‹ La caricature en AngleterreChapitre 5 sur 16 · SYMBOLISME COMIQUE · texte numérisé non relu

SYMBOLISME COMIQUE

Les animaux et les monstres. — Symbolisme. -— Caricatures contre les moines et contre le diable. — Le goût du laid.

Les animaux jouent un rôle important dans les œuvres artistiques comme dans toutes les œuvres du même temps et dans la vie intime des hommes du Moyen Âge. Ils conduisent les animaux à la chasse, à la guerre, à la croisade. Ils leur font une place dans ce qu'ils ont de plus cher, dans leur blason, qui est la représentation concrète de Thonneur familial. Le seigneur, assiégé dans son château, partage sa dernière bouchée de pain avec son faucon. L'image du lévrier fidèle se couche aux pieds de celle de son maître sur la tombe où il repose. Les chevaux des héros sont des héros eux-mêmes; ils ont leur nom et leur place dans rhistoire comme dans Tépopée.

A force d'étudier les animaux et de les aimer, les hommes du Moyen Age sont frappés de la ressemblance que présentent certaines faces humaines avec certains types bestiaux. Ils prennent sur le fait ces mystérieuses attractions qui descendent de Thomme

vers ranimai et qui, parfois, remontent de Tanimal jusqu'à rhomme. Ces similitudes et ces affinités avaient déjà frappé le monde ancien. Aux penseurs elles avaient inspiré le dogme de la métempsychose. Aux esprits superficiels elles avaient fourni le sujet de faciles caricatures : témoin le Christ à tête d'âne trouvé dans les décombres du Palatin. Cette identification de rhomme et de Tanimal saisit le Moyen Age dès qu'elle s'olTre à lui ; elle Tamuse, le transporte de joie. On lit, on traduit, on commente les fables léguées par l'Antiquité. En Angleterre, Odo de Cirington imite Ésope à sa façon; Nigellus Wireker se souvient de Lucien et d'Apulée. Son héros est un pauvre âne qui s'est mis en tête de posséder une queue plus longue que celle de tous ses congénères. Il se met donc à la recherche del'élixir de « longue queue », il va le demander aux plus illustres charlatans de Paris et de Salerne. On devine comment l'auteur traite, chemin faisant, les idoles du monde scolastique. On devine aussi le dénouement. Non seulement la queue ne s'est point allongée, mais, d'expérience en expérience, elle a été réduite à un misérable petit tronçon qui fait le désespoir du snob à quatre pattes. Désabusé, l'âne retourne chez lui. Son maître le rattrape et lui remet le licol. L'âne ambitieux mourra sous le bât et sous les coups, pour avoir voulu s'élever au-dessus de la condition commune et pour avoir cru aux promesses de la fausse science.

C'est à la fausse vertu que s'attaque Odo de Cirington. Ses fables, violentes satires contre les ordres religieux, ont une saveur étrange, parce que la poésie s'y mêle à la colère. L'une d'elles nous montre l'cscarbot qui traverse, sans s'y arrêter, un délicieux jardin

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OÙ flottent dans Tair de suaves et pénétrantes odeurs. A la fin, il trouve sa femelle qui l'attend sur un tas de fumier : « A la bonne heure! s'écrie-t-il, c'est ici qu'il fait bon de vivre. » Le moine, ajoute Odo, est semblable à l'insecte qui dédaigne les fleurs et vit de la pourriture. « Ni la blancheur des vierges^ ces lys vivants, ni la violette des confesseurs, ni la rose empourprée du sang des martyrs, ne peuvent le toucher. Mais donnez-lui une catin et un cabaret plein de gens qui rient et qui boivent, et voilà le paradis du moine! »

Dans une autre fable on voit le loup Ysengrin qui se retire dans un couvent pour pleurer ses péchés et achever sa vie sous la robe monastique. Les bons pères, — capucins ou dominicains, je ne me souviens plus^ — se donnent une peine infinie pour l'éducation du néophyte. Ils essaient de lui apprendre à regardejr le crucifix avec une tendre dévotion. Ysengrin ne peut y réussir, mais ses yeux sont attirés, de préférence, vers l'agneau pascal qui lui rappelle de si bons repas I II meurt : nous assistons à ses funérailles. Le roi Noble (le lion) y a convoqué tous les animaux, et c'est, en vérité, une belle cérémonie. Les taupes creusent la fosse, le bouc sonne les cloches, les hérissons portent les cierges, le lièvre l'eau bénite et le goupillon. Enfin, l'ours Berenger dit la messe, avec le bœuf et l'âne pour diacre et pour sous-diacre. Après l'enterrement, orgie générale : on fait bombance avec les provisions laissées par Ysengrin. Et le fabuliste ajoute : « C'est ainsi que les choses se passent lorsque meurt un usurier ou un homme riche de biens mal acquis. Le prieur de quelque couvent voisin fond sur ses dépouilles et les partage avec les autres bêtes,

c'est-à-dire avec les autres religieux. Car les moines sont lions par Forgueil, renards par la ruse, ours par la voracité, unes par la paresse, boucs par la luxure, hérissons par la rudesse et lièvres par la couardise. »

Les plaisanteries de Nigellus Wireker et d*Odo de Cirington ne dépassent pas les limites du monde clérical qui lit et parle le latin. Portées par la langue vulgaire, ces mômes plaisanteries, dans le roman de Reynart, circulent à travers toutes les classes de la société. Ainsi s'achève un cycle allégorique et comique où les bêtes jouent tous les rôles ; ainsi se peuple le monde animal, reflet et parodie du nôtre, où le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel sont aux prises, cachés sous le poil rude dTsengrin, la force sans intelligence, et sous la fourrure soyeuse de Reynart, Tintelligence sans scrupules.

C'était maintenant aux artistes comiques à compléter Tœuvre des écrivains satiriques en donnant une forme palpable à ces personnages, déjà connus de tous. Ils n'y manquèrent point. Reynart et Ysengrin envahirent le dossier des stalles de chœur, les panneaux des chaires et jusqu'aux pieds des lutrins. Voici des renards habillés en pèlerins, le bâton pastoral à la main. Ailleurs, un renard est monté en chaire et prêche, devant une réunion d'oies, sur un texte de l'écriture qui exprime en termes équivoques la passion dont il est dévoré pour son troupeau. Ailleurs, Reynart est vêtu d'une robe de moine et semble converti, mais les têtes des oies, qui dépassent le bord du capuchon transformé en gibecière, trahissent son larcin. Enfin, nous voyons Reynart solennellement pendu pour ses crimes; ce sont les oies, hier ses

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victimes, aujourd'hui ses bourreaux, qui font la besogne de Texécuteur des hautes œuvres.

L'allégorie n*est ici que le voile transparent de la satire. Tel qui n'oserait effleurer d'un sarcasme les docteurs et les prélats daube sans crainte Tours mitre, le renard en capuchon et Tftne en bonnet carré. Si rallégorie n'existait pas, les satiriques seraient forcés de l'inventer pour leur sécurité personnelle, mais point n'est besoin d'un tel effort. Le symbolisme ne coule-t-il pas à flots de l'Évangile? N'enveloppe-t-il pas, jusqu'à les noyer, les âmes du Moyen Age? N'est-il pas le premier besoin des races et des époques religieuses, puisque les religions vivent de l'allégorie et meurent de la dialectique? Ceux qui rêvent — et ce sont les plus nombreux au Moyen Age, surtout en Angleterre et en Allemagne — s'accommodent de ce symbolisme mieux encore que ceux qui observent et qui raillent. Par là s'ouvre un champ indéflni à la fantaisie créatrice des enlumineurs et des « ymaigiers ».

L'esthétique des anciens est renversée : c'est le monstre d'Horace qui est le dernier mot de l'art. Hydres, chimères, dragons, phénix, licornes, salamandres, tous ces ôtres, entrevus par l'imagination antique, sont retrouvés, ressuscites, multipliés à l'infini par l'imagination du xm" siècle, bien autrement riche en ce genre. Elle brouille les types, greffe les espèces, confond les règnes de la nature; les vaches ont des serres, les chevaux ont des ailes; à un cou de taureau s'embotte un bec d'aigle, tandis qu'une tête humaine, cornue comme celle d'un bouc, se dresse sur un corps de reptile; le ventre des poissons se hérisse de poils et les écailles miroitent sur le dos

des quadrupèdes ; la queue des oiseaux se couvre d'une merveilleuse frondaison. C'est un laborieux enchevêtrement d'impossibilités, un fourmillement de vie baroque, où tout étonne et inquiète, où les moyens sont en raison inverse des fins, où les effets semblent audacieusement défier les causes.

Tous ces monstres que l'imagination du Moyen Age produit sans jamais se lasser, c'est l'enfer chrétien qui les endosse et leur donne un état civil. On sait quelle place tient la démonologie dans les croyances; on sait comment l'Église, se trouvant en présence d'un double courant de superstitions, d'origine teutonique et d'origine latine, prit le parti d'anathématiser ce qu'elle n'osait ou ne pouvait supprimer. Tous ces êtres dont la rêverie populaire peuplait la campagne, le fond des eaux, le creux des chênes et jusqu'aux fentes des vieux murs, elfes et faunes, ondines et dryades, fées, lutins, gnomes, farfadets, vampires, devinrent autant d'ennemis de Dieu et des anges, acharnés à la perte de l'homme. Ils se subordonnèrent les uns aux autres, à des degrés divers, et reconnurent la suzeraineté de l'archange déchu. Comme il y avait une féodalité terrestre, il y eut une féodalité infernale.

Ce dualisme de Dieu et du diable formait une philosophie très acceptable pour des esprits vulgaires, uniquement frappés de la confusion du bien et du mal dont ce monde offre le spectacle. De la croyance cette doctrine passa dans l'art, qui ne visait alors qu'à être l'humble interprète de la pensée religieuse. A l'antithèse philosophique du bien et du mal correspondit l'antithèse esthétique du beau et du laid. Pièce à pièce, par des additions successives et labo-

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rieuses, se forme, en opposition avec l'idéal de beauté qui rayonne sur la face divine, un idéal de laideur, représenté par Satan. Pendant de longs siècles, c'est à qui enrichira d'un détail Tarchétype de Thorrible. Parfois, le diable se fâchait d'être ainsi traité : certain moine-sculpteur en fit Texpérience. Ce moine, sans aucune éducation artistique, trouva dans sa seule piété l'inspiration nécessaire pour enchérir sur tous ses devanciers en créant un diable véritablement hideux. Le diable lui apparut en rêve et le somma de détruire son œuvre. Le moine n'ayant pas cédé à cette injonction, le diable, irrité, brisa sous ses pieds l'échelle qui le conduisait à son échafaudage. Mais la Vierge Marie veillait : elle saisit par la main son serviteur au moment où il s'abîmait dans le vide et lui sauva la vie.

II est probable que les successeurs du moine craignaient moins la vengeance de Satan qu'ils ne comptaient sur la protection de la Vierge, car ils continuèrent à exagérer la laideur du diable par tous les moyens en leur pouvoir. On peut citer en exemple les illustrations du Psautier de la reine Marie, notamment les trois démons présents à la scène du péché originel, qui représentent, sous une forme concrète, les pensées de nos premiers parents, et ceux que l'enlumineur a reproduits, enfournant les ûmes dans la bouche d'Enfer, à la façon des boulangers. Dans un autre manuscrit conservé au British Muséum (MB Cotto Nero Civ), on voit Satan habillé en femme galante. Le corps, a demi retourné, s'offre avec une grâce serpentine que ne désavouerait pas notre meilleur peintre de filles et qui contraste avec les pieds palmés et fourchus, la queue frétillante et l'horrible tête,

moitié rostre, moitié groin, de Tennemi des hommes.

Dans ces peintures, la laideur des démons n'est que

risible : un artiste plus profond, qui a enluminé les

pages de VArt de mourir^ a su mêler intimement le

terrible au comique.' Les mots rendront difficilement

rimpression produite par Tune de ses compositions,

digne d'Holbein ou d'Albrecht Durer. Un mourant est

dans son lit, le torse nu, émacié, la tôte renversée eu

arrière dans un abandonnement suprême, Fagonie

déjà impriniée sur sa face. Deux démons Tentourent,

Tobsèdent, le couvent, le brûlent de leur souffle,

figures vraiment effrayantes où la voracité de Toiseau

dé proie se combine avec ce que la physionomie

humaine peut exprimer de malice et de scélératesse.

Au delà du lit, un homme et une femme^ deux parents,

— deux héritiers I — graves, décents, attristés; leur

attitude calme dit assez que les démolis ne sont pas

visibles pour eux. Au-dessus de leurs têtes on lit Tins-

cription : Provide amicis (pense à tes amis). Une autre

bandelette, qui sort de la bouche des démons, porte

ces n)ots : Yntende thesauro {yeille sur ton trésor!)

Parfois les rôles changent et le tourmenteur

devient' victime. Dans un des manuscrits conservés

au British Muséum on voit le diable mis à la broche

par ses subordonnés. En effet, il ne faut pas oublier

que c'est un « pauvre diable » : il souffre, le premier,

dans l'Enfer, les tortures qu'il inflige aux damnés.

X'èsprit du temps lui prête une gatté piteuse qui le

destine à devenir le comique du drame religieux^ Sur

le cêté de la plate-forme qui sert de scène principale

aux Mystères (Miracle Plays) s'ouvre un grand trou

qui figure la bouche d'Enfer. Le diable en sort pour

venir se mêler aux anges et aux hommes et engager

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avec eux un de ces assauts de paroles qui font pressentir les dialogues de Benvoglio et de Mercutio, d*Hamlet et de Polonius. Dans le Mystère de la Descente aux Enfers^ lorsque le Christ remonte du séjour d*en bas, amenant avec lui les justes de Tancienne Loi, le diable se plaint au Seigneur en termes familiers. On le laisse seul : c'est TEnfer qui va être amusant I Une marchande de fromage de Ghester, damnée pour avoir trompé ses clients, s'offre pour lui tenir compagnie. S'il le faut, elle lui parlera vingt-quatre heures de suite pour le désennuyer. Ainsi les femmes éprouvaient une sympathie obscure pour le grand déshérité. Plus d*une songe sérieusement à le consoler; plus d'une, dans ses heures de rêverie malsaine, caresse l'idée de se donner à lui. Pourtant le diable, on l'a déjà vu, est bien laid. Cette laideur n'est pas un obstacle; qui sait si elle n'est pas un aiguillon? Nous touchons ici à un des côtés morbides de l'art médiéval. Il y a eu alors un goût pour le laid. Au début, en présence des ébauches informes et maladroites du xi* et du xn* siècle, on peut se demander si l'intelligence du Beau a été refusée à l'artiste ou si sa main inhabile a trahi son inspiration. Nous connaissons une Fuite en Egypte qui appartient à la période primitive de l'école anglo-normande. La reproduction de ce groupe par la gravure aurait pu, il y a vingt-cinq ans, Ggurerau Journal amusant^ parmi les paysanneries de Baric, sous ce titre : « Le fermier, la fermière et le p'tit. Départ pour le marché de Vire. » Cette sculpture grotesque n'a pourtant dû faire naître que des pensées édiGantes dans l'esprit de vingt générations qui ont prié en la contemplant.

Cependant les années, les siècles s'écoulent, Texpérience succède à la maladresse, le goût du baroque persiste. On remarque du savoir-faire et des connaissances anatomiques chez Tenlumineur du Psautier de la reine Marie. Les contours de son Eve sont jeunes et pleins; le geste par lequel elle allonge le bras vers le fruit défendu a de la grâce, non point, il est vrai, cette grâce vraiment féminine, don mystérieux des organismes délicats, mais celle qu*on voit paraître chez certains animaux sauvages et qui n'est peut-être que Taisance parfaite des mouvements. L'artiste a gâté cette figure par des attaches lourdes et des extrémités disproportionnées : rien ne Ta averti qu'il eût à corriger les laideurs du modèle placé devant ses yeux. Les contorsions de la face humaine, qui eussent soulevé de dégoût une réunion de Grecs, plongent dans un délire de joie les Anglais du xiv* siècle. Un concours de grimaces est l'élément obligé des fêtes populaires et ce passe-temps, bientôt abandonné chez nous, se perpétue chez nos voisins. Dans la décoration des églises les grimaciers abondent. L'un roule des yeux terribles; l'autre tire une langue énorme; le troisième tient une saucisse entre les dents; un quatrième souffle dans une embouchure de trompette, placée au coin de sa bouche, tandis que, de l'autre côté, il se tire la barbe, en sorte qu'une de ses joues se creuse pendant que l'autre se gonfle démesurément. Il n'y a pas seulement des grimaciers, mais des grimacières de profession. Une sculpture, dans l'église de Saint-Mullion, nous offre deux de ces pauvres créatures, dont la laideur est le gagne-pain. L'une tire la langue, tandis que l'autre tient à la main une paire de lunettes grotesques

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