CHASSE A L'HOMME
Peu d'instants après, on entendit comme un tonnerre lointain qui faisait trembler le sol.
— Couchons-nous dans les broussailles, et ne soufflons pas ; voilà les Comanches, dit Welîand.
À la même minute, passa comme un ouragan , une bande d'Indiens lancés a la poursuite de Velasquon et de ses camarades. - . .
Ce fut comme un éclair qui parait et dispa-
raîfc ; la seule trace de leur passage fut une traînée poudreuse sur la prairie.
Lorsqu'ils se furent éloignés, Welland se hasarda à monter sur un arbre pour voir ce qui allait arriver. Il aperçut dans le lointain les sombreros fuyant de toute la, vitesse de leurs
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chevaux: peu àpeu, les Comanches les gagnaient en rapidité.
— Si j'avais un non chronomètre, dit Welland en descendant de son observatoire, je pourrais prédire le .nombre de secondes au bout desquelles ils seront atteints et mis en pièces : par ma foi I ils n'auront que ce qu'ils méritent. Je n'ai qu'un regret, c'est que ce Yelasquon ne meure pas de ma main.
— Songeons à nous, cher Ross, répliqua doucement Irona, et ne souhaitons de mal à personne.
— Vous êtes un ange ! reprit Welland, j e vous obéis, et je leur pardonne, pour l'amour de vous.
— Merci, mon ami. Maintenant, qu'allons-nous
faire ?
— Prendre un léger repas ; nous reposer ensuite jusqu'à demain matin ; puis, nous mettre en route pour les pays civilisés.
Welland avait réussi à prendre, pendant la nuit précédente, un nid de jeunes coqs de bruyères : ils formèrent un délicieux rôti, après lequel, pour dessert, on trouva les fruits mûrs d'une espèce particulière de vigne sauvage assez fréquente sur les bords du Rio-Golorado.
Le dîner fini, Irona engagea Welland à prendre du repos jusqu'au soir, pour réparer les Ion-
gues pertes de sommeil qui s'étaient succédées pour lui jusqu'à ce jour.
Après avoir fait quelques objections, le jeune homme y consentit, surtout lorsque Irona lui eût observé que c'était le plus sûr moyen pour lui de se préparer à bien veiller la nuit suivante.
— Je ferai sentinelle auprès de vous de la façon la plus vigilante, lui avait-elle dit, et je vous éveillerai, soyez -en sûr, au moindre indice suspect.
Welland disposa un fusil tout armé à la portée de sa jolie gardienne, se coucha dans l'herbe parfumée, sa carabine sur le bras, et ne tarda pas à s'endormir.
Irona employa son temps à écouter et à regarder attentivement autour d'elle. Parfois elle se hasardait jusque sur la lisière du bois pour donner un coup d'œil dans la plaine : mais elle se hâtait de revenir auprès de Welland qui était pour elle un protecteur, même dans son sommeil.
Dans l'après-midi, elle entendit une vive fusillade immédiatement suivie des hurlements horribles que poussent les Indiens en se jetant sur leurs ennemis. Ce bruit lointain ne dura pas longtemps ; un silence mortel lui succéda.
— Les Blancs ont succombé, se dit- elle *, il
ne pouvait en être autrement : personne ne peut échapper aux Indiens. Maintenant que vont-ils faire...? reviendront-ils par ici...? C'est fort à craindre. Ah ! mon Dieu ! protégez -nous.
La journée s'écoul a lentement, mais paisiblement; quand vint le soir, Welland s'éveilla tout seul ; Irona lui raconta ce qui s'était passé pendant son sommeil, et lui communiqua ses impressions.
— Savoir s'ils repasseront ici, ces démons rouges, c'est une chose très-problématique, observa Welland en hochant la tête; cependant nous ne devons pas nous inquiéter ; ils sont allés fort loin, à en juger par la rapidité de leur allure : ils reviendront sans se presser, donc il leur faudra longtemps pour être ici
— J'aimerais mieux ne pas m'y fier, réprit Irona, et partir le pi us tôt possible ; nous ne pourrons nous croire en sûreté que lorsque nous aurons mis le désert entre eux et nous.
— Je me rangerais volontiers à votre avis si la chose me paraissait possible ; mais il serait trop dangereux de nous mettre en route et dé cheminer pendant la nuit ; nous pourrions nous égarer et courir d'autres périls bien plus grands encore .
Comme, tout naturellement, Welland représentait la sagesse même aux yeux d'Irona, la
jeune fille s'empressa de se rendre à son avis. On fit donc tous les préparatifs nécessaires pour le repos de la nuit et on attendit en paix les événements.
Depuis le commencement de leurs aventures au désert, les fugitifs n'avaient pas encore joui d'une tranquillité pareille. Chacun dormit de son côté ; Irona dans un lit de bruyères, Welland dans un arbre creux, et lorsqu'ils se réveillèrent, frais et dispos, le soleil dorait déjà les arbres de ses rayons joyeux.
Après un frugal déjeûner Welland donna le signal de départ :
— Ne nous mettons pas en route avant d'avoir vérifié avec soin l'état de la plaine, observa Irona ; il me paraît utile de voir s'il n'apparaît aucun de nos ennemis anciens ou nouveaux.
— Vous avez bien raison, et j'aurais dû y songer plus tôt, répondit Welland, en s'élançant vers la lisière du bois pour inspecter les environs.
La précaution était bonne, et le point de vue qui s'offrit aux regards du jeune homme n'était guère rassurant : toute la bande des Gomanches, distante à peine d'un quart de mille, arrivait au gmnd galop vers le bois.
Sans perdre une seconde, Welland courut
vers Trôna, la poussa vers un fourré impéné-
trahie où elle se blottit de son mieux, et lui fit les plus grandes recommandations de rester dans un silence et une immobilité absolus.
Ensuite il n'eut que le temps de faire disparaître les traces de leur séjour dans le bois, et de se jeter dans un tronc d'arbre creux dont l'ouverture était au niveau des premières branches .
A peine était-il en place que les Gomancbes arrivèrent bride abattue : ils sautèrent bas de leurs chevaux, les attachèrent aux arbres, et se préparèrent à prendre du repos.
En toute autre circonstance, Welland aurait contemplé avec un vif intérêt ces enfants de la solitude, dont les formes nobles et musculeuses auraient offert de riches modèles à un peintre. C'étaient, en outre, d'admirables cavaliers, aussi inébranlables en selle que s'ils n'eussent formé qu'un seul corps avec leurs montures. Ils commencèrent par se réjouir, sans doute de la victoire qu'ils venaient de remporter, et ils manifestèrent leur hilarité par des bonds et des
gambades accompagnés de grimaces a rendre jaloux les orangs-outangs les plus agiles et les plus laids. Ensuite ils se couchèrent dans l'herbe, et songèrent à dormir un pem
Evidemment leur instinct cauteleux et perspicace n'était point à son niveau ordinaire : tout
semblait indiquer que, parmi les trophées de leur succès, ils avaient trouvé et dégusté immodérément les grandes gourdes qui contenaient l'approvisionnement de rhum emporté par les Blancs.
Mais, si les Comanches étaient peu redoutables, il n'en était pas de même des chevaux.
Le coursier d'un guerrier Indien est ordinairement aussi sagace que son maître ; il est ombrageux à l'excès, soupçonneux envers tout être qui l'approche; lorsqu'il fait quelque découverte, son maître ne tarde pas à le savoir, et le
moindre danger est aussitôt signalé. Il y avait donc un péril extrême que Irona fut découverte si un des chevaux Indiens venait à l'éventer.
Heureusement il ne faisait pas le moindre souffle d'air; rien, tout d'abord, ne vint trahir l'incognito de la jeune fille. Néanmoins le risque effrayant qu'elle courait tenait Welland dans un état d'anxiété fiévreuse tellement intense, que plusieurs fois il fut sur le point de déceler sa présence par des mouvements imprudents.
Au bout d'une heure, les Sauvages manifestèrent l'intention de partir : c'était là l'instant critique. Les Comanches firent entendre un coup de sifflet particulier, et la plupart de leurs chevaux accoururent, chacun auprès de son maître.
Un seul de ces animaux était occupé à brouter les feuilles, précisément, du buisson dans lequel était cachée Irona : retenu probablement par sa gourmandise il n'obéit pas au signal ; son maître s'élança vers lui.
À ce moment le cheval renifla avec force, et frappa fortement les broussailles des pieds de devant, comme s'il eût voulu adresser une menace à l'ennemi inconnu qu'il venait de deviner dans le fourré.
Le Gomanche, sans y prendre garde, saisit brusquement l'animal par la tête, le brida malgré lui et sauta en selle, puis il éperonna sa monture. Mais le cheval effrayé lutta contre son cavalier, se cabra, et avec un hennissement farouche voulut se lancer dans le fourré.
Welland, de sa cachette, vit avec un a angoisse inexprimable le Sauvage jeter sur ce bosquet \in regard méfiant et scruter le feuillage^ Cependant cet examen ne fut pas de longue durée, le Gomanche, appelé par ses camarades, crut à un caprice de sa monture et l'entraîna de force. Welland respira ; mais sa joie ne devait pas être de longue durée.
Retenu par un instinct diabolique, l'Indien sauta à bas de son cheval, le confia à la garde d'un jeune guerrier, et revint au malheureux bosquet. D'abord, il ne put rien distinguer, à
cause de l'obscurité ; puis, non content de fouiller avec le bout de son fusil, il avança
la tête et plongea tout entier dans les broussailles.
Au bout de quelques secondes, qui lui parurent des siècles, Welland entendit le cri Indien :
— Ugh!
Enfin vit le Sauvage sortir du bosquet, entraînant Irona plus morte que vive.
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