IMPREVUE
Welland, après avoir fait quelques pas, re-
connut que les combattants se trouvaient . plus loin qu'il l'avait pensé d'abord. Il ne lui parut point dangereux de s'en rapprocher, et conséquenitnent il se mit à -marcher dans la direction du bruit, sauf à se détourner en cas de péril. Le fugitif avait marché toute la journée; la nuit était venue, ornée de ses splendeurs les plus sereines. La lune apparut, sortant radieuse d'un océan de végétation humide, diamautée par la rosée; des senteurs enivrantes volaient dans l'air sur les ailes de la brise nocturne ; avec ces enchantements de la solitude surgirent dans l'âme du jeune homme des essaims dépensées heureuses.
Chaque seconde le rapprochait de sa char-, mante et adorée Trôna ; chaque seconde l'éloignait de ses ennemis. Devant lui le bonheur, la joie, l'espérance ; tout autour, le calme et les magnificences d'une nature vierge, À gauche, les imposantes masses des Colorado-Hills se dressaient sombres jusqu'aux sommets de l'horizon, aussi loin que la vue pouvait s'étendre ; adroite, devant, derrière, la prairie onduleuse, incommensurable, comme une mer sans limites.
Le marin, seul, bercé au milieu des voyages de long- cours, peut se faire idée de cette immensité qui se pose en rivale de l'infini, et va se confondre avec le ciel au-delà des espaces visibles. Le voyageur engagé au sein de ces territoires sans bornes peut consumer, à courir sans relâche, les heures, les jours, les semaines ; de mois en mois, il peut transporter son foyer de campement sur les collines, au sein des vallons; il peu t errer, errer encore, le term e du v oy âge n'arrivera point encore, le voyageur n'aura pas
■Ir
rencontré une figure humaine. Quelque fauve
se glissant sous les broussailles, quelque Sauvage farouche^ quelque grand vautour apparaissant comme un point noir dans les hautes régions de l'air ; telles sont les seules créatures vivantes qui pourront s'offrir à sa vue. — La prairie de
l'Ouest américain est un reflet de l'infini.
Après avoir parcouru l'espace d'un mille environ, Welland aperçut uue vaste trace entièrement dépouillée de végétation, comme une terre nouvellement labourée : ce phénomène lui fût bientôt expliqué par un roulement sourd et prolongé comme celui de la foudre ou celui d'un tremblement de terre. Il était occasionné par le passage d'une borde innombrable de buffles, qui, fuyant quelque danger lointain, faisait vibrer le sol sous un galop furieux. Cette redoutable bande suivait une direction perpendiculaire à la sienne ; Welland fut obligé de suspendre sa marche pour lui livrer passage, sans quoi il aurait été broyé et mis en poussière.
Lorsque ces redoutables animaux eurent disparu, le territoire était nu et désolé comme si le feu y avait passé. Welland traversa cette zone attristée, et après avoir regagné une région verdoyante, il fit halte.
Quelques heures après minuit, il recommença à marcher sans se presser. Avec la fraîcheur nocturne les rêveries agréables commençaient à tourbillonner dans son âme, lorsque Welland fut soudainement rappelé au sentiment de la réalité par un hennissement de son cheval qui se mit à renifler d'une manière alarmée.
Tout d'abord Welland n'aperçut rien qui pût motiver cette frayeur subite de sa monture:
Mais, au bout de quelques instants, il distingua un animal sauvage, distancé d'environ cent pas et qui marchait sur la trace de son cheval, en venant sur lui. A cette apparition extraordinaire un sentiment d'alarme superstitieuse s'empara du jeune Américain. Ce qu'il voyait ne galopait point, comme son propre coursier, mais cela trottait sur la prairie, avec une rapidité inimaginable,, et les pieds de cet être fantastique paraissaient briller, au travers des herbes, d'un reflet argenté. •—■ " Le Cavailo Blancol N'est-ce pas un rêve ? s'écria Welland avec tin frisson dont il ne fut pas maître : cet animal fameux et rare dont tout le monde parle avec admiration, même ceux qui ne l'ont point vu !
C'était en effet lé Coursier Blanc, espèce très recherchée et presque introuvable, que le voyageur avait sous les yeux, et qu'il pouvait admirer à son aise; car la lune répandait sur la plaine une "clarté pareille à celle du jour.
Un premier, — un mauvais mouvement — le poussa à porter la main sur son riflle ; mais il repoussa, comme indigne d'un homme civilisé, cette velléité d'abattre cet incomparable roi de la prairie. Il aurait songé à s'en emparer par ruse
ou par adresse, s'il n'avait su d'une façon certaine que les plus habiles chasseurs avaient échoué en pareille entreprise ,
Cependant le Coursier Blanc et celui de Welland avaient échangé un petit hennissement d'amitié; ils se rapprochèrent graduellement jusqu'à une dislance d'à peine cent pas, Welland ût une tentative pour l'aborder de plus près ; mais le superbe coureur ne le laissa point faire; il recula d'un trot si rapide que, pour maintenir la distance, Welland fut obligé de faire galoper le sien.
Ce jeu, ou pour mieux dire cette joute de vitesse qu'auraient bien voulu voir les plus illustres sportmen du désert, dura assez Ion gtemps pour que Welland pût admirer à Taise l'illustre et charmante bête. Il ne se lassait point de contempler son noble manteau d'une blancheur étincelante ; ses formes pures et gracieuses ; ses
jambes nerveuses, fines, élastiques comme des ressorts d'acier ; sa'crinière abondante et longue au point de flotter comme un rideau de soie jusque sur sa cf oupe ; sa queue ondulant jusqu'au sol comme un superbe panache ; sa tête légère, petite, fièrement relevée; ses naseaux transparents et colorés par un sang généreux; ses yeux vifs, intelligents au point de parler un muet langage ; en un mot, tous les signes caractéris tiques de race et de noblesse.
Jamais Welland n'avait admiré un aussi superbe animal ; il n'en rencontra jamais, plus de
pareil. A sa satisfaction se mêlait par instants une espèce de frémissement superstitieux : tant de légendes extraordinaires lui avaient été racontées sur le Blaneo Cavallo ! — Il n'existe, avait-on dit, qu'un seul individu de cette espèce; mais il erre d'un pôle à l'autre avec une célérité telle qu'on croit le voir en plusieurs endroits à la fois. Tantôt il apparaît dans le pays des CMkasans, au nord des Brazos ; tantôt il est vu au milieu des prairies méridionales qui confinent les montagnes guadalupes ; presque en même temps on le rencontre sur les bords les plus lointains du Rio-Grande.
La rencontre de ce gracieux monarque du désert est un événement dans l'existence du voyageur qui traverse les solitudes du Llano- Estacado; il narre y pendant bien d.es années, toutes les péripéties les plus minimes de cet incident mémorable ; il en est fier et émerveillé ; ce jour tient rang parmi les plus grands jours de
son existence. i ,
On a souvent cherché à prendre le cheval blanc au moyen du lasso ; mais tous les efforts ont été inutiles : les Comanches eux-mêmes, les plus légers et les plus habiles de tous les chasseurs sauvages, ont échoué. Il ne se laisse surprendre par aucun piège ; nulle main humaine ne peut se vanter de l'avoir sellé ou bridé; per-
sonne n'a touché cet être fantastique, vivant ou mort : personne n'a découvert le refuge suprême où il s'endort mystérieusement du sommeil de la mort.
Les Sauvages, les Trappeurs eux-mêmes , croient que le Coursier Blanc est immortel.
L'émotion de Welland ne saurait s'exprimer :
— Àh! mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait-il en dévorant l'animal du regard; si j'avais la bonne fortune de vous posséder, noble coursier, quel bonheur serait le mien ! Vous et Irona, vous êtes les deux plus séduisantes créatures qui aient ravi mon regard. Le plus riche trésor n'est rien auprès de vous !
Le cheval du jeune voyageur se voyait devancé pour la première fois de sa vie ; il semblait irrité de voir ce rival inconnu prendre si facilement l'avance sur lui. Rongeant son mors, courbant sous les rênes sa tête impatiente, il luttait avec son cavalier pour s'élancer de toutes ses forces et fournir, lui aussi, une brillante carrière.
— Eh bien ! va donc I cours, vole, mon bon cheval ! dit Welland en lui rendant la main : jusqu'à présent tu n'a pas rencontré ton pareil, mais je crois bien que cette fois-ci ton tour est venu ; tu vas trouver à qui parler. Néanmoins j'ai dans l'idée que tu lui donneras du fil à
■ m^j» in ■
retordre, et que, pour te gagner de vitesse, il lui faudra mettre en jeu toutes ses forces. En avant !
Le brave cheval bondit vers le coursier blanc, et fila comme une flèche. Pendant les premières minutes il gagna de l'avance sur lui, au point de s'en rapprocher jusqu'à trente pieds, à peine: le cœur de Weliand bondissait de joie en pensant que son fidèle compagnon arrivait à lutter de vitesse avec le célèbre trotteur du désert, lorsque ce dernier releva doucement la tête, coucha ses oreilles en arrière, poussa un cri strident comme celui de la panthère, et se lança en avant avec une vélocité telle, qu'à ce moment le galop furieux du cheval de Weliand parut plus lent qu'un simple pas de promenade.
Weliand pouvait à peine en croire ses yeux :
toutes les légendes du désert lui revinrent en mémoire ; son admiration se transforma en une sorte de crainte respectueuse.
Le Coursier Blanc avait pris une avance d'un quart de mille environ : il se retourna du côté de Weliand, et, bondissant, cabriolant avec une folâtrerie gracieuse, il se maintint sans efforts, toujours à la même distance. Aux resplendissantes clartés de la lune, c'était un charmant spectacle de voir le noble animal planer plutôt que courir sur l'herbe touffue ; on aurait pu
ft^^P*W^Hri**t*'
I bibi Mm | | ||m | a ■ JTV H T ll~B 1 1 M h mi m ~J i^^^^^^^m -^^
croire assister à quelque fête fantastique des esprits du désert, et contempler les danses aériennes d'un feu-follet.
Au bout de quelques secondes, il poussa un hennissement bref, comme pour narguer ses poursuivants, s'éloigna, se rapprocha capricieusement, puis se mit à décrire autour d'eux un cercle en exécutant avec une grâce indicible tous les mouvements qu'un habile cavalier obtient d'une monture bien dressée lorsqu'il lui fait faire ce qu'on appelle des exercices de haute-école.
Le cheval de Welland, piqué au jeu, se lança de nouveau avec une ardeur frénétique, mais il ne parvint qu'avec peine à maintenir la distance qui les séparait ; son léger adversaire continuait sans efforts ses courbettes et ses voltes élégantes, et néanmoins ne diminuait en aucune façon la rapidité de son allure.
Après avoir bien joué et paradé de la sorte pendant fort longtemps, le Coursier Blanc poussa un hennissement bruyant, renifla l'air avec force, et disparut avec la foudroyante rapidité d'un météore. Welland ne le revit plus.
Absorbé par la curiosité et par le plaisir que lui occasionnait un spectacle aussi rare, Welland s'était oublié pendant plusieurs heures à suivre le Coursier Blanc. La respiration haie-
■ri
tante de son cheval, la fumée qu'exhalaient ses flancs ruisselants de sueur , lui firent comprendre que le pauvre animal avait besoin de repos : en conséquence, il s'orienta pour camper. Â un demi -mille en avant, il distingua audessus de la surface sombre de la plaine une ligne plus sombre encore; c'était une bande de forêt, bordant quelque petit cours d'eau tributaire du Bio-Colorado.
L'eiîdroit parût propice au jeune voyageur, pour passer la nuit. Tout en suivant les contours
sinueux dessinés par les grandes herbes, il
avait l'œil fixé sur le bois, afin de reconnaître lé point le plus accessible. Il n'en était plus qu'à une centaine de pas, lorsque son regard vigilant remarqua une étincelle qui se montra un instant et disparut, aussitôt dans :4e- feuillage. Il gagna promptement le sommet d'une éminence voisine afin de mieux voir ; là, un nouvel examen le convainquit qu'il était à proximité d'un feu de campement.
Cette découverte, en pareil lieu, n'avait rien && bien rassurant. Tout devait faire supposer qu'il y avait là des ennemis, des Gomanehes peut-être : et ces ennemis étaient sans doute
confiants dans leurs forces puisqu'ils ne craignaient point de s'installer à découvert, sans aucune précaution pour n'être pas aperçus.
Selon toute probabilité c'était une bande Bouge revenant de quelque expédition fatale aux settlements de la frontière ; c'étaient leurs fusils dont les détonations avaient frappé ses oreilles, quelques heures auparavant. Atout hasard^ Welland chercha à reconnaître d'une manière plus complète ces voisins suspects avant de se risquer dans la forêt.
Il s'approcha du fourré en faisant un long circuit, et prenant soin que son cheval ne marchât que sur la mousse ou sur les parties gazonnés du terrain, pour qu'il ne fît aucun bruit. Après une minutieuse investigation il reconnût que le foyer était placé sur la rive opposée du cours d'eau; c'était un ruisseau peu profond ; Welland le traversa sans difficulté, et après avoir fait quelques pas avec la lenteur et le silence d'un fantôme, il se trouva en pleine vue du feu.
Au lieu d'un groupe d'Indiens hideux, sur le sentier de guerre , il aperçut deux hommes blancs ; sans doute des Trappeurs ou des chasseurs , fumant leurs pipes avec une parfaite tranquillité.
Tous deux offraient au regard des visages bronzés, des yeux noirs, étincelants, toujours en surveillance : ils siégeaient devant le feu avec une imperturbable gravité, sans échanger un seul mot.
Welland changea de place pour mieux voir ; alors il découvrit une troisième personne. C'était une femme : elle était assise, enveloppée d'un grand châle, la tête penchée en avant dans ses mains. Elle paraissait de stature mignonne et délicate ; ses cheveux étaient hoirs et abondants. Welland supposa que c'était la jeune squaw de l'un des chasseurs. Elle était immobile comme une statue : ses deux compagnons étaient, également muets et impassibles : à eux trois ils formaient un tableau aussi singulier que pittoresque.
A ce moment une branche sèche craqua sous le pied du jeune homme, îa femme *releva la tête pour regarder. La lueur du foyer éclaira complètement son visage, et Ross Welland reconnut. ... Iron a" Sera ville.