaine, c'est qu'il
est à notre poursuite. (Test un homme brun, sombre, abominable, toujours coiffé d'un large sombrero Mexicain.
— Vous dites....? s'écria Irona en jetant autour d'elle un regard inquiet, pendant que sa ligure se couvrait d'une pâleur mortelle.
— Je dis que c'est un bandit à face bronzée qui se distingue par une coiffure étrange : un immense sombrero à larges bords,
— Il est louche, n'est-ce pas?
— Je crois que oui : en tout cas, je me rappelle qu'il a un œil gris et l'autre noir. Vous paraissez en savoir quelque chose, Irona ?
— C'est mon opinion. Je suis même convaincue qu'il a été l'instigateur de mon enlèvement par les Indiens Comanches.
Ce fut au tour de Welland d'être étonné.
— Lui ! ce misérable ! . . . . Comment cela ?
veuillez vous expliquer, chère Irona.
^- Non seulement je pense que c'est lui qui est l'agent secret de ces violences, mais encore j'affirmerais que les Indiens n'ont agi que pour son compte.
— Je vous en supplie, faites-moi connaître la clef de cette énigme : Où donc avez-vous rencontré cet homme ?
— Il y a plusieurs années, en Europe.
— Irona, vous ne verrez sans doute aucun
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inconvénient à me faire connaître tout les détails de cette histoire extraordinaire.
— Àucnne objection ne se présente à mon
esprit; je vais vous satisfaire.
D'abord, cet « étranger », comme vous l'appelez, se nomme, je crois, Juarez Velasquon. Il y a trois ans, j'étais en pension à Madrid lorsque je le rencontrai dans la rue. Je n'ai pu oublier l'obstination avec laquelle il s'attacha à ma poursuite; je ne pouvais sortir et faire un pas sans le voir à proximité, que je fusse seule ou avec mes condisciples; Jamais un seul mot n'a été échangé entre nous, mais toutes les fois que je levais les yeux, j'étais sûre de rencontrer ses regards, effrayants comme ceux d'un oiseau de proie, fixés sur moi sans relâche.
.. Cette persécution dura ainsi pendant.plusieurs mois : cet homme était devenu pour moi comme un cauchemar redoutable ; je ne puis vous exprimer toutes les frayeurs qu'il m'a causées. J'en étais arrivée à ne plus oser sortir, même accompagnée de plusieurs amies'.
Enfin, un jour il cessa de reparaître ; une semaine, un mois s'écoulèrent sans que je le revisse : je commençai à respirer* espérant en être débarrassée, Effectivement il avait quitté Madrid, car je ne le vis plus nulle part;
Il y a un an, je suis revenue auprès de mon
LA CARAVANE DES SOMBRElîOS 123
cher père, à New-Orléans. J'avais tellement grandi et je m'étais si bien transformée pendant, mon absence, qu'il m'a à peine reconnue, au premier moment. Au bout d'un mois environ, mon père m*a annoncé, un matin, que nous allions recevoir la visite d'un ami auquel il portait la plus grande affection. À la manière dont mon père m'a expliqué tout cela, f ai bien vite compris qu'il avait l'intention de me présenter un fiancé.
Dans l'après-midi le visiteur arriva : c'était Juarez Velasquon 1 Depuis deux ans environ que je ne l'avais pas aperçu, j'avais complètement cessé de songer à lui ; de telle façon que je l'avais oublié, pour ainsi dire : mais son aspect renouvela toutes mes terreurs, toutes mes antipathies; je fus bouleversée de le retrouver, en face de moi, sous les auspices de mon père. Mon agitation fut si grande que ce dernier s'en aperçut, et, saisi d'inquiétude, me renvoya tendrement dans ma chambre. Cependant comme il ne pouvait soupçonner la cause de cette émotion, lorsqu'il crut que j'en étais remise, il m'invita à reparaître au salon.
J'obéis, car je n'osais rien dire. Velasquon resta pendant toute cette soirée qui ne fut pour moi qu'un martyre interminable: il eut l'audace de revenir ainsi pendant près de trois semaines.
Ces visites odieuses ne firent qu'augmenter ma crainte et mon aversion pour lui ; à la fin, hors de moi, je fis connaître la vérité à mon père ; je lui racontai les poursuites désobligeantes de cet homme, à Madrid ; enfin j'exprimai très-vivement l'horreur et l'invincible répulsion qu'il m'inspirait.
Mon père parut très- surpris, et me consola en assurant que, puisque ces visites me répugnaient, elles ne se prolongeraient pas, pour le moment. Cependant il ne put s'empêcher de me faire observer que Velasquon était un Castillan de noble souche, et qu'il caressait depuis longtemps, l'idée de l'avoir pour gendre. Puis, en finissant la conversation, mon père me promit solennellement que si mon antipathie continuait, il inviterait Velasquon à cesser toutes ces démarches .
Ma conviction est que mon père a fait connaître à Velasquon tout ce que je lui avais raconté; de plus, il a du lui dire qu'en pareilles circonstances ses visites doivent cesser entièrement, car il n'a plus reparu à la maison.
Mais les choses ont recommencé exactement comme à Madrid. Je n'ai pu de longtemps faire un pas dans la rue sans rencontrer cet odieux poursuivant; il a ainsi continué pendant plusieurs mois, même après le commencement de vos
visites. J'ai su plus tard qu'il avait commencé par circonvenir mon père, afin de capter sa bienveillance, espérant qu'ainsi je serais forcée de l'épouser. Dans ce but, aussitôt qu'il avait su le départ de mon père pour l'Amérique, Yelasquon s'était hâté de quitter Madrid, d'accourir à New-Orléans et de se lier intimement avec mon père pendant mes derniers mois de pension. Ensuite, il n'est pas resté continuellement dans la ville ; il a fait quelques voyages, mais je ne sais où.
Sans nul doute, il a eu connaissance de vos
visites, ajouta Irona en baissant la voix ; il a su également qu'elles étaient les seules acceptables . Il en est résulté, je le crois, une haine profonde contre vous, dans son esprit ; j'ai la conviction qu'il est disposé à vous faire tout le mal possible.
Ce que vous venez de dire au sujet du sombrero dont est coiffé votre étranger, me porte à penser qu'il s'agit blenici de Velasquon; car il en portait un semblable à Madrid, et même à New- Orléans. Environ un mois avant votre départ avec le colonel Ovaton pour ces régions sauvages, cet homme a quitté la ville tout-à-coup, et on a dit qu'il était allé au Texas. Je n'ai plus eu aucune nouvelle de lui jusqu'à la semaine dernière.
Le surlendemain de votre départ, mon père m'a demandé si je serais bien aise d'aller rendre visite à son frère qui demeure au Texas, dans
le territoire d'Àustin, Il avait depuis longtemps, reçu de mon père la promesse que j'iraisAe voir à mon retour d'Europe. Je soupçonne qu'il y avait autre chose qu'une simple promesse obligeant mon père à me faire cette proposition, car il ne m'aurait pas laissé partir seule et sans aucune compagnie : même à présent/ je ne puis comprendre le mystère qu'il y a là-dessous.
Toutefois, mon père s'en est rapporté entièrement a mon choix sur ce point, ajoutant que si
j'avais quelque objection à faire j'étais tout-àfait libre de ne pas faire ce voyage.
En toute autre circonstance, j'aurais certainement réfusé, et mon père n'aurait nullement insisté, car il éprouvait une grande peine de se séparer de moi et de me laisser partir seule. Mais j'ai réfléchi que vous seriez probablement absent pendant trois ou quatre mois, et que je passerais ce temps d'une façon bien triste si je restais à la maison. D'un autre côté, en calculant au plus long, mon excursion ne devait pas durer plus de deux mois, j'étais bien loin de redouter aucun danger ; je trouvais là une occa-
sion de satisfaire mon goût pour les voyages ; c'est ainsi que je nie suis décidée à faire cette visite.
Deux serviteurs sûrs et fidèles m'accompagu aient; nous quittâmes New-Orléans le lende-
main. Je ne connaissais point quelle portion du Texas était notre destination, et je ne me doutais guère que nons marchions sur vos traces. Une grosse tempête nous assaillit dans la traversée du golfe, nous fûmes plusieurs jours sans pouvoir aborder à Matagorda. Enfin, nous arrivâmes à Austin par la voie du fleuve : à mon débarquement j 'appris que mon oncle avait fait
un voyage à Mexico, qu'il devait y séjourner longtemps, et qu'en conséquence il n'avait pas reçu la lettre de mon père, annonçant ma visite, un mois d'avance. Toutefois, sa famille, — ma tante et ma cousine, — me reçurent avec la plus grande cordialité, insistèrent pour -me garder jusqu'au retour de mon oncle qu'elles se proposaient de hâter par une lettre d'appel. Je ne demandais pas mieux que de me laisser convaincre ; je m'installai donc dans cette maison hospitalière , et j e passai là tout d'abord quelques jours extrêmement agréables.
Marie — ma cousine, — et moi, accompagnés de nos domestiques, nous avions pour habitude de faire, jusqu'au soir, une longue promenade dans les environs de la ville. Le sixième jour après mon arrivée, il me sembla reconnaître dans la rue un homme que j'avais vu auparavant avec Vasquelon : il était de petite taille et ses traits ressemblaient à ceux d'un Indien. J'y
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fis peu d'attention, seulement je remarquai qu'il nous suivit longtemps et fort loin.
Le lendemain, dans la soirée, Marie et moi nous nous engageâmes dans une causerie si intéressante que nous prolongeâmes notre promenade beaucoup plus loin que nous ne l'avions encore fait jusqu'alors. Au moment où nous revenions sur nos pas, nos domestiques fixent entendre un cri de terreur : en nous retournant nous aperçûmes une bande d'Indiens hideusement peints en guerre, qui galopait rapidement contre nous. Nous étions presque à un mille des habitations; dans cette position toute fuite était impossible: nous nous arrêtâmes donc pâles et tremblantes, attendant l'arrivée de ces furieux. Avant de nous atteindre, ils se développèrent en cercle et nous environnèrent rapidement : puis, sans chercher à nous faire aucun mal, un Indien sauta à bas de son cheval, me saisit, m'y jeta dessus, sauta derrière moi et s'enfuit au grand galop, suivi de toute sa bande. Le lendemain je fus confiée à la garde de trois hommes, parmi lesquels je reconnus l'individu bronzé qui m'avait surveillée et suivie avec tant d'acharnement, la veille. Vous savez maintenant de quelle manière j'ai été retirée de leurs mains: — Les Indiens ont- ils fait quelque mal à votre cousine ou aux domestiques ? demanda
Welland ; ou bien ont-ils cherché aussi à les enlever ?
— En aucune façon ; ils n'ont pas même eu l'air^de les voir. C'est là une particularité qui me fait penser que c'était là un coup monté de longue main contre moi.
— Je suis entièrement de votre avis, et c'est bien Vasquelon, le traître ! qui a présidé à toute cette machination.
— C'est très- certain. Jusqu'à ce moment, avant de savoir que cet homme était dans ces parages, j'avais cru que mon ravisseur était cet homme blanc tué avant hier, — et qu'il n'avait agi de la sorte que pour se procurer une forte rançon: mais aujourd'hui la vérité m'apparaît tout entière. Oh I Ross ! si- vous saviez quelle appréhension j'ai de rencontrer encore ce Vasquelon !
— Tant que mon bras pourra faire un mouvement, répliqua Welland avec chaleur, cet être vil et dangereux ne parviendra point à vous ap- ' procher, chère Irona.
— Mais enfin, croyez-vous qu'il soit à notre poursuite ?
— Je n'en serais point étonné : cet homme semble avoir l'instinct d'un limier, et s'il entreprend de nous poursuivre, il arrivera à ses fins, c'est-à-dire qu'il réussira à nous atteindre :
mais alors malheur à lui ! 11 a déjà attenté à ma vie; il a attenté à votre liberté; nous serons en état de légitime défense, Dieu combattra avec nous et pour nous. — Voilà là-bas une éminence d'où nous pourrons dominer une grande étendue de prairie : voulez-vous que nous y mon-
tionspour observer les alentours et savoir si quelque ami ou quelque ennemi se présente à nos regards ?