‹ La caricature en AngleterreChapitre 15 sur 16 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

croire aux observateurs superficiels que le présent continue le passé et que demain ressemblera encore à hier. Mais ces types, si Ton y regarde de près, n*ont plus rien de vivant, ne correspondent à aucune réalité contemporaine.

Prenez pour exemple le plus célèbre de tous, John Bull. Ni dans la société ni dans la rue, je ne rencontre plus ce gros homme, au teint fleuri, aux digestions heureuses, égoïste et orgueilleux, mais patient, simple, jovial et quelquefois obUgeant, qui mêlait de véritables qualités à ses fausses vertus. Je croise cinquante fois dans une journée Tanglais nouveau jeu : une figure osseuse, toute en nez, en menton, en mâchoires. Le corps est amaigri, allongé, assoupli par les sports en plein air qui développent la force musculaire, quelquefois aux dépens de la force vitale. Le (oint, échnudé ou brouillé do bile, rappelle tous les vilains climats où, depuis un siècle, la race a porté sa dévorante activité. Une moustache dure et récalcitrante indique la petite pointe de militarisme qui accompagne forcément Timpérialisme. Le nouveau John Bull est aussi content de lui-même que Fancien, mais il est plus mécontent des autres et le sera de plus en plus à mesure que le monde se fera trop étroit pour la compétition des races.

Gomme ce John Bull, qui était à la fois son objectif et son inspiration, la caricature dont j*ai raconté rhistoire a cessé d*exister parmi nous, et c'est pourquoi le moment était venu d'en parler, car on ne parle vraiment bien que des morts.

Ai-je écrit une véritable histoire? J'ai expliqué dans Tavant-propos, les raisons qui m'en ont empêché. Malgré ses lacunes, volontaires ou involontaires, ses

inégalités de traitement, ses digressions et — très probablement — ses erreurs, ce livre a mis, je crois, en lumière deux faits qui relèvent, Tun de Thistoire politique et sociale, Tautre de la philosophie de Tart. La caricature, tant qu'elle a vécu et sous ses différentes formes, a été Tun des organes les plus importants du génie anglais. Elle s*adapte au tempérament, aux besoins de la race comme à ses habitudes politiques et à ses institutions. Elle donne une expression à son humeur frondeuse ; elle satisfait son goût de la parodie, du contraste, de Fincohérence, de l'excessif, de l'impossible; elle traduit les préjugés ou les rancunes de son patriotisme; elle ouvre une vaste carrière tantôt à son imagination créatrice, tantôt à son observation pénétrante et acérée des ridicules. Voilà pour les affinités. Quant aux incompatibilités, on les a vu apparaître tardivement vers le milieu de ce siècle. Produit authentique et direct de l'esprit national en dépit de son nom étranger, la caricature devait fournir et fournit, en effet, des renseignements précieux sur l'état des idées, des sentiments et des mœurs à diverses époques. Je crois avoir montré comment elle peut devenir un document, si Ton sait l'interpréter et la contrôler. Plus qu'un document : une confession. Car c'est là peut-être que l'âme populaire a le plus librement et le plus sincèrement parlé. Si librement et si sincèrement qu'on a fini par lui imposer silence.

On a dû entrevoir dans ces pages une autre vérité, do l'ordre esthétique. C'est cotte loi qui, dans l'art comme dans la littérature, ramène alternativement le réalisme après le symbolisme, et le symbolisme après le réalisme. On a vu les artistes du Moyen Âge usant

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