‹ La Caricature, journal fondé et dirigéChapitre 6 sur 113 · LES VOISINS · texte numérisé non relu

LES VOISINS

A Paris, les deux rangées de maisons parallèles qui forment une rue sont rarement séparées par une voie assez large pour empêcher les habitans des maisons de '

droite d'épier les mystères cachés par

les rideaux des appartemens situés sur la ligne gauche. Il est presque impossible de ne pas, un jour ou l'autre, connaître la couleur des meubles du voisin , son cheval, son chut ou sa femme.

Il y a des imprudens qui négligent de faire tomber un voile diaphane sur des scènes d'intérieur, ou de pauvres ménages qui n'ont pas de rideaux à leurs fenêtres; puis des jeunes filles obligées d'avoir du jour, se montrent dans l'éclat de leur beauté. Souvent nous ne pensons à baisser cette chaste toile qu'un peu trop tard , et la grisette surprise se voit, comme la chaste Suzanne en proie aux yeux d'un vieil employé à 1200 fr. qui devient criminel gratis, et le surnuméraire apparaît à une janséniste dans le simple appareil d'un homme qui se barbifie... O civilisation ! ô Paris , admirable kaléidoscope qui, toujours agité, nous montres ces quatre brimborions : l'homme, la femme, l'enfant et le vieillard sous tant de formes, que tes tableaux sont innombrables! Oh! merveilleux Paris!

Une femme , légèrement prude , et dont le mari , ancien agent de change, habitait plus volontiers la Bourse, les Bouffons, le bois et 1 Opéra que le domicile conjugal, occupait un appartement au premier étage d'une maison , rue Taitbout.

Comme toutes les femmes vertueuses, madame de Noirville restait dans l'enceinte froide et décente de son ménage, plantée à heure fixe dans une grande bergère, au coin de sa cheminée en hiver, près de la fenêtre en été. Là, elle faisait de la tapisserie, se montait des colerettos, lisait des romans, grondait ses enfans, dessinait, calculait... enfin elle jouissait de tout le bonheur qu'une femme honnête trouve dans l'accomplissement de ses devoirs.

Souvent, et très-involontairement sans doute, ses regards se glissaient à travers les légères solutions de continuité qui séparaient ses rideaux de mousseline , afin peut-être d'acquérir la connaissance du temps; car elle avait certainement de trop bonnes façons pour épier ses voisins. Mais , depuis quelques jours , un malin génie la poussait à contempler les fenêtres de la maison voisine, nouvellement habitée par un jeune ménage, sans doute encore plongé dans l'océan des joies primordiales de la lune de miel.

Les doux rayons d'un bonheur éclatant illuminaient la figure de la jeune femme et celle de son mari, quand, ouvrant la fenêtre pour rafraîchir leurs têtes enflammées, ils venaient légèrement pressés l'un contre l'autre, s'accouder sur le balcon, et y respirer l'air du soir, ou examiner si l'azur du ciel leur permettait de sortir. — Souvent, a la nuit tombante , la voisine curieuse voyait les ombres de ces deux enfans charmans, se combattre , lutter , se dessiner sur les rideaux semblables aux jeux fantasmagoriques de Séraphin. C'étaient les rires les plus ingénus, des joies d'enfans...,puis des langueurs caressantes... Parfois , la jeune femme était assise , mélancolique et rêveuse , attendant son jeune époux absent. Elle se mettait souvent à la croisée, occupée du moindre bruit, tressaillant au moindre pas d'un cheval arrivant du boulevard.

— Comme ih Noirville.

isont unis!... comme ils s'aiment!... disait Mme de

Puis elle se mettait à marquer les bas de son petit dernier, le cœur gros de ses passions rentrées, pesant sa vertu,soupirant et contemplant le portrait de M. de Noirville, gros homme joufflu comme un fournisseur, large comme un banquier.

Enfin, un jour, la femme chaste et prude de l'ancien agent de change étant arrivée au dernier degré d'estime et de curiosité pour sa voisine, dit à son mari :

— Je voudrais bien connaître cette petite dame brune qui demeure en face dS chez nous!.. Elle est charmante, elle me paraît spirituelle. Ce serait pour moi une société bien agréable, car elle est gaie.

— Rien n'est plus facile!... répondit le financier. Je vois son mari tous les jours à la Bourse. Nous avons fait plus d'une affaire ensemble ! Cest un ebarmantgarçon!... sans souci, aimable... Je puis les inviter a dîner, si cela vous plaît... lisseront enchantés...

Au jour fixé , vers six heures, Mme de Noirville avait préparé un

dîner somptueux et prié les personnes les plus honorables de sa société pour bien accueillir sa petite voisine. Elle l'avait préconisée comme une femme charmante, remplie de vertu, et son mari comme le plus adorable de tous les jeunes gens , maigre , svelte , blond , élancé , distingué.... Aussi, n'entendit-elle pas annoncer, sans un mouvement de joie , M. et Mme de Bonrepos...

Elle vit entrer un homme d'une quarantaine d'années , carré , trapu, marqué de petite vérole, épais, un ancien fabricant de sucre de betteraves. Sa ravissante femme , la jolie voisine, avait un peut air boudeur.

— Mais , mon ami... dit Mme de Noirville à son mari.

— Hé bien...

— C'est là le mari de madame ?. . .

— Oui...

— Je le croyais jeune et blond....

— Madame, dit-elle à la jeune femme d'un air sévère, vous me faites beaucoup d'honneur...., etc.

1 Henri B....

<&\)atQe$.

Page 1