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CHAPITRE XVI

TOUT PEHDU. — RENCONTRE

L'apparition de cette jeune fille, éclatante de fraîcheur et de beauté malgré sa pâleur, produisit une grande impression parmi les Gomanches.

Aucun de ces êtres farouches, vrais Bédouins du désert, et dont le plus innocent avait vingt meurtres sur la conscience, ne songea à l'offenser en aucune manière : on la laissa, exempte de liens, au milieu du cercle formé curieusement autour d'elle.

Le chef de la bande accourut vers elle et lui dem anda rapidement en mauvais anglais :

— D'où venez-vous ?

Irona fut sur le point de répondre ; mais elle réfléchit que, probablement ses réponses pourraient arriver à compromettre l'incognito de

Welland, ou même à aggraver sa propre situation. Elle garda donc le silence avec l'air de quelqu'un qui n'a pas compris.

— D'où vous venir?... qui être?... quoi faire ici ?... répéta le chef en. rapprochant son visage de celui de la jeune fille.

Elle resta muette.

— Escucka V, loque le digo?... (comprenez-

vous ce que je dis) ? reprit le Gom anche en espagnol.

C'était la langue maternelle d Trôna; en entendant ces syllabes sonores si familières à son oreille, elle faillit s'oublier ; heureusement elle se retint à temps .

Habla K el espanol o el incflez?... ( Parlez vous espagnol ou anglais) ?

Ne recevant aucune réponse, le chef réitéra ses questions en anglais, jusqu'à ce qu'il eut acquis la conviction que tous ses efforts étaient inutiles.

Alors il se retourna vers ses hommes, et leur dit quelques mots en dialecte Indien. Welland, qui épiait toute cette scène avec une anxiété dévorante, devina aussitôt ce qu'il venait de dire, en voyant les Gomanches se mettre à chercher dans toutes les directions.

Il se fit bien petit dans le fond de son tronG d'arbre et attendit les événements. Si les Sau-

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vages l'avaient découvert c'aurait été le comble du malheur, car une fois captif il n'aurait pu faire désormais aucune démarche utile pour Irona.

Au bout de quelques minutes, les recherches des Sauvages dans les broussailles furent terminées ; alors ils grimpèrent aux arbres. Sans rien voir, Welland reconnut qu'ils sautaient de branche en branche avec une effrayante agilité, et que dans cette route aérienne ils allaient plus vite encore que sur le sol.

Tout à coup, une clameur gutturale se fit entendre, annonçant une émotion nouvelle chez les Indiens. Peu après, Irona vit arriver le chef, tramant après lui le cadavre de l'inconnu que Welland avait précédemment tué.

Il lui vint aussitôt dans l'esprit que si les Comanches étaient induits à supposer que ce corps était celui de son protecteur, ils discontinueraient leurs recherches, dans la conviction que leur prisonnière était la seule capture à espérer. Soit par suite de cette idée, soit à cause de l'horreur que lui inspirait un pareil spectacle, elle cacha sa tête dans ses mains avec une émotion véritable, mais qui avait pour origine une cause bien éloignée de ce que supposèrent les Sauvages.

Cette démonstration produisit son effet; le chef Gomanche se consulta avec ses guerriers,

tout en examinant avec curiosité le chasseur

mort. Il leur était complètement inconnu ; d'après son costume et l'ensemble de sa personne, ils pensèrent que c'était un Mexicain. La conclusion de leur discussion fut que cet homme avait dû être tué par le colonel Ovaton : cette hypothèse, en eiïet, était assez plausible, car les

Comanches avaient vu ce dernier à proximité du bois, et pouvaient croire qu'à la suite d'un engagement, le chasseur qu'ils avaient sous les yeux avait été tué.

Cependant quelques chercheurs plus acharnés

que les autres reprirent leurs investigations aériennes, et plusieurs d'entre eux vinrent rôder d'une façon inquiétante j usques dans les branches de l'arbre où Welland était réfugié ; mais le jeune Américain s'était si bien dissimulé au fond de la cavité, qu'il resta inaperçu.

Enfin les Comanches, ne trouvant rien, se décidèrent au départ : le chef monta à cheval, enleva Irona de terre, comme il l'eut fait d'un enfant, et la plaça devant lui, sur le cou de sa monture. Vainement la pauvre jeune fille se débattit et fit tous ses efforts pour rester sur les lieux ; elle était entre les mains d'un géant pour

lequel sa résistance était aussi nulle que celle d'nn rosean.

La troupe sauvage prit son essor au grand galop, entraînant la prisonnière : Welland, sorti

de sa cachette, les suivit du regard jusqu'à ce que ce tourbillon fugitif se fut évanoui dans l'espace.

Lorsqu'il se vit seul, une stupeur désespérée s'empara de lui ; il resta longtemps muet, immobile, absorbé dans une angoisse qui approchait de l'agonie. Les plus amers regrets, les. plus folles résolutions, le plus profond découragement, se disputèrent tour à tour son esprit. Je suis indigne de vivre ! murmura -t-il ; indigne de posséder jamais ce trésor que je suis impuissant à sauvegarder. Malheureux insensé! qui n'ai pas même eu la prudence de trouver pour Irona un abri convenable, aussi sûr que le mien ! Mais, misérable ! je ne saurai donc pas me faire tuer pour elle ou la sauver 1... Oui I je vais partir à sa recherche ; dussé-je aller jusqu'aux extrémités du désert ; dussé-je me déchirer les pieds en-lambeaux, et me traîner jusqu'au dernier souffle, j'irai, je courrai, je chercherai, j'expirerai à la peine ; et si je ne la retrouve pas, cette chère créature, plus chère que mille vies pour moi, la mort sera une punition trop douce pour mon ineptie, ma couardise et mon imprudence !

À ces mots il se leva, plein d'une sombre ardeur, et se mit en route en suivant lapis te des Comanches. Il marcha ainsi sans se reposer jusqu'à

la nuit ; mais quand l'obscurité se fut répandue sur la plaine, malgré toute son ardeur il se trouva bien embarrassé, car vingt fois il fut sur le point de s'égarer; finalement, il lui fat tout à fait impossible de reconnaître les vestiges laissés par les Indiens.

Après avoir erré au hasard dans un fourré inextricable, ne retrouvant plus sa route, il s'assit sur une pierre, et regarda machinalement autour de lui. À sa grande surprise, il aperçut dans le lointain un feu de campement : persuadé que c'était le heu de halte des Comanches, il poussa une reconnaissance de ce côté. Pour arriver à proximité il lui fallut deux grandes heures de marche. Au premier coup d'oeil il reconnut que le campement était désert ; en même temps la place lui parut de bien médiocre étendue pour avoir servi au stationnement de vingt hommes et d'autant de chevaux. C'était un tout petit creux abrité par une grosse roche erratique et un petit bois.

Il iitcauteleusementle tour de ce bosquet dans lequel régnait le plus profond silence, et s'approcha du foyer, avec des circuits pleins de circonspection. La flamme était mourante, s'élevait, s'abaissait Jouait autour des tisons et s'évanouissait en jetant à travers le bois des lueurs fantastiques.

Welland était en observation, sur le point de

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tâter le feu du bout du pied ; à cet instant il reçut uu choc terrible sous lequel il fut renversé : une masse sombre, lancée avec une force irrésistible, s'était abattue sur sa tête ; deux fortes mains l'avaient saisi à la poitrine et plissaient sa peau dans une étreinte d'étau.

— Je vous prends pour un homme blanc !

gronda à son oreille une voix caverneuse dont la chaude haleine fit frissonner ses cheveux ; qu'avez-vous à rôder par ici?... Vite I parlez ! qui êtes- vous ?.,.

— Je suis Ross Welland ; ne me reconnaissezvous pas, Ned Nuggens? répondit le jeune homme à demi suffoqué.

— Par ma foi ! lui-même ! observa l'autre en élevant sa proie à la hauteur de l'œil, et la replaçant sans façon dans la position verticale ; où. est la jeune fille ?

— Enlevée par les Comanches... murmura douloureusement l'Américain.

— Ah ! voilà ce que je vous avais dit, John, observa le chasseur en se tournant vers une apparition qui sortait de l'ombre. J'ai connu ça quand nous les avons vus passer comme des diables, hier soir. Eh mais, vous, comment êtesvous sain et sauf après une pareille affaire ; dites-donc l'homme ? ajouta -t-ii rudement et d'un ton de mépris soupçonneux „

-r- Vous ne pourrez me faire plus de reproches que je ne m'en suis fait moi-même : cependant il

n'y a pas de ma faute, je vous le jure, vous allez m'entendre.

Alors Welland lui raconta sa lamentable histoire : quand il eut fini, Nuggens s'écria :

— C'est tout juste ce que je pensais : voilà pourquoi ils ont évité de nous rencontrer. Mais, que faites-vous ici ?

— Je suis à leur poursuite.

— Très-bien 1 garçon : touchez là ! par mon rifle ! nous vous accompagnerons sur la piste ; oui, nous vous accompagnerons, et rudement encore !

— ^ Mais comment vous trouvez-vous ici ? Je vous avais laissés en destination pour le Llano- Estacado.

— C'est vrai ; mais, quelques heures après vous avoir quittés, John m'a dit qu'il avait dans l'esprit « une mauvaise aventure en perspective à votre endroit, * et le lendemain nous avons fait volte-face. C'est alors que nous avons trouvé votre cheval : il ne nous a pas été difficile de reconnaître qu'il vous était arrivé quelque chose. Ce qu'il y a de particulier c'est que nous sommes venus sur le bord de la rivière, toujouis occupés à vous chercher, précisément en face de cette lie dont vous venez de parier : mais

qui, diable ! se serait avisé de vous chercher dans un trou de sable, au milieu de la rivière ? . . . Depuis lors, nous avons rôdé à droite et à gauche, et ce qui explique pourquoi nous ne vous avons pas trouvés, c'est que, comme deux étourdis, nous avons cherché sur l'autre côté de la rivière. En ce moment, persuadés que nous vous avions dépassé, nous revenions sur nos pas.

— Vous dites avoir trouvé mon cheval ? qu'en avez-vous fait ?

Belle question ! nous l'avons pris. Ces serviteurs-là sont trop rares par ici, pour qu'on les néglige.

— À cette heure, est-il en votre possession ?

— Certainement ; et si vous ne voulez pas me croire, allez voir là-bas où sontpiquetés les deux nôtres ; il est à côté d'eux, occupé à manger s'il a faim.

— Oh ! mes amis ! s'écria Welland dans un transport de joie, une telle bonne fortune m'annonce la fin de mes revers! elle est l'augure d'un

plein succès !

Un... gure...ï qu'est-ce qu*i ça veut dire?

demanda naïvement Smith.

— Un signe que je vais réussir dans nos efforts

pour retrouver Iroùa.

— Fort bien ! fort bien ! je pense comme vous: mais, pour l'amour du ciel 1 ne vous servez donc

pas de ces grands mots qu'où ne comprend pas : enfin n'en parlons pins, les voilà expliqués. Estce que, par hasard, vous auriez l'intention de vous mettre comme çà, tout seul, à poursuivre trente Gom anches.

— J'étais parti, à pied, pour cela, croyezvous que je vais me décourager à présent que j'ai retrouvé mon cheval ?

— Mais, pauvre innocent! que ferez-vous contre nn pareil lot de gredins ?

— Je ne sais pas : je crois que je ferai l'impossible.

— Balil votre cheval a-t-il des ailes?

— C'est un coureur in comparable .

— Je le veux bien : mais, pour enlever la jeune fille aux griffes crochues de ces coquins , comment ferez-vous?

— Je verrai... un homme désespéré ne recule jamais.

— Quoique tout seul?

— Oui, tout seul !

— Eh bien! mon jeune ami, çà n'aura pas lieu , reprit Smith avec un sang-froid admirable.

— Pourquoi non? demanda Wellandavec une nuance d'aigreur ; car il croyait deviner, che le chasseur, l'intention de le retenir.

— Parce que nous irons avec vous, jeune coq.'

s'écria Nuggens. Quand ce ne serait que pour rendre service à cette jeune fille si mignonne :

hein, Smith?

— Exactement, oui !

— Une, deux, trois poignées de mains, alors!

Welland, trop ému pour répondre, serra dans

ses mains frissonnantes celle de ses deux coura-

geux amis.

GHAP1TRE XYÏI

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