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III. — LA MAIN DROITE

Chez les Charlet. Leur chambre. Rideaux : cretonne française à dessins cachemire. Lit, table de nuit, chiffonnier, bureau à cylindre, armoire à glace : Louis XVI, acajou et cuivres. Fauteuils cretonne, chaises italiennes en bois de citronnier.

Un désordre fou. Çà et là, jupons, souliers, mouchoirs.

Charlet, le drogman de l'Ambassade, est tout seul, bien sage, assis devant le bureau à cylindre, sur une des chaises en bois de citronnier. Veston de molleton gris, sur la chemise de nuit. Malgré cette tenue lâchée, et l'absence de tout témoin, il surveille ses attitudes, ses gestes, il se croit obligé de lire, avec une attention d'écolier, une volumineuse Histoire diplo* malique de la' France depuis Vannée 1787 jusqu'à Vannée 1789 (in-8°).

Entre temps, il monologue :

— Mon Dieu!... Il est onze heures passées, et Alice ne rentre pas... Où peut-elle être?... Que peut-elle faire dehors à pareille heure?... Et elle n'admet aucune question... elle ne tolère aucun reproche... On a bien raison de dire que jamais nous autres hommes, nous ne connaîtrons le cœur des femmes !... Voilà donc où mènent les mariages d'inclination !... et de réparation !... J'y perds mon anglais... Par quel miracle la plus charmante des maîtresses a-t-elle pu devenir la plus insupportable

des femmes?... C'est moi qui l'ai introduite dans le monde en lui donnant mon nom, et c'est elle qui semble toujours y avoir honte de moi. Elle a, sans nul doute, entravé ma carrière, et on dirait à présent que c'est elle qui a fait le sot mariage... Enfin, et c'est là ce qui heurte davantage mon esprit éminemment logique, elle s'obstine, par contradiction, à me refuser ses faveurs, depuis précisément qu'elle a le droit de me les prodiguer... Je ne suis pas hors d'âge pourtant... (// jette un coup cTœil furtif sur la glace, en ébouriffant le poivre et sel de ses cheveux.)

Un temps. Il repart :

... C'est-à-dire que je suis plus jeune, beaucoup plus jeune que mon âge. Voilà les heureux effets d'une adolescence qui fut fougueuse, mais retenue. Quand je pense qu'en dépit de nos longues séparations, je n'ai pas sur la conscience la plus légère infidélité... (// soupire.) Cela fut pénible quelquefois.

Un temps.

... Pénible... Lorsque j'étais consul à Rangoon... Ah ! Dieu du ciel, qu'il m'a fallu de volonté, que j'ai souffert!... Ce climat énervant, ces pluies chaudes, le spectacle des mœurs ambiantes, qui ne sont pas toujours recommandâmes...

Distraitement il tire à lui le Kama-Soutra^ qui se trouve à sa

portée. Il feuillette.

Le climat de ce pays-ci est tout différent, mais également bien perfide... L'hiver est rigoureux; mais le contraste subit du printemps... {Baissant les yeux, il lit :) « La femme est une porteuse d'eau ou une domestique de caste inférieure à celle de l'homme... Dans ce cas, il n'y a point d'actes accessoires ou préliminaires... »

Entre la femme de chambre : une assez jolie fille du pays, que M™* Charlet, par snobbisme et à l'imitation de M" Huxley- Stone, a déguisée en servante anglaise, bonnet tuyauté, tablier festonné à fleurettes.

... « La femme est une domestique... » Cette fille est charmante. . . Alice, Alice, vous mériteriez. . . (// fredonne du Béranger, il se remémore du Paul de Kock.) J'avoue que je n'avais point de si appétissantes créatures pour me servir, lorsque j'étais consul à Rangoon... (Ses yeux pétillent.) Eh!... Eh !... Hem?...

La jeune personne ne sait pas un mot de français, et naturellement le drogman de l'ambassade de France ignore la langue du pays.

— Je ferai mieux de reprendre ma sérieuse lecture... «La femme est une porteuse d'eau... » Hein!... Oh!... (Il congédie d'un geste la servante.) Je serais bien noté au Département, si l'on savait que j'ai failli m'abaisser jusqu'à pratiquer des amours ancillaires !...

Des pas, dans l'escalier.

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Alice... Il n'était que temps...

Elle entre.

M mc Charlet, agressive. — Bonsoir.

Charlet, timide. — Enfin, chère amie... Je désespérais...

M rae Charlet. — Comment, vous désespériez ?

Qu'est-ce à dire? Ai-je coutume de coucher dehors ?

Charlet. — Il ne manquerait plus...

M mo Charlet. — La preuve qu'il n'est pas si fard, c'est que vous, qui avez la manie de vous coucher comme les poules, vous n'êtes pas encore au lit... Vous lisiez?... Que lisiez- vous?... (Elle saisit brusquement le Kama-Soutra, voit le titre, et rejette le volume avec dégoût.) Ah! Fi !...

Un peu plus tard. A l'Ambassade. Chez les Xaintrailles.

La chambre à coucher de la duchesse. Une très grande pièce, basse de plafond. Une seule fenêtre, large, basse, cintrée. Très jolies vieilles perses à perroquets. De l'acajou Restauration.

Le lit, point « de milieu ». Il forme bateau. A la tête et au pied, colonnes engagées, qui portent, en guise de chapiteaux, des sections de cylindre décorées d'une rosace : les cuivres presque aussi fins que des cuivres Empire. Petit ciel à lambrequin, les rideaux drapés en bonne grâce.

Une monumentale commode, même décoration. Une armoire à glace, plus faubourg Saint-Antoine. De lourds fauteuils carrés, plus purement Empire. — Un guéridon et une tablé-panier à ouvrage d'aucun style. — Une jardinière sur trépied, à hauteur d'homme, laqué blanc, feuilles de laurier or.

A la tête et au pied du lit, portes à un battant : Tune condamnée; l'autre (à la tête) entre-bâillée. Elle donne sur le cabinet de toilette, qui sépare de cette chambre celle du duc.

Nudité des murs. Sur la cheminée, une belle garniture, presque

identique à celle du salon Empire chez la duchesse douairière à Paris : PAmour et Psyché.

Yvonne est seule : déshabillé de pékin bleu pâle, d'une seule pièce, agrafant sur le côté ; point de garniture, qu'un rien de loutre qui prend le col, biaise en travers du corsage, et rebiaise en travers de la jupe.

Elle constate l'heure : onze heures et demie.

Yvonne. — Ces rencontres !.. Si je m'attendais à retrouver ici, dans ma chambre, cette grande bête de pendule toute pareille à celle de ma bellemère... (Souriant.) Je n'osais pas y regarder l'heure. Ces deux amoureux si convenables m'imposaient. Pourquoi est-ce que j'ai maintenant du plaisir et de l'attendrissement à les revoir? Ils sont les seules choses d'ici pour quoi je me sente un peu d'amitié, et il me semble que leurs regards perdus se posent affectueusement sur moi. Je ne peux pas croire que nous nous soyons retrouvés par hasard. Je les aime comme si je les avais chipés là-bas pour les apporter ici, avec leur borne et leurs petites ailes de papillon...

Elle rit tout d'un coup.

Je ne me vois guère voyageant avec une pendule... La tête de Francis !... (A elle-même, sévèrement.) Yvonne... (Elle se menace du doigt.) Moqueuse... L'Amour et Psyché en sleeping.

(Plus lentement.) L'amour en spleeping... (Avec volubilité'.) Non, mais avec deux ou trois bibelots plus portatifs, comme il est facile de parer la plus

banale chambre d'hôtel, d'y mettre de la fantaisie et de l'intimité ! Je n'y ai pas manqué pendant tout notre voyage de noce. C'était mon premier soin à l'étape. Une photographie par-ci, une autre par-là, maman sur la commode, papa sur la glace, on se sentait tout de suite chez soi. Francis luimême, qui est si peu communicatif, ne dissimulait pas cette impression. « Vous êtes une fée, me disait-il en souriant : d'un coup de baguette vous transformez en home un vulgaire tournebride. La reine d'Angleterre elle-même, qui sait faire cela merveilleusement, ne le fait pas, je gage, mieux que vous. »

Elle s'accoude à la cheminée, et se perd dans ses pensées.

[Soupirant.) La reine d'Angleterre... Ah ! Eh bien! Pourquoi donc ce petit changement à vue ingénieux est-il si aisé à exécuter dans une chambre d'hôtel, au lieu que dans cette chambreci, j'ai beau ranger ma pacotille de toutes les manières, je n'arrive pas à me procurer la moindre illusion?... C'est pourtant un vrai chez -moi ici... Un chez-moi... Oui, mais peut-être bien aussi que j'ai plus d'exigence, à cause de cela justement... Je ne travaille plus dans le provisoire, je m'installe... On ne s'installe pas en un jour... Tu n'es plus en voyage, Yvonne... {Elle regarde la photographie de la comtesse de Chaméane, sa mère. ) Tu

n'es plus en voyage, Yvette, tu es... (Elle baise le portrait-carte) en émigration... En émigration... Pauvre maman chérie...

Un temps.

Emigration... Oui, c'est le mot de Francis... 11 me disait cela, accompagné de beaucoup d'autres choses... très sages, très bien dites... car il parle et il pense comme il faut, Francis... c'est une intelligence... Il me disait cela le jour où j'ai fait l'escapade d'aller le voir chez lui... chez sa mère... dans le superbe salon Empire où il y a la pendule... Son petit discours m'a fait une impression que je n'oublierai de ma vie... Une espèce de mélancolie m'envahissait, mais une mélancolie saine, forte, virile si je puis dire. Je n'avais jamais si bien senti ma naissance et ma dignité. Certainement, cela ne m'amusait pas beaucoup de quitter tous ceux à qui je tiens, mais je voyais mon devoir, et je savais gré à mon mari qui me l'indiquait. J'avais peur aussi de ne pas être à la hauteur de mon rôle. J'avais besoin de m'étourdir un peu, de m'émanciper, de me révolter pour la forme contre ce lourd devoir, contre les conventions de notre monde, contre la Cérémonie, comme M. Musigny dit si bien... Ah! voilà encore une intelligence. Je voudrais causer avec lui plus souvent... Il me connaît déjà mieux que je ne me connais moi-même...

122 LA CAKRIÈRE

Oui, un besoin d'étourderie et d'inconséquence qui me reprend dès que j'ai du monde et du bruit autour de moi... quand je bois du Champagne vert avec le comte de Lutzbourg... quand j'écoute les bavardages de cette drôle de comtesse d'Eschenbach... Monseigneur, pourquoi Votre Altesse Impériale creuse-t-elle des trous ?... Et Son Altesse Impériale qui n'avait pas six ans, répondit : « Je fais des trous... » (Elle saisit la photographie de M. de Chaméane. Avec élan, avec angoisse presque,) Papa!.. Ah çà ! je divague... (Elle se tait longtemps.)

Ce mot d'émigration... me suggérait aussi...

d'autres pensées... toutes différentes. Je me rappelais... ce que racontait mon grand-père, de la vraie émigration, l'émigration d'autrefois... des sentiments vifs et naturels qui vous viennent quand on est loin de son pays et qu'on manque de tout... Il me semblait, et cela ne me déplaisait point, que Francis et moi nous devrions vivre à l'Etranger dans une intimité plus grande qu'à Paris. J'imaginais même des bêtises extraordinaires... que nous nous réjouirions de supporter ensemble des privations.... que nous nous tutoierions peutêtre... Oh!., je suis très romanesque... En voilà de la psychologie... Musigny, Musigny... Et c'est pour tout cela peut-être que j'aime tant ce monument de pendule et ces deux amoureux transis...

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(Elle regarde t heure. Très violemment.) Minuit presque! Et il n'est pas rentré! Oh! c'est trop fort!

Elle s'assoit. Klle réfléchit.

Comment donc ai-je pu former des imaginations si bizarres, et dont certes je n'ai pas pris l'exemple autour de moi ?... Je dois avoir le cœur autrement fait que la plupart des femmes. C'est mal peut-être. .. J'ai toujours attendu quelque chose que je ne savais pas. Au temps de mes fiançailles, à chacune de mes entrevues avec Francis, il me semblait toujours qu'il allait m 'arriver quelque chose que je ne démêlais pas bien, mais qui pourtant dépendait un peu de moi. J'étais pleine de bonne volonté, je faisais une espèce d'effort comme pour pousser un cri... D'ailleurs il n'arrivait jamais rien, et les choses, par bonheur, se passaient toujours avec simplicité, avec correction, comme elles doivent se passer dans le monde... J'ai sommeil... Je ne voudrais pourtant pas me coucher et m'endormir sans lui avoir dit bonsoir... Après tout, c'est bien naturel qu'il m'ait quittée pour aller au club... Sa première soirée libre... Tous les soirs nous sommes sortis ensemble... J'aurais dû rester avec l'Ambassadrice, et ne pas prétexter cette migraine que je n'avais pas... Peut-être La Morvandière et Musigny sont-ils venus... Nous aurions bavardé, je me serais montée encore... Mais non... Cette existence plus

intime, un peu bourgeoise, Francis ne demande peut-être pas mieux que... Mais c'est mon rôle de l'organiser, mon rôle de femme...

Minuit.

Ions !... (Soupir.)

onne. La femme de chambre vient. Lent déshabillage icieux. Yvonne se met au lit. Lingeries très simples,

rend un livre. Elle lit, accoudée, tille lutte. Ses paupières

'ouvrent plus qu'à de longs intervalles.

irt. La Jemie.

lointain d'une voix qui réclame la porte. Roulement de

Lire dans la cour d'honneur. Rruil lourd de la porte qui se

ancis, avec peut-être une nuance de méconment. — Comment ? Vous m'avez attendu ? . ne dormez pas encore ? Après vos fatigues lerniers soirs...

onne. — J'ai fait des rangements... Je voudonner à cette chambre un air de home, ne je faisais à nos chambres d'hôtel. Vous rappelez ? Vous me disiez que j'y réussissais. mêe.) Ici, c'est bien plus important, nous nés définitivement chez nous... Gela m'a pris coup de temps... Vous n'êtes pas fàehé ?...

ancis. — Non... Je souhaitais même, sans l'es- *, vous trouver encore les yeux ouverts, et faire, t de me mettre au lit, un bout de causette vous.

Yvonne, ravte. — Vrai ?... Quel bonheur que je n'aie plus sommeil !... Asseyez-vous là.

Elle compte sans doute qu'il va s'asseoir au pied du lit, mais il s'établit dans l'un des fauteuils,, après avoir jeté sur une chaise son pardessus, soigneusement rangé son chapeau et sa canne.

Yvonne, coquette. — Vous avez... [Avec une solennité plaisanté) une grave communication à me faire?

Francis, sérieux. — Oui.

Yvonne, étonnée. — Oui?

Francis, presque tendre. — Une grande nouvelle.

Yvonne. — Dites!...

Francis. — Eh bien !... Vous aurez l'honneur d'être présentée cette semaine.

Yvonne, désappointée. — Ah!... Comment?

Présentée?... A qui?

Francis, digne. — Comment, présentée à qui ?

Pré-sen-tée. Présentée à la Cour. Présentée à Leurs Majestés.

Yvonne, plus animée. — Vraiment ?... Au fait, je n'y pensais plus.

Francis. — Cela vous fait plaisir ?

Yvonne. — Cela me fait plaisir... Me voilà tout à fait réveillée.

Francis se lève.

Oh 1 pas si vite... Je ne vous ai pas vu de la soirée.

Francis prend un air piqué.

Je ne vous fais pas de reproches...

Francis. — Que vous êtes enfant i... Je laisse la porte ouverte.

Il passe dans le cabinet de toilette. Les répliques, un peu plus haut.

Yvonne. — Vous êtes allé au club?

Francis. — Oui.

Yvonne. — Vous avez vu Paul ? Vous avez fait sa partie ?

Francis. — Non... Je suis arrivé fort tard et à peine resté... Figurez-vous qu'en sortant d'ici, j'ai eu la fantaisie de marcher un peu. Je n'avais pas fait quatre pas que je tombais sur ce raseur de Huxley-Stone. Il m'a accroché. Il m'a traîné jusque chez lui. J'ai dû y passer plus d'une heure.

Yvonne, d'une autre voix. — Ah!...

Long silence.

Francis, un peu inquiet. — Est-ce que vous dormez, chère amie?

Yvonne. — Non.

Silence.

Francis, résolument. — Au reste, je ne me suis pas ennuyé. Bien que j'aie assez fréquenté dans cette maison et que je la connaisse, j'ai toujours plaisir à y retourner : c'est le vrai modèle du home anglais. Vous n'avez pas idée, ma chère Yvonne,

V li

de cet ordre, de cette bonhomie, de cette intimité. Huxley-Stone et sa femme ont l'un pour l'autre mille attentions. Ils se comblent réciproquement de petits cadeaux ingénieux et pratiques. . . (Il jette an regard sur f étui-carnet en satin blanc.) M r8 Huxley- Stone, si grande dame qu'elle soit, s'occupe ellemême de Téducation de son fils, et vous savez que par « éducation » les Anglais entendent les soins les plus matériels. Enfin, lorsque je suis arrivé, elle venait d'abandonner la lecture de Rossetti pour vérifier les comptes de sa cuisinière.

Silence.

Vous dormez ?

Yvonne, doucement. — Mais non, mon ami, je vous écoute.

Francis, un peu froissé. — Ou bien, si mes histoires ne vous intéressent pas?

Yvonne. — Bien au contraire, et je réfléchissais. Ce que vous me dites s'accorde avec des idées que je me forgeais tout à l'heure en vous attendant... Vous connaissez mon affection, Francis, et combien je voudrais vous faire une existence entièrement conforme à vos goûts. Il m'est revenu que vous m'aviez naguère engagée à prendre les avis de M rs Huxley-Stone, et je me demandais si vous n'aimeriez pas à être traitée par moi comme son .mari par elle.

Francis, riant. — Ah ! ah !

Yvonne, piquée. — Pourquoi riez-vous ?

Francis. — Vous vous sentez des dispositions à... faire les comptes de votre cuisinière et à me ?

.. Ne riez pas, répondez-

tes plaisante ! Je vous ai s conseils de M" Huxley- N'imitez personne, restez rmante. Chaque nation a s une Anglaise, mais une

- Pyjama.

avoir une dans le pays...

en, mais elle est mûre...

s laissais faire l'Anglaise.

; tous les gens d'ici qui ne rit que Paris. (Use penche

iducPaul?

it... (Shake-hand.) — A

issade. Les appartements privés de Chameroy.

adeur l'a décrite à M™ Cliarlet.

re les deux fenêtres, avec l'ibis

rose. Les deux bibliothèques Louis -Philippe, avec toute la collection de la Revue des Deux-Mondes. Le lit à baldaquin et à colonnes, sur une estrade.

Contrairement à l'affirmation de l'Ambassadeur, cette chambre n'est pas celle de la marquise, mais bien la chambre indivise de la marquise et du marquis, lesquels ont toujours couché dans le même lit. Le Roi faisait ainsi \

M B * de Chameroy repose. Elle a dépouillé tout insigne Louis XIII, mais elle est bien arrangée. Cette beauté un peu marquée devient appétissante dans la pénombre. Agréablement grasse. Coiffure simple. Lingeries incomparables, discrètement enrubannées. Point décolletée, engoncée plutôt, mais... des entre-deux révélateurs. Les bras nus depuis le coude, et « les plus beaux du monde ». Le visage duveté d'un rien de poudre.

Les draps, secs : un jour, point de dentelles, point de broderies que le chiffre, avec la couronne. Aux taies, la couronne seule.

L'Ambassadrice est visiblement impatiente ; mais elle ne manifeste cette impatience que du bout de ses doigts sans bagues qui pianotent sur le drap. Elle ménage sa physionomie, et s'est imposé de ne plus exprimer aucun sentiment après minuit.

La porte s'ouvre. L'Ambassadeur paraît (l'habit, la pèlerine, le chapeau). Après sa brève scène avec M m * Charlet, il est allé réellement prendre l'air. Il rentre.

Il passe dans le cabinet de toilette, y demeure quelques instants, revient et s'installe dans le lit conjugal avec des gestes et des attitudes si parfaitement mesurées qu'il échappe à tout ridicule. Il pousse un grand soupir.

L'Ambassadrice. — Enfin, mon ami, vous voilà.

L'Ambassadeur, tressaillant. — Gomment ? Vous ne dormiez pas?... En ce cas, je vous demande pardon d'être rentré ici sans vous souhaiter le bonsoir.

L'Ambassadrice. — Sans doute, je ne dors pas, je vous attendais.

1 D'après V étiquette en vigueur dans V entourage des Princes, nous désignons par ces mots : « le Roi » , le souverain que des personnes moins informées appellent familièrement : « Louis- Philippe. » — // est le Roiy le seul.

L'Ambassadeur, surpris. — Vraiment?...

L'Ambassadrice. — Et avec impatience.

L'Ambassadeur. — Je suis confus... (// lui serre affectueusement la main.)

L'Ambassadrice, amicale. — Cette migraine?

L'Ambassadeur. — Elle est passée.

L'Ambassadrice, dun ton de doux reproche. — Vous me laissez...

L'Ambassadeur. — Excusez-moi.

L'Ambassadrice, poursuivant. — Vous me laissez là toute seule avec Chailly-Descombes, au milieu de la plus intéressante conversation.

L'Ambassadeur. — Elle ne me semblait pas si intéressante : il ne s'agissait que de lui.

L'Ambassadrice. — Avez-vous la vue si courte ? De lui !... Vous laisseriez sans regret partir un premier secrétaire de cette force et de cette influence ?

L'Ambassadeur, poliment. — Vous êtes le meilleur des premiers secrétaires.

L'Ambassadrice, ironique. — J'ai besoin d'un complice. (Un temps.) Eh bien?

L'Ambassadeur. — Plaît-il?

L'Ambassadrice. — Vous dormez ?

L'Ambassadeur. — Je le souhaiterais.

L'Ambassadrice. — Vous êtes peu curieux.

L'Ambassadeur. — Mais qu'y a-t-il?

L'Ambassadrice. — Vous n'avez pas vu que Chailly...

L'Ambassadeur. — Ah ! je n'y pensais plus.

L'Ambassadrice. — Chailly ne parlait qu'à mots couverts de cette lettre de Gaviolini. Il fallait lui tirer les vers du nez. Dès que vous avez eu le dos tourné, je m'y suis employée démon mieux. Savezvous de quelle importance est le mouvement qui se prépare à Vienne ? Croyez- vous qu'il s'agisse uniquement d'y changer de premier secrétaire ?

L'Ambassadeur, vaguement. — Ah ! non, non...

L'Ambassadrice. — Non, non !... On ne parle de rien moins que d'y changer d'ambassadeur. Après l'éclatant succès que vous avez remporté ici, vous êtes tout désigné...

L'Ambassadeur, se réveillant à demi. — Pour quitter le poste où j'ai réussi?

L'Ambassadrice. — C'est la loi de l'avancement. (Silence.) Eh bien ?

L'Ambassadeur. (Un souffle.) — Eh bien ?

L'Ambassadrice. — Si nous arrivons à Vienne avec Chailly-Descombes pour premier secrétaire, avec. . . Luc!... Luc !...

Le marquis de Chameroy dort profondément. La marquise, après un haussement d'épaules, se tait, éteint la lampe.

Les filets d'or s'effacent au dos des reliures de la Revue, et l'ibis rose devient gris subitement, comme tous les ibis la nuit.

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