‹ La Caravane des sombrerosChapitre 13 sur 23 · LA FUITE · texte numérisé non relu

LA FUITE

Welland gravit cette éminence, et, d'un œil anxieux sonda tous les points de l'horizon, aussi loin que sa vue pouvait s'étendre. Mai s ; au nord, à Test, au sud, à l'ouest, il ne put distinguer que l'immensité uniforme du dôme bleu se confondant avec la ligne grise de la prairie ; on aurait dit une muraille gigantesque qui isolait les fugitifs du reste de l'univers. A la surface monotone de cette vaste plaine apparaissaient, comme de longs fils d'argent, les cours d'eau s'entrecroisant avec mille détours ; des sentiers, des touffes de forêts, des îles verdoyantes bigarraient l'uniformité du paysage. Du côté de l'ouest, Welland. distingua une longue masse sombre, ondulant à travers les feuillages ; c'était

un innombrable . troupeau de buffles : vers le nord, du côté du Rio-Colorado, se mouvait une

autre masse moins sombre, et dont les mouvevement plus vifs se produisaient avec une sorte de grâce cadencée gui rappelait la fluctua-

tion de l'océan. C'étaient des chevaux sauvages;

à leur tête, et leur servant de guide, bondissait comme un panache de neige le beau cheval blanc, ce prince de la fauve américaine.

Welland n'aperçut rien de plus : nul être hu-

main n'apparaissait,

— Il me semble que nous sommes dans une solitude complète : dans cette immensité infinie

je né distingue pas d'autre créature humaine que nous, Mais quel est l'objet qui paraît vous préoccuper ainsi, Irona ?

La jeune fille ne" répondit pas, tant elle était absorbée dans une inquiète contemplation.

rr- Apercevez-vous donc quelque chose d'in-

quiétant? reprit Welland .

— Je vois, là-bas, quelque . chose qui res semble à des créatures humaines; répliqua Irona en indiquant un point noir qui se mouvait du côté de l'ouest.

— Àh I oui ! je les distingué .. bon ! les voilà disparus maintenant ; dit Welland i

Il était très- difficile de discerner, a une telle distance, des objets qui apparaissaient comme

des grains de sable dans cet océan lumineux de la prairie : de plus, lé reflet des rayons solaires aveuglait de façon à empêcher toute observation un peu prolongée. Il en résultait que le jeune Américain, après avoir aperçu une première fois, par hasard, ces objets lointains, ne pouvait plus les retrouver, et les cherchait vainement.

— Je les tiens maintenant ! s'écria- t-il toutà-coup, en regardant avec une ardeur nouvelle, et se faisant un abri du revers de sa main ; ils sont deux..., deux cavaliers, je suppose.

— Deux ? répéta Irona d'un ton surpris : ils sont trois, assurément, et marchent à la mode Indienne, à la file les uns des autres.

Welland eut beau regarder, il continua à ne voir que deux hommes chevauchant côte à côte. Il réitéra son affirmation à cet égard.

De sod côté, Ironapersistaità sou tenir son dire.

— Je parie tout ce que vous voudrez qu'ils sont trois ! s'écria-t-elle.

— Et moi, j'affirme qu'il n'y en a que deux.

— Mais de quel côté regardez-vous donc?

demanda Irona avec vivacité.

Welland étendît le bras d'un côté, pendant que la jeune fille étendait le sien d'un autre. Chacun poussa une exclamation de surprise ; ils avaient tous deux raison, tous deux tort.

Effectivement deux groupes de cavaliers s'a-

Tançaient, suivant chacun une direction différente ; l'un des groupes se composait dé deux, l'autre de trois hommes.

— Qui sont ceux-là? demanda Irona.

— Je suppose que ce doit êlre Smith et Nuggens les deux chasseurs.

— Et les trois autres ?

— ... Le colonel Ovaton, Pierre Goujon, et Velasquon. Les chasseurs viennent à notre aide, nous pouvons y compter.

— Et les trois autres ?

— Vous pouvez croire qu'ils marchent contre nous c'est-à-dire qu'ils suivent notre piste.

— Pensez- vous qu'ils puissent se voir mutuellement ?

— Je ne le suppose pas. Vous pouvez remarquer qu'entre eux se développe une bande de forêt. Ceux qui nous poursuivent connaissent néanmoins la présence des chasseurs dans ces parages, et font ce qu'ils peuvent pour agir sans être aperçus par eux. Ceci me contrarie, car il vaudrait mieux pour nous qu'ils nous crûssent en la compagnie de Smith et de Nuggens ; alors ils n'oseraient pas nous attaquer, nous sentant en force. De leur côté, Smith et Nuggens, s'ils savaient que ces coquins-là sont aussi près d'eux, les inquiéteraient de façon à leur ôter toute envie de nous tourmenter. Je ne suis

guère satisfait de la manière ,dont les choses se présentent.

— Mais, Welland 1 fit Irona effrayée, vous croyez donc que nous sommes poursuivis ?

— Très-certainement, nous le sommes.

— Peuvent- ils nous voir ?

— Peut-être; cependant je ne crois pas qu'ils nous aient aperçus. Il faut vous hâter de descendre sur le revers de la colline afin d'échapper, s'il est possible, à leurs investigations.

— Seraient-ils capables de nous découvrir ?

— Certainement, ils ont démêlé la piste de mon cheval ; cet infernal Pierre Goujon suivrait, j e crois, un oiseau à la trace de son vol !

— Oui, mais ils ne pourront pas nous atteindre ; votre cheval, m'avez-vous dit, est un bon coureurt

— Ahl chère Irona, vous voyez à quoi lui servent sa vigueur et son agilité. Nos ennemis gagnent du terrain. Et cela peut parfaitement se comprendre, chacun d'eux est supérieurement monté , et chaque cheval n'a qu'un seul cavalier à porter Ce ne sera point par la vitesse que

nous nous sauverons.

— Allons-nous donc avoir la témérité d'attendre des forces trois fois plus considérables que les nôtres, ou la lâcheté de nous rendre sans défense? .demanda Irona, pâle et tremblante.

— Tant que je vivrai, je me charge de vous défendre contre ces mécréants, répondit Welland avec feu; pour le moment, je songe d'abord à une fuite utile.

— Pardonnez-moi, ma terreur m'égare, j'ai toute confiance en vous, cher et brave Well and ; je vous en conjure, faites-moi connaître vos intentions.

— Il s'agit de ruser ; de leur faire perdre notre trace.

— Mais, je ne comprends pas trop que nous puissions y parvenir ; ne dites-vous pas qu'il y a parmi eux un trouveur de pistes dont l'habileté est effrayante ?

— Bah ! il a beau être fin ; je parviendrai à le dérouter.

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