‹ La Caravane des sombrerosChapitre 14 sur 23 · LE BEFUGE DES EAUX · texte numérisé non relu

LE BEFUGE DES EAUX

Les deux jeunes gens galopèrent sur la prairie, dans la direction du Sud-Est, jusqu'à un mille du Rio Colorado. Dans cette portion du territoire, le sol était inégal, couvert de ronces, de broussailles et de lianes inextricables qui rendaient la marche du cheval aussi pénible que difficile, tout en la retardant considérablement. '

: — Comment espérez-vous échapper à nos persécuteurs, si ce n'est en prenant rapidement l'avance ? demandait de temps en temps Irona.

— Nous allons redoubler notre voie , en termes de chasse, c'est-à-dire revenir sur nos pas.

— Vous dites...? reprit la jeune ûlle qui croyait n'avoir pas bien compris.

-r- Je dis bien. . . vous allez comprendre mon projet parfaitement, et je suppose que vous l'approuverez. J'ai bien réflécbi au temps qu'il leur faudrait pour nous atteindre si notre piste s'offrait à leurs regards suivant une ligne droite : elle serait trop facile à suivre, dans quelques heures ils seraient sur nous. Il nous faut donc simuler une fausse direction la continuer assez longtemps pour qu'ils s'acharnent à la suivre même lorsque nous serons parvenus à cacher entièrement nos vestiges. Nous arriverons ainsi

à leur faire perdre une journée : ce laps de temps représente pour nous au moins cinquante milles. Ce sera là une avance suffisante; il ne nous en faudra pas davantage pour gagner en

toute sûreté la f routière, ..

— Ross ! il me vient une idée : je suppose, j'espère qu'ils ne se doutent point que je suis avec vous. Donc ils se lasseront de vous poursuivre, pensant que votre cheval est d'une vitesse supérieure, et quilléur sera impossible de vous atteindre. . ;

, — Je vous demande pardon ; il est au çon-

traire certain qu'ils nous savent ensemble : sans cela, je me soucierais dé leur poursuite autan t que d'une carotte de tabac. Comment sont-ils instruits, je ne saurais vous le dire ; — peut-être par le Gomanche qui a échappé aux chasseurs ;

peut-être par Yelasquon lui-même qui a inspecté à fond notre camp, la nuit passée, quoiqu'en dise Nuggens. Ne nous faisons aucune illusion ; ils nous savent l'un avec l'autre, et ils ne ralentiront pas un instant leur poursuite : voici donc ce qui nous reste à faire. Tout à l'heure je ferai entrer mon cheval dans le Colorado, je ]e lui ferai traverser, et nous simulerons un abordage sur l'autre rive, un peu plus bas que notre entrée sur celle-ci. Mais de là je ferai marcher à reculons mon cheval jusque dans l'eau, et alors nous remonterons le courant pendant l'espace de plus d'un mille. Nous sortirons de la rivière en un point favorable, tel qu'un fourré très-épais, ou un rivage rocailleux ne conservant aucune empreinte. A. ce moment, tout danger sera passé ; nous ferons reposer notre monture, pendant que nous nous reposerons nous-mêmes. Le lendemain, avant le coucher du soleil, nous aurons atteint les frontières, et vous serez sauvée, chère, bien chère îrona. Que pensez-vous de mon plan ?

— Il me paraît bon. Fasse le ciel qu'il soit couronné de succès !

— Je le sens ! il réussira I dit Welland avec un accent de confiance.

— Ne nous berçons pas d'une fausse espérance : ils pourraient fort bien démêler votre

stratagème, et nous atteindre, au moment où nous nous croirions hors de danger.

— N'ayez pas peur ; ils n'y connaitront rien; ce n'est pas à plus d'un mille de distance qu'ils retrouveront nos traces.

— Mais, le courant ne vous empêchera-t-il pas de remonter aussi haut?

— Je n'ai nulle inquiétude à cet égard et je considère mon plan comme immanquable.

La chaleur du jour augmentait, il était midi passé. Les deux fugitifs - firent halte pour procurer un peu de repos à leur monture, et aussi pour faire un frugal repas. Ensuite on se dirigea vers le fleuve, et on arriva promptement sur la rive: après avoir soigneusement vérifié l'état des lieux, Welland entreprit de lancer son cheval à l'eau.

Mais ranimai inquiet manifesta une grande répugnance et résista de telle façon que son maître en fut étonné, et ne put s'empêcher de rechercher la cause de cette indocilité inaccou^

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tumée: peut-être même, s'il eut réfléchi davantage, aurait-il renoncé à son projet ; "mais le temps pressait, il jeta autour de lui un coup d'œil rapide, ne vit rien de suspect, et poussa son brave coursier.

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Lé fleuve n'était pas profond, sur le bord no-

tamment il y avait à peine deux pieds d'eau.

Cependant le fond était mou, fangeux, le cheval s'y enfonça plusieurs fois profondément. Il commença par remonter le courant, mais, après de vains efforts, il revint insensiblement vers la terre. Welland le dirigea de nouveau contre le milieu du fleuve ; leur marche ou plutôt le piétinement fiévreux dans la boue continua péniblement.

Le cheval résistait toujours, et semblait en proie à une inquiétude qui le faisait toujours revenir contre le rivage. Peu à peu son agitation se changea en véritable terreur, de façon à alarmer Welland ; parfois, le brave coursier reniflait bruyamment , secouait la tête , battait l'eau furieusement avec les pieds de devant , se cabrait. À la fin, son maître, croyant à un caprice, perdit patience, lui enfonça, ses éperons dans les flancs et le contraignit à se jeter résolument dans le courant.

On chemina ainsi l'espace d'un quart de mille : alors les najeurs se trouvaient dans une espèce de chenal compris entre le rivage et une petite île sablonneuse, basse, à fleur d'eau, qui était à environ vingt-cinq pas du bord. L'eau avait à peine trois pieds de profondeur, le flot était bourbeux et rapide.

Quoique un peu rassuré, le cheval manifestait encore des accès de terreur, regardait autour de

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lui avec inquiétude, et faisait des efforts fur-tifs pour sortir de Teau.

A ce momeut Welland tourna la tête vers Troua pour lui parler ; un cri perçant de la jeune

fille le fit tressaiïir :

— Ôh! mon Dieu! s'écria-t-elle.

En même temps, le cheval se dressa impétueusement sur les pieds de derrière, hennit avec angoisse, fit un bon désespéré qui l'enleva à plusieurs pieds hors de l'eau. Les yeux de Welland se fixèrent avec terreur sur la gueule caverneuse d'un monstrueux alligator qui surgissait à fleur d'eau sous les pas de son cheval : la queue éçailleuse du redoutable amphibie battait les vagues avec un fracas effrayant. Ses gigantesques mâchoires se refermèrent avec un hruit sinistre: £u claquement de ses dents formidables, le cheval fut pris d'une frayeur folle,

s'élança $i brusquement pour fuir que ïrôna et Welland perdirent la selle, et se trouvèrent renversés en pleine eau. :

A ce moment critique notre héros ne perdit pas sa présence d'esprit. Du bras droit il soutint la jeune fille ; du bras gauche il éleva eu l'air sa carabine ; puis, appuyant son pied sur le dos flottant de l'alligator, il sàûtâ si "heureusement avec sa compagne, que tous deux allèrent tom ber dans Filé sablonneuse dont on vient de par^

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1er. L'alligator à demi étourdi par ce fracas soudain et par les ruades du cheval, et repoussé dans l'eau par l'élan de Welland auquel il avait servi de point d'appui, disparut à la hâte dans l'onde noirâtre.

Tout cela s'était passé avec la rapidité de l'éclair. En regardant autour de lui, Welland aperçut son cheval qui fendait l'eau comme un furieux pour s'échapper : en trois bonds il fut sur le bord; mais là, quoique en sûreté, toujours affolé de terreur, il se lança comme le vent à travers la prairie, laissant aux arbres et aux broussailles des lambeaux de son harnais : en un clin d'œil il eut disparu.

Le premier soin de Welland fut de s'occuper d'Irona. La jeune fille avait supporté courageusement cet assaut : mais sur son visage pâle et abattu il était aisé de lire que son énergie ne tarderait pas à l'abandonner. Ce fut surtout lorsqu'elle vit le cheval s'enfuir et disparaître dans le désert que ses traits exprimèrent un désespoir muet, mais plus expressif .que les plaintes les plus vives.

L'île sur laquelle ils avaient trouvé refuge était de forme elliptique, longue d'environ cent pas, large de cinquante, nue comme la main.

Ce n'était autre chose qu'un banc de sable formé accidentellement au milieu du fleuve, et des-

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