UNE NUIT TERRIBLE
a Comment quitter cette île ? > telle était la question ; mais ni l'un ni l'autre des fugitifs ne savaient de quelle façon la résoudre. Le solinhos-
pitalier sur lequel ils étaient échoués n'avait pas un brin d'herbe, pas un fétu de broussaille, il leur offrait un appui sous leurs pieds, rien de plus. — Une place pour leur tombe, peut-être...!
Tout autour mugissait une onde noire, profonde, pleine de périls et de monstres trop connus : s'y hasarder c'était courir à une mort certaine.
Encore quelques heures, et la nuit allait venir *— une nuit que Welland prévoyait horrible pour sa compagne et pour lui-même. — Afin de détourner un peu les sombres pensées, le jeune homme s'efforça d'affecter une gaîté bien loin de son esprit.
Eh bien ! Irona, dit-il en souriant, croyez-
vous que nous ayons bien dérouté les ennemis ?
— Nous le sommes nous-mêmes, je lé crains , répondit mélancoliquement la jeune fille.
— Je vous avais dit que mon principal désir était de dissimuler notre piste à cet affreux Pierre; je me crois certain d'avoir réussi. Assurément cette île est le dernier refuge où ils songeront à nous chercher.
— Ne vous faites pas d'illusions, cher Ross ; on nous trouvera ici aussi bien qu'ailleurs. Ils suivront les traces de notre cheval jusqu'à la rivière, et, du rivage, ils nous apercevront trèsbien. Dû point où nous nous sommes engagés dans l'eau, il est surtout facile de nous voir.
— Peut-être ; et encore, s'ils en viennent là, qu'en résuit era-t- il pour eux ?
Eh bien ! ils traverseront jusqu'à notre île. Ne pourront-ils pas faire ce que nous avons fait.
— Je le leur souhaite ! on s'arrangera pour que les alligators n'en fassent qu'une bouchée.
—Je ne vois pas qu'il en puisse être autrement
que pour nous ; ils échapperont aux monstres, et alors ... ; que nou s . importe de mourir ou de tomber entre leurs mains ?
Vous vous exagérez le danger, Irona ; moi, au contraire, je ne regarderas comme possible de tomber entre leurs mains.
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— Cependant, sans parler de leurs chevaux n'ont-ils pas plusieurs moyens d'arriver ici ? par exemple, des radeaux, de simples troncs d'arbres que les bois de terre ferme leur fourniront en abondance ?
Welland se sentit frappé au cceur par cette observation si simple et si juste ; il n'avait pas songé à ce péril inévitable, parfai tement prévu par Irona. Cependant il garda son sangfroid, et reprit :
— Après tout, ils n'essaieront pas une pareille
entreprise ; non ; d'ailleurs ils n'y arriveraient pas.
— Pourquoi non ? Quel obstacle les en empêchera?
r- Certes ! tout sera dangereux pour eux.
Souvenez- vous que j'ai mon rifle à deux coups, des munitions en quantité ; je les abattrai l'un
après l'autre, au fur et à mesure qu'ils approcheront.
— Je ne doute, ni de votre courage, ni de votre adresse ; mais, Ross, réfléchissez qu'ils seront trois contre vous seul, etqu'ils ont bien des chances pour vous atteindre avec leurs balles.
— Il ne faut désespérer de rien, Irona : nous sommes entre les mains du Tout-Puissant miséricordieux ; si, pour le moment, ses regards sont sévères à notre égard, c'est une épreuve passa-
gère que sa douce Providence saura. Lien abréger, tout en nous sauvegardant. Ne nous laissons aller ni au trouble ni au découragement; demain sera sans doute meilleur qu'aujourd'hui. Mais, voici la nuit qui tombe, faisons nos préparatifs pour passer le moins mal possible ces heures qui doivent marquer notre séjour sur cette île malheureuse.
Forcément les préparatifs dont parlait Welland furent très- simples. La couverture de chasse, que portait Welland habituellement, avait servi à envelopper Irona lorsqu'elle était à cheval ; fort heureusement la jeune fille était restée drapée dedans au moment de sa chute dans l'eau.
Welland creusa un trou dans le sable, au milieu de l'île, y étendit la couverture, et tout fut fait.
— C'est là un lit assez misérable, dit-il avec
un triste sourire : et pourtant, je n'ai pas besoin de vous affirmer que j'offre ce que j'ai de mieux.
— Et vous, cher Ross, comment passerez-vous la nuit?
^- En veillant sur vous.
— Le Ciel nous garde; ai-je besoin d'une autre protection ?
— Je ne me sens nullenient disposé au sommeil, Irona; si, par hasard, le besoin de repos se faisait sentir, je m'étendrai sur le sable et je dormirai quelques heures : ne vous inquiétez
donc pas de moi. H est utile que je me plonge dans des réflexions solitaires pour imaginer quelque plan de nature à nous faire sortir de cette tombe anticipée. Lorsque vous vous éveillerez j'aurai trouvé, soyez en sûre : endormezvous donc tranquille, et soyez heureuse, au moins en rêve .
H s'éloigna respectueusement, pendant que la jeune fille faisait ses prières et ses préparatifs nocturnes. Au bout d'une heure environ, il se rapprocha d'elle, et la trouva endormie aussi doucement, aussi paisiblement que si elle eût été sous le toit paternel.
Welland resta de longs instants, appuyé sur le canon de sa longue carabine, contemplant avec une tendre et mélancolique pitié cette frêle et mignonne fleur delà civilisation que , le vent de l'adversité avait fait ployer sans
l'abattre.
Tout un monde de pensées amères tourbillonna dans son âme ; il fut ainsi longtemps absorbé au point d'oublier la réalité effrayante.
Quelques paroles d'effroi, que murmura la jeune fille pendant son sommeil, le rappelèrent
à lui : il se rappela qu'Elle et lui se trouvaient exposés sans abri à lafusillade de leurs ennemis. Aussitôt il se mit à faire un rempart, du côté de la terre ferme; en amoncelant le sable à
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une hauteur d'environ quatre pieds sur une longueur de sept ou huit pas.
Ce travail, assez simple en apparence, se prolongea durant plusieurs heures, à la clarté resplendissante de la lune. A peine fut-il terminé, que d'épais nuages se développèrent sur l'horizon et plongèrent l'île dans les ténèbres.
Pendant qu'il donnait un dernier coup, d'œil à ses fortifications improvisées^ il fut inquiété par un fracas soudain, partant de l'eau. En se retournant il aperçut une énorme masse noire et longue qui s'avançait proche d'Irona.
D'un bond, le jeune homme fut entre elle et le danger : c'était un alligator qui venait là sournoisement, en quête d'une proie facile. Le
monstre s'arrêta en apercevant un homme de bout devant lui,, et se balança sur ses pattes cagneuses, prêt à se jeter à l'eau. Welland ne lui en laissa pas le temps ; abaisser son rifle, viser; un des gros yeux luisants que l'animal fixait sur- lui, et faire feu presque à bout portant, ce; fut l'affaire d'une demi-seconde; L'énorme amphibie roula sous le coup, retomba sur le dos,. et mourut presque sur le champ, après avoir fréné tiquement agité ses -griffes redoutables.
. À la détonation du coup de feu, une douzaine de ces animaux plongèrent, avec une bruyante précipitation, -tout-autour de lui : Welland; cons-
tata avec un sentiment de consternation facile à comprendre, qu'une vraie meute amphibie s'était amassée autour de lui, sans même qu'il s'en fût douté. Si l'un de ces monstres s'était approché plus près d'Irona!... cette pensée le fit frémir jusque dans lamoëlîe des os. Il rechargea hâtivement son arme et se posta tout près de sa chère protégée.
— Est-ce l'explosion de votre rifle que j'ai entendue ? murmura celle-^i à demi éveillée.
— Oui ; je viens de faire feu.
— Sur quoi ?
— Sur cette ignoble bête qui a eu l'audace de venir rôder autour de vous, et qui a été punie sur-le-champ.
— > Ne les laissez pas trop approcher, Ross, ce sont d'horribles monstres.
Et la jeune fille se rendormit, confiante, sous la garde de son ami.
Ce dernier reprit avec un nouveau zèle son rôle de sentinelle : • il donna un dernier coup d'œil à son rempart de sable, et mettant un genou en terre, il épaula son rifle dont il appuya le canon sur le talus amoncelé : son but était de voir s'il serait à son aise pour fusiller l'ennemi, en cas d'attaque. A ce moment il se fit une éclaircie dans le ciel, et la lune éclaira vivement tout le rivage : tout en suivant de l'œil le point de mire indiqué par son fusil, Welland s'aper-
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çut avec une inexprimable surprise que, précisément, il visait une créature humaine debout au bord de l'eau.
Le corps était caché dans les broussailles, le visage était dans l'ombre ; mais le large sombrero qui couvrait sa tête en disait assez sur l'identité du mystérieux rôdeur.
Le doigt; de Welland pressa instinctivement la détente; mais, au moment de lâcher le coup, il s'arrêta, indécis, n'osant tuer cet ennemi alors qu'il n'était point sur ses gardes : un pareil acte lui semblait peu généreux , presque un
meurtre.
Au moment ou Welland délibérait encore avec lui-même, Veiasquon disparut ; il venait de
descendre sur le bord de l'eau. La forme rabougrie de -Pierre Goujon se montra ensuite, puis s'abaissa et disparut à son tour.
Welland convaincu qu'ils n'entreprendraient rien pendant la nuit, cessa de s'en occuper, et reporta sa surveillance ailleurs .
Bien lui en prit, car le premier objet qui frappa ses regards, lorsqu'il se retourna, fut un colossal
alligator qui n'était pas à trois pieds d'Irona. Un
double coup de carabine dans l'œil fit sauter en éclats la tête du monstre, et détermina la fuite de plusieurs autres voraces bandits des eaux,
accourus comme lui à la curée. .
Irrité et inquiet de cet acharnement silencieux, Welland surveilla plus particulièrement le retour de ces hôtes dangereux : aux premiers qui reparurent il envoya des halles : mais les projectiles rebondirent en sifflant sur la cuirasse écailleuse des énormes amphibies qui, s'ils n'eussent été effrayés par le feu ou le bruit de la détonation, seraient restés immobiles, sans se douter même d'avoir été frappés.
Cette guerre étrange, — la moins dangereuse peut-être, — se prolongea ainsi toute la nuit.Au point du jour seulement, les alligators suspendirent leurs assauts, poux regagner les noires profondeurs du fleuve.
Le fracas de cette fusillade n'avait pas réussi à éveiller Irona : épuisée de fatigue, la jeune fille s'était de temps en temps soulevée à moitié, avait murmuré quelques paroles inintelligibles , puis, devinant que son fidèle compagnon veillait pour elle, elle s'était replongée dans son paisible et confiant sommeil.
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