‹ La Caravane des sombrerosChapitre 18 sur 23 · ANGOISSES. — ETRANGE NAVIGATION · texte numérisé non relu

ANGOISSES. — ETRANGE NAVIGATION

La journée fut brûlante : à mesure que le soleil s'élevait sur l'horizon, ses rayons, comme des flèches ardentes, . embrasaient le sable anpoint de le rendre insupportable à toucher.

Bientôt la soif, — la terrible soif, sinistre précurseur de la faim. — commença à se faire sentir avec une intensité telle, qu'au risque de recevoir quelque balle, Welland courut jusqu'au fleuve et but avidement : cette eau bourbeuse lui parut plus suave que du nectar. Il n'avait pas voulu permettre à Irona de s'exposer au danger ; mais il s'empressa de lui rapporter ses* deux mains pleines du précieux liquide, et il fit ainsi plusieurs voyages, jusqu'à ce que la jeune fille eût étanché sa soif.

Un autre tourment se préparait pour eux : les

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cadavres des deux alligators commençaient à se putréfier sons l'action du soleil implacable. Peu à peu des émanations empestées s'en exhalèrent, leurs corps se gonflèrent d'une manière effrayante, en imprimant à ces corps menaçants des poses hideuses, des mouvements inattendus qui faisaient frissonner la jeune fille épouvantée. Bientôt la position ne fut plus tenable.

— Il faut prendre un parti quelconque, dit enfin Welland en se levant brusquement, et d'abord, pour ne pas mourir ici asphyxiés par ces puanteurs insupportables, je vais essayer de rouler jusqu'à l'eau ces horribles amphibies qui nous tourmentent jusqu'après leur mort.

Mais ce fut en vain qu'il fit tous ses efforts pour ébranler ces lourdes masses tremblottantes dans lesquelles ses bras s'enfonçaient sans les soulever.

La nuit vint le surprendre dans ce pénible et stérile exercice ; la nuit, avec ses embûches, ses angoisses, ses dangers plus insupportables que ceux du jour... Épuisé, presque désespéré, Welland se jeta pendant quelques instants sur le sable, pour reprendre haleine.

— Après quelques minutes d'un triste silence,

la voix d'Irona le rappela au sentiment de la réalité.

— Voyez donc, là-bas, c'est Velasquon, si je ne me trompe.

Welland regarda ; effectivement, le sombrero se montrait sur le rivage, presque aussitôt il disparût.

L'obscurité augmenta et les deux fugitifs, sans sommeil, sans repos, sans espoir, comptèrent les longues heures de cette nuit sombre que la lune n'éclaira point.

Au point du jour gisaient sur le sable trois Alligators que Welland avait été obligé de tuer pour repousser leurs agressions de plus en plus audacieuses.

L'inaction apparente de Velasquon et de ses complices inquiétait Welland : il les connaissait assez pour savoir qu'ils ne lâcheraient pas prise, et l'incertitude augmentait ses appréhensions aussi bien que son impatiêncB*

Tout-à-coup, pendant qu'il inspectait fiévreusement les alentours il s'entendit appeler.

, — Êtes*vous làj senor Welland ? disait la voix railleuse.

Il se retourna^ aperçut le sombrero maudit, à l'endroit où il l'avait vu la veille :

— Attends î je vais te répondre ! murmuraitil en épaulant avec rapidité, et faisant feu.

Cette fois il avait visé juste j car le Sombrero tomba.

Welland éprouva un moment de j ouissance qui lui fit oublier tous les ennuis passés, présents et futurs. Mais quel fut son étonnement en voyant le chapeau reparaître et en s'entendant interpeller de nouveau.

— 'Ah I une mauvaise plaisanterie ! senor Welland I une mauvaise farce ï rien de plus. Je

vous revaudrai celle-là : Carrât ! elle a sifflé près de mes oreilles !

— Je n'ai qu'un regret, c'est qu'elle n'ait pas sifflé dans votre gorge de vipère, coquin ! s'é^ cria le jeune homme hors de lui.

— Ah ! ah 1 votre carabine, n'est pas assez

juste, jeune mignon 1 mais parlons d'autre chose:

commeàt vous trouvez-vous dans votre île ?

Lasenorita va bien?

-^- Bien ! mieux que sur le rivage !

— Je n'oserais point douter de votre parole, ni disputer de votre goût. Comptez-vous rester longtemps dans ces parages ?

— Assez longtemps pour punir votre imprudence et déjouer vos projets I

A votre aise senor ; nous savons attendre.

Vos questions sont-elles finies, Mastér Vasquelon?

-^ Mais oui.. v., il me semble.

-^ Alors, je vais vous adresser une demande : y répondrez-vous ?

— De mon mieux, senor Welland ; aussi bien que vous, sans doute.

— Quand comptez- vous venir dans cette île ?

— Peuh ! nous n'avons rien de décidé sur ce point....: pas avant trois ou quatre jours, trèsprobablement.

— Pourquoi pas plus tôt ?

— À dire vrai, le colonel Ovaton et moi, nous y voyons quelques inconvénients. Votre* infernal fusil pourrait blesser quelqu'un accidentellement et par maladresse. Or, nous ne tenons pas absolument à être fusillés. Une bonne idée 1 hein ?

— Bandits ! vous espérez nous bloquer et nous prendre par la famine ?

— C'est possible.

— Et, comme de lâches coquins, vous, qui êtes trois, n'osez attaquer un homme seul.

— Bah I... « lâches?...?; dites, a prudents»..; et, a pas pressés. »

— Enfin ! pourquoi ne vous montrez- vous ï>as sur le rivage ?

— La question est bizarre ; vous voudriez peut-être que je fusse assez innocent pour vous servir de cible.

— Je n'ai plus rien à vous dire ; vous pouvez vous en aller : dit Welland qui n'avait prolongé cette singulière conversation que

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pour prendre le temps de recharger son rifle. Mais l'autre était trop fin pour se laisser surprendre; il disparut comme un écureuil, au mo-

ment où Wellaud le couchait en joue.

— Que l'enfer le confonde 1 murmura ce dernier en s'appuyant sur le canon de son arme. Le voilà parti maintenant jusqu'à ce soir; il faut que j'utilise ce moment de répit pour nous débarrasser de ces puantes carcasses : je vais faire de nouveaux efforts.

— Ne vous exposez pas, Ross, observa Irona ; Vasquelon est peut-être caché derrière les broussailles, occupé à vous guetter.

— N'ayez pas peur ; ils sont tous allés se mettre à l'ombre pour y passer confortablement leur journée. D'ailleurs, ils ont renoncé à s'emparer de nous par la force ; ils comptent sur la famine.

— Et ils ont raison, hélas !

— Il faut absolument que je jette ces corps infects hors de l'île 1 reprit Welland comme s'il n'eût pas entendu cette dernière réflexion à laquelle il ne sut que répondre.

Sans rien dire de plus, il s'attaqua aux alligators avec une telle vigueur que bientôt il en eut fait rouler un dans la rivière. Le second alla rejoindre son camarade au bout de quelques instants. La manœuvre était devenue plus facile j

leurcuir écailleux s'étant rôti et solidifié au soleil.

Welland, tout en essuyant la sueur qui coulait de son front regardait flotter les deux énormes cadavres que le remous ramenait au rivage.

Tout à coup Irona vit le j eune Américain exé cuter une gambade joyeuse ; puis il frappa ses mains Tune contre l'autre, en signe d'allégresse ; enfin il revint en courant et sautant comme un

daim,

— Oh 1 mon Dieu ! pensa Irona ; est-ce qu'il serait devenu fou ?

— J'ai trouvé ! j'ai trouvé ! cria-t-il de loin, avec une joie pour le moins aussi vive que celle d'Archimède lorsqu'il prononça son fameux

Eupexa .

— Que dites-vous ?

— Nous sommes sauvés ! nous partons I nous nous envolons !

— Est-il possible ? Je ne vous comprends pas ! reprit la jeune fille réellement inquiète sur l'état mental de son compagnon.

. — Voyez là-bas !

— Eh bien! je vois les deus alligators qui flottent... Ali ! je crois comprendre !

— Eh ! oui 1 vous y arrivez. Ils flottent, je les lie ensemble avec leurs griffes entrelacées j j'étends la couverture sur leur dos, et voilà un radeau improvisé ! qu'en dites-vous?...

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— Et nous sommes sauvés, oui ! s'écria la jeune fille exaltée à son tour : allons !

— Allons ! fit Welland avec un orgueil triomphant !

Un quart d'heure après le jeune couple naviguait gaiement en pleine eau, installé sur cette embarcation d'un nouveau genre.

Une heure plus tard, les fugitifs abordaient sur un rivage verdoyant, à proximité d'un joli petit cours d'eau, et s'installaient pour prendre le repos et la nourriture dont ils avaient si grand besoin.

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