SYMBOLISME COMIQUE
qu'elle place sur son nez lorsqu'elle est dans l'exercice de ses fonctions.
Jusqu'ici les deux races, Tanglaise et la française, se sont nourries des mêmes traditions, amusées aux mêmes récits, attendries aux mêmes aventures; elles ont échauffé leur piété aux mêmes légendes; en un mot, elles ont vécu sur un fonds commun. La chrétienté ne forme qu'une seule nation, elle n'a qu'une littérature. Vers le temps de Chaucer, l'art anglais et l'art français se séparent. Au commencement, ce n'est qu'une nuance; plus tard, la divergence s'accuse. L'art français, héritier légitime de l'art grec, attend l'heure d'entrer en possession de son héritage. Dès qu'il aura retrouvé ses modèles, à travers mille aventures qui le feront dévier de sa route, il tendra vers le Beau, qui est un, harmonieux et simple, l'atteindra enfin et s'y reposera. L'art anglais, dont le génie est le génie même du Moyen Âge, se complaira dans les contrastes. Il conçoit et aime le Beau, mais l'exagère en l'idéalisant ; il ne le goûte qu'en lui opposant son contraire. Le laid n'est pas, pour lui, la négation, l'absence du Beau : c'est une véritable entité artistique qui doit être étudiée et sentie en elle-même. Comme il conçoit la beauté au delà du réel, il conçoit la laideur en deçà : toutes deux hors do la nature. Sa destinée est d'osciller d'un de ces pôles à l'autre, sans jamais s'arrêter à l'entre-deux qui est le futur domaine du réalisme. Shakespeare sera la plus haute expression de l'école des contrastes, par conséquent de l'esprit anglais. Mais Shakespeare est annoncé, prédit par tous les écrivains et les artistes du Moyen Âge comme le Christ par les prophètes de l'ancienne Loi. Chez eux comme chez lui, le comique
n'est pas le comique observé, mais le comique d'imagination, c'est-à-dire le grotesque. Chez eux comme chez lui, les héros sont des poètes, les personnages inférieurs des monstres et des clowns. Gomme les sorcières de Macbeth, le Satan du Moyen Age fait peur et fait rire. Comme lago, comme Parolles, le Caïn des Mystères est à la fois un traître et un bouffon. Il suit de là que la caricature, simple débauche d'esprit et divertissement de la canaille chez les races du Midi, a été pour les Saxons une moitié de l'art, peut-être la plus fertile des deux et la plus vaste.
Naissance de la caricature politique. — Les hiéroglyphes. — L*afraire Socheverell. — Le Southsea Bubble.
Commo nous venons do lo voir, le Moyen Age anglais a laissé des preuves de son esprit satirique et de son aptitude à créer des formes grotesques sur les enseignes des cabarets, sur les murs des cathédrales, sur les marges des missels et jusque sur les pages des actes publics. Mais la gravure, véhicule indispensable pour la propagation des idées comiques, n'existait pas encore. Il ne faut pas chercher de caricatures véritables antérieurement à cette invention : autant vaudrait demander des dramaturges à une nation qui n'a point de théâtre, ou des orateurs politiques à un peuple qui n'a point de parlement. L'art de graver est enfin découvert au xv* siècle, mais ce n'est pas le génie anglais qui l'applique le premier au développement de l'Art Comique. La Réforme fait naître en Allemagne toute une génération littéraire, toute une race d'artistes. Rien d'analogue chez les Anglais. Nous assistons à une révolution religieuse
OÙ la volonté du maître est presque tout, où la passion populaire entre pour peu de chose. On se partage les dépouilles des couvents, on brûle quelques nobles victimes, on traduit le service en anglais; on déclare, au nom du roi, qu'il n*y a personne dans le tabernacle, et tout est dit. L'art se retourne et se trouve du côté des vaincus; comment songerait-il à offrir ses services à ceux qui ont fait des feux de joie avec les boiseries des églises, démoli les statues à coups de marteau, crevé les tableaux à coups de hallebarde, brisé les vitraux de Salisbury, de Gloucester et de Canterbury?
Les mômes dispositions ne s'accusent pas avec moins d'âpreté chez les hommes de 1640. Mais, cette fois, le mouvement est spontané; il vient d'en bas et agite les profondeurs.de la nation. Dans ce duel ù mort qui s'engage entre l'Église monarchique et la démocratie puritaine, aucune arme ne sera oubliée, ni dédaignée. Les journaux pullulent, les caricatures commencent à paraître. Voici Laud, avec son impertinente moustache, plus galante qu'épiscopale; sir John Suckling, viveur et poète à la française, entouré de ses roaring boys^ ou enfants du tapage, types accomplis des Cavaliers; le colonel Lunsford, « le mangeur d'enfants » ; le belliqueux évoque Williams, cuirassé par-dessus sa soutane comme un moine de la Ligue. Plus tard la révolution, victorieuse et mise en belle humeur par le succès, plaisante encore son ennemi. Le séjour de Charles II chez les Écossais, l'éducation presbytérienne que les Covenantaires prétendent donner au futur amant de Nell Gwynne, au futur camarade de Sedley et de Wilmot, fournit aux railleurs un texte fécond, s'ils savaient le développer.
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Les Écossais rognant avec une pierre à repasser le nez du jeune roi, dont le volume leur parait excessif; Charles s'enfuyant à toute vitesse du champ de bataille de Worcester sur un presbytérien bâté et bridé et, de plus, pourvu de deux longues oreilles, pour indiquer le genre de monture auquel le caricaturiste a voulu l'assimiler, sont d'assez pauvres morceaux, queH'esprit de parti a seul pu trouver plaisants.
Sous la restauration, licence entière • pour quiconque bafoue les puritains; pour les railleurs du parti adverse, la prison, l'amende et le pilori. Cette honteuse liberté de stigmatiser les vaincus profite aux auteurs, mais non aux artistes. Ce n'est pas la verve ni la haine qui manquent, ni les encouragements, ni l'occasion : c'est le talent. Il n'y a pas, à vrai dire, de graveurs anglais. HoUar est Bohémien d'origine; Faithorne a étudié en France pendant de longues années. Incapables de composer une scène, les artistes britanniques savent déjà copier une figure avec finesse, précision et ressemblance. Aussi les seules caricatures qu'on puisse rapporter à cette date sont-elles des cartes à jouer, qui portent chacune l'image, plus ou moins grotesque, d'un des héros, de la révolution, d'un des pairs de Cromv^ell, Lambert, Hasclrigg, Barebone et les autres.
Le croira-t-on? On n'a trouvé qu'une seule caricature de provenance véritablement anglaise datant de la période qui suit immédiatement la révolution de 1688. Cependant un des résultats de cette révolution sera précisément d'acclimater en Angleterre la caricature. Le nouveau roi, Guillaume, qui ne dédaigne aucun auxiliaire utile, a déjà employé, dans sa guerre
contre Louis XIV, un certain Romain de Hooghe, mauvais sujet, chassé d'Amsterdam à cause de ses mœurs et qui est venu s'établir à Harlem. De là, Romain, proche parent de Téniers dans la famille artistique, venge les <( magots » que Ton sait en burinant les petitesses de Louis-Ie-Grand. Il lance contre le maître de Boileau, contre Thomme qui regardait si noblement ses soldats passer le Rhin, de nombreuses épigrammes en action qui paraissent avoir égràtigné Tépiderme du monarque. Romain et les autres artistes hollandais qui avaient servi le stathouder restent à la solde du roi d'Angleterre. Â leur exemple et à leur suite les artistes anglais se risquent sur ce terrain nouveau. Vienne maintenant une occasion et, stimulée par l'activité des passions politiques, favorisée par la facilité des mœurs et la tolérance des lois, la caricature nationale verra le jour. Cette occasion lui est offerte par le procès Sacheverell.
Cette affaire n'est qu'un esclandre et tient plus de place dans l'histoire qu'une révolution. C*est alors que les élections anglaises ont commencé à mériter leur scandaleuse réputation ; c'est alors qu'a été, sinon inventé, du moins porté à sa perfection, l'art de créer des mouvements factices d'opinion et de faire manœuvrer les foules comme les régisseurs, au théâtre, font manœuvrer une poignée de choristes. Le principal auteur de ces progrès était St John, plus connu sous le nom de Bolingbroke. Il avait commencé sa carrière en courant tout nu dans St-James Park. L'homme qui débutait par ces polissonneries, dignes tout au plus du groom d'Alcibiade, connaissait pourtant à merveille son temps et sa race.
CARICATURES POLITIQUBS. 33
Lorsque le moment lui parut venu, à lui et à ses amis, il bourra son fusil do conspirateur avec un texte de TÉcriture et chargea un ministre de TÉglise de presser la détente. Le docteur SachevercU, qu'on choisit pour cette mission, était un comparse de cette école qui soutenait, en matière temporelle, la prérogative royale, et en matière spirituelle, le gouvernement des évoques. C'était un bellâtre ecclésiastique, porteur d'une large figure, plate, rasée, fleurie, sur laquelle s'épanouissaient, à l'ombre d'une vaste perruque, la fatuité et l'aplomb. Le docteur se chargea de mettre le feu aux poudres , rassuré d'avance contre les suites de son escapade autant par son caractère sacré que par la faiblesse des ministres. Il prêcha donc, devant le lord-maire et devant le corps municipal, sur ces paroles de l'apôtre : Méfiez-vous des faux frèrcsl Les faux frères, c'étaient les whigs, les membres de la basse Église et les dissidents. Le plus maltraité de tous fut le gendre de Marlborough, le lord trésorier Godolphin, que l'orateur ridiculisait sous le pseudonyme transparent de Volpone. A tous les maux doât souffrait le royaume il n'y avait qu'un remède, le rétablissement de l'obéissance passive. Or, cette doctrine s'identifiait, pour ainsi dire, avec la dynastie des Stuarts. Elle avait causé leur chute : la préconiser, c'était aspirer ouvertement à leur retour. Le conseil privé tomba dans le piège que lui tendaient les Jacobites et ordonna des poursuites. Au cours de ce procès, on vit, chaque soir, la populace de Londres se ruer sur les chapelles des dissidents, dont elle brûla, sur la place publique, les chaires et les bancs. Le gouvernement ne fit rien pour défendre ses amis et ne commença à s'émouvoir que quand les émeu-
tiers semblèrent menacer la Banque d^Ângleterre, velléité un peu étrange — pour le dire en passant — chez ces pieux défenseurs du trône et de Tautel! Enfin, le malencontreux procès se termina par une sentence ridicule. Il fut interdit à Sacheverell de prêcher pendant trois ans et son sermon fut brûlé de la main du bourreau. Le premier résultat de cette condamnation fut de faire vendre quarante mille exemplaires de ce même sermon. Des nuées d'immondes créatures, mâles et femelles, se répandirent dans les rues de Londres, chantant d'une voix enrouée des chansons politiques, dont les pires étaient un ramassis d'invectives ordurières et les meilleures, de plats articles de journaux découpés en ïambes et en hexamètres. Sacheverell fit sa tournée en province comme lès acteurs à succès. Sa tête, aussi insignifiante que son talent, s'étalait sur les boutons de manchettes et les manches de cachets ; elle se déguisa en fourneau de pipe et en pomme de canne; elle envahit l'éventail des femmes à la mode et se faufila jusque dans le Gligrane des cartes à jouer. C'est alors que les ^higs appelèrent à leur secours leUrs alliés, les caricaturistes hollandais. Un dessin fut publié : il représentait le docteur, entre le pape et le diable, écrivant son célèbre discours sous la dictée de ces deux personnages. Les tories s'indignèrent qu'on osât faire usage de telles armes et s'empressèrent de les employer eux-mêmes. Le dessin qu'ils mirent en vente, à leur tour, était en tout semblable à celui des whigs. Seulement un évêque anglican avait pris la place du pape et, quant au Malin, au lieu de souffler le docteur, il s'enfuyait, terrifié par son éloquence et son orthodoxie.
Rien ne manquait à la gloire du révérend, si ce n'est une récompense plus palpable, dont ce genre d*hommes est avide. Lorsque ses amis, après des élections où Tintimidation et la violence jouèrent le principal rôle, entrèrent enfin au pouvoir, Sacheverell fit valoir ce qu'on pourrait appeler ses états de persécution. Ni plus ni moins que Swifl, il rêvait un évôché : on lui donna une grosse paroisse de Londres, avec un revenu considérable. Il eut le bon esprit de s'en contenter et de s'y faire oublier. Dans le même temps, on chassait Marlborough de la cour et du commandement des armées. Comment ne pas être frappé de l'analogie que présente cette situation avec un moment fameux de notre propre histoire? Voltaire dit, parlant de la Fronde : « Le peuple, qui avait failli faire des barricades pour un conseiller-clerc, presque imbécile, fit des feux de joie quand on conduisit à Vincennes le sauveur de la France. » A notre tour, nous pouvons écrire : les Londoniens, qui avaient porté en triomphe un prédicateur médiocre et intrigant, reconduisirent dans Texil, avec des huées, le vainqueur de Blenheim et le soutien de la monarchie.
L'élan était donné. Une fois que Londres eut pris rhabitude des chansons et des caricatures, il lui fallut, chaque jour, chansons nouvelles et caricatures inédites. Pendant les premiers jours de la dynastie hanovrienne, gravures et médailles comiques, pour la plupart de provenance hollandaise, pleuvent contre le prétendant et sa famille. Marie d'Esté, princesse de Modène et seconde femme de Jacques II, avec son confesseur Petre, fait, en général, les frais de ces caricatures. En matière de calomnie politique le des-
sinateur a Tavantage sur le pamphlétaire et le chansonnier. Là où ceux-ci reculeraient devant une articulation trop nette, il suffit à celui-là d*un geste, d*une attitude, pour perdre ses victimes. Aussi fut-ce le caricaturiste qui se chargea de répandre un ignoble doute sur les relations du confesseur et de la pénitente. Mais la crédulité populaire avait adopté, à Tavance, une autre version sur la naissance du prétendant. Si vous aviez interrogé, à ce sujet, un boutiquier lianovrien, il vous eût conté gravement qu'il n'y avait jamais eu de prince de Galles. « Tout le monde savait » que le petil Perkins était le Ois d'un meunier du voisinage; l'enfant nouveau-né avait été apporté dans le lit de la reine par le Père Petre luimôme au moyen d'une bassinoire. C'est donc en souvenir de sa prétendue origine que les caricaturistes contemporains ont grand soin de placer sur la tête ou dans les mains de l'enfant un petit moulin à vent. Ces consciencieux artistes n'oublient pas non plus l'indispensable bassinoire. Pour quiconque connaît la stupidité des foules, cette bassinoire et ce moulin à vent ont fait plus de tort à la cause des Stuarts que les roueries de Bolingbroke ne lui ont fait de bien.
J'ai déjà indiqué que parmi ces caricatures primitives on rencontre un certain nombre de médailles. L'usage de fixer le souvenir d'un événement mémorable, tel qu'une victoire ou un traité, au moyen d'une médaille avec un double sujet et une double légende latine, — usage qui avait donné naissance à notre Académie des Inscriptions, — s'était généralisé dans toute l'Europe. Peu à peu s'étaient formés de véritables fastes numismatiques, sorte d'histoire au jour le jour, à laquelle rien ne manquait qu'un peu
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de simplicité. Les partis politiques, qui ont aussi la prétention de préparer une histoire à leur façon, trouvèrent le procédé commode pour vulgariser et perpétuer leurs légendes. Cela serait beau, assurément, de mentir sur Tairain. Mais le bronze est un métal noble; il veut des lignes sévères et des sujets graves; il ne reçoit que ce qui est fait pour durer comme lui. Il y a entre la caricature et lui une incompatibilité. On revint donc au papier qui souffre tout, le vague de Texécution comme la frivolité des motifs, et qui, d'ailleurs, offre un champ plus vaste à la fantaisie que le cercle rétréci d'une médaille. C'était alors un mérite de placer dans ces compositions un grand nombre de personnages, si Ton en croit certaines annonces naïves, insérées dans les journaux de ce temps. Or, chacune de ces figures était allégorique; chacune d'elles constituait, dans l'immense rébus, une énigme particulière à déchiffrer. Quelques-unes de ces compositions n'étaient que des combinaisons d'emblèmes, où n'apparaissait rien de vivant ni de concret. Cette première et franche impression de gaîté qui, avant tout examen de détail, doit se dégager d*une caricature, n'est jamais produite par ces « hiéroglyphes ». Au lieu de cette impression, c'est un lent et pénible labeur d'interprétation qu'ils imposent. Un tel genre ne se serait jamais maintenu parmi nous. Pour le populariser en Angleterre il a fallu la patience de nos voisins, les longs loisirs de la vie d'autrefois, le goût de l'allégorie légué aux races saxonnes par le Moyen Age, enfin la passion politique, qui fait trouver du charme aux tâches les plus rebutantes. A peine née, la caricature perdait le contact avec* la réalité vivante et s'égarait déjà dans des
régions où elle ne peut vivre longtemps, lorsqu'une grande crise sociale, qui lui fit un moment oublier la politique, la ramena à Tobservation des faits et lui ouvrit un champ vaste et fertile, déjà entrevu au Moyen Age : Tétude des ridicules et la peinture des folies individuelles.
C'était au printemps de 1720. A Paris, le delirium financier du système de Law avait atteint son paroxysme. Au spectacle de ces fortunes soudaines, les imaginations s'étaient montées; Londres voulait avoir sa rue Quincampoix, où le papier se changeait en or, où l'on entrait pauvre et d'où l'on sortait millionnaire, où un bossu s'enrichissait rien qu'en prôtant, pendant quelques heures, sa bosse comme pupitre et comme porte-bonheur. Law était apparu aux ministres du Régent comme le sauveur de notre trésor épuisé. Pourquoi pareille aubaine n'arriverait-elle pas aux financiers du gouvernement anglais, auxquels la dernière guerre avait légué de gros embarras? Ainsi raisonnait Ainslabie, le chancelier de l'Échiquier; son collègue aux Affaires étrangères, Stanhope, alors en coquetterie réglée avec Dubois, encourageait cette manière de voir. Il existait alors, à Londres, une compagnie appelée la Banque de la mer du Sud. Elle avait vu le jour sous le ministère jacobite de Harley et, depuis 1711 jusqu'à la fin de 1719, elle avait continué ses opérations régulièrement, mais obscurément. Le gouvernement traita avec elle. Elle se chargea d'amortir les obligations de la guerre et de la marine, dont l'intérôt annuel grevait lo budget de 600 000 livres sterling (15 millions do francs). En retour, cette compagnie obtenait le monopole de certains produits des Indes, pays où l'Angle-
terre n'avait pas encore de possessions territoriales, mais avec lequel elle entretenait déjà un commerce considérable.
La Banque de la mer du Sud, dont les actions avaient été émises & cent livres, annonça et distribua effectivement un dividende de cinquante livres par action. C'était un appel brutal à la spéculation : elle y répondit en faisant monter les actions de cent à treize cent cinquante livres. Dès lors, tout Londres s'entassa dans Change Âlley. Du haut en bas de la société, depuis les duchesses qui jouissaient d'un tabouret à Saint -James jusqu'aux porteurs de chaises qui stationnaient autour de Covent Garden, il n'y eut plus que des agioteurs et des agioteuses. A l'ombre de la Banque du Sud, d'autres sociétés se multiplièrent. Un journal du temps en énumère cent quatre, dont il indique le nom et le but. Dans le nombre, plus d'une méritait de survivre et plus d'une a survécu. La société pour Téducalion des bâtards a fourni la première idée des hôpitaux pour les enfants trouvés. La société de construction, appelée Yorkbuilding Company^ créa un nouveau quartier dans Marylebone Fields et, pour l'approvisionner d'eau, éleva, sur les bords de la Tamise, la première machine à vapeur que l'on ait vue en Angleterre. Sociétés d'assurances sur la vie; sociétés pour l'amélioration des jardins; sociétés pour la fabrication de la bière; sociétés pour l'importation des mules espagnoles et leur croisement avec des animaux anglais; mais aussi, société pour l'élevage et Tengraissement des hérissons, pour la guérison de la goutte, pour la transformation de la sciure de bois en poutres et en planches, assurances contre l'adultère et contre le
divorce I Les idées industrielles les plus fécondes et les institutions charitables que Tavenir devait adopter se trouvent confondues et déshonorées par cette confusion môme avec de vulgaires escroqueries et avec des chimères saugrenues, dignes d'occuper les méditations des académiciens de Laputa.
On négociait couramment, à soixante guinées et au-dessus, « les permis du Globe », simples carrés de papier, sur lesquels était apposé le cachet de la célèbre taverne à renseigne du Globe. Ces permis ne représentaient aucune valeur; ils n'étaient rien que Tautorisation de souscrire aux actions futures d'une compagnie en voie de formation. Ce n'était pas assez, parait-il, de placer son argent sur une promesse : on en vint à le placer sur une énigme. Un beau matin de ce miraculeux printemps de 1720, Londres fut mis en rumeur par l'annonce d'une société nouvelle qui se fondait pour l'exploitation d'une idée admirable et lucrative, mais que l'inventeur, pour éviter la concurrence, ne devait révéler qu'au dernier moment. Cinq mille actions, de cent livres l'une, formeraient le capital définitif; mais sur cette somme de cent livres, on n'en versait que deux en souscrivant. Au jour dit, la compagnie ouvrit son bureau dans Cheapside, au milieu d'une telle affluence de souscripteurs que la police dut intervenir pour contenir la foule et organiser une queue. A cinq heures de l'après-midi, on versait encore. L'heureux inventeur de cette machine financière prouva qu'il avait autant de modestie que de génie. Sans attendre les suites de l'aventure, il partit, dès le soir môme, avec quatre ou cinq mille livres qu'il avait ramassées dans la journée, et alla vivre en philosophe dans quelque coin du
continent, où il a sans doute fait souche d^honnètes
gens.
Les Anglais étaient entrés dans le mouvement bien après les Français et à Theure où certains craquements de mauvais augure annonçaient déjà la prochaine débâcle du système de Law; ils tinrent bon quelques semaines de plus. Les émeutes des Parisiens contre le malheureux contrôleur général datent du mois de juillet; en août, les actions de la Banque du Sud se maintenaient encore à des cours fort élevés. Cette compagnie crut faire merveille en sollicitant les rigueurs du gouvernement contre les sociétés rivales que son succès avait suscitées. Leur ruine entraîna sa chute et mit ainsi en lumière une vérité cruelle, à savoir qu'il y a une solidarité entre les bonnes entreprises Gnancières et les mauvaises. Les actions de la Banque du Sud tombèrent à cent soixante-quinze livres, et celles des autres sociétés à zéro. On vit alors des choses lamentables. Tout le monde s'était cru riche, même les mendiants, et il sembla que tout le monde était devenu pauvre, y compris les millionnaires. Personne n'avait su s'arrêter, se modérer. Quelqu'un avait dit au poète Gay, qui faisait de gros bénéOces : « Gardez-vous, au moins, une chemise blanche et une épaule de mouton pour tous les jours de votre vie. » Gay n'avait pas écouté ce conseil; la roue de la fortune avait tourné et le poète se retrouvait plus gueux que le héros de son futur opéra. En fumée, également, les bénéGces de la traduction d'Homère, confiés par Pope aux jeux de la hausse et du hasard I En fumée, l'honneur de Lady Mary W. Montagne, la spirituelle ambassadrice, qu'on accusait d'avoir volé des actions à son ami
Ruremondel Samuel Chandier, fameux prédicateur dissident, après avoir vu son frère pendu pour faux, ruiné lui-même, était réduit à ouvrir une échoppe de bouquiniste. Le chancelier Âinslabie était déshonoré; le directeur général des postes, Craggs, fin lettré, ami d'Addison et Tune des plumes élégantes du Spectalor^ disparaissait de ce monde juste à temps pour éviter la môme honte et la léguer à son vieux père, qui en mourait de chagrin. Les seules personnes qui, n'ayant point de considération à sauver, ne perdirent rien et gardèrent quelques épaves de la fortune publique, furent les maîtresses du roi, vieilles créatures dégoûtantes qu'il avait amenées avec lui d'Allemagne et qu'il enrichissait aux dépens de ses nouveaux sujets. Pour les couvrir, on favorisa la fuite du secrétaire de la Banque du Sud, qui avait été leur complice et celui de bien d'autres. Certes, il y avait, dans ces splendeurs éphémères et dans ces chutes profondes, de quoi éveiller la verve des artistes satiriques, en y mêlant ce grain de sévérité et d'amertume qui donne à certaines pages de Cruikshank la saveur d'un sermon. On vendit alors, tant en Angleterre qu'en France et en Hollande, un grand nombre de caricatures sur ce sujet. La demande dépassa TolTre, comme le prouve la précipitation peu consciencieuse avec laquelle furent publiés ces dessins. On utilisa d'anciens clichés : une vieille estampe qui représentait la lutte du Carême et du Carnaval fut rebaptisée et s'appela guerre d'Agiotage et de Pauvreté. Un lever royal, auquel assistait une foule de courtisans en costume Louis XIII, devint, avec de légères variantes et sans beaucoup de respect pour la vraisemblance, cette multitude aflblée qui s'écrasait
dans Change Alley ou dans la rue Quincampoix. Quant aux dessins composés exprès pour la circonstance, ils se distinguent des autres par leur complication et leur caractère allégorique. On dirait que chaque auteur a visé à réunir dans une seule page tous les épisodes et toutes les conséquences de la crise. On se disputa une estampe de Picart, qui, aujourd'hui encore, est recherchée des amateurs. Parmi les compositions d*origine anglaise. Tune des plus confuses et Tune des moins remarquées était ToDUvro d'un jeune homme de vingl-trois ans, dont le nom était inconnu du public et qui, lui-môme, ne paraissait pas bien sûr de ce nom, car il récrivait indifféremment Hoggart ou Hogard.
Pour son siècle et pour la postérité il devait s'appeler William Ilogarth.
Ce qu'on voyait de la bouUquc de mai Ire Gamble vers 1712. — A travers les rues de Londres. — Éducation intellectuelle et artistique de William Hogarth. — Réaliste et moraliste.
C^était une famille des comtés du Nord ; elle avait porté d'abord le rude nom saxon de Hogherd. Le grand*père était un paysan, le père un maître d*écoIe, Toncle un poète de village dont on jouait les tragédies dans une grange, les jours de marché. Vers le commencement du règne de Guillaume III, Dominique Hogarth vint à Londres, non pour y faire fortune, mais simplement pour y gagner son pain. Il ouvrit une petite pension dans la ruelle la plus étroite du plus triste quartier de la métropole, presque à Tombre des grands murs noirs de Newgate. Il était Tauteur d*un savant dictionnaire latin dont les éditeurs de Fleet Street ne voulurent pas. Le petit William, né en 1697, avait une quinzaine d'années lorsque son père le mit en apprentissage chez maître EUis Gamble, orfèvre et graveur sur métaux, dans Cranbourne Street, au coin de Cranboume AUey.
Dès lors, chaque partie du vieux Londres avait sa population spéciale et sa physionomie distincte. Le commerce et la banque s'étaient réservé la cité; on commençait à abandonner au monde de la chicane les grandes résidences de Lincoln*s Inn où s'était longtemps cantonnée Taristocratie; autour de Drury Lane et de Covent Garden grouillait un monde bruyant et suspect. Cranbourne Street mettait ces quartiers divers en communication avec les demeures patriciennes qui se groupaient, chaque jour plus nombreuses, entre le palais de Saint-James et Leicester Fields. C'était, on le voit, le centre de Londres en 1712, et l'établi de l'orfèvre était, pour observer, un poste incomparable. Tout en gravant des armoiries sur des plats et sur des calices, l'enfant voyait entrer dans la boutique de son maître les nobles titulaires de ces armoiries, que le patron Gamble reconduisait, tôte nue, jusqu'à leur chaise. On ne pouvait pressentir encore le temps où les duchesses s'habilleraient plus simplement que les filles de comptoir, où huit cents ans de blason se promèneraient, le matin, en veston d'écurie et en chapeau rond. La vanité, au saut du lit, se chamarrait de cordons, s'étoilait de plaques d'ordres; les habits, à force de broderies et de galons, se tenaient raides; les robes étaient empesées d'or. Il n'y avait que les mendiants qui pussent lutter de pittoresque avec les grands seigneurs : les mendiants, ces caricatures vivantes, joie du crayon de Gallot. Âddison a pris la peine de décrire et de classer ceux qui encombraient Leiccster Fields et ses abords, depuis « l'effronté », qui s'annonçait en jouant de la trompette, jusqu'au «r silencieux », qui attendait l'aumône au lieu de la
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solliciter, mais Timposait aux passants comme un hommage dû à la dignité de son attitude. Autour d*eux circulaient, criards et affairés, tous les industriels du pavé. Sous Charles II, on vendait des masques, fort utiles aux femmes « honnêtes » qui désiraient aller partout, tout voir et tout entendre. Les marchands de masques avaient disparu, faisant place aux chanteurs de ballades politiques, aux liquoristes ambulants, aux croupiers en plein air qui établissaient sur deux tréteaux une petite table et un jeu de dés. Toute cette foule ondulait en grondant sous les fenêtres de mattre Gamble et donnait de terribles distractions au jeune William qui dessinait au poinçon des licornes et des léopards.
Il en voyait bien davantage pendant ses courses d'apprenti, courses compliquées de stations imprévues et de zigzags fantasques dont le patron n'a jamais rien su. Il a sans doute assisté, dans Covent Garden, à cette heure étrange où le travail qui se lève coudoie la débauche qui va se coucher. Laitières et maraîchers affluent; la dévote matinale se rend à Toffice, escortée d'un page qui trotte sur ses talons, portant un volumineux prayer-dooA;. Un à un, les noctambules, blêmis par une nuit d'insomnie, sortent du cabaret mal famé qui leur a servi d'asile. Avec les lieux et les heures, le tableau change. Aux escaliers du Temple, les avocats en robe et en perruque hèlent un batelier pour les conduire à Westminster; près de Whitehall, les officiers en demi-solde pérorent sur les chances de guerre et d'avancement; sur le Mail, les nouvellistes tiennent leur club au soleil. William voit descendre de leurs coches, à la porte des « maisons à chocolat », les filles à la mode dont il sera l'historio-
graphe. Son regard pénétrant plonge dans rintérieur des pâtisseries françaises et de ces mystérieux magasins de curiosités où Ton marchande une femme en feignant de marchander une porcelaine. Lorsque le jeune homme a quelques pence dans sa poche, il en proGte pour rendre visite aux marionnettes de Powell ou aux figures de cire de Mme Salmon. Peut-être sa curiosité Ta-t-elle un jour mené chez les prophètes français de Soho, qui exhibent des convulsionnaires, « à rinstar de Paris » , et font des miracles en chambre, exacte reproduction de ceux du cimetière Saint- Médard.
Mais à quoi bon dépenser son argent lorsque la rue ollre tant de spectacles gratis? D'abord, les enseignes qui se balancent, innombrables, au-dessus des boutiques et font, le matin et le soir, une ombre mouvante sur le pavé. Et puis, que de petits événements en quelques heures I Qu'un carrosse verse, qu'un cheval s'abatte, qu'on poursuive un voleur, qu'une rixe éclate entre les matelots et les chairmen^ William est au premier rang de la galerie. Il est là lorsqu'on jette de la boue aux voitures des maîtresses royales. Il est encore là lorsqu'on fouette un pamphlétaire jacobite en l'honneur de la liberté de la presse. Le condamné reçoit un coup de fouet au passage de chaque ruisseau. Aussi le trajet de Charing-Cross à Newgate est-il le plus redouté des délinquants : trois cent onze ruisseaux à franchir, partant trois cent onze coups de fouet à recevoir. Beaucoup sont morts de cette promenade. Les jours où l'on pend, il est probable que maître Gamble donne congé à ses apprentis. Guy Patin, en pareille circonstance, ne louaiUil pas, pour ses élèves, une fenêtre sur la place de Grève?
Donc, William, petit garçon perdu dans la foule, assiste à cette scène qu'il gravera plus tard. Il voit sortir de Newgate les charrettes. Tune portant rhomme et Vautre son cercueil; il suit le cortège jusqu'à ce cabaret sinistre de Holbom où le condamné obtient souvent la faveur de trinquer avec le bourreau. Il a dû voir Jack Hal, le prototype du bandit élégant, marcher à la mort un bouquet sous le nez et distribuer aux femmes, sur son passage, des œillades et des sourires. Il a vu aussi, après la grande prise d'armes de 1715, accrocher à Temple-Bar des têtes fraîchement coupées, des têtes de « criminels ». On nommait ainsi des hommes qui auraient formé le conseil de Sa Majesté, si le roi s'était appelé Jacques III au lieu do s'appeler George P'. Dans cinquante ans, l'enfant sera devenu un vieillard et les hideux trophées de la politique pourriront encore à la même place.
La nuit qui tombe vient varier les aspects de la grande cité. Les rues se vident, la foule tarit. Quelques points lumineux s'allument, attirant, à travers les ténèbres, les chercheurs de bruit et les amateurs de plaisir. Â Charing-Gross, près de la statue de Gharles I""*, les partisans de la dynastie déchue brûlent les ministres en effigie. Dans Gheapside et dans Ludgate-Hill, les vitres des mug-houses flamboient comme celles d'une maison incendiée. G'estde là que les gentlemen des sociétés loyales, échaufifés par leus toasts au roi George, sortent en rangs serrés, la canne haute, pour charger la canaille jacobite. Sur le seuil de sa porte, l'aumônier de la Fleet, le nez en pourpre de vin, la perruque grossièrement poudrée de farine, guette les couples attardés pour les marier. Le reste
de Londres appartient aux rôdeurs de nuit. Dans cette obscurité profonde, où rayonne de loin en loin la lanterne du watchman^ que d'aventures burlesques, que de drames sanglants I Mais à cette heure, — du moins nous Tespérons, — le petit William dort paisiblement sous les combles de la maison Gamble. Le moment n*esl pas encore venu pour lui d'explorer le monde du vice et du crime.
Ainsi, les rues de Londres ont fait l'éducation de William Hogarth. Qu'on ne méprise pas trop ce genre d'instruction : Charles Dickens étudiera à la môme université. Sur l'origine et les commencements de la vocation artistique de Hogarth on racontait plus tard, dans son entourage, quelques-unes de ces anecdotes qui plaisaient tant aux biographes d'autrefois. Laissons Orford, Ireland, Nickolls, et autres ramasseurs de miettes, recueillir pieusement ces puérils récits des lèvres de la bonne mistress Hogarth. Vrais ou apocryphes, n'importe! 11 n'y a point de crise, d'heure décisive dans la carrière de Hogarth, aucune de ces lueurs fulgurantes qui illuminent tout à coup la route d'un homme de génie. Sa vocation est de regarder, elle date de l'instant où il a ouvert les yeux. Elle a grandi chaque jour par un progrès insen- ' sible et lent, par des additions patientes au trésor d'observations déjù recueillies. En dehors de ces observations, il n'y a rien, ou bien peu de chose, dans le cerveau de Hogarth, qui n'a eu ni l'envie, ni Tocca^ sion, ni le temps d'étudier. Il ne possède pas môme le nécessaire en matière de connaissances gramma* ticales ; à ce point que, vers la fin de sa vie, môme lorsqu'il se pique d'ôtre auteur, on le voit broncher sur l'orthographe. Si le collège avait assoupli ses
facullés, meublé sa mémoire de formes cl d'expressions, il eût pu êlre un des maîtres du théâtre comique. Mais on lui a mis dans les mains un poinçon au lieu d'une plume. La seule grammaire dont il ait quelque notion, c'est celle du dessin; la seule langue qu'il ait péniblement appris à épeler est celle des lignes et des couleurs : c'est dans cette langue qu'il traduira ses observations. Tous ses efforts, — d'abord confus et instinctifs, réglés ensuite par l'intelligence et poursuivis avec une indomptable persévérance, — vont tendre à se rendre maître de cette langue rebelle qu'il aborde, avec des dispositions médiocres, par son côté le plus ingrat et le plus rude.
Il nous raconte lui-même que, tout en apprenant son métier de graveur sur métaux, il s'échappait de temps à autre pour aller chez un peintre qui lui avait ouvert son atelier. Est-ce là qu'il vit pour la première fois les œuvres de Gallot? Quoi qu'il en soit, son émotion fut vive. 11 y avait, entre l'apprenti do Cranbournc Street et le fils du héraut d'armes de Lorraine, cette coïncidence que tous deux, l'un par métier, Tautre par tradition domestique, ont eu pour premiers modèles les monstres héraldiques qui sont, — soit dit sans offenser les amateurs de blason, — les caricatures de la vie animale. Les dragons ailés, les serpents à face humaine, les postures hors nature, la fantaisie à outrance qui déborde dans les diableries du maître nancéen devaient étonner, sans le séduire, le jeune bon sens de William Hogarth. En revanche, les mendiants et les saltimbanques de Gallot firent ses délices et son étude.
Dès ce moment, il s'était juré d'être artiste; ce qui ne l'empêcha pas, son temps d'apprentissage terminé.
52 LA GARIGATUnE EN ANGLETERRE.
d'ouvrir une boutique d'orfèvrerie, d'abord dans Cranbourne Âlley, puis au coin de Cranbourne Street et de Leicester Fields, dans la maison qui a été longtemps occupée par Thôtel Sablonnière. L'enseigne était une tôte de liège doré, qu'on appela plus tard la Tète de Hogarih. Tout en vivant de son travail manuel, William continuait ses études artistiques; il suivait les leçons de sir James Thornhill. Ce célèbre entrepreneur de peinture murale avait brossé, seul ou avec ses élèves, les voûtes de Saint-Paul, le plafond de Greenwich et nombre d'escaliers, à raison de 40 shillings le yard carré. Partout où il avait passé, il laissait derrière lui des Morts de Sophonisbo, des Continences de Scipion, des Alexandre passant le Granique et des Jupiter foudroyant les Titans. Hogarth a dû être le complice inconnu de quelques-uns de ces plafonds mythologiques dont le temps et le charbon de terre ont fait justice. Mais Thornhill, malgré ses défauts, ne lui a pas été inutile à lui-môme. La gravure sur métal l'avait habitué à la précision, à la finesse, à l'élégance, mais l'exposait à la timidité et à la sécheresse. En devenant l'élève d'un homme qui promenait sa brosse sur les parois des cathédrales et peignait à cinquante pieds de terre, il dut prendre un faire plus large; il apprit à « masser », à forcer les effets; il chercha et trouva une moyenne entre l'infiniment grand et l'infiniment petit.
Il y avait une jeune fille dans la maison : suivant l'usage anglais, Hogarth en devint amoureux et lui fit partager cette inclination. Mais il était peu probable que sir James, chevalier, peintre du roi et, de plus, membre du Parlement pour le bourg de Weymouth, jetût sa fille dans les bras d'un boutiquier
dont les sœurs vendaient on ne savait quoi dans Cranbourne Alley, et qui, lui-môme, gagnait sa vie en composant des dessins d*ameublement pour le tapissier Morris et en ramassant les commandes dédaignées par Forfèvre Gamble. Avait-il fait mourir une seule Sophonisbe? Avait-il fait passer le Granique, une seule fois, au roi de Macédoine? Deux ou trois caricatures plaisantes, une illustration assez heureuse d'Hudibras^ étaient-ce des titres suffisants pour devenir le gendre d'un Thornhill?
William prit un parti énergique : il enleva Jane Thornhill. Qu'on se rassure; c'était un « enlèvement de convenance », avec l'autorisation et la complicité de la mère. Restait à obtenir le pardon de sir James. Tout d'abord, le beau-père malgré lui jeta feu et flammes. Jamais il ne reverrait l'élève ingrat ni la fille coupable. Ici se glisse la légende. Un matin, sir James trouva dans son atelier les dessins, encore inédits, qui formaient VHistoire d*une Courtisane et que Hogarth venait d'achever. « Quand on a un pareil talent, dit malicieusement le peintre ordinaire de Sa Majesté, on peut très bien épouser une fille sans dot. » La cause de l'artiste était gagnée, mais non celle du gendre. Peu à peu, grâce à la médiation de lady Thornhill, tout s'arrangea et la lune de miel du jeune couple brilla dans un ciel sans nuages. Le voici donc marié, heureux de l'être, jouissant de ce modeste et tranquille bonheur qui étouffe, dit-on, le génie, mais où prospère et grandit le talent laborieux. L'art a plusieurs voies : il était temps pour l'artiste de choisir la sienne. Jusque-là, il avait tâtonné. Nous l'avons vu débuter dans Tallégorie ; dès 1723, il reprenait pied dans le monde réel et commentait à sa
façon les petits événements du jour et les mésaventures comiques des hommes en vue. Il illustrait les vers à'Hudihras et apprenait ainsi à raconter avec le crayon. Les gens pratiques lui conseillèrent de s'adonner au portrait. Ce genre a déjà sur les autres l'avantage de nourrir tant bien que mal ceux qui le cultivent. Le bourgeois anglais de 1730 se faisait peindre en costume du dimanche, entouré de ses enfants ou de ses amis. On appelait « assemblées», ou encore « conversations », ces agglomérations de figures humaines qui devaient toutes se trouver sur le même plan et faire face au spectateur. Un profil, un simple trois quarts, et le bourgeois qui avait fait la commande eût réclamé une réduction proportionnelle sur le prix convenu. Tristes clients I Triste peinture! Aussi Hogarlh s'écria-t-il qu'il ne « descendrait pas à ôtre fabricant de portraits ». Il y descendit pourtant plus d'une fois : c'est sans doute lorsqu'il y trouva doublement son compte en utilisant pour son éducation d'artiste des modèles qui payaient la séance.
On l'admet à Newgate dans la cellule des condamnés à mort, qui sont flattés de consacrer à une <c pose » leur dernière soirée. Ces faces flétries l'attirent, le fascinent. II en compte les taches et les trous, scrute ce réseau de muscles où chaque pensée mauvaise a imprimé un pli, creusé une ride, et sur lequel sont écrits le passé et l'avenir d'une âme. Il considère comment le vice et le crime ont repétri ces figures faites par Dieu à sa ressemblance; il veut savoir comment l'enfant de quatre ans aux cheveux clairs, aux joues lisses et fraîches, qui sourit à tous et auquel tout le monde sourit, est devenu l'être maudit et sinistre sur les traits duquel le bourreau va bientôt
abaisser le bonnet noir pour en dérober Thorreur suprômo aux assistants. G*est là, n*est-ce pas, une étude digne de Hogarth? Mais ce n*est qu'une étude. Il se sent capable d'encadrer ces effrayantes physionomies dans une action dramatique qui en centuplera l'effet.
Que fera-t-il donc, puisqu'il dédaigne le portrait? La peinture religieuse, qui, ailleurs, ouvre aux artistes les grands sujets et les grands espaces, est mal vue en Angleterre comme suspecte d'idolâtrie. Reste la décoration des palais et des demeures particulières. Peut-être son infatigable beau-père a-t-il laissé, dans quelque coin du royaume, un plafond vierge, un escalier à couvrir de mythologie.... Quand même l'Angleterre du xviii* siècle lui offrirait autant de voûtes et de panneaux disponibles que l'Italie du xvr, la tûclic no tenterait pas William Plogartli. Ces dieux nus, ces héros drapés, dont les contemporains de Le Brun et de Kneller ont fait leurs délices, ne lui présentent que des attitudes convenues, des costumes sans date, des corps sans âme, et des corps dont l'anatomie elle-même diffère de la nôtre. Au seuil de ce monde mort dont l'existence, même dans un passé reculé, lui semble un problème, il recule, légèrement railleur, presque hostile et peut-être intimidé. Il ne connaît pas l'Italie et ne la verra jamais. Dons naturels et notions acquises, tout lui manque pour entrer en communication et en sympathie avec l'antiquité. Donc, en attendant que la vanité le ramène de ce côté, il tournera le dos à ce que les snobs de l'art, — il y en a toujours eu I — appelaient déjà la « grande peinture ».
Si l'idéal classique est trop haut et trop loin, la
caricature lui paraît au-dessous de lui. Entre les héros et les magots, entre les demi-dieux de la Grèce et les diables du Moyen Age, entre le sublime et le grotesque, entre la tragédie et la farce, il y a, selon lui, tout un monde intermédiaire, jusque-là négligé des artistes. Or, ce monde-là, c'est précisément celui où nous vivons et c'est celui que Hogarth se prépare à explorer. Dans la voie où il s'engage, il n'a d'autres précurseurs que les maîtres hollandais, peintres patients et fins de la vie intime ; mais il vivifiera leur réalisme en y jetant un élément nouveau : Faction, l'émotion, le drame.
Ici se présente une question qu'il faut se poser à propos de tout écrivain ou de tout artiste anglais : que doit-il à Shakespeare? Il nous est aisé de répondre. Dans les loisirs de son âge mûr, l'ami de Garrick a pu faire une connaissance intime avec les œuvres du grand dramaturge que l'apprenti d'Ellis Gamble, l'élève de Thornhill, n'avait pu qu'effleurer. Mais, jeune ou vieux, il n'y a rien dans Hogarth qui vienne de Shakespeare, non, pas même ce que l'analyse chimique appelle une « trace », pas un atome intellectuel. On ne rencontre presque jamais Shakespeare dans cette région moyenne où allait vivre la pensée de Hogarth. Qu'il plane ou qu'il s'abatte, dans ses essors comme dans ses chutes, l'auteur à*Hamlet est toujours en deçà ou au delà du réel. Ce mo\ide de l'invention bouffonne et clownesque où se promènera la fantaisie d'un James Gillray et d'un George Cruikshank, ce monde shakespearien d'en bas, pas plus que celui d'en haut, n'éveille l'inspiration de William Hogarth. Sa destinée, à lui, est d'ôtre parmi ses compatriotes le premier et, en un sens, le
DÉBUTS DE WILLUM H06ARTH. 57
seul vrai réaliste. Mais son réalisme, très différent du nôtre, est inséparable de Tintention morale, de telle façon que, plus le réalisme est intense, plus la leçon est sévère.
Alors, Ilogarth n'est pas un caricaturiste? Il ne voulait pas Tétre et, cependant, il Test. Non pas si Ton enferme la caricature dans la déGnition qu'en a donnée Johnson; mais, si Ton veut bien accepter la mienne et si Ton voit en elle la comédie au burin ou au pinceau, il est le roi des caricaturistes et non seulement il a le droit d'entrer dans ce volume, mais il le domine, comme il a dominé, en réalité, toute rhistoire de cette branche de Tart. Son domaine n'est pas le grotesque, qui est une déformation de la nature, mais le comique, qui est la nature môme vue de certaine façon et par certains yeux sous une certaine lumière. Comique et moral, il restera moral jusque dans la farce, comme il restera comique jusque dans le drame : un Molière anglais et quelque chose de plus, — je n'ai pas dit quelque chose de mieux.
HOQARTH CHRONIQUEUR
La société anglaise vue à travers Fœuvre de Hogarth. • > Le grand monde. — Le thé&tre. Comédiens et comédiennes. — Le cockpit — Le club. — Le cabaret et l'ivrognerie. — Bourgeois, magistrats, médecins. — L'Église, ses ministres et ses fidèles.
Mais, avant d'étudier les drames de Hogarth, jetons un regard sur les tableaux de mœurs épisodiques qu'il nous présente. Nous serons ainsi familiarisés d'avance avec la société où il prendra ses caractères et ses situations.
Pénétrons d'abord, avec lui, chez les gens du bel air. Une jeune comtesse est à sa toilette [Mariage à la mode). Pendant que son valet de chambre français, — une figure simiesque et vicieuse, — l'accommode à la dernière façon de Versailles, un jeune légiste, qui remplace le petit abbé des gravures françaises, lui glisse des fadeurs. Si l'attaque est trop vive, le cornet qui protège les yeux de la comtesse contre la poudre lui servira, au besoin, à déguiser sa rougeur. Un peu en arrière, deux ou trois caillettes parlent follement de choses graves et sérieusement
de choses futiles. Du cabinet de toilette retournons au salon : nous y trouverons (Les Façons du grand Monde) une vieille dame et un vieux gentleman. Ils examinent ensemble un vase de Chine avec ces affectations et ces grimaces propres aux gens bien élevés lorsqu'ils manient un bibelot. Sur le tapis, un énorme amas de cartes dit que, dans ce salon, on a joué rhombre ou le reversi. Un peu plus loin, une jeune femme caresse indolemment un petit nègre. Un singe, fagoté en petit-maître, laisse échapper un menu, com-r posé suivant les règles du grand Vatel. L'amour des potiches, la fureur du jeu, la cuisine et les modes de Paris, Tusage du nègre, employé à la fois comme joujou et comme repoussoir, voilà bien les manies du temps. Mais tout cela ne nous apprend rien : ces gens-là sont des copies dont les originaux sont à Versailles.
Aussi bien, ce n'est pas chez eux qu'il faut chercher les viveurs et les coquettes. Bon pour les honnêtes gens d'attendre le plaisir au coin du feu : les désœuvrés de l'aristocratie vont le chercher aux quatre coins de la ville. La comtesse, sa toilette terminée, ira courir les magasins suspects, où elle retrouvera son galant, à moins qu'elle n'aille consulter lé sorcier en vogue. Quant au vieux monsieur, amateur do porcelaines et de bien d'autres choses encore, nous allons le revoir, lui ou l'un de ses pareils, dans une baignoire à Drury Lane. Entrons au théâtre sur les pas de Hogarth. Nous n'apercevons qu'un coin de la scène; en revanche, l'orchestre des musiciens, le parterre et une partie des loges sont visibles de la place où nous sommes. Pour un moraliste comme William Hogarth, le spectacle n'est pas sur la scène, mais
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dans la salle. En ce moment, le parterre est en proie à un accès d*hilarité qui se manifeste chez chaque individu par des effets différents. Nous avons sous les yeux toutes les variétés physiologiques du rire : la fusée bruyante, le hoquet nerveux, le gloussement intérieur. L'un se renverse en arrière, l'autre se précipite en avant, un troisième se tient la tète; celle du qualricmc semble s'enfoncer dans sa poitrine. Ces gens ne rient pas seulement des lèvres, ils rient des yeux, du menton, du dos et des épaules; tout rit en eux, des pieds h la tôte. Il y a le rire de chaque dge, de chaque profession, le rire de la matrone et celui de la Gllette, le rire du clerc et celui du portefaix. En cherchant bien nous découvririons la nationalité des rieurs. Pour Hogarth, un Écossais, un Irlandais, un Gallois, ne doivent pas rire comme un homme du Yorkshire ou un cockney. Ce n'est pas tout : il y a le rire malin, le rire na'if, le rire bote et môme le rire lugubre, sans oublier le rire professionnel du claqueur. Tous rient, même le sourd, qui rit de voir rire les autres. Un seul spectateur ne s'est point déridé. C'est le critique, l'homme à la grande perruque, aux gros sourcils, à l'air important. Les musiciens ne rient pas non plus, les pauvres gens 1 Racler les cordes d'une contrebasse ou souffler dans une trompette de cuivre pendant plusieurs heures pour quelques pence n'est pas chose plaisante. Quant aux gentilshommes qui occupent les loges, ils ne rient pas, ils ricanent; ce sont des personnes trop distinguées pour écouter la pièce. Us sont vieux et laids, mais ils portent des diamants aux doigts et des dentelles au jabot. L'un d^eux palpe le bras d'une marchande d'oranges avec une douceur insidieuse. La
jeune fille se laisse faire d'un air morne : on devine qu'elle préférerait le baiser d*un chairman ou d'un costermonger à ce madrigal sans conclusion.
Que fait-on sur la scène? Deux hommes occupent le manteau d'arlequin, tous deux affublés de costumes grotesques. L'un dialogue avec une vendeuse de fruits, l'autre offre du tabac à une dame. Les commentateurs s'évertuent à deviner quelle pièce on joue ce soir-là : c'est une t&che digne d'eux. Us sont capables d'arriver à leurs fins; mais, à mon avis, Hogarth a visé bien moins une pièce qu'un genre. Il s'agit de cette classe d'ouvrages que l'on connaissait encore il y a vingt-cinq ans sous le nom de « burlesques », et qui tiennent du vaudeville, de l'opérette, de la féerie, de la pantomime et du ballet. C'est ce que Pope appelle le règne du chaos en littérature. Dans une caricature publiée en 1723, Hogarth nous montre les œuvres de Shakespeare, de Ben Jonson, d'Otway, emportées dans une brouette, avec cette inscription : « Vieux papiers ». Pendant ce temps, les badauds assiègent les guichets de Drury Lane, où l'on donne Fatisi'Arlequin. Le titre raconte la pièce. Le « clou » de cette œuvre littéraire, c'était un véritable moulin à vent, avec de véritables ailes, qui tournait presque aussi bien que ceux de Notting Hill ou de Hampstead. Comme si ce n'était pas assez d'un Faust-Arlequin^ il y en eut deux, joués simultanément à Drury Lane et à Lincoln's Inn (plus tard Covent Garden). Ainsi s'établissait entre les deux maisons un concours d'insanité dramatique; pour remporter le prix, les directeurs firent des efforts de génie. Dans un dessin de Hogarth, on voit le conseil d'administration de Drury Lane réuni, comme un conseil de ministres,
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autour d'une table verte, délibérant sur la possibilité de combiner la légende du docteur Faust avec Thistoire, trop réelle, de Jack Dallon, qui s'était évadé de Newgateparle tuyau du « privé ». Une seule chose m'étonne, c'est que les honorables administrateurs n'aient pas profité de cette suggestion.
Dans le dessin de 1723, Hogarth montre la foule qui se partage entre la pantomime et l'opéra italien. On aperçoit, dans un coin de cette caricature, le comlc de Pctcrborough h genoux devant la Cuzzoni et la suppliant d'accepter 8 000 livres sterling. Cette Cuzzoni, grasse et blême, avec un nez busqué et des yeux de velours noir qui troublaient le cœur de la jeune aristocratie, annonçait, par ses caprices comme par ses prétentions, nos cantatrices modernes. Elle avait une rivale, la Faustina, et Londres était divisé entre ces deux femmes; il fallait être cuzzonite ou faustinien, comme on était hanovrien ou jacobite. C'est la Faustina qui l'emporta. Avec elles, on trouve fréquemment, dans les caricatures de l'époque, un grand garçon gauche et mal bâti, au front bas, aux lèvres de nègre. Cette piteuse figure est celle du célèbre Farinelli, qui fit la joie de toutes les capitales et surtout de la cour de Vienne. On payait cher ces artistes. c< Le gosier de la Faustina, dit une chanson, nous coûte, bon an mal an, 2500 livres. » La Min^ golti, qui occupa le monde de ses démêlés avec son directeur Vanneschi, apparaît, dans une gravure, adorée comme une idole par toutes les classes de la société. L'autel est formé d'un sac d'écus qui porte en étiquette 2000 livres : c'était le chiffre de ses appointements pour une saison. Monticelli et les Visconti recevaient chacun 1000 guinées; Âmorevoli,
C4f LA CARICATURE EN ANGLETERRE.
800; la Moscpvita, GÔO, « sans compter les services secrets ». Quelques, gouttes de cette pluie, d,'or rejaillissaient. JDS^qu'à. la littérature ; on donnait 30|P guinées .à Tauteur d*un livret d'opéra.
- Les. gens de théâtre,ont aussi leurs misères. Pour une Guzzoni gui fait fortune, une Peg Woffington qui •tient bureau d'esprit, une . Lavinia Fenton qui gagne une couronné ducale en jouant rhéroKne de repéra du Gueux^ combien de pauvres filles dont la destinée ressemble à celle de ces comédiennes, surprises par Hogarth au moment où elles s'habillent, toutpn répétant leurs rôles pour une représentation fprainel Une grange leur sert de. foyer, de coulisses, 4e magasin d'accessoires et de cabinet de toilette. A gauche, une belle fille, qui rejette la tête en arrière :to]ut'en ))ais9apt les yeux, suivant les règles de l'ingénuité -théâtrale. Celle qui doit lui donner la réplique paraU timide pour de bpn ; c'est une fillette habillée en garQQp^; qui. pleure à chaudes larmes. Est-ce le rôle qui^l^ veut aips^,. Qu sa modestie est^elle offusquée de ^e.yoi^* pii culottes pour la première fois? La figure fépiîninp qui pcçupe.le centre de la. composition ne pèche point par excès de pudeur, et les comnaentateurs modernes lui repi'oçhent de montrer sans façon ses jambes. dans une nudité presque complète. Il faut direj pour son exçi|se, qu'elle; ne. se sait pas regardée : çllq est toute à soiv rôle .de reine ou de déesse. Çà et là,^qyelques figures d'hommes, glabres, usées, et, ppur, ainsi dire, fripées. Elïes n'ont point. de sexe ni d'égQ. Çc: s.pnt.moins des Taces vivoi^les que dp^ masques -sur. lesquels la gpmaçe du clown s'est,- à .la longue, inimobilisée., Tout .%h\ contraste dans ce tableau. Contraste entre la beauté luxuriante des
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femmes et la piteuse laideur de leurs compagnons; ooniraslc entre Feraphase des attitudes et le débraillé les costumes; contraste entre Teffronterie de Tingénue et la timidité larmoyante de son séducteur; contraste entre cette jambe svelte, nerveuse, élégante, qui ne déparerait pas une Diane de Jean Goujon, et le maillot avachi, reprisé, qui va la contenir; contraste, enfin, entre la grange au toit lézardé, aux murs grossièrement crépis, et tous ces symboles de grandeur théâtrale, couronnes en papier et sceptres de carton, qui roulent pôle-mêle avec les ustensiles de toilette. Non seulement le tableau est plein, mais il déborde. Combien a-t-il fallu d*art, de patience et de philosophie pour composer ce fouillis qui condense en quelques pouces carrés le Roman comique de Scarron !
On vient de voir en déshabillé les comédiens ordinaires du peuple. Veut-on maintenant les contempler dans leur gloire? Il faut nous rendre, avec Hogarth, à la foire de Southwark. Quel tapage dans cette toile I « C*est du bruit peint 1 » s'écrie M. Sala. En effet, quand on la regarde, on est tenté de se boucher les oreilles. C*est le grand moment de la foire. Sur toute la ligne, les cuivres éclatent, les jupes frétillent, le boniment s'allume. Le pitre fait de grands gestes comme s'il allait ramasser la foule à brassées, et Colombine Tappuie d'un coquet mouvement de tête que chaque spectateur se croit adressé. Tous les monstres sont sous les armes, tous les phénomènes sont à leur poste ; le lutteur fait jouer ses biceps et exhibe ses cicatrices; le singe en habit rouge, qui fait l'exercice, a saisi son mousquet; les danseurs de corde frottent de craie la semelle de leurs savates. La foule hésite
entre M. Faux, le prestidigitateur, notre compatriote, et les deux baraques où Ton montre des figures de cire, le Jtoyal et la Cour de France. Ailleurs, on annonce la chute do Bajazet. Ce n'est pas Uajazet qui tombe, c'est la plate-forme sur laquelle les acteurs font la parade ; elle s'écroule avec son chargement de pachas et de sultanes, écrasant la buvette placée au-dessous avec tout ce qui s'y trouve. Un pauvre comédien, costumé en Alexandre, est arrêté par les recors pour une dette de quelques shillings, au moment où il se prépare à entrer en scène et à conquérir l'Orient. Un gentilhomme, serrant fortement sous son bras celui d'une petite demoiselle, — sa fille, évidemment, — et campé sur ses jambes arquées comme s'il ne devait jamais bouger, contemple la scène avec des yeux énormes, tandis qu'un pickpocket se glisse derrière lui et le soulage, en riant, de son mouchoir.
J'ai conservé pour la fin l'amazone qui joue du tambour. Cette jeune fille est, avec l'ingénue du tableau précédent, la seule figure féminine réellement jolie qu'on rencontre dans toute l'œuvre de Hogarth. En y regardant de près, peut-être découvririons-nous que ce sont deux exemplaires d'un même type. Ce type a son histoire ou, si l'on veut, sa légende. Un soir, l'artiste traversait une ruelle voisine du champ de foire lorsqu'il entendit des cris. Il courut au bruit et trouva une femme aux prises avec un ruffian. William était un Saxon de la vieille roche : il savait jouer des poings et de la canne. En un clin d'œil, il eut mis en fuite l'agresseur et reconduisit la belle non à sa maison, mais à sa baraque, car elle appartenait à une troupe de saltimbanques. Dans ces sortes d'aven-
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tures, le défenseur de la vertu finit souvent par recevoir, comme prix de son courage, ce qu'il a si bien défendu contre un autre assaillant. Je ne sais, dans l'espèce, si Jane Hogarth eut à souffrir des suites de la rencontre et je suis heureux de pouvoir écrire que rien n'autorise à le supposer. Mais qu'elle ait ou non inquiété la paix du ménage, la jeune fille au Tarn* bour marque une date dans la carrière de l'artiste. La beauté, qu'il n'avait jamais ni comprise dans les modèles classiques, ni entrevue dans ses rêves, se révéla à lui à la foire de Southwark. Il l'a fixée par deux fois, copiste fidèle et peut-être un peu troublé; ni avant, ni depuis, il ne l'a retrouvée sous son crayon.
Toutes les classes de la société sont confondues à la foire de Southwark : elles se mêlent encore plus intimement sur les gradins du Cockpit-Royal. Des bancs circulaires dominent et entourent une sorte de trou dans lequel sont enfermés les deux vaillants petits champions. Ces combats de coqs durent depuis plus de six cents ans; ils ont été institués, dans l'origine, pour donner aux enfants l'exemple du courage. Que dirait Fitzstephen, l'écrivain du xii"" siècle qui nous raconte ce détail, s'il revenait au monde et voyait les mauvaises passions peintes sur la figure des habitués du Cockpitt L'argent passe rapidement de main en main. Lord Âlbemarle échange ses banknotes contre les guinées d'un voleur de grand chemin, ramassées dans le sang la nuit dernière. Une femme, la duchesse de Deptford, se montre encore plus âpre que les hommes. Les figures offrent une gamme d'émotions qui monte de la curiosité niaise du badaud à la frénésie morbide du joueur, pour
retomber sans transition à Tengourdissement stupide du décavé. Un parieur, tremblant des pieds à la tête, veut prendre une prise et inonde de tabac le spectateur placé au-dessous de lui. Un drôle malpropre, qui s*appuie sans façon sur Tépaule d'un vieux seigneur goutteux, est sur le point de culbuter avec lui dans Tarène. On ne demande à personne ni d'où il sort, ni d*où vient son argent : Thonneur consiste à payer comptant. Regardez ce malheureux qui fait une si triste figure dans le panier suspendu à la voûte : ce panier est le pilori du parieur insolvable. Comme dans toutes les foules de Hogarth, un pickpocket, sournois et ricaneur, est le seul qui soit sûr de gagner au jeu.
L'ivrognerie s'étend à toutes les classes, mais elles no s'y livrent pas en commun. Considérons d'abord quelques ivrognes de la bonne société, que Ilogarth offre à notre étude dans la Conversation de Minuit. C'est une réunion de sept ou huit hommes qui se sont rencontrés en apparence pour parler de politique et de littérature, en réalité pour fumer et pour boire. Tous sont des gentlemen ; tous appartiennent à la haute bourgeoisie ou aux professions libérales. Dans ce buveur à mine cléricale nous reconnaissons un défroqué, 1' « orateur » Henley, que son ambition chagrine, son humeur indépendante et ses goûts libertins ont jeté hors des rangs de la hiérarchie ecclésiastique et même hors de tous les sentiers battus. Il a ouvert une boutique d'éloquence profane et sacrée, où la foule se presse pour entendre ses impertinentes et scandaleuses attaques contre les hommes en place et en vue. Plusieurs fois par semaine, cette brebis galeuse del l'Église, cet enfant perdu de l'Université,
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propose aux curieux un je ne sais quoi d*hybride et dlncongru qui tient de la conférence laïque et du sermon religieux. Non loin de lui, cet homme à Tœil louche, au sourire sardonique, est le légiste Kettleby. Un de ses clients l'a poursuivi jusqu'ici et veut, avec la double obstination propre aux plaideurs et aux ivrognes, Tentretenir encore de son affaire; à moitié gris, Kettleby Técoute en ricanant. Un apothicaire veut à tout prix faire un discours; un officier a roulé sous la table; un journaliste ne réussit pas à allumer sa pipe, mais réussit à allumer son jabot.... Tels sont les clubs primitifs : de lourdes orgies sans femmes ou des sociétés secrètes.
Que serait-ce si nous descendions do quelques degrés, si nous pénétrions, par exemple, dans ce cabaret de Soulhwark où Ton peul lire :
Ivre pour deux bous Ivre-mort pour quatre Paille & discrétion.
La troisième ligne demande une explication.
Lorsque les consommateurs ne peuvent plus se tenir sur leurs jambes, on les emporte dans une cave jonchée de paille. Là, mâles et femelles s'endorment pêle-mêle. Le lendemain matin, ils en sortent pour recommencer bientôt, jusqu'au jour prochain où ils tomberont et ne se relèveront plus.
Jamais le poison n'avait été à si bon marché. Les ministres de ce temps envisagent le mal avec indifférence, où plutôt avec une indulgence presque tendre. Ce sentiment se retrouve chez tous les hommes d'État anglais du xviii* siècle et n'a rien qui doive surprendre. Beaucoup appartiennent à la confrérie, tous emploient
les spiritueux & la propagande politique. Lord Garteret, l'un des hommes les plus doctes et les mieux disants de son époque, ne se présente au conseil du roi qu'avec deux ou trois bouteilles de bourgogne dans la tête. Le grand Pitt, — c'est le seul défaut de cet homme impeccable, — s'enferme dans sa maison de Wimbledon et se saoule, à portes closes, avec son ami Dundas. Fox, non moins grand, s'offre à la postérité entre une duchesse et un marchand de vins, ses deux principaux agents électoraux.
Cependant on se décida à voter, sous le ministère de Walpole, une loi qui restreignait l'importation du gin et en interdisait la vente au détail. La loi devait entrer en vigueur le 20 septembre 1736. Ce jour-là furent célébrées, à Londres et dans toutes les grandes villes du royaume, les funérailles de la mère Gin, ou, comme on l'appelait plus pompeusement, de Mme Geneva. La plupart des chief-moumers (c'est le nom que l'on donne aux personnes qui conduisent un deuil) couchèrent en prison. La populace se grisa furieusement pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, et les rues furent encombrées de cadavres vivants, qui cuvaient leur dernière bouteille de gin.
Dès le lendemain , on commença à éluder la loi. Non seulement les cabarets continuèrent à vendre la liqueur défendue dont la contrebande les approvisionna, mais des marchands ambulants la proposaient aux passants sous divers pseudonymes. « Demandez le plaisir des dames! Demandez la consolation des maris trompés I » (L'Anglais d'alors ne reculait pas plus devant le mot que devant la chose.) Pendant le même temps, les boutiques des pharmaciens ne désemplissaient pas de clients qui venaient chercher
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« Teau souveraine contre la colique ». Il s'éleva, pour dénoncer ces innombrables contraventions, une tourbe immonde de délateurs, gens de la dernière classe et de la plus basse moralité. Le peuple leur donna la chasse et les punit par des fustigations cruelles ou par des immersions dans les abreuvoirs et dans les égouts. Ainsi la loi était bravée et discréditée. Mme Geneva n*était point morte : elle vivait, grftce à la connivence secrète de Tautorité et des magistrats. Lorsque Walpolc tomba, un des premiers soins de ses successeurs fut d'abroger le bill de 1736.
Et pourtant bien peu d'années après, le Parlement légiférait encore contre le gin. C'est qu'un élément nouveau, le patriotisme, s'était introduit dans la question. Persécuter le gin, c'est favoriser la bière. Or la bière est un produit national, le gin est d'importation étrangère. Quiconque boit du gin enrichit les Français, auxquels on fait la guerre, en ce moment-là même, avec tant d'animosité. Une chanson du temps va nous donner la note. Après avoir rappelé que les Anglais n'ont « jamais » reculé devant les Français, le poète s'écrie : « Les Français sont obligés, pauvres gens, pour se désaltérer, de presser des fruits à peine mûrs. Nous possédons le houblon pour brasser notre bière. Nous sommes gras et vermeils, et nous avons la liberté par-dessus le marché. » Et le refrain conclut : « Vos siroteurs de fruits, vos dégusteurs d'alcool prennent la fuite : les buveurs de bière, les mangeurs de bœuf ne seront jamais battus I »
La bière et le bœuf! Ces deux mots devaient trouver un écho dans le cœur dcHogarlh. Il entra dans cette croisade pour la bière contre le gin en publiant, sur ce double sujet, deux dessins, qui font pendants et
qu'on vendit un shilling la pièce, pour les mettre à la portée de toutes les bourses. Gin Lane pourrait avoir été composé par un clergyman et Béer Street par un brasseur, car, si la première de ces gravures est un sermon, la seconde semble une réclame.
Dans Béer Street^ tout annonce le travail, tout respire le bien-être. Depuis les petites maids^ alertes et bavardes, qui répondent joyeusement aux plaisanteries du garçon épicier et du garçon boucher, jusqu'aux couvreurs qui réparent le toit en chantant, tout le monde paraît heureux, parce que tout le monde a bu quelques gouttes de la bienfaisante boisson qui nourrit et qui désaltère, qui ranime le courage et alimente la chaleur vitale. Dans la rue, derrière les vitres, on n'aperçoit que des visages épanouis. Un seul homme fait exception : c'est le paumbroker j le prêteur sur gages, cette plaie des quartiers où règne le gin. Ici, il attend vainement les pratiques ou plutôt les victimes, derrière son comptoir désert, et la ruine de cet homme fait plaisir, car elle est le signe de la prospérité générale. Ainsi, la bière, c'est la santé, l'activité, la gaîté; le gin, au contraire, c'est la paresse, le désordre, le désespoir, la folie, la mort. Que voyons-nous dans Gin Lanel Des enfants déguenillés et idiots, des vieillards de trente ans, réduits à l'état de squelettes et mourant de faim à la porte du cabaret; un mari et une femme qui se battent; une mère qui, au lieu de lait, donne du gin à son nourrisson; une fille qui se prostitue pour acheter à sa mère quelques gouttes du poison chéri ; un fou qui jette son enfant par la fenêtre; un autre qui se pend. L'auteur a réuni dans Gin Lane^ comme s'ils se passaient à la fois sous nos yeux, tous les crimes du
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gin, tous les lugubres faits divers auxquels donne lieu Tabus de cette liqueur, en cinquante années de l'existence d*une grande capitale.
Qu*on ne croie point que nous avons parcouru, avec Hogarth) tous les cercles de lenfer londonien. Au cours de ses drames graphiques, il nous introduira dans le cabaret où les libertins « comme il faut » soupent avec les filles à la mode {Rake's Progressa scène n); dans la maison suspecte qui voit, parfois, tourner au tragique les équipées des femmes du monde {Mariage à la mode, scène v) ; dans le garni de la prostituée (HarloCs Progressa scène lu) ; dans certains bouges, plus horribles encore, à trois étages et à trois fins : au premier on aime, au rez-de-chaussée on boit et dans la cave on assassine (The two Prentices, scènes vi et vni). Quand nous aurons visité la Flcet et Bridevsrell, la prison pour dettes et la maison de correction, quand nous aurons pénétré dans le cabanon des fous, quand nous aurons vu pendre Tom le Paresseux et clouer entre les quatre planches d'un cercueil Kate la Rôdeuse, que nous restera-t-il à connaître du monde de la misère et de Tinfamie, à moins que nous ne suivions Hogarth jusqu'à l'amphithéâtre? C'est sur une table de marbre, qu'entourent trois ou quatre chirurgiens, le scalpel à la main, c'est là que le terrible moraliste prend définitivement congé de l'humanité {Les Étapes de la Cruauté, scène iv).
Le petit Charles Lamb, conduit à l'âge de huit ans dans le cimetière d'Islington, où il s'amusait à déchiffrer les inscriptions élogieuses des tombes, disait à sa sœur Mary-Ânn : « Ils sont tous bons ici. Où donc enterre-t-on les méchants? » Quant à nous,
en parcourant Tœuvre de Hogarlh, nous sommes tentés de dire : « Ils sont tous méchants ici. Où donc sont les gens de bien? Où sont les travailleurs qui nourrissent la société, les penseurs qui Tinstruisent, les magistrats qui y font prévaloir Tidée de justice, les médecins qui soignent les maux du corps et les pasteurs qui guérissent les plaies de Tâme? »
La réponse sera courte et triste.
Voici Félite des bourgeois et des marchands de la Cité. Us sont à table; nous pouvons juger de leur appétit, mais non de leur vertu. Voici un professeur d*Oxford, entouré de ses élèves : une stupidité presque bestiale règne sur le visage du mattre et des disciples. Et ces figures sont des portraits! Voici le Banc du Roi, au grand complet, le premier tribunal du royaume dans Texercice de ses fonctions ; encore des portraits. Un des juges lit, un autre dort, les deux derniers sont manifestement occupés à tout autre chose qu*au procès. Autre page do portraits : ce sont les médecins célèbres, mêlés aux charlatans en vogue et réunis sur « Técusson des croque-morts». Plaisanterie lugubre, qui signifie, sans doute, que ces messieurs travaillent indistinctementà enrichir les pompes funèbres.
Réfugions-nous dans Téglise. Là, du moins, il n'y aura place que pour des pensées pures et des sentiments honnêtes. Hélas!.. , On y prêche, c'est vrai, et nous connaissons môme le texte du prédicateur : Venez à mot, vous tous qui êtes fatigués, et je vous donnerai le repos. Les fidèles ont, en eflet, trouvé le repos, car ils sont tous endormis. Le clerc seul est éveillé; mais, au lieu d'écouter son maître, il coule un regard profane dans le corsage entre-bftillé d'une jeune fille
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qui s'est cDdormie en tenant son livre ouvert au Service du mariage. Ce qui se passe dans cette petite église de village se passe en môme temps dans tous les temples de TÂngleterre. Partout môme torpeur; partout une parole incolore et froide descend sur un troupeau indifférent.
Les drames de Hogarth. — Le Mariage à la mode, — Les deux Apprentis, — VHisloire du Libertin, — L'Bisloire de la Cour^ tisane.
Lo crayon de William Hogarth no nous a encore donné qu'une chronique des mœurs et une galerie de portraits. Il est temps de faire connaissance avec Hogarth le dramaturge. Laissons-le expliquer luimême son but et sa méthode, car il a pleine conscience de ce qu'il veut et de ce qu'il fait : « J'ai traité, dit-il, à la manière d'un écrivain dramatique, les sujets de la vie ordinaire. Mon théûtre, c'est ma toile; mes acteurs sont des hommes et des femmes qui, au moyen de certaines actions et de certains gestes, représentent une sorte de dumb show^ c'est-à-dire de drame mimé. »
Lorsque je fais, à mon tour, repasser ce drame mimé sous la forme littéraire en le racontant, s'il sort vivant de cette traduction, s'il est intelligible, s'il garde encore ses qualités théâtrales, c'est-à-dire la progression, l'émoUon, la leçon morale, ne sera-ce
pas une preuve suffisante que l'artiste a réussi dans son œuvre, réalisé son programme?
Ces drames de Hogarth sont au nombre de quatre : le Mariage à la mode^ les deux Apprentis^ VHistoire d'un Libertin^ VHistoire d'une Courtisane, En les rangeant ainsi, j*intervertis sciemment Tordre dans lequel ils ont été composés et publiés, comme on déplace des tableaux dans un musée pour des raisons de contraste ou d'harmonie, ou pour les éclairer d'une façon plus favorable.
Un alderman de la Cité, homme riche, cela va sans dire, marie sa fille au fils d'un comte. On lit le contrat et, suivant l'usage, personne n'écoute. Immobile dans son fauteuil où il est cloué par son pied goutteux, le vieux seigneur a l'air de Jupiter Olympien. L'alderman, tout glorieux, mais avec un sourire légèrement narquois, semble dire : « J'ai pris mes précautions. » Cependant des plans de constructions fastueuses, étalés sur la table, indiquent qu'on se dispose à recrépir les vieux donjons du noble comte avec les guinées roturières de l'alderman. Le vicomte prend élégamment une prise en tournant le dos à sa femme, et, de son côté, la vicomtesse s'amuse à faire passer son mouchoir de dentelle & travers sa bague de mariage, pendant qu'un jeune légiste, Silvertong, pose sa candidature à ce cœur inoccupé. Quel sera le sort de ces deux époux si tendres, si bien assortis? Regardez, dans un coin de la salle, ces deux chiens qui se battent : ils vous hurlent les intentions de l'auteur.
La suite répond, et ne répond que trop bien à ces débuts. Le jeune lord passe ses nuits dans la débauche, ses journées chez les charlatans de Pan ton Street,
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qui joignent à Texercice apparent de la médecine une profession moins honorable et plus lucrative. La jeune mariée se laisse entraîner dans une intrigue avec Tavocat Silvertong. De là une catastrophe. Averti, en efTet, par ses espions, le comte a surpris les coupables dans une maison mal famée. Il entre dans la chambre, Tépée à la main ; un combat s'ensuit, dans lequel Silvertong blesse mortellement le mari outragé. Pendant que le meurtrier enjambe la croisée pour s'enfuir, la jeune femme tombe à genoux et implore son pardon. C'est ce moment suprême que l'artiste a saisi. Le comte s'appuie à un meuble ; sa main défaillante laisse tomber son épée, mais sa frivole petite figure d enfant blasé, contractée par la mort, essaie de grimacer encore l'impertinence et le dédain.
Silvertong est arrêté dans sa fuite, jugé, condamné, exécuté. La comtesse entend crier, sous ses fenêtres, les « dernières paroles » du malheureux; elle s'empoisonne. Ainsi finit le drame. L'action, lente et presque nulle dans les quatre premiers tableaux, se précipite dans les deux derniers. Comme beaucoup de pièces mal faites, le Mariage à la mode se compose d'une exposition trop longue et d'un dénoûment trop brusque; rien entre les deux. Mais le plus grand défaut, c'est la banalité du sujet. L'intrigue de la petite comtesse a beau coûter la vie à trois personnes, combien elle est pâle à côté des effroyables fantaisies d'une lady Macclesfield, d'une duchesse de Kingston, et autres coquines de haut rang, dont Hogarth était le contemporain! Je ne retrouve ni leurs passions insatiables, ni leur esprit, ni leur élégance, ni leur splendide effronterie, ni les manières de la société
OÙ elles vivaient. SufGtil, pour peindre le grand monde et la haute vie, d'avoir coudoyé des duchesses déguisées en grisettes dans les allées sombres^ du Waux-halL et du r Ranelagh ou de Marylehoiié Gardoqs? Suffit-il d'avoir dîné doux ou ^trois îfpiç,. silencieux iet.*raidc, '& la table d'un client; titré et 'd'en avoiip rapporté une de ices aigreurs plébéiennes où se confondent les susceptibilités de l'artiste' et leis préjugés dubourgcois? .
' En revanche, nul n'est mieux qualifié pour raconter l'histoire des deux apprciitis.iPour ôtro:.vrai, il n'a qu'à se souvenir, lui dont l'enfance et la jeunesse ont 'été vouées au travail manuel. Le: théfttre^représente l'atelier de M. West; dans Spitalfîelds, et voici M.'West lui-môme. Figure grave et sereine encadrée d'une perruque blanche, le regard pénétrant et doux, irréprochablement: vêtu de noir,. M. 'West a plutôt Tair d'un dergyman que d'unmattre tisserand. L'un des apprentis, Frank >Goôdchild, a .les y^ux baissés sur sonlmétiér. Devant lui, le .'Guide de V Apprenti^ un bon-livre *qùe:M. West lui a donné, et la ifallade de dick'Wh'ittington. .Ce 'Dick était un enfant : pauvre de Londres qui,- au Moyen Age, voyagea. dans les pays fabulèux.deTexlrôme-Orient,' escorté et consolé par son -chat, ; et devint' plûsv tard, trois fois lord-maire, cbmme.uno voix surnaturelle le.luiavait.'annoncé. , Le compagnon de Frank. Goodchild, Tom Idle,:ne s'inquiète guère de Dick ni de. son chat philosophe. Ail ''lieu, de; travaillcri>ildort ;: auprès, de. lui, tunpot de'bière vidé'et. la' J?aHade de MoU Flanders,' la courtisane. Le Guide^ prêté par. M. West, est sous, ses pieds : Tom en a fait un tabouret. Voilà le point de départ de ces deux existences, et la suite en décou-
nSl
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lera, comme les conclusions successives d'un sorite découlent des prémisses.
Le dimanche, Frank suit le service dans le même livre que miss West. Leurs prières se confondent, leurs pensées s'unissent, et leur amour, né devant Fautel, aura aussi devant Fautel son dénoûment. Pendant ce temps, Tom Idle joue à sàuffle-half-penny avec quelques garnements de son espèce, sur une des pierres tombales du cimetière transformée en table de jeu, tandis que le châtiment prend la forme du bedeau de la paroisse, qui s'avance, la canne haute, pour venger à la fois la sainteté du jour et celle du lieu. Le contraste se poursuit. Frank devient ouvrier, puis contremaître ; Tom est embarqué sur un navire qui se rend aux Indes. Il revient, mais n'est point corrigé; tandis qu'il s'accointe avec une drôlesse qui le pousse au vol et le vendra bientôt à la police, Frank devient l'époux heureux et respecté de miss West. Apprenti, ouvrier, contremaître, gendre du patron, puis patron lui-môme, il a franchi toutes les étapes du parvenu de l'industrie. Il lui reste à s'élever aux honneurs municipaux; nous le voyons élu shérif de Middlesex. Ici, les voies divergentes, suivies par Tom et Frank, vont se croiser encore une fois. De simple malfaiteur devenu assassin, Tom Idle est amené devant le shérif, qui reconnaît son ancien camarade, soupire, détourne la tète et signe un arrêt qui est le prélude de la condamnation à mort. La carrière do ces doux hommes reçoit son couronnement, l'une à Tyburn, l'autre à Mansion House. Tom est pendu comme son modèle, Jack Shcppard; Frank est lord-maire, comme son proto-type, Dick Whittington.
C*est là de la logique, et même de la logique à outrance, mais c'est une logique calviniste; c'est la doctrine de la grâce mise en onze tableaux. Si deux enfants de dix ans, attachés à la même besogne, vivant dans le môme milieu, nourris des mêmes exemples, soumis aux mêmes influences, contiennent respectivement en germe un pendu et un lord-maire, comme la larve contient le papillon et. comme le gland contient le chêne, c'est qu'il y a des fatalités héréditaires, d'invincibles instincts de nature. Que fait la société, dans le drame de Hogarth, pour combattre ces redoutables instincts? Elle distribue à Tom un petit livre de morale ennuyeuse et elle l'envoie aux Indes. Il est vrai qu'elle lui prodigue les punitions. Les voici, dans leur ordre et leur gradation : les reproches de M. West; la canne du bedeau; à bord, les coups de garcette et le chat à neuf queues; puis la prison, encore le fouet, peut-être le pilori, et, fmalement, l'échafaud. Il y a quelque chose de pire que tous ces supplices, c'est la compagne à laquelle il est rivé. Un nez camard, comme celui de la Mort, et dont les narines forment deux trous ronds au milieu de la face, une mâchoire de fauve, des prunelles pointues dont le regard fouille et blesse, enGn un débraillement cynique qui éteint le désir et donnerait la nausée aux moins délicats, telle est cette femme, et Icllc est la part de joies échue ù Tom dans la répartition des plaisirs et des peines. Si les châtiments que nous avons énumérés ne ramènent pas au bien, si une telle maîtresse ne dégoûte pas du vice, c'est que rien ne peut sauver Tom Idle. Dieu l'a voué, de toute éternité, à la souffrance et au crime, comme il a fait Frank Goodchild pour le bonheur et pour la vertu.
Quoi que Ton puisse penser de celle doctrine au point de vue religieux, on accordera, sans douté, qu'elle n'est guère féconde au point de vue dramatique. Si le développement normal des caractères est une des lois du théâtre, il en est une autre, non moins essentielle, la transformation incessante des situations. Il faut que ces deux lois agissent en sens inverse, qu'elles mettent les caractères en lutte avec les situations : c'est ce combat qui nous intéresse. Si Polyeucte n'était que chrétien et n'était point le mari de Pauline, où serait la tragédie? Si Harpagon n'était . qu'un avare et n'était point l'amant de Marianne, où serait la comédie? Si Manon n'était qu'une courtisane et n'adorait point des Grieux, où serait le drame? Rien de semblable dans le prétendu théâtre de Ilogarth. On y chercherait aussi vainement cette fatalité shakespearienne dont le caprice déroute les prévisions du sens commun et tient l'intérêt en suspens. Pas de surprise, pas d'imprévu; rien de cette anxiété douloureuse que nous savourons au spectacle et qui résume en elle toutes les émotions dramatiques. Dès la première scène des Deux Apprentis^ nous sommes prévenus que Frank est le bien et Tom le mal. Nous serions aussi étonnés de voir le premier commettre une mauvaise action que de voir le second montrer une velléité honnête. L'un monte, l'autre descend, avec la régularité du poids et du contrepoids : la chute de l'un et l'ascension de l'autre sont en raison inverse et proportionnelle. Encore si les figures, mises ainsi en parallèle, offraient le môme relief! Mais autant le vice est varié, pittoresque, autant la vertu est incolore et monotone. Ce n'est point un accident, car Hogarth a écrit plus tard ces
lignes vraiment étonnantes : « Il est regrettable que la nature, qui a donné à la face humaine une telle diversité d'expression pour le mal, ne lui ait permis de rien rendre, en fait de bons sentiments, si ce n*est le sens commun et la placidité. Esprit; vertu, raison, ne peuvent se traduire que par des actes et par des paroles. » Donc, paisiblement convaincu que la limite de ses facutés était la limite môme de Fart, Hogarth a prodigué l'expression sur le visage de Tom Idle et de sa complice; il n'a rien su écrire sur celui de Frank et de sa femme. N'est-ce pas assez pour des gens de bien d'avoir le nez au milieu du visage, les yeux à égale hauteur, la bouche moyenne, le menton rond et le visage ovale? La figure de Tom est la plus émouvante des autobiographies; la figure de Frank est une page blanche.
On ne s'étonnera donc pas si nous choisissons, pour nous y arrêter un moment, deux scènes où Tom joue le principal rôle, le départ pour les Indes et l'expiation finale. La première de ces deux compositions montre la puissance d'expression alliée à TefTet artistique, une action encadrée dans un paysage, le seul que Hogarth pût sentir et rendre. La seconde témoigne de ce don de grouper les foules qu'il devait peut-être à Callot, mais qu'il avait transporté heureusement du domaine de l'absurde et de la fantaisie dans celui des réalités vivantes. Entre ces deux morceaux, il existe une relation saisissante; ils forment le prologue et l'épilogue du drame que nous avons inutilement cherché dans l'ensemble de l'œuvre.
Une large rivière — peut-être la Medway à Sheerness, peut-être la Tamise à Gravesend. Dans le loin-
tain, un navire à Tancre; sur le premier plan, une barque. Cette barque contient un enfant, une vieille femme et trois mariniers, dont Tun manœuvre avec vigueur une paire d'avirons. Dans cinq minutes, le bateau accostera le navire lointain. Au fond, une berge morne, plate, noyée dans la brume, avec des gazons écorchés par places et des arbres rabougris, tordus par les vents. Â Tun de ces arbres se balance une forme indistincte, autour de laquelle tournoient des points noirs : un pendu entouré de corbeaux. Entre le premier et le dernier plan, entre la petite barque qui semble énorme et le gros navire qui parait tout petit, il n'y a rien, rien que Teau dormante et grise sous un ciel de neige, rien que rétendue déserte, où la rêverie se perd et qui donne à Tesprit la sensation du vide.... Puis, on revient aux figures du premier plan. L'homme qui tient les rames, comme s'il se berçait avec la cadence lourde des avirons, a l'air de rêver les yeux ouverts. Ceux qui connaissent et comprennent les gens de mer imagineront aisément cette face immobile et ce corps en mouvement. Les deux autres sont tournés vers l'enfant; l'un lui montre un bout de corde, l'autre allonge gravement la main vers la silhouette lugubre qui fait tache sur l'horizon. On devine les paroles : « Tiens, vois ce cordeau. Si tu n'es pas sage à bord, gare aux coups de garcettel — Oui, et plus tard, gare au collier do chanvre I Celui que tu vois là-bas, a peut-être commencé comme loi; prends garde de finir comme lui. » Tom, fronçant les sourcils et serrant les poings, doit répondre par un juron et une bravade. Près de lui est assise une bonne vieille, sa grand'mère, sans doute. Petit bonnet serré autour de
la tête, long manteau qui Tenveloppe comme une cape de roulier. Elle lève les bras au ciel. Pauvre femme!
Voyons maintenant la prédiction s'accomplir.
Nous avons sous les yeux la plus vaste, la plus peuplée de toutes les compositions de Hogarth. Les figures sont petites et indiquées en quelques traits ; mais chacun de ces traits, appuyé avec une énergie un peu grossière, souligne une intention. C'est bien la foule, grondante et hurlante, des grands spectacles populaires. On se gouaille, on se bouscule, on se provoque; on chatouille les commères; on grimpe, trente à la fois, sur des tréteaux qui s'effondrent. Les marchandes de pommes poussent leur brouette au plus épais de la foule pour vendre et pour voir. Un élégant a amené deux belles curieuses, qui semblent moitié amusées, moitié inquiètes de leur équipée. Çà et là, quelques confrères du pendu; ils ont Tair pensif et ne tiennent pas h se faire remarquer. Doux variétés d'imbéciles : les indignés, qui montrent le poing au condamné, et les ahuris, qui ouvrent des yeux hagards et une bouche stupido. Derrière eux se glisse, — c'est la troisième fois que nous l'observons, — l'éternel pickpocket, à mine éveillée et fureteuse, qui dévalise les gens en se moquant d'eux. Le grand artiste a plaisir à reproduire ce type et cette prédilection s'explique. Les pickpockets ne sont-ils pas, comme lui, experts-jurés et maîtres-jaugeurs en fait de physionomies?
La charrette qui contient le cercueil a passé; celle qui porte le condamné est maintenant devant nous. Quel conducteur 1 Et surtout quel attelage 1 Comparez ces rosses crottées, faméliques, émaciées, sanglantes.
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avec les beaux mecklembourgeois, à croupe luisante, qui conduisent Frank à Westminster. Le contraste semblera peut-être puéril à des Français; il a son importance, sa moralité pour des Anglais qui admettent le cheval dans leur intimité. Dans la voiture, Tom et le ministre qui Texhorte. C'est un vénérable pasteur à cheveux blancs. Il se penche vers le malheureux jusqu'à le toucher du bout de son nez aigu. Dix minutes pour sauver une ftmel On sent qu'il lui enfonce le repentir à coups de textes comme à coups de maillet, qu'il frappe violemment à toutes les portes de celte intelligence qui ne s'ouvre plus. Livide, méconnaissable, les tempes creusées, le nez aminci, la tête renversée en arrière dans une attitude d'abandon suprême, défaillant à la fois de tous les membres, en proie à tous les vertiges de l'agonie et répondant par un rûle sourd aux questions du prêtre, voilà Tom Idle, un mort vivant, qui n'existe plus que parla terreur. Qu'on fouette les chevaux I Que l'horrible vision passe et s'éloigne I Heureux celui qui peut l'oublier I
La fin de RakcwoU, le libertin, ne sera guère moins triste. Pourtant tout sourit à ses débuts dans la vie. Il est beau, il est aimé d'une charmante fille dont il a fait sa maltresse et dont il peut, s'il lui plaît, faire sa femme, car il est riche. Au moment où nous faisons sa connaissance, il vient d'hériter. Un intendant, qui se prépare à le voler, aligne dos chiffres et empile des souverains, pendant qu'un tailleur lui essaie un habit magnifique avec ce respect que la fortune inspire aux tailleurs. L'Ariane de village, escortée de sa mère, choisit ce moment pour faire valoir ses droits. La fille pleure, la mère menace, injurie. Pleurs, menaces,
injures, qu'importe ù Rakewell? Il est tout ù la joie de son bel habit, de sa nouvelle grandeur et de son prochain départ pour Londres. Ce n'est qu'à Londres qu'on sent le bonheur d'être riche.
La deuxième scène nous présente Rakewell entouré de ses courtisans. Nous distinguons dans la foule un maître d'armes, un joueur de harpe (M. Sala croit que ce harpiste est le grand Farinelli), un spadassin qui vient probablement offrir ses services en vue des rencontres nocturnes. Il y en a jusque dans l'antichambre, où l'on découvre, à travers l'entre-bâillement de la porte, un poète, un tailleur et une modiste.
Passer des mains d'un tailleur à celles d'un autre tailleur, écouter les rodomontades d'un fanfaron, donner audience à des instruments à vent et à des instruments à corde, tout cela est médiocrement gai. Suivons Rakewell dans le monde où l'on s'amuse. Jusqu'ici, nous avons vu l'adultère qui tue, le crime qui conduit au gibet, le vice harcelé, traqué, emprisonné, tremblant de peur et mourant dé faim. Ici, du moins, on mène joyeuse vie. Le lieu de la scène est le parloir do la Rose, dans Drury Lane. Personnages : Rakewell, une demi-douzaine de filles et deux amis. Nous ne serions pas surpris d'apprendre que ces deux « amis » soupent tous les soirs aux dépens de Rakewell. Le parasitisme a fleuri en Angleterre sous les auspices du droit d'aînesse. Il y avait alors par centaines, sur le pavé de Londres, des cadets de bonnes maisons qui sou paient, mais qui ne dînaient point. Quant aux filles, il y en a ici de tous les caractères et de toutes les couleurs, y compris la négresse d'usage. La plus gentille de cette collection polychrome, une grosse joufflue de dix-huit ans, dont la toison frisée
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et poudrée à blanc tranche sur le brillant coloris de son \isage, s*est coiffée du tricorne galonné de Rakewell, qui, de son c6té, s'est planté sur la nuque le chapeau de la petite, avec cet air ineffablement bôtc de l'homme gris qui fait « une bonne farce ». Une seconde, mécontente de ne pas occuper Tattention des hommes, s'écarte en serrant le poing : c'est une rageuse. Une troisième est assise à table et mange. Sa rotondité et son double menton luisant indiquent ses goûts. Peu lui importent les autres; seulement elle s'impatiente légèrement de les voir s'agiter ainsi : « Quand on est venu pour souper, que diable! on soupe. » La quatrième s'isole avec son verre et boit d'un air inconscient. Sur le devant de la scène, une assez belle fille, qui tourne lé dos aux soupeurs. Elle tire paisiblement son bas de soie et rattache sa jarretière, qu'un incident de la fête a dérangée. Celle-là, on le devine, n'a ni trop bu ni trop mangé; elle fait son métier de fille sans enthousiasme, trichant le plus qu'elle peut le client sur la marchandise. Elle les trouve tous « assommants ». Si on lui permettait seulement d'aller se coucher 1... La scène est complétée par deux musiciens aveugles et par une petite fille qui chante, sans les comprendre, des grivoiseries d'un air timide et effrayé.
Les millions vont vite quand on soupe à la Rose. Dès le tableau suivant, nous voyons Rakewell arrêté sur la plainte do ses créanciers. Pour réparer sa fortune, il se vend à une vieille fille en quête d'un jeune mari et nous sommes invités à la bénédiction nuptiale. Triste union, encore plus triste que celle du Mariage à la model L'église où elle se célèbre est celle de Marylebone, située aujourd'hui au centre
d'un quartier populeux, alors en pleine campagne. Elle est nue, cette église, malpropre et délabrée ; les tablettes de marbre sont fendues, les murs se lézardent, le pavé s'émîette. Le vicaire est en ruines comme son église. Ses lunettes menacent de tomber sur son livre de prières et sa tôtc décrépite s'incline comme pour les suivre. Près de lui, un clerc, moitié patelin, moitié ;égrillard, doit glapir les répons d'une voix aigu6 qui contraste avec le marmottement indistinct du ministre. Quant à la mariée, c'est bien certainement une des figures que Hogarth a le plus patiemment et le plus ingénieusement composées, par une accumulation de détails comiques ou profonds. Fardée à faire peur, sanglée à faire pitié, écrasée de bijoux, parée à ce point qu'il n'y a plus de place sur sa robe pour un ruban ni sur sa tête pour une épingle, sa toilette insensée, de laide qu'elle était, la rend hideuse. Elle n'a pas soixante ans, elle en a cent, et son air triomphal l'achève. Quant à Rakewell, il s'est fait une de ces tôtes d'homme du monde qui permettent de traverser décemment les situations les plus ridicules et de porter haut toutes les hontes. Par-dessus la tôteempapillotée et branlante de la mariée, son regard glisse et va se reposer sur la jolie femme de chambre qui sert de demoiselle d'honneur à sa maîtresse. L'assistance se compose des deux chiens favoris do la vieille et d'un petit mendiant qui fait rofficieux pour obtenir un penny. Dans le bascôté, on aperçoit une femme qui s'avance, menaçante, malgré les cfTorts du bedeau : c'est la mégère du premier acte, traînant après elle sa fille qui porte un enfant dans les bras. On pressent qu'un esclandre tragi-comique va troubler cette belle cérémonie.
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Si nous pouvions avoir quelques doutes sur remploi que Rakewell entend faire des guinées de sa femme, nous serions fixés lorsque nous le retrouvons à la maison de jeu. Il y aurait une longue étude à faire sur cette scène, où les intentions abondent, mais on oublie les détails en regardant la figure principale. Est-ce bien Rakewell qui se dresse ainsi devant nous, le bras levé pour frapper un ennemi insaisissable, la bouche démesurément ouverte pour lancer une malédiction dans laquelle se concentrent toutes les passions humaines? Il est méconnaissable, parce que Hogarth Ta voulu ainsi. De môme que Tom Idle, à cent mètres du gibet, n*est plus Tom Idle, Rakev^ell, bouleversé par la rage délirante du décavé, n*est plus Rakewell. De fureur, il a jeté sa perruque. La façon dont il se renverse en arrière fait fuir et disparaître le front, siège de Fintelligence et des pensées nobles, tandis que la mâchoire fait saillie, convulsée par un rictus farouche. Le froid égoïste, le viveur de bon ton, ont fait place à un fauve déchaîné ; c*est le carnassier qui se réveille dans Thomme, c'est le tigre qui se lève.
Les deux derniers tableaux nous transportent, avec Rakewell, d'abord à la prison pour dettes, ensuite à la maison de fous, où le malheureux expire dans un accès de délire furieux. Jusque dans ces affreux asiles, sa maîtresse le cherche pour le consoler, et sa femme le poursuit pour le maudire. Tout le monde reconnaît que la dernière scène, faute de temps ou faute de soin, n'a pas donné ce qu'on devait attendre de Hogarth en un pareil sujet. La prison contient d'amusants épisodes, entre autres celui du débiteur insolvable qui ne peut se libérer de quelques shillings et qui a trouvé un moyen infaillible de payer les dettes
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de rÉtat. Mais des détails d*aussi médiocre importance sont-ils à leur place dans ravant-dernière scène d'un drame? Une faute plus grave est de faire composer à Rakewell, dans sa prison, des pièces de théâtre que les directeurs refusent de jouer. Le bohème littéraire est un type, le mondain dépravé en est un autre. En les confondant, — ne fût-ce qu'une minute, — Hogarth a troublé la netteté de Timage qu'il présentait aux spectateurs.
Nous n'aurons même pas cette légère critique à adresser à Vffistoiré de la Courtisane, dont la logique est irréprochable autan), que douloureuse et dont le dénoûment porte l'émotion à son apogée. Le coche d'York vient de faire son entrée dans la cour de la Cloche; scène bien vulgaire en 1730, mais qui prend un intérêt rétrospectif, aujourd'hui que les gares modernes ont transformé la physionomie du départ et de l'arrivée. Deux voyageurs descendent du coche, un clergyman de campagne et sa fille. Le père, un digne confrère du vicaire de Wakcfield, est fort occupé à reconnaître sa malle, petite caisse, modeste mais solide, noire avec des clous dorés qui dessinent des initiales sur le couvercle, une de ces caisses comme la province en fabriquait encore il y a cinquante ans. L'honnête ministre a sans doute quitté son pauvre presbytère pour venir solliciter à Londres. On sent que ce voyage est pour lui une grande affaire. Pendant qu'il se débat, s'oriente, se renseigne, la petite demoiselle, un pou interdite, reçoit les civilités d'une vieille dame, qui, in en juger par sa mise, doit être une personne do qualité. Elle entre en propos par quelques compliments toujours bien accueillis d'une jeune fille. Le père y sera pris tout
autant qu'elle, car il n'est guère moins naïf que son enfant. Que la vieille dame propose de prendre la jeune 611e avec elle comme demoiselle de compagnie, et les pauvres gens ne croiront pouvoir assez remercier leur bienfaitrice. Le vicaire, enchanté d'avoir placé sa 611e chez une personne aussi distinguée, prend congé d'elle avec cette double recommandation : « Fais ce que te dira cette dame et aie soin de la malle. »
Ilogarth, cependant, ne veut pas que nous y soyons trompés. Un je ne sais quoi de faux dans le sourire de la matrone, un je ne sais quoi d'invraisemblable, d'insolite et d'emprunté dans sa toilette nous avertit qu'elle est, non pas habillée, mais déguisée en femme du monde. Les clés de Hogarth mettent un nom sous cette vilaine figure : c'est maman Needham, une procureusc célèbre. Â quelques pas se tient le colonel Charteris, un vieux libertin en quôte de primeurs. C'est lui qui fait les frais de la comédie, mais c'est à son profit qu'elle se donne. Aussi en suit-il le progrès avec un intérêt très vif. Il jouit, par avance, de cette rougeur, de ces paupières baissées, de cette charmante gaucherie....
Au second tableau, les choses ont bien changé. C'est au romancier qu'il appartient de nous raconter la métamorphose, — souvent bien rapide, — de la vierge en courtisane; le peintre ne peut qu'enregistrer le fait accompli. Voici donc Kate dans toute la splendeur des filles entretenues. De plus, elle est déjà entrée dans l'esprit de son nouveau rôle, puisqu'elle est impertinente, fantasque et infidèle. Ne cherchez point Charteris, vous ne le trouveriez plus. Il est loin : depuis la dernière rencontre, il est allé plus d'une
fois attendre le coche d'York. Pendant qu'une camériste intelligente reconduit prestement « l'amant aux bouquets », Kate fait une scène à l'amant en titre, qui la regarde d'un air humble et navré. Il appartient à la nombreuse famille de ceux qu'un auteur comique a baptisés les jocrisses de l'amour. Quant à elle, elle n'est môme pas en colère : c'est une diversion, un jeu joué; sa figure n'exprime rien qu'une dédaigneuse maussaderie. Du bout de sa mule, elle renverse l'élégante petite table qui porte son déjeuner. Plateau de laque et théière du Japon, tout va se briser. Qu'importe! Son métier n'est-il pas do gaspiller et de détruire?
Entre le second et le troisième tableau, nouvelle
transformation, nouvelle étape. Kate, tombée à la
galanterie au jour le jour, a cherché refuge dans une
chambre banale de Drury Lane. Elle vient de se
réveiller. Heure délicieusement gaie dans la vie des
ménages honnêtes et des gens de labeur I Heure
ineffablement lugubre et désolée dans l'existence de
la courtisane ! C'est le moment où elle est laide, où sa
chambre est affreuse. Si le jour y pénètre, c'est en
ennemi, pour lui montrer le dénûment de tout ce qui
l'entoure et ses traits plombés dans le morceau de
glace cassée qui lui sert de miroir. Son lit, sur lequel
elle est assise, — un fouillis de choses chiffonnées,
— éveille non l'idée du plaisir, mais l'idée du
désordre. Â quelques pas, une bouteille de gin vide4
Une vieille femme malpropre sert à Kate son thé dans
un pot de terre. N'oublions pas les deux petits cadres
accrochés près de la tête du lit et qui ont déjà dû
s'épingler dans plus d'un mur graisseux. Cependant
la porte s'ouvre et livre passage à un personnage dont
les traits expriment, avec Taustérité puritaine, Tentétement inflexible de Thomme à principes : c*est Gonson le magistrat, qui fait si rude guerre aux prostituées. Plusieurs constablcs le suivent. Un des hôtes nocturnes do Katc a laissé entre ses mains une montre volée; elle va donc être arrêtée comme receleuse et comme complice.
Maintenant elle pénètre dans la salle commune de Bridewell. Si le Ciel triomphe pour un pécheur qui se repent, il est probable que TEnfer est en joie lorsqu'un juste succombe ou que la ruine d'une âme en perdition est définitivement consommée. Ainsi Ta compris Milton, ainsi Fentend Hogarth. Bridewell retentit donc, à la vue de Kate, de sauvages hurlements. La jeune femme paraît effrayée de ce bruyant accueil. Ici, elle n'est encore qu'une débutante; aussi retrouve-t-elle, en mettant le pied dans cette horrible réunion, quelque chose de l'air novice et ingénu du premier acte. La prison achève la dégradation de Kate. Reste l'expiation finale, l'agonie dans un grenier. L'enfant, un blondin de quatre à cinq ans, aux cheveux bouclés, joue sur le premier plan. Une garde, envoyée par quelque institution charitable, donne ses soins à la mourante. Expirera-t-elle, du moins, en paix? Non, car la vieille femme du troisième tableau a reparu, escortée d'un charlatan. Sous prétexte de dévouement à son ancienne maîtresse, elle se dispose à fouiller dans la malle de Kate, où elle espère découvrir une jupe de soie ou une bague oubliée. Cette malle, nous la reconnaissons; nous l'avons vue descendre du coche d'York. La pauvre fille, qui a dissipé tant de trésors, a gardé la petite malle noire aux clous dorés. L'a-t-elle gardée, ou, plutôt, la malle ne s'est-
elle pas attachée à elle avec la ténacité de ces humbles choses que nous retrouvons à travers tous les bouleversements de notre vie? Nous ne tenons pas à elles, mais elles tiennent à nous. Fragiles, elles survivent à tout ce qui semble fait pour durer. En vain nous chercherions à les perdre, elles reviennent avec la sûreté de Tinstinct et la fidélité de l'affection.
L'action est terminée; ilapluàHogarth d'y ajouter un épilogue. C'est une fantaisie.: elle nous charme, elle nous pénètre d'autant plus que les fantaisies sont rares dans l'œuvre de cet artiste raisonnable. Il nous a fait voir, ou plutôt entrevoir Kate dans son cercueil. Autour de ce cercueil encore béant, il a groupé tous les types de la profession, depuis celles qui en sont la poésie et la fleur jusqu'à celles qui en sont l'inexprimable dégoût, depuis la novice qui songe encore à sa poupée jusqu'aux entremetteuses chevronnées. Môme parmi celles-ci, que de physionomies diverses I Le Bec à corbin, tannée, cuivrée, basanée, semble un invalide de Greenvsrich ou de Chelsea déguisé en femme; une autre, monstrueusement adipeuse, s'engloutit dans ses trois mentons. Toutes, émues ou indifférentes, se sont composé une figure, comme elles se sont fagoté une toilette, pour la circonstance. La bonne, qui veut faire décemment les choses, s'est procuré un ecclésiastique; elle s'est procuré aussi une bouteille de porto, avec un plateau et des verres, et, ma foi, comme il n'y a pas de table, elle a posé le plateau aux rafraîchissements sur le cercueil entr'ouvçrt. L'enfant, que tout ce mouvement amuse, continue à jouer, comme à la scène précédente. Une des jeunes femmes cependant s'est penchée vers Kate, dont la blanche figure éclaire la
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sienne d'un faux jour blafard. Une larme tremble au bord de ses yeux, retenue par ses longs cils. Pieu re-t-elle sur la morte ou sur elle-môme? « Voilà, songe-t-elle sans doute, voilà comment nous finissons! »
Son ponriil, par lui-mfnii