EN MONTAGNE, FUITE
La blessure de Jacques, quoique dangereuse, n'était pas mortelle. Gomme il se trouvait couché derrière Welland, les pieds tournés de son côté, la balle l'avait atteint dans la cuisse, assez près du genoux et traversant les chairs, elle avait laissé derrière elle un large sillon sanglant et déchiré. Heureusement aucun nerf ni aucun os n'avait été touché ; néanmoins, le blessé ne pouvait se lever ni faire usage de sa jambe.
Tout ce qu'on pouvait faire pour lui, c'était de veiller à ses côtés j usqu'au matin : Welland se chargea bien volontiers de cette tâche, pendant que le colonel Ovaton et Pierre faisaient sentinelle. .
Du reste, on n'aperçut et on n'entendit plus rien du mystérieux cavalier.
Le j our venu on tint conseil.
— Quand estimez- vous qu'il vous sera possible de monter à cheval? demanda Ovatonau Dlessé.
— Dans quinze jours, peut-être : reprit l'autre avec un soupir et une affreuse grimace.
— Ay e 1 pas avant ? bien sûr ?
— Vous n'avez pas besoin de m' attendre aussi longtemps, reprit le patient ; si vous tenez absolument à continuer le voyage, installez-moi avec mon cheval sur une colline, laissez-moi une petite provision de vivres ; je me tirerai d'affaire tout seul.
— Oh ! je protesterais contre une conduite aussi inhumaine, s'écria Welland avec animation ; ce serait un vrai meurtre à se reprocher.,.
— Quand on aura besoin de votre avis, sir, on vous le demandera, interrompit Ovaton. Si Jacques veut qu'il en soit ainsi, nous serons bien obligés de lui obéir, il est bien; le maître d'agir suivant ses volontés.
— Et moi aussi, je serai maître de rester avec lui! répliqua "Welland en colère.
— Les choses se passeront plutôt à mon gré qu'au vôtre, en tendez-vous i jeune coq! dit ai-
grement Gvâton : et je vous préviens qu'il faudra vous accoutumer à parler un langage plus civil, à l'avenir ; car ce n'est pas dans ce style là
que j'entends les affaires : Jacques ne commandera pas ici plus qu'un autre. Voici donc ce que je décide : nous allons camper là haut sur ces collines, et nous y stationnerons jusqu'à ce que sa Blessure soit guérie. Çàvousva-t-il, Jacques?
— Oui.
— Maintenant qu'il fait grand jour, je pourrai placer un appareil sur la blessure bien mieux que pendant la nuit. Vous, Pierre, pendant ce temps-là, voyez donc s'il vous sera possible de nous procurer quelque chose à manger.
Pierre se mit en campagne, pendant qu'Ovaton appliquait, avec beaucoup de dextérité, un pansement et un bandage qui soulagèrent sensiblement le blessé et lui firent reprendre courage. Le pauvre garçon n'en était pas à son coup d'essai ; comme il le disait lui-même, sa peau avait déjà livré passage à plus d'un courant de plomb ou d'acier, et ces inconvénienis-lk ne l'inquiétaient pas trop.
Le . col onel Qvaton était à causer avec le malade, Welland faisait le guet, lorsque tout-à-coup leur attention fut attirée par une exclamation de Pierre. Comme cette émission de voix était de sa part une chose inouïe, tous s'empressèrent de regarder de son côté .
— Ôu'y a-t-il de nouveau, Pierre? demanda Ovaton .
— Umph î fit l'antre en indiquant le nord.
À un mille de distance environ, ils aperçurent un cavalier qui fendait l'air au triple galop, dans la direction des Colorado- Hills. Dans l'éloignemeiit il ressemblait à un pygnée, mais lorsque, parvenu sur la crête d'une éminence, il dessina son profil sur le fond clair du ciel, il devint excessivement facile de le reconnaître.
— Voilàl'homme que j'ai fusillé tout-à-1'heure, ditWeUand.
Le colonel Ov'aton releva les veux et le regarda longuement; puis il dit :
— C'est le même individu qui a fait voyage
avec nous depuis Matagôrda*
— Que fant-il penser de sa conduite, cette nuit? pourquoi rôde-t- il autour.de nous, demanda Welland.
Ovaton ne répondit rien, et tous trois s'assirent pour déj eun er ,
Jacques, quoiqu'il eût la fièvre, mangea quelques bouchées. Ensuite il questionna Wélland sur son aventure nocturne avec ce cavalier : vers la fin de leur conversation, il ajouta :
— J'ai déjà vu cet être-là quelque part.
— Où?, .
— C'est ce que je cherche à me rappeler depuis une demi-heure. Colonel Ovaton ? n'avez- vous pas déjà vu ce particulier ?
— Ma foi, non 1 je ne l'avais jamais aperçu avant notre embarquement à Matagorda.
— Eh bien ! voilà qui s'appelle impudemment mentir, murmura Jacques à l'oreille de Welland ; je sais maintenant où j'ai rencontré cet homme : notez bien que j'étais avec Ovaton.
C'était à Saint-Louis, il y a deux ans. Moi et le colonel, nous étions allés trapper sur la Platte ; nous .fîmes un crochet de retour vers le fort Laramie ; à notre arrivée, l'individu y était monté sur le même cheval noir que tout à l'heure. — Plus tard, nous fîmes un vol d'abeille jusqu'à Saint-Louis, et lorsque nous fûmes
à l'auberge des Chasseurs, notre première rencontre fut le même gaillard. Je me rappelle même que le colonel Ovaton lui demanda s'il avait des ailes comme un canard; parce que, dans notre idée, nous avions pris le plus court chemin pour faire notre trajet, du fort Laramie à Saint-Louis, et nonobstant, il y était arrivé un grand jour avant nous.
— A-t-il parlé anglais avec vous ?
— S'il a parlé anglais ! je le crois bien ! Nous sommes restés là une semaine, et il s'y trouvait, encore lorsque nous sommes partis. Il a même dépensé une bonne pile de dollars à nous régaler, et aussi à traiter quiconque voulait trinquer avec lui;en même temps il nous racontait un tas
d'histoires sur des aventures, dont il avait « eu-
tendu parler », disait -il ; car il n'a jamais soufflé mot de ses propres affaires.
— Avez- vous sa quelque chose sur son compte ?
— Pas un zeste. J'ai essayé de le griser une douzaine de fois, ça n'a pas pris. Je n'ai point même connu son nom, encore moins ses allures passées. Il avait toujours ses poches pleines de belle monnaie sonnante.
— L'avez- vous revu, ensuite ?
— Oui ; je l'ai rencontré à Memphis, l'été, dernier. Il s'est trouvé que le colonel Ovaton et moi étions ensemble, à cette époque. Mais ( croiriezvous ça ?) l'effronté coquin prétendit ne nous avoir jamais connus. Il eut l'audace de soutenir qu'il ne nous avait point rencontrés^ et lorsque je me permis de lui insinuer qu'il était un impudent menteur, il j urà ses grands dieux que jamais il n'avait mis les pieds à Saint-Louis,.
Ne vous seriez-vous point trompé ?
— Nullement, sir : vous remarquerez qu'un de ses yeux est gris tandis que Tauitre est noir ; il y a de quoi se souvenir de lui. Je lui avais offert même de fixer ma mémoire à son égard en faisant avec lui une jolie petite partie de boxe, mais il n'a pas trouvé ma proposition de spngoflt.
— Tout cela est fort bien,, mon brave Jacques; maintenant, qui peut-il être ? et quelle est son idée en nous poursuivant ainsi ?
— Je veux bien être scalpé sur l'heure si j'y comprends quelque chose. Mon seul regret est de n'avoir pas été à votre place, la nuit dernière pour faire un bout de conversation avec ce manant : mais je compte le retrouver en temps et lieu propices ; alors, nous verrons 1
— Je suppose que votre blessure a été tout-àfait accidentelle de sa part. Indubitablement c'était à moi que s'adressait le coup de feu.
— Tout ça ne change rien à la chose : en tirant sur vous, il fusillait notre troupe, et c'est moi qui ai attrapé le choc. L'apercevez- vous encore ?
— Oh non ! il y a longtemps qu'il a gagné ces collines ; à ce moment il doit les avoir franchies, et il se cache dans les broussailles.
— Fort bien ! nous y allons aussi, et je ne serais nullement étonné que nous eussions la chance de faire encore sa rencontre.
— Probablement ce ne sera pas de la même manière que cette nuit.
— Pourquoi non ? vous ferez de votre mieux pour bien viser cette fois.
— Àh ! ne me parlez pas de cette maladresse, j'en suis tourmenté : j'avais pourtant bien dirigé
mon point de mire , droit au milieu de la poitrine ; je ne puis me persuader, même à présent, qu'il ne soit pas blessé.
Jacques secoua la tête.
— Vous ne l'avez pas seulement effleuré.
— Gomment a-t-il pu diriger son coup sur moi, qui étais dans l'ombre?
-T- Ce n'est pas difficile à concevoir; quoique vous fussiez au milieu de l'obscurité, la flamme de votre coup de feu vous a complètement illuminé; l'ennemi a pu tirer presqu'à coup sûr. Lui, au contraire, était en apparence assez visible sur le fond du ciel, mais vous ne pouviez pas distintinguer la mire de voire carabine : votre balle lui a passé par-dessus la tête, car vous avez dû viser trop haut. '
-.-=• Bah ! qu'est-ce qui prouve que je l'ai manqué ?
— Ouais ! et qu'est-ce qui prouve le contraire ? Enfin j il y a un fait, c'est qu'il court encore; donc vous ne l'avez pas abattu. Peut-être, aussi, est-il de là race des bêtes fauves qui
; vont toujours, perdant leurs forces avec leur sang, et ne se laissant arrêter que par la mort.
-^ Pensez-vous que le colonel G vaton se souvienne de lui ? demanda Welland pour changer de conversation.
— Qui sait,. ? Je lui crois assez bonne mémoire pour çà.
— Supposez- vous que le colonel Ovaton sache les motifs qui le poussent à nous suivre ainsi... ? Croyez-vous qu'il y ait quelque secrète accointance entre eux ?
Jacques regarda le jeune homme avec une expression de surprise et répondit ;
— Je n'ai jamais pensé cela ; mais çà pourrait être.
— En admettant cette dernière hypothèse....
— Chut... les voilà prêts à partir; ils s'approchent, interrompit Jacques , sous forme d'avertissement.
Les chevaux de bât furent chargés des bagages, et, sauf le blessé, chacun se trouva prêt pour le départ. Welland monta sur son cheval, et, assisté d'Ovaton et de Pierre, hissa Jacques devant lui sur la selle pour le transporter le mieux possible.
Ainsi organisés, nos hardis voyageurs se mirent en route vers les collines. En moins de deux heures ils arrivèrent au pied des pentes dont ils entreprirent courageusement l'ascension. Au tiers environ de leur course ils rencontrèrent une vallée assez considérable que traversait un magnifique ruisseau. Ce fût en ce lieu qu'Ovaton décida qu'on établirait le camp.
En conséquence, on dressa une sorte de tente rustique, sur le bord du cours d'eau, au centre d'une touffe d'arbres dont la végétation luxuriante l'entourait comme une enceinte crénelée.
Tout autour d'eux s'étendait un gras pâturage , de telle sorte qu'ils n'avaient aucune inquiétude à concevoir pour la nourriture de leurs chevaux*
Les premières installations terminées, le colonel Ovaton , accompagné de Pierre, partit en exploration afin de parcourir les montagnes en-
vironnàntes et de se renseigner d'une manière
précise sur leur situation topographique ; il avait également, et surtout, pour but, de vérifier quels pouvaient être les dangers à courir de la part des Gomanches.
Lorsque les deux éclaireùrs fufexat arrivés aux dernières sommités, ils furent récompensés de leurs efforts et de leurs fatigues par une vue magnifique, rayonnant sur toutes les plaines
environnantes, Au.nord et à l'est se déroulaient à perte de vue des prairies verdoyantes, couvertes des espèces les plus variées de la végétation sauvage, sillonnées en tous sens par- mille ruisseaux, et même des rivières. Au sud et à, l'ouest c'étaient dés forêts montagneuses dont l'œil ne pouvait découvrir les limites; Nulle part le moindre signe annonçant des êtres hu-
mains ; partout, la solitude, le silence, le désert dans leur incommensurable et paisible majesté.
Les bois qui entouraient ces collines renfermaient de nombreuses essences utiles au commerce ou à l'industrie, telles que chênes, frênes, bouleaux, arbres à gomme, cèdres, pins, et autres semblables. Ils- n'aperçurent aucune piste de gibier ; mais cette circonstance ne les inquiéta point, par ils savaient que les montagnes étaient habitées par des hôtes ailés ou quadrupèdes de toutes sortes, et que là leurs rifles trouveraient fréquemment à se signaler.
Il était environ midi lorsqu'ils rejoignirent le campement. Ovaton ne put dissimuler un sombre nuage qui obscurcit son front, lorsqu'il trouva Welland et le blessé Jacques engagés dans une chaude conversation. Il ne daigna point répondre aux questions" de ce dernier, et trouva moyen d'adresser à Welland plusieurs grossièretés auxquelles le j eune Américain eut la sagesse de ne rien répondre.
Immédiatement après le dîner, le colonel Ovaton, refusant toute société, jeta sa carabine sur son épaule et partit sans rien dire.
Il ne saurait entrer dans notre plan de narrer toutes les particularités de l'existence menée par les quatre voyageurs pendant toute la durée de ce campement ; nous devrons nous contenter de
retracer les événements relatifs à la marche de notre histoire.
Il nous 1 suffira donc de dire qu'une semaine et une autre encore s'écoulèrent sans que Jacques fût en état de monter à cheval. Ovaton finit par se montrer extrêmement satisfait de tout ce retard, et déclara qu'ils ne repartiraient que lorsque leur convalescent serait complètement en état de reprendre tous les exercices, du
sport.
Ovaton passait la plus grande partie de ses
journées à rôder dans les montagnes, tout seul :
j. ii 1
deux ou trois fois il emmena avec lui Pierre, son silencieux et. fidèle acolyte. Mais, quoique le eolonel -fût un excellent tireur, Welland ne put s'empêcher de remarquer que jamais il ne rapportait le moindre gibier ; il avait l'air de laisser cette tâche aux autres: Welland en conclut que leur chef employait son temps à toute autre chose qu'à la chasse.
Le jeune Américain étant sorti une fois ou
deux. pour se promener^ sans hùt, et étant rentré assez tard dans la soirée. Ovaton lui donna le conseil de ne pas réitérer ces sorties imprudentes, qui pouvaient devenir dangereuses, à cause de la présence probable d'ennemis dans les environs.
Welland n'avait plus entendu parler du cava-
fï"
lier nocturne, mais il ne l'avait pas oublié, pour plusieurs raisons qu'il n'est pas besoin de rappeler. Du reste il était convaincu que, bien loin d'être éloigné, il était caché quelque part dans les bois environnants, et qu'on le verrait reparaître avant de continuer le voyage.
Par une belle journée, dans l'après-midi, Wellaud s'engagea dans les montagnes, suivant
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une direction qu'il affectionnait particulièrement, c'est-à-dire vers le nord-ouest : mais ayant poussé son excursion plus loin que d'habitude, il se trouva sur le versant opposé après avoir franchi la eîme. Il s'assit dans une anfractuosité de rocher pour se reposer, et en même temps pour admirer le paysage.
Au bout de quelques instants il tressaillit en entendant le pas d'un cheval extrêmement proche de lui, mais dont le bruit était amorti
par Tépais tapis de gazon et de broussailles qui recouvrait la terre. Bien déterminé à savoir qui pouvait être ce nouvel arrivant, Wellaud, se leva avec mille précautions, et se mit à ramper sous les ronces entrelacées. A peine eut-il avancé d'une douzaine de pas qu'il aperçut le cheval noir de ce même cavalier dont le souvenir importun avait si souvent préoccupé son esprit, depuis la nuit où ils s'étaient mutuellement fusillés.
I ■ MMIBIIM
Pendant qu'il cherchait à réunir ses pensées et à se remettre de sa surprise, il entendit des voix à proximité, et se remit çauteleusement à observer : il -reconnut avec stupéfaction le cavalier et Ovaton en grande conversation. Ils étaient assis sur tyi tronc- d'arbre, et tellement absorbés par leur entretien qu'il aurait été facile à l'Indien le moins rusé de les surprendre à coup sûr.
Welland considéra que les circonstances étaient de nature à le justifier complètement s'il faisait, en cette circonstance, le métier d'écouteur aux portes : il lui sembla, d'ailleurs, très-utile et profitable de savoir un peu, par lui-même, le fonds des choses. Il se plaça donc le plus près possible, et se mit à prêter Toreille avec une attention facile à comprendre. Malheureusement , après avoir écouté peudant quelques secondes, il s'aperçut que les deux causeurs parlaient la langue espagnole : précisèment Welland n'avait qu'une très -in suffisante connaissance de cet idiome; . >
Dès ce moment, ne trouvant plus d'intérêt à continuer son espionnage, lé jeune homme renonça à attendre la .fin de. la conversation qui semblait devoir se prolonger indéfiniment ; en conséquence, il revint au camp à petits pas.
Durant sa route, il agita la question de savoir si, ou non, il communiquerait à Jacques la découverte qu'il venait de faire. Mais tous les événements survenus depuis quelques jours l'avaient rendu méfiant, il prit la résolution de garder son secret et de ne prendre conseil que de luimême. Assurément sa position était peu enviable ; perdu dans un désert inconnu, il n'avait pour compagnons que des gens suspects, plus à craindre peut-être que les Peaux-Rouges les plus impitoyables.
Là nuit ne vint nullement interrompre le
cours de ses réflexions désagréables : en lin de compte, Welland arriva à former le projet de laisser là l'expédition et de revenir aux territoires de l'Est.
Il pouvait soupçonner à coup sûr, — il avait même la certitude s — qu'Ovaton avait d'étranges allures à son égard, et qu'il ne lui voulait pas du bien : c'en était assez pour faire réfléchir Wellând comme il l'avait fait, et pour le décider à ne pas faire un mille de plus vers le nord, en semblable compagnie.
Cependant il eut la prudence de songer que lorsque Pierre serait en sentinelle, tout départ serait impossible : l'exécution de son projet pouvait être ajournée sans inconvénient; il attendit donc une occasion favorable tout en observant
soigneusement ce qui se passait autour de lui.
Le jour suivant ressembla aux autres ; le colonel Ovaton fut absen t presque tout le temps ; mais, par une bonne chance toute spéciale, Welland fut désigne pour faire sentinelle pendant la nuit d'après. Cette circonstance le convainquit qu'on ne soupçonnait nullement son projet de départ : il reconnut en même temps que du sangfroid et de la discrétion lui suffisaient pour assurer le succès de sa hasardeuse entreprise.
Le soir venu, le jeune Américain attendit le moment favorable avec une anxiété facile à comprendre : peu à peu il vit Ovaton s'endormir le premier, et Pierre le suivre dé près, Jacques, réduit à l'immobilité par sa blessure, et prenant un repos forcé pendant le jour, fut plus long- à s'endormir : mais à une heure avancée de la
nuit, les yeux du malade se fermèrent enfin, et Welland crut devoir saisir sstos retard l'occasion favorable. -
Il se leva d°n c , quitta la tenté, et se rendit auprès des chevaux. Muni de ses armes et de son petit bagage, il sauta en selle, descendit la montagne avec précaution, gagna la prairie-, puis, lorsqu'il se vit à bonne distance du çamp^ il s'él&nça au galop vers le sud-est; dans une direction parallèle aux Colorado-Hills.
Après avoir fourni ainsi une bonne course, il
ralentit l'élan de son cheval afin d'écouter si quelque bruit suspect lui annonçait une poursuite : fort heureusement il n'entendit rien ; au bout de quelques secondes il reprit son allure rapide, parfaitement rassuré sur tout risque de rencontrer jamais Ovaton ou son trop fidèle Pierre.
Le jeune fugitif éprouva une satisfaction intime en songeant qu'il venait d'échapper à un des plus grands dangers de son existence, en se retirant des griffes de pareils compagnons. Sa conscience lui faisait très-peu reproche de les avoir abandonnés, car, en définitive, il ne faisait partie de l'expédition qu'en amateur et pour
son plaisir pur et simple.
Son plan était simple : il consistait à regagner le Rio-Colorado et à suivie son cours jusqu'à Matagorda ou quelqu'autre cité de l'Est. Là, le jeune fugitif n'aurait plus qu'à attendre et saisir
la première occasion favorable pour se rendre à la Nouvelle-Orléans.
Une fois arrivé, il pourrait revoir Irona, lui
demander pardoiï, lui expliquer les motifs de sa vivacité irréfléchie, et... peut-être... obtenir grâce pleine et entière.
Ross Welland fut interrompu au milieu de ces réflexions couleur de rose par le bruit assez proche d'une fusillade bien nourrie. Il s'arrêta
surrle-champ, écouta, et crut reconnaître, parmi
d'autres clameurs, les hurlements d'Indiens.
Tout ce fracas avait lieu précisément en face de lui et annonçait une chaude mêlée.