LE CORNAC DE CARLSRUHE
Bercé au milieu des cris farouches d'une ménagerie, élevé dans l'aspérité des mœurs carnassières, séparé du monde par une grille, et ne possédant de civilisation que cette part un peu équivoque dû tigre apprivoisé, le cornac de Carlsruhe ne connaissait qu'un genre de gloire, voir trembler devant lui ses féroces sujets ; qu'un genre de bonheur, caresser tour à tour Lecika, sa compagne au regard de feu, et Tony, son grand ours blanc, son ami d'enfance.
Dire lequel de ces deux êtres le cornac aimait le mieux lui eût été chose impossible; ces deux affections complétaient son existence d'homnic-lion
Aussi , toute l'implacable colère de cette dernière nature s'emparat-elle de son âme , quand il vint à soupçonner trahison de la part de Lecika.
Plusieurs fois il avait remarqué un jeune seigneur, dont les fréquentes visites à la ménagerie semblaient révéler un autre motif qu'une curiosité vulgaire; mais il fallut que le hazard lui en fournit l'horrible preuve pour qu'enfin il doutât de la fidélité de sa compagne, de celle qu'il aimait à l'égal de Tony !
Un billet du jeune seigneur annonçait à Lecika que toutes les mesures étaient prises pour réaliser leurs vœux; que, celte nuit même , il franchirait le mur de la première cour pour l'enlever et fuir avec elle loin des deux ours qui la gardaient.
Faire parvenir la lettre à Lecika, se promettant bien de faire jouer le premier rôle à son poignard, fut pour le cornac le résultat de sa première pensée. Puis, en attendant l'heure de la vengeance, il fut s'enfermer avec Tony, le seul qui ne l'eût jamais trahi.
Tout le jour, ce fut un mutuel épanchement d'amitié, comme un échange de commisération entre l'ours et son maître. Celui-ci , la rage au cœur et le désespoir aux yeux , balbutiait sa douleur en frottant sa
figure contre le front rugueux de son confident, et l'animal semblait comprendre, en considérant d'un œil morne chaque larme que son maître laissait tomber sur ses pattes velues.
Deux heures du matin avaient sonné, et toute la ville était
ensevelie dans le plus profond repos. Seulement la rue aboutissant à la ménagerie retentissait du bruit régulier de l'éperon, et un jeune cavalier parut bientôt au pied du mur de cette enceinte. La lune qui éclairait , brillante en cet instant, lui permit de choisir les cavités les plus commodes pour l'escalade; il se cramponna hardiment, parvenu au fuie du mur, il enjamba avec résolution , descendit comme il était monte, et disparut tout-à-fait derrière l'enclos.
Arrivé à lerre, il avança quelques pas, puis fixa des regards inquiets sur une petite croisée qui jetait une faible clarté. Bicmôt une jeune femme parut, agitant amoureusement un mouchoir blanc • mais derrière cette figure céleste, le cavalier crut voir celle du cornac
s agitant horriblement
Dans le même instant, il mit l'épée à la main et se retourna au
brnit uc pas pesans L'ours blanc , debout, l'œil joyeux , la gueule
béante et les bras longs, s'avançait pour le happer! -Bravo, Tony, bravo, hurlait le cornac, qui tenait sa femme echcvelee et la mordait cruellement, car il l'aimait trop pour la poignarder. Défends bravement ton maîire qui t'a réservé un fameux souper.
Et l'ours, haut de huit pieds, franchissait, en se dandinant avec une nonchalance civilisée, l'espace que laissait le jeune seigneur en reculant d'effroi.
Enfin , le danger ranima son courage ; le malheureux . à la orâce près, se fendit plusieurs fois, l'épée haute, comme il faisait à la&salle d armes, et autant de fois son terrible adversaire, entamé, bondit à reculons.
Mais Tony devint furieux.
Le cornac voyant le sang rougir le poil de son ami , menaçait le cavalier de venir à l'aide, s'il ne se laissait dévorer. ^ L'ours devinant alors une lutte où il n'avait cru voir qu'un repas , s'élança d'un saut sur le cavalier ; l'homme disparut sous le monstre. ' Toute une lame d'épée , qui traversait l'estomac de Tony, aiguisa singulièrement son appétit naturel, et un effroyable craquement annonça au cornac et à Lecika que le jeune seigneur avait été dévoré avant d'avoir cessé de vivre.
Le Comte Alex, de B
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