IMPRIMERIE DE CI. DKAOCH., «* «■ FAUBOURG-MONTMARTRE
Numéro 1 2 . «-
Tout ce qui concerne la rédaction doit être adresse, franco t à M. A. Audibert, Rédacteur en chef de La Caricature ,■ boulevard Poissonnière , n. 2 .5.
Les réclamations et envois d'argent doivent être adresses , franco, au grand Magasin de Caricatures d'AuBEltTj galerie Yèro-Dodat.
CMtiC.kl 1\IDE.VT>0 MORES.
MORALE , RELIGIEUSE , LITTERAIRE ET SCEMQUE
— ^^ ?<y iS J??!'-'y^ ««™am»-.n!iifion»»—
at!caîitre0.
il'ass©^»
DE PROFIL, DE TROIS QUARTS, DE FACE, SFXS-DESSUS- DESSOUS, VOIRE MÊME A REBOURS.
L'amour, dans un pays d'athées , ferait adorer la Divinité'.
RoCHESTLR.
L'amour, c'est des bêtises!
[Dicton de la rus Viuieiinr.)
Amour, amour, quand tu nous tiens, On peut bien dire adieu sagesse. Lafoktai>e.
.... Qu'est-ce que l'amour? — Je n'en sais rien. — Mais qu'entendon ordinairement par amour? — Ah! c'est autre chose. L'amour, c'est cette suave émotion qui causa le sac, le pillage, l'incendie, l'anéantissement de Troyes. — -Troyes l'antique et non en Champagne. — C'est cette jolie passion qui porte à toutes sorles de gentillesses et de belles actions, entre autres à se brûler la cervelle. C'est ce sentiment éclectique qui fait tout sacrifier à une créature , parce qu'on l'aime , fût-elle laide comme ma première maîtresse. C'est cet instinct jovial qui égaie à la vue de toute femme jolie. Et puis, c'est encore pour certaines constitutions, celte extase polie qu'on éprouve en présence d'un être adoré ou seulement devant sa miniature, qui sera charmante si elle est de Maricot, rue Taitbout, 11* a3. C'est cette passion platonique et contemplative qui dure cinq et dix ans sans augmentation ni diminution du degré calorifique; voire même aussi ce caprice pour un piquant minois, qu'on se passe si l'on peut, qu'on oublie quand il est passé.
— > Voilà l'amour. — ■
Ensuite, ces significations analytiques se multiplient, s'augmentent et se subdivisent en auiant d'autres encore qu'il y a de cervelets concevant l'amour, sujet passablement élastique, comme on sait. Après,
— , , „ -uu^.1 uvc une as-
qu'on entend communément par élit d'un second estomac aussi im-
viennent encore l'amour théorique et l'amour pratique, le tout par principes, et puis c'est fini.
Maintenant, que celui qui voudra déraisonner, c'est-à-dire tirer des conséquences et des inductions sur i'amour, débrouille ce chaos pour en extraire une signification analogue à ses goûts, à sa façon de sentir, il est certain d'avance de se trouver en opposition avec les trois quarts des êtres pensans, ce qui n'est nullement engageant pour argumenter en faveur d'une préférence quelconque. Par exemple on peut, sans redouter le mérite de la nouveauté, avancer avec une' assurance toute culinaire , que ce qi ' amour, est tout simplement l'appéli
périeux que l'organe gastronomique , appétit naturel à l'espèce humaine comme aux autres. Seulement, les formes, le charme, l'assaisonnement enfin qu'on s'est plu à y ajouter, sont le résultat d'es difficultés dont nos institutions sociales l'accommodent ; et cette opiniâtreté d'appétit, ce penchant général vers la consommation dérivent de ces mêmes difficultés qui, d'après l'ordre des dispositions primitives ne devraient point subsister.
Je pense bien qu'à un pareil langage, tous les langoureux, professeurs, amateurs et élèves de sensiblerie, vont crier au blasphème- qu'ils vont me traiter de matérialiste; m'accuser de faire ici de lanimalisation au lieu de caricature, de rabaisser l'espèce humaine au ran.o- des bêtes à deux, quatre et six pattes, depuis le crocodile et l'oiseaumouche jusqu'au caniche inclusivement. Mais, mon Dieu, quel mal V aurait-il donc, après tout? On peut, en pareille matière, placer l'homme entre le caniche et le crocodile, et pour justifier une'pareille camaraderie aux yeux des scandalisés, il suffira de leur poser une seule question. — Comme vous, comme Mahieux, comme tous les enfans de la civilisation de ce 19° siècle, où les rôles sont tracés à l'avance par la routine des temps, ils dépensent auprès d'une jolie femme cinq ou six mois, plus ou moins, à suivre un cour d'harmonie poussive et aspirante, un cours de galanterie soumise et attentionneuse, et puis ils appellent cela de l'amour. — Lh bien ! maintenant, je leur demanderai, dans le cas où, comme un honnête caniche bien peigné aux soies ondoyantes, point bossu, caniche fashionable enfin, ils pourraient satisfaire leur appétit d'après cet axiome gastronomique ■ Au. plus fort la sauce, je leur demanderai s'ils se condamneraient ainsi bénévolement au triste rôle du gastronome sans argent, avec le moyen
de remplir celui plus profitable du gourmand de Corcelet. Ah ! non
ma foi! dirout-iis tous, c'est très-vrai, mais c'est désolant , c'est révoltant même , pour la dignité à deux pieds. — Ceci est possible Mais cest vrai, et pourvu qu'Alfred Coudrcux ait raison, peu lui importe le reste. l
Cela pesé , il est constant que l'amour avec toutes ses illusions charmeresses et ses incouvéniens désillusoires est le résuliat de la civilisa-
lion en grand costume et non de sa nature primitive; que le blasement qui vient à sa suite est encore inné dans le cœur humain , et que notre contrat social contrarie terriblement ces deux dispositions naturelles, de même que l'appétit des consommateurs. Dès-lors, il est prouvé que quand deux êtres s'adorent, parce qu'ils se trouvent gentils à croquer, ce sentiment doit avoir un terme, et que plus il augmente, plus il approche de sa fin. Ainsi, quand deux gastronomes affamés, par une belle matinée de printemps, jurent légalement de se goûter toujours, ils prononcent là un serment contre nature , un serment qui oui rage horriblement celte respectable nature. Et, à quelque temps de là , lorsqu'à leur dévorant appétit aura succédé le rassasiement, conséquence de tout copieux festin, et qu'ils voudront quitter la table conjugale pouraller essayer un peu des mets étalés sur d'autres, ces martyrs de la légalité se trouveront enchaînés malgré eux, . — comme cette illustre victime condamnée à ne manger que des perdrix et toujours des perdrix'. — non point qu'ils soient contraints à ce régime par le créateur du bipède des passions et du légume, mais comme qui dirait par un des capricieux articles du Cuisinier-Royal. — Mariez-vous donc!
Maintenant, lequel des deux genres d'amour, celui du monsieur aux soies ondoyantes ou celui du monsieur en cheveux est préférable par ses résultats? Décide qui veut aimer encore. Celui d'un caniche quelque vénérable que puisse être l'individu, doit être trop simple, trop brut , trop imparfait pour charmer l'homme à deux pieds , certainement. Mais aussi, il est tout naturel, et, partant, tout paisible, tandis que , somme toute, l'amour perfectionné est assez souvent un motif de destruction, de cervelles brûlées avant terme, et qu'il ne porte qu'à des violences, à des folies, ou tout au moins à des sottises.
Qu'on ne m'accuse point ici de vouloir renverser le système établi , ce beau fruit de peut-être vingt mille années d'expérience. Arrière cette pensée, parce qu'avec la meilleure volonté du monde je ne renverserais rien du tout. Arrivés bien après les autres,' nous devons nous conformer aux principes suivis par nos aïeux. Ceci n'est pas très-sensé, mais c'est classique. 11 n'est pas toujours agréable, mais il est parfois utile de réduire chaque chose à sa plus simple expression. Ainsi décomposé , l'amour ne paraît que ce qu'il est vraiment , un puissant appétit ! Il faut bien s'accommoder de l'organisation que nous avons trouvée ici bas; seulement, comme elle impose une trop sévère abstinence, il faut, eu tacticien habile, tâcher déjeuner le moins possible, sans enfreindre les règles ni risquer les chances de l'indigestion. Enfin il faut, entr'autres conventions, faire l'amour comme les lois sociales l'exigent, le code en main et suivant l'étiquette; s'en acquitter, par exemple , comme de la danse, de l'escrime et du chant...
Après tout , le mode en usage peut bien ne pas être le moins agréable. Est-il en effet dans la plus heureuse destinée des jours suaves comme ceux passés avec Caroline, Caroline aux noirs cheveux au cœur de vierge, à l'amour de femme! Je ne sais qu'elle de belle, au milieu des beautés qui l'entourent. Elle est si bien ! Quel bonheur de l'entourer de mes soins, de lui consacrer toutes mes pensées, toutes mes actions, toute ma vie d'agitation et de tourmente...
— Et je me. plaindrais de ce bonheur, de ces délicieuses absences de la terre, achetées par de cruelles angoisses il est vrai , mais toutes les craintes passées n'ajoutent-ellcs pas à l'ivresse! Quel bonheur audessus du bonheur d'amour ! de cette réalité des illusions les plus célestes ! Oui, célestes, car peut-il exister un ciel sans amour !
Voilà qui est très-joli , vraiment. Mais il faut songer à revenir sur terre. Ah ! ici , par exemple, ce n'est plus si ravissant. J'ai eu affaire à une demoiselle charmante. Dieu ! si vous saviez comme elle est charmante ! Eh bien ! voilà, son papa et sa maman furieux des effets d'un cœur sensible. Il faut que je l'épouse, me crient-ils aux oreilles. Oui, et tout de suite encore. Si je refuse, son frère , militaire et brutal, veut me passer son épée à travers le corps! Ah! mon Dieu! Mais j'ai déjà agi comme ça avec une demoiselle charmante. Elle aussi avait un frère violent, très-violent même, et j'ai épousé, je suis déjà marié! Com-
ment faire maintenant? Je ne puis pas me multiplier, moi ; et cependant cela ne ferait pas mal , car la nature me porte à épouser toutes les filles, veuves ou femmes tant soit peu appétissantes, et les lois de mon pays veulent que je n'en épouse qu'une seule légalement. Je ne puis pas non plus me faire pendre par délicatesse! —C'était cependant ça de l'amour, du véritable amour !...
Ensuite j'ai encore idolâtré une autre créature céleste. C'était une femme. Trois yeux ! Quelle femme! Si vous aviez vu ce pied, cette jambe, cette main! Quel port! Quelle tête! Ah! c'était délicieux! ravissant! à n'y pas tenir ! Aussi n'y ai-je pas tenu ! J'ai encore épousé... — Mais elle avait déjà un mari, celle-là , et un mari tyran , intolérant encore. Enfin, j'ai été obligé de le tuer par amour pour sa femme. Jugez quel amour!...
Ah ! je vois bien , après tout , qu'il faut en revenir à ma chère Elisa- Christine-Antoinette Coudreux. C'est ma femme. Mais ce n'est plus de l'amour par là ! Il y en a eu pourtant dans un temps... Eh bien ! nous le réchaufferons. Oui , c'est ça , nous le réchaufferons. Au moins elle m'appartient, celle-ci. Elle est bien à met : il n'y a là ni papa ni maman , ni frère qui tiennent. Ah ! ma chère petite Elisa-Christîne- Antoinette Coudreux ! Ce souvenir me rallume ; je sens de nouveau que je t'aime , que je t'adore ! Ah! oui, ma foi, faisons maintenant de l'amour légal, conjugal, trivial, jovial, tout ce que tu voudras. — Ça sera original.
Ah! mon Dieu! mais elle en fait sans moi, de l'amour! Comment perfide! Comment malheureux! Toi, je te tuerai! Vous, nous nous battrons ! — Volontiers. — Et pan! je reçois un grand coup d'épée dans l'estomac... Il me fait horriblement souffrir, ce maudit coup d'épée ; j'en mourrai , peut-être ! ... Et moi , l'homme le plus doux au monde, qui ne voulais faire de mal à personne, j'ai compromis trois filles de bonne maison , j'ai éprouvé plusieurs infortunes de mauvais genre, j'ai tué trois hommes , j'ai épousé forcément un vrai diable, et je meurs trompé, convaincu et transpersé... Ah! Dieu! l'amour, l'amour! ça fait-il mal à l'estomac !!!
Alfred Coudeeux.
Mntai$u$.