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LA DANS3 DES PIERRES

Jetais fatigué de vivre, et, si vous m'eussiez demandé raison de mon désespoir, il m'aurait élé presque impossible d'en trouver la cause tant mon âme était devenue molle et fluide... Les ressorts de mon intelligence s'étaient détendus sous la brise d'un vent d'Ouest Le ciel

versait un froid noir, et les nuées brunes qui passaient au-dessus de ma tête donnaient à toute la nature une expression sinistre. L'eau jaune de la Loire, les peupliers décharnés de ses rives , tout me disait :■ — Mourir aujourd'hui, — ou mourir demain !... il faudra toujours mourir... Et, alors

J'errais en pensant à un avenir douteux, à mes espérances déchues. En proie à ces idées funèbres, j'entrai machinalement dans la sombre cathédrale de Saint-Gratien , dont les tours grises m'apparaissaient alors comme des fantômes à travers la brume.

Je regardai avec enthousiasme cette forêt Je colonnes assemblées dont les chapiteaux feuillus soutiennent des arcades légères !... Labyrinthe élégant !... Je marchais, insouciant, dans les nefs latérales qui se déroulaient devant moi comme des portiques sans fin... La lumière incertaine d'un jour d'automne permettait à peine de voir en haut •des voûtes, les clefs sculptées, les nervures délicates qui dessinaient si purement les angles de mille cintres gracieux.... Les argues élaient muettes. Le. bruit seul de mes pas reveillait les graves échos cachés dans les chapelles noires.

Je m'assis auprès d'un des quatre piliers qui soutiennent la grande nef, près du chœur.... Delà, je pouvais saisir l'ensemble de ce monument... Je le contemplais sans y attacher aucune idée , presque sans le voir ; et c'était , pour ainsi dire, par l'effet mécanique de mes yeux que j'embrassais et le dédale imposant de tous les piliers, et les roses

immenses, miraculeusement attachées, — comme des réseaux

au-dessus des portes latérales ou du grand portail , et les galeries aériennes, riches d'ogives, garnies de petites colonnes menues qui séparaient les vitraux enchâssés par des arcs , par des trèfles ou des fleurs : — espèce de filigrane en pierre

Du côté du chœur, le dôme de verre étincelait comme s'il était composé de pierres précieuses A droite et à gauche, les deux nefs

profondes formaient un contraste puissant, en opposant à cette voûte, tour à tour blanchie et coloriée , l'ombre noire au sein de laquelle se dessinaient faiblement des arceaux hardiment élancés et les fûts indistincts de cent colonnes grisâtres

A force de regarder ces arcades merveilleuses , ces arabesques de marbre , ces festons, ces spirales , ces fantaisies sarrasines qui s'entrelaçaient les unes dans les autres , capricieusement éclairées , tour à tour sombres et brillantes, mes perceptions devinrent confuses, et je me trouvai , comme sur la limile des illusions et de la réalité', pris dans les pièges de l'optique et presque étourdi par la multitude des aspects.... Insensiblement , ces pierres découpées devinrent moins vivantes , moins vraies , et se voilèrent imparfaitement. Je les vis à travers un brouillard diaphane, au sein d'un nuage formé par une poussière d'or, semblable à celle qui voltige dans les bandes lumineuses tracées par un rayon de soleil dans une chambre.... Puis , au scin de cette atmosphère vaporeuse qui rendit toutes les formes indistinctes la dentelle des roses resplendit tout à coup I .. . Chaque nervure chaque arrête sculptée , le moindre trait devint d'argent. Le soleil alluma des feux dans tous les vitraux dont les riches couleurs scintillèrent

comme des étoiles.... Les colonnes s'agitèrent, et leurs chapiteaux s'ébranlèrent doucement. Un tremblement caressant disloqua l'édifice, et les frises se remuèrent avec de gracieuses précautions... Il y eut de gros piliers dont les mouvemens furent graves comme la danse d'une douairière qui, sur la fin d'un bal, figure par complaisance pour compléter un quadrille. Mais il y eut aussi de petites colonnes minces et droites qui se mirent à rire et à sauter , parées de leurs couronnes de

trèfles Quelques cintres pointus se heurtèrent avec les hautes

fenêtres , longues et grêles , semblables à ces dames du moyen-âge qui portaient les armoiries de leurs maisons peintes sur leurs robes dorées, et la danse de ces arcades mitrées avec ces élégantes croisées ressemblait aux luttes d'un tournoi... Enfin , bientôt tout vibra dans l'église , mais sans changer de place. Les orgues parlèrent, et me firent entendre une harmonie divine à laquelle se mêlèrent des voix d'anges. Cette musique était accompagnée par la sourde basse-taille des cloches , dont les lintemens annonçaient que les deux tours colossales se balançaient aussi gravement sur leurs bases carrées

Ce sabbat étrange me semblait la chose du monde la plus naturelle, et je ne m'en étonnais pas , parce que j'étais moi-même doucement agité comme sur une escarpolette , et j'avais une sorte de plaisir nerveux dont il me serait impossible de donner une idée. Au milieu de cette fête, je fus inquiété par un tableau triste. Le chœur était froid comme si l'hiver y eut régne , et j'y vis une multitude de femmes vêtues de blanc, mais immobiles.... Elles ne faisaient aucun bruit. C'étaient comme des ombres. Quelques encensoires répandaient une odeur douce qui pénétrait jusqu'à mon âme et la réjouissait. Les cierges flamboyaient. Le lutrin sautait comme un chapeau chinois , aussi gai qu'un chantre pris de vin !....

A force de contempler ce merveilleux spectacle , je compris que la cathédrale tournait sur elle-même avec tant de rapidité que chaque objet semblait y rester à sa place... Le Christ colossal qui s'élevait sur l'autel rayonnait... Il me souriait avec une malicieuse bienveillance qui me rendit craintif. Alors, je cessais de le regarder pour admirer, dans le lointain , une bleuâtre vapeur qui, en se glissant à travers les piliers blancs, leur imprimait une grâce indescriptible.— Il y avait de ravissantes figures de femmes qui souriaient dans toutes les frises , des enfans qui riaient et battaient des ailes en soutenant de grosses colonnes.... Je me sentais soulevé par une puissance divine, et j'étais plongé dans une joie infinie , dans une extase de béatitude pour laquelle jWais donné ma vie... quand tout à coup une voix rauque me dit à l'oreille :

— Réveillez-vous, je vais fermer les portes....

Je me retournai soudain , et je vis l'horrible figure du donneur d'eau bénite. — Il m'avait secoué le bras , et je trouvai la cathédrale humide , ensevelie dans l'ombre , comme un homme enveloppé d'un manteau.,.. Tout en marchant je croyais encore la sentir dansant sous moi....

Le Comte Alex, de B....

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