IV AVANT-PROPOS
détours capricieux et aux rives mélancoliques. Mais réglise est toujours là. J*y ai passé de longues heures à écouter une vieille sacristine qui était un puits d'érudition.
C'est ainsi que le dossier des stalles du chœur, dans réglise de Minster, a commencé mon éducation en matière de caricature anglaise. A partir de là, j'essayai de reconstituer l'histoire de l'Art Comique en Angleterre et je redescendis, pas à pas, en sens inverse, la route que j'avais rapidement parcourue en remontant vers les origines. Une circonstance imprévue m'arrêta en chemin : ma vue affaiblie, presque détruite, refusa de mo servir dans un genre d'études qui demande, avant tout, des yeux bien ouverts et très clairvoyants. Mon travail resta interrompu pendant quinze ans.
La pensée m'est venue de l'achever en complétant et en fécondant les impressions d'autrefois par des vues nouvelles et par toutes les notions que j'ai pu acquérir sur l'évolution des idées et des mœurs. Ce livre est trop imparfait pour que j'ose l'intituler une € histoire » de la caricature anglaise. Ce titrelà m'attirerait les légitimes sévérités de la critique. Elle ne manquerait pas de reprocher à l'auteur des insuffisances et des lacunes dont, mieux que personne, il a conscience. Mais, comme toute chose a son bon côté, on trouvera peut-être que le livre doit à l'absence de toute prétention didactique une certaine liberté d'allures qui convient mieux au sujet et qui plaira à quelques esprits. En tout cas,
AVANT-PROPOS. y
il n*est pas absolument inutile, je Tespère, car il contient, avec beaucoup de faits qui s'étaient dispersés en mille endroits différents, un peu de pensée qui ne se trouve pas ailleurs.
Les chapitres ivàxuontparu, à différentes dates, dans la Revue des Deux Mondes; les chapitres i, ii, ni, xin et xiv sont inédits, ainsi que l'épilogue qui forme la conclusion du volume. Donc, si tout n'est pas nouveau dans l'ouvrage offert ici au public, on peut dire, sans aucune exagération, que la conception d'ensemble qui le domine et qui rattache l'histoire particulière de la caricature à l'histoire générale de l'esprit anglais apparaît pour la première fois dans son plein développement, avec toutes ses conséquences morales et historiques. J'appelle sur ce point l'attention de ceux qui croient que les formes diverses de l'art et de la vie sont connexes, qu'elles sont nécessaires et que tout, en un mot, dans le monde, est matière à philosopher.
Origine du mot caricature. — Double dénnilion. — Gomment la caricature s'adapte aux besoins de l'esprit anglais. — L'art satirique au Moyen Age. — Encouragé par TEglise. — Les femmes et les modes.
Tout le monde sait que le mot de caricature a pris naissance en Italie et qu*il doit son origine au verbe caricare^ qui signifie proprement charger. Ce mot devait faire fortune. Alerte et baroque, il avait, par un hasard heureux, la physionomie de son emploi. Il annonçait la difformité joyeuse; comme un spirituel bossu, il semblait rire de lui-même et des autres. Le premier Anglais qui ait fait mention des caricature italiennes est Texcen trique Thomas Browne, qui a beaucoup voyagé sur le continent et qui mourut en 1682. G*est dans un de ses derniers ouvrages que se rencontre ce mot exotique. Il roparatl dans le n° 537 du Spectator^ où l'esprit clair et didactique d^Addison en donne une définition salisfaisanlc, mais en lui
laissant sa terminaison italienne. Il continue à faire son chemin pendant le* xvra* siècle et le docteur Johnson, dans la première édition de son dictionnaire, en 1757, lui donne enfin ses lettres de grande naturalisation.
Le règne de la caricature s'étend depuis la seconde moitié du xvm*' siècle jusqu'au premier tiers du xix*". Avant 1750 et surtout avant 1720, on la désignait par le nom d'hieroglyphics; depuis 1830, une caricature est devenue un cartoon. Je n'insisterais pas sur cette différence dans les mots si elle ne correspondait à une différence profonde dans les choses que ces mots expriment. Ce sont, en réalité, des écoles distinctes, des étapes successives de l'évolution du comique dans l'art. Mais l'évolution dont je parle n'est pas bornée à la période indiquée par ces trois noms et couverte par ces trois écoles. L'Art Comique a existé, en Angleterre, plusieurs siècles avant d'avoir un nom ; il est la forme primitive, la forme spontanée, la forme nécessaire de l'art chez nos voisins.
Donc nous entrevoyons déjà que le mot de caricature aura pour nous deux sens, un sens large et un sens étroit. Au sens étroit, la caricature est bien telle que l'a définie Johnson, après Addison : « l'exagération de la ressemblance par le dessin », la vérité soigneusement observée , puis systématiquement déformée par le gro.ssissement de certains traits et, surtout, du trait qui caractérise une physionomie ou un corps humain. La caricature au sens large embrasse le comique des intentions aussi bien que celui des formes, depuis la laide grimace qui fait rire les petits enfants et les hommes qui sont restés de petits enfants, jusqu'à l'amère et suggestive satire
qui fait rôvcr le philosophe et instruit rhistorien. Elle embrasse encore le monde des impossibilités et des chimères, où elle poursuit son idéal de laideur vers les bornes les plus lointaines de la fantaisie. Là, le caricaluriste devient un créateur; il est le poète de rironie en action. Et il faut bien qu'il en soit ainsi : sinon^ qui aurait jamais osé parler du « génie » de Jacques Callot?
Sur cette double définition, un homme qui ne saurait absolument rien des destinées de la caricature en Angleterre, mais qui connaîtrait les facultés et les besoins du génie anglais, ne serait pas trop embarrassé pour deviner quelle a dû être, sur Fautre rive de la Manche, la fortune de cette forme de Tart. En effet, l'Anglais demande à « voir » les idées pour les comprendre. Ses favoris, ceux qu'il accepte comme ses représentants, de Ghaucer à Kipling, ne sont pas ceux qui expriment Fabstraction dans un langage abstrait, mais ceux qui rhabillent de chair, lui donnent un visage et une voix. De là le penchant de TAnglais vers la religion, la poésie et la caricature. Or, celle-ci est, de tous les symbolismes, le plus facile à saisir. L'Anglais aime à se moquer et mêle à sa moquerie une leçon morale : la caricature raille toujours et prêche volontiers. L'Anglais a combattu l'oppression politique cl religieuse sous toutes les formes : la caricature est, dans ce genre de combat, une arme excellente, parce que le symbolisme, en voilant la satire, protège le satiriste. Imagination, humour, instinct moral, besoin d'indépendance, la caricature traduit tout cela : elle sera l'expression graphique de l'esprit anglais dans ses parties les plus essentielles et les plus caractéristiques.
Les faits justifient cette hypothèse. Si la caricature proprement dite, la caricature selon Johnson n'apparaît pas avant le début du xyU!*" siècle, le sens caricatural s*éveille et s'affirme avec la nationalité elle-môme. Il n'exploite pas tous les domaines qui doivent lui appartenir, mais il les découvre et les explore. Toutes les variétés de la caricature, le Moyen Âge anglais nous les présente en germe et à l'état d'ébauches.
Jamais on n'a tant ri qu'au Moyen Age. Vous ôtesvous demandé pourquoi? J'ai cru longtemps que la gaité du Moyen Age était celle de l'enfance. L'homme moderne, pensais-je, était alors dans la nursery^ sous la surveillance, despotique et tendre, de sa vieille bonne, l'Église catholique, apostolique et romaine, qui ne dédaignait pas, à l'occasion, de se mettre à quatre pattes pour jouer avec lui. Dans une nursery ^ on rit de tout, on rit de rien. Ensuite vient Tûgo des larmes, puis Tâge qui ne rit ni ne pleure. Ainsi pour l'humanité, dans ses incarnations successives. La gaîté facile, parfois niaise, souvent grossière du xii* et du xni* siècle, devient amère au xiv** et au xv". On devine que la grande révolte n'est pas loin. C'est déjà de la satire, mais c'est encore de la gaîté. Donc, les hommes du Moyen Age ont beaucoup ri parce qu'ils étaient des enfants.
Étaient -ils vraiment des enfants? Ou bien serionsnous trompés sur le degré de leur développement intellectuel par l'état rudimentaire de leurs idiomes en formation, qui les condamne à un perpétuel bégaiement et leur refuse l'expression vigoureuse et complexe, nécessaire à la traduction d'une pensée adulte? Ils parlent comme des enfants, mais n'ont-ils pas
rintelligenco el les sentiments des hommes? Dans les arts où ils ont maîtrisé la technique et poussé plus loin que nous la science des procédés, aucun signe de puérilité n*est visible. Cette idée s'imposait à moi Tété dernier devant les incomparables vitraux de Cologne. Elle m'est souvent venue en lisant certaines œuvres latines du xrv* siècle. La pensée des écrivains, n'étant plus trahie par Timperfection de rinstrument, se déployait, nuancée, délicate, profonde. Je les sentais de plain-pied avec moi, comme s'ils eussent été do notre taille et presque de notre temps.
Ainsi j'étais conduit à chercher une autre raison pour expliquer cette prédominance du rire pendant les siècles qui nous semblent les moins gais de l'histoire. Ne serait-ce pas précisément parce que le Moyen Age a horriblement souffert qu'il a énormément ri?
Considérez, en effet, ce qui se passait alors. Ceux qui menaient les peuples, ceux qui, souvent, les tyrannisèrent et les exploitèrent, ménageaient cette soupape de sûreté au mécontentement populaire. Us faisaient la part de la moquerie comme on fait la part du feu, et lui accordaient des jours privilégiés où l'on se saoulait d'irrévérence, en bafouant les pouvoirs du ciel et de la terre. On tolérait, on réglementait la satire aussi bien que la prostitution, par égard, par pitié pour l'infirmité humaine qui ne peut supporter la misère ni la vertu au del& d'un certain degré. Les concours de bouffons, la procession des harengs, la messe de l'âne, le pape des fous et autres farces du même genre, sont des institutions destinées à entretenir ce précieux rire dont on pensait avoir toujours
besoin, sans prévoir que ce qui avait élé d^abord une diversion pourrait devenir une vengeance. C'est le clergé qui assume la mission de faire rire, fût-ce à ses propres dépens, et, comme Téglise est le seul lieu public clos et couvert, de même qu'elle se transforme en salle de parlement, en école, en théâtre, en foire, en music-hall, elle sera aussi, au besoin, un musée de caricatures.
Plus que les Églises du continent, TÉglise d'Angleterre encourage la raillerie et y prend part. C'est que la rivalité des séculiers et des réguliers, la jalousie du bas clergé contre les hauts dignitaires, se compliquent et s'enveniment d'une querelle de races. Le schisme est déjà dans les esprits. Si l'on n'ose attaquer en face ce prêtre italien qui, de Rome, prétend lever des impôts et percevoir des revenus dans le royaume, si l'on est obligé de laisser en paix ces prélats, venus d'outre-mer, qui ne comprennent pas le latin de leurs bréviaires et qui entretiennent des meutes ou des courtisanes, du moins on ne ménagera pas la milice du pape, ces ordres prêcheurs et mendiants, qui mendient tant et prêchent si peu. L'Église, chaque jour plus anglaise et plus nationale, lâche contre eux ses pamphlétaires, ses poètes, ses artistes.
On s'attendrait donc à trouver de nombreux vestiges de ce grand mouvement satirique qui accompagne l'éclosion de la nationalité. Ces vestiges sont, au contraire, moins nombreux que sur le continent. Pourquoi? La réponse est facile. La Réforme a passé par là; elle a détruit indistinctement les souvenirs de la foi romaine et les œuvres ironiques de ses propres précurseurs. Ce qui n'a pas
été brûlé en 1540 a été blanchi à la chaux en 1650. Le second procédé est moins radical que le premier et a permis à des générations moins fanatiques de retrouver ces curieux fragments sous Tenduit qui les avait préservés.
Ce n'est pas seulement dans les grandes cathédrales que les imagiers déposaient leurs fantaisies satiriques, mais dans de simples paroisses de village. Souvent rillustration des manuscrits prenait la forme grotesque. Nulle part, en elTet, les deux tendances qui se disputent Tesprit des artistes ne se trouvent plus nettement accusées. Les uns semblent ne rien voir dans la nature qui les entoure et répètent certains types, atténués, affinés, spiritualisés , où ils mettent, chaque jour, un peu plus de leur rêve, un peu moins de la vie. Les autres, au contraire, sont tellement pleins de la réalité ambiante qu'ils donnent aux personnages de TAncien Testament toutes J^'.s particularités physiques des Anglais de leur époque. Ils sont, en même temps et presque à leur insu, des satiristes. Car, au début, on n'observe pas pour observer, pour recueillir des documents comme nous le faisons aujourd'hui, mais pour se moquer ou pour admirer; on ne perçoit, dans les êtres, que le ridicule ou la beauté. Le sens admiratif est rare, malaisé à exprimer,. plus malaisé à communiquer; tandis que le ridicule est à la portée de tout le monde. C'est pourquoi l'art commence partout par des caricatures plus ou moins volontaires.
Cette réflexion vient naturellement à l'esprit quand on passe en revue les manuscrits de la bibliothèque Harléïenne, à Oxford, et ceux du British Muséum, au premier rang desquels il faut mettre le merveil-
leux Psautier de la reine Marie (commencement du XV' siècle).
Hors de là, peu de caricatures. On y regardait à deux fois avant de gâter une feuille de vélin en y jetant une idée comique. Quand on avait Tesprit caustique et le crayon facile, on faisait comme nos écoliers, qui couvrent de dessins les marges de leur cahier et qui insèrent le profil du professeur — sans l'embellir ni l'idéaliser — entre le thème du matin et la version du soir. C'est ainsi qu'au xiv** siècle, dans certaine paroisse, un clerc jovial illustrait à sa façon le registre des décès et des mariages. Ce registre faisait-il allusion à un Gascon, l'imagination du clerc qui avait beaucoup voyagé, au moins sur la carte et dans les livres, évoquait, en quelques coups de crayon, sur un coin de page blanche, un vigneron bordelais, occupé à tailler ses ceps ou à pressurer ses raisins. S'agit-il d'un Irlandais, la plume du scribe dessine, pour ainsi dire d'elle-même, un fils d'Erin. Les yeux à fleur de tête, le nez court et camard, la face boursouflée et l'allure mélodramatique, voilà bien les traits caractéristiques de Paddy 1 Le costume répond exactement à la description minutieuse qu'en donne Giraud le Cambrien : pieds nus, culotte à sous-pieds descendant jusqu'aux chevilles ; la tête enveloppée dans une sorte de capuchon de tricot qui retombe en pèlerine et auquel un morceau de carton carré, placé sur le sommet de la tête, donne une vague ressemblance avec un bonnet universitaire. N'oublions pas la hache, sans laquelle un Irlandais de ce temps n'oserait se présenter nulle part; elle l'accompagne à table, au conseil, à la promenade, dans les discussions d'aflaires comme dans
les rendez-vous d'amour. Tournez quelques feuillets. Il est question, dans le registre, d'un natif du pays de Galles : aussitôt un montagnard gallois vient occuper l'espace laissé vide entre les formules légales. Tantôt il tient un arc, tantôt il brandit une pique; chevelure hérissée et volumineuse, sourire un peu niais, vêtement primitif composé, hiver comme été, d'une courte chemise et d'un léger manteau; enCn — singularité dont on ne trouverait probablement d'autre exemple chez aucun peuple — un pied chaussé et Fautre nu. Ne croirait-on pas à une plaisanterie du clerc si ce trait n'était .confirmé, comme tous les autres, par Giraud le Cambrien, l'auteur déjà cité? Et, d'autre part, pourrait-on prendre au sérieux la description de l'historien, parfois sujet à caution, si la malicieuse esquisse ne venait si à propos la confirmer?
Qu'advini-il du clerc ingénieux qui illustrait ainsi le registre de l'état civil? J'ai peur qu'il n'ait été congédié pour sa peine. En tout cas, l'usage ne se généralisa point et c'est dans le chœur des églises ou sur les pages des pieux manuscrits qu'il nous faut chercher les premières manifestations de l'Art Comique. Ce sont, d'abord, des sujets empruntés à la vie ordinaire. Dans l'église de Minster, on voit une vieille femme qui file; un chat fait le gros dos, perché sur le dossier de sa chaise; un autre se pelotonne contre ses jambes. Ici, deux buveurs se brisent sur la tête les pots de bière qu'ils ont vidés ensemble; ailleurs, deux commères se battent dans une cuisine; elles utilisent pour la lutte tous les engins culinaires qui leur tombent sous la main. Scène analogue dans la cathédrale de Ilereford. Un moine en est l'un des acteurs ; tout en se chauffant près du foyer, où cuit
le dînor, la fantaisie lui vient de saisir le pied de la servante, qui épluche des légumes. La fille, surprise, jette à la figure du galant une écuelle placée sur ses genoux. Avec le moine paillard et gourmand nous retrouvons peu à peu tous les types que Chaucer nous a rendus familiers dans ses contes do Ganterbury, notamment le meunier tricheur et la cabaretière {alemfe) effrontée, libertine et vaniteuse. D'abord, sur un bas-relief de Tégliso de WcUingborough, nous la voyons dans sa gloire, s'apprôtant à remplir le verre d'un client, pauvre rustre qui semble en avoir déjà plus que son compte, si Ton en juge par ce regard trouble, par cette main incertaine qui se porte vers ses cheveux. La cabaretière est jeune, bien nourrie, propre à donner de Fappétit aux gens peu délicats. Elle est habillée avec une certaine recherche. Ses cheveux sont nattés en cornes et son corsage s'échancre très bas sur la poitrine ; un petit treillis, formé de cordons entre-croisés, s'oppose à l'invasion d'une main brutale sans refuser le passage à un doigt indiscret : demi-précaution pour une demi-vertu. Le costume dit les mœurs. Quand on a vu ce corsage, on sait ce qui se passait dans les aiehoiuesj même sans lire les vers de Skelton à dame Elinour. Dans l'église de Ludlow, nous assistons à l'épilogue de la destinée de Valewife, Elle est morte, et le diable l'emporte sans cérémonie sur ses épaules, jambe de-ci, jambe de-là, la tête renversée en arrière. Elle est nue et n'a conservé de ses vanités terrestres que la fameuse coiffure à cornes, mais elle tient encore à la main la mesure falsifiée qui lui servait à tromper les clients. Un démon déploie un parchemin où se trouve inscrite la longue liste de ses méfaits et
de ses crimes. Le résultat du jugement ne semble pas douteux, car, déjà, la bouche de Tenfer s*ouvre pour engloutir la condamnée.
Les disputes de ménage reviennent souvent dans ces bas-reliefs, moins souvent, toutefois, que dans les œuvres analogues de Tart français à la même époque. Cette vieille querelle du mari et de la femme, aussi ancienne que le premier couple humain, se colore, suivant les lieux et les races, de grossièreté sarcastique ou d'animosité sauvage. En France, on dévorait le fabliau de sir Hains et de dame Anieuse, où Tauteur donne le dégoûtant spectacle d*une lutte en règle entre le mari et la femme, lutte terminée par la défaite de celle-ci. Meurtrie, à bout de forces, ruisselante de sueur et de sang, les dents et les côtes brisées, la figure et les vêtements en lambeaux, Anieuse va rouler dans un panier et s'incline devant la supériorité physique de son maître. Ce n'est là qu'une fantaisie : ailleurs, c'est une réalité. A Bâle, à Munich, et dans bon nombre de pays allemands, le duel judiciaire entre les époux est autorisé et réglementé. Un vieil auteur bavarois réduit en préceptes l'escrime usitée dans ce duel conjugal, dont les conditions sont assez curieuses pour être rappelées ici. Le mule est enterré jusqu'à la ceinture dans une sorte de trou. Il est privé à demi de l'usage de son bras gauche, qui est attaché au corps par le coude. Son arme unique est un bâton, gros et court, qu'il tient dans la main droite et qui ne peut guère lui servir qu'à parer les coups, puisque son ennemie, dont les mouvements sont libres, est maîtresse de se tenir hors de portée. Qu'on se représente la femelle, bondissant comme une bête fauve autour de cette fosse, les
cheveux épars, la chemise cousue entre les jambes, « pour la décence » (comme s'il y avait une pudeur pour de telles brutes)! Une des manches s'allonge en forme de sac et, dans ce sac, est enfermé un énorme galet qu'elle fait vibrer comme un fléau et à Taide duquel elle s'efforce de briser la tête de son mari. Dans certaines villes, les époux combattent, à chance égale, nus jusqu'à la taille, avec de petits couteaux aiguisés. En peu d'instants, les deux corps sont sillonnés d'affreuses blessures, au grand plaisir de la foule qui excite de ses cris les adversaires. Voilà où en est le mariage, voilà où en est la civilisation allemande au xv"* siècle!
Il n'en va pas de môme de l'autre côté de la Manche, dans l'Angleterre des Édouards et des Henrys. Chaucer, il est vrai, raille les maris, mais Chaucer est courtisan, diplomate et valet de chambre ; il a voyagé en France et en Italie; il lit et traduit Boccace. Ces légèretés ne trouvent pas d'écho chez le Saxon, race essentiellement matrimoniale. Il n'ose pas encore glorifier la vie conjugale, comme il fera plus tard, lorsqu'il sera en pleine possession de son individualité morale et qu'il aura le courage de ses vertus. Il se moque donc du mariage; mais il s'en moque par tradition, par mode, du bout des lèvres et sans conviction. Sur ce point, les sculptures des églises sont intéressantes à consulter. Dans les rixes domestiques qu'elles représentent, la femme a généralement le dessus : ce qui donne à l'aventure un caractère comique et indique une certaine déférence du sexe fort envers le sexe faible. Très souvent le mari est un ivrogne qui semble avoir mérité son sort. En revanche, les auteurs
anonymes do ces sculptures ne ménagent point les railleries à Texagération des toilettes féminines. On pourrait, avec leurs œuvres, écrire une histoire comique des modes, pendant tout le Moyen Age anglais. Un des résultats de la conquête normande est, au commencement du xii* siècle, Tintroduction en Angleterre du corset et des manches collantes. La robe, lacée par derrière, se moulait élégamment sur la taille, amincie par le corset, des granaes dames normandes ; la Saxonne demeurait fidèle aux robes larges et aux manches flottantes, et les deux modes servaient de signes de ralliement aux deux nationalités en lutte. Puis, d'étroites et d'ajustées qu'elles étaient, les manches, par une de ces brusques transformations dont les couturières de tous les temps ont le secret, devinrent tellement longues qu'il fallait les nouer, comme on noue les coins d'une nappe trop grande. Par surcroît de caprice, l'usage voulait qu'une des deux manches fût de beaucoup plus courte que l'autre. L'historien n'a pas à s'excuser d'entrer dans ces détails, qui ont tenu une place considérable dans les œuvres les plus sérieuses du temps, dans les sermons. L'Église foudroya successivement les manches étroites et les manches flottantes, les longues queues et les jupes courtes. Une satire contemporaine, dont quelques traits semblent avoir inspiré Dante, place, sinon dans l'Enfer, du moins dans un des coins les plus chauds du Purgatoire, les femmes coupables d'avoir trop aimé la toilette.
Avertissements perdus : les folies somptueuses redoublent au xiv** et au xv» siècle. On connaît le propos d'une reine de France, choquée du luxe que déployaient devant elle les drapières des Flandres.
Plus signiGcatif encore est Tinventaire d*une chambre à coucher qui appartient à certaine Parisienne de la génération suivante. Ce n'est pourtant que la femme d'un marchand, « non pas de ces grands marchands qu'on appelle nobles, mais de ceux qui vendent pour quatre sols de chandelle ». Christine de Pisan nous a complaisamment énuméré les splendeurs du dressouer et les merveilles du lit. Sur ce lit, où l'accouchée reçoit ses commères, il y a une paire de draps, — par là, jugez du reste, — qui coûte cinq ccnls francs, et le franc d'alors vaut trente-deux fois le nôtre! Les bourgeoises d'Angleterre imitent de leur mieux ces belles choses. Jamais l'identité du costume, des deux côtés de la Manche, n'a été plus complète que pendant la guerre de Cent Ans. Au commencement du xiv'' siècle prévaut la coillurc à cornes; plus tard, règne la coiffure en clocher. Un tronc de cône en carton emboîte la tête, dirigeant sa pointe en arrière; on le recouvre d'un tissu brodé et bariolé. Deux pans d'étoffe légère s'en échappent, comme des ailes, et descendent, en se drapant, jusqu'aux reins. Sur le devant, une voilette, semblable à celle que portent les dames d'aujourd'hui. C'est contre ces « clochers » que les satiriques dépensent leurs sarcasmes et les prédicateurs leur indignation. Deux œuvres d'art nous offrent des spécimens des deux coiffures qui se partagent le siècle. La première, une «culplure sur bois qu'on remarque dans l'église do Ludlow, représente une horrible vieille que la coiffure à cornes n'embellit point. L'artiste, comme beaucoup de ses confrères, s'est méfié de son talent ou de l'intelligence des spectateurs. Aux deux côtés do la mégère il a placé deux petits personnages dont la physionomie
et ratiitude doivent exprimer le dégoût et la crainte. L'un tient un bouclier devant ses yeux pour ne pas la voir, l'autre brandit une épée nue comme pour se défendre contre elle. La seconde figure, qui porte la coifTure en clocher, est empruntée à un manuscrit du British Muséum que nous avons déjà cité. C'est une femme du grand monde, représentée sous la forme d'une truie. Par l'introduction des animaux symboliques nous pénétrons d'un degré plus avant dans la fantaisie caricaturale de l'époque.