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LE MARCHAND DE BUSTES

Il se trouvait, par une belle matinée de i793, à l'âge de i9 ans tourmenté de celte ambition juvénilequi fait entrevoir la fortune dans la carnere qu'on va entreprendre. Reste le choix.

Doué d'une âme honnêtement passionnée, il aurait bien envié les gloires de la tribune; mais les plus belles paroles compromettaient toujours la tête qui les concevait, et comme il n'aurait voulu dire que de fort belles choses , il renonça à la tribune et à la gloire sans tête

Un jour , à la lecture d'un bulletin de l'armée , il lui avait pris la noble envie de se précipiter dans les camps pour faire profiter son pays de ses connaissances distinguées en stratégie; mais, ayant réfléchi auune balle avait le temps de l'atteindre dix fois dans les rangs de 1 obéissance passive, avant qu'il pût faire tuer les autres par nouveaux principes, il chercha une profession où l'on débutât par l'indépendance, et il pensa aux arts libéraux.

D'abord, la peinture s'offrit à son esprit avec ses hasards laborieux et ses épreuves aventureuses ; mais comme nous avons dit que cet esprit n'était qu'honnêtement passionné, il s'effraya des charmes d'une profession féconde en écueils moraux , et il préféra la sculpture. Une statue, c'est l'image de la nature, moins la couleur; cela convenait déjà mieux au penchant circonspect de l'imagination très-peu brûlante de notre hermaphros moral ; il voulut rapprocher encore davantage l'art prestigieux du statuaire du beau idéal de la réalité, et coupant la nature par plus de la moitié, il consacra ses facultés éloquentes, stratégiques et candides à la profession simplement honnête de — marchand de bustes.

Vivre au milieu des grands hommes d'après la bosse , de l'immortalité en plâtre, des illustrations passées au moule, se confondre avec elles et regarder le tout comme son propre ouvrage, tels sont les délices ordinaires aux marchands de bustes.Le nôtre ouvrit donc boutique et retroussa ses manches.

D'abord il accoucha d'une physionomie superbe d'horreur: frontbas et ignoble, favoris épais et criminels , yeux plus grands qu'une bouche déjà énorme , au bas de cela Robespierre, en grosses lettres et la boutique fut bientôt remplie d'une foule de ces chefs-d'œuvre, avenir de fortune et de gloire.

Mais un matin le marchand de bustes vit entrer chez lui un indi-

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vidu élégamment poudré, mis avec recherche, à l'œil perçant et à figure de chat. Vite le chef-d'œuvre lui fut offert. Alors l'inconnu , fixant le marchand d'un regard diabolique, lui demanda en prinçant s'il était las de vivre et s'il voulait être brisé comme son œuvre , qu'il broya en effet d'un superbe geste de fureur : c'était M. de Robespierre eu personne : le pauvre marchand de bustes préféra briser luimême tout ce que contenait son magasin plutôt que de contrarier le moins du monde le susceptible héros de l'échafaud.

Il y aurait eu gros à gagner à faire le buste de certaines dames de l'époque qui , mises à la mode par MM. Barras et autres voluptueux républicains, auraient pu être tirées à nombreux exemplaires; mais notre marchand, qui ne voulait tenir la fortune que d'unesource pure et limpide, n'en fit rien. Admiratcurd'uncgrande réputation militaire qui s'établissait alors, il résolut de la couler, lui trouvant du reste une physionomie fort propre à cela. Le buste de Moreau décora donc bientôt sa boutique. Mais à peu de jours de là arrivèrent de bruyans aides-de-camp, qui , au nom delà république et delà liberté, donnèrent de grands coups de plats desabre sur la tête du héros etsur les doigts de son admirateur, traitant ce dernier d'ennemi du général Bonaparte, et le forçant à leur promettre le buste de ce grand homme, sous peine d'être transpercé.

Contrarié dans ses goûts, mais trop bon citoyen pour n'avoir pas peur des coups de sabre , notre homme courut pendant plusieurs jours après la nouvelle figure historicpie. L'ayant enfin, rencontrée , il ne trouva que l'œil de bien dans toute celte physionomie pâle et déjà usée par la pensée. Un œil seulement pour faire un buste , c'est peu ; aussi le marchand ajouta-t-il dans l'intérêt de l'art quelques accessoires qui rendaient , sinon le portrait plus ressemblant , au moins fort nécessaire l'inscription indicative qui le décorait.

Malgré l'assurance des aides-de-camp et le parfait tranchant de leurs épées, le buste se vendit peu , quoique sur l'inscription le marchand ajoutât tous les quinze jours un nouveau titre, ou une nouvelle victoire. C'est que l'admiration des peuples reste béante pendant toute la durée de gloire, et ne devient expansive que quand cette gloire est ratifiée par un brevet de mort ou d'adversité. Le marchand de bustes attendit donc , avec une patience de quinze ans , que sonnât pour lui l'heure de la fortune et de l'illustration, augmentant toujours son inscription, et élargissant un peu son buste quand la gloire de l'époque engraissait par trop.

Cette heure tant désirée, le marchand crut enfin l'entendre à la restauration , qui arrivait en calèche , suivie de figures aussi hétérogènes qu'inconnues. Et pour la première fois il gémit de ne s'être adonné seulement qu'à la reproduction de la gloire en buste, quand il aperçut les énormes guêtres en velours paternel qui ouvraient la marche d'un aussi beau régne.

Dans son enthousiasme restaurateur, il aurait voulu pouvoir transformer en héros de plàtrejusqu'au dernier goujatdes armées coalisées;

mais, obligé de renoncer à ce beau projetde centralisation glor à cause de la quantité ,. il se résigna à ne jeter au moule truelatl sionomies de qualité, et son magasin fut bientôt garni des bustgl toutes les majestés européennes.

Vu l'étrangelé du patriotisme de l'époque, ce n'était pcut-èlui un mauvais moyen de fortune et de gloire qu'avait choisi M marchand de bustes. C'est ce qu'empêcha de savoir au juste l'ail inattendue des guerriers de Grenoble qui, confondant l'ancctl'a avec les portraits , objet de leur fureur, réduisirent le tout e

Accablé des coups du sort, toujours meurtri pour son pre plâtre et son avenir de gloire, le marchand de bustes cornai être désolé des douceurs de sa profession , quand le triomphe d cadéro vint le rendre aux charmes de l'espérance. Avant mil Vainqueur des Espagncs au bas de l'ancien buste d'un jeune «ï: beau comme un amour, le vertueux comte d'Artois envoyjltl d'honneur à l'artiste distingué qui avait su reproduire, d'une i si heureuse, les traits de son auguste fils, monseigneur le dm goulême , — si joli garçon comme on sait.

Par reconnaissance de la gloire en ruban rouge, et par désirai fortune quelconque, n'importe la couleur, le marchand s'empi mouler plus tard le portrait du monarque Charles X. Depuis, I lution de juillet est venue le convaincre de la fragilité des calcoj mains, chose qu'il croyait savoir déjà, mais dont le convainquit! core davantage l'empressement du peuple à faire une Saint-! lemy de ses bustes parjures.

Aujourd'hui, le marchand de bustes approche de la si après trente-huit ans de longanimité et d'héroïsme pour uni sion qu'il aima, il ne juge poim à propos d'en changer; t vide d'enthousiasme, parce qu'elle est pleine d'une doulout périence, ce n'est que d'une main tremblante que, toujours delà circonstance, il vient de ressaisir le moule pour c lippe Ier. Justement , ce dernier buste est un chef-d'œuvre dei turc et de mâles proportions : aussi , au moindre bruit, le n ferme-t-il religieusement son magasin, car si, par hasard, roi-citoyen ne réalisait point enfin l'espoir d'une fortune 1 provoquée , il serait au moins la consolation de toute une \ bris, de pièces et de morceaux.

Eugèhe Moms

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Le Gérakt, Ch. FUI

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