‹ La carrière (volume 2)Chapitre 9 sur 23 · II. — LA MAIN GAUCHE · texte numérisé non relu

II. — LA MAIN GAUCHE

A l'Ambassade de France, après dîner.

L'immense petit salon de l'Ambassadrice. Son « coin », délimité par les paravents, est seul éclairé : lampe de parquet, abatjour Empire, franc rose, sujets antiques sur fond poché. — Le reste, dans les ténèbres : un peu de reflet de réverbères, un peu de givre de clair-de-lune à la grande baie.

En un large fauteuil (bois doré, damas jaune), la Marquise de Chameroy, comme de coutume Louis XIII (robe de chambre ou toilette de bal ?), fume : cela est de bon ton pour les femmes qui ont beaucoup vécu à l'étranger ; mais il faut que la cigarette soit faite d'un rare tabac, qu'elle résume subtilement par son arôme le souvenir des anciens voyages.

Le Marquis de Chameroy fume, et circule pour hâter sa digestion, qu'il souhaite correcte, vive et discrète.

Ghailly-Descombes, tombé dans un fauteuil, vis-à-vis de l'Ambassadrice. Bien familier. Qu'il se méfie : ces attitudes lâchées ne lui siéent guère. Il est (rappelons-le) grand, osseux, imberbe, le nez au vent.

Les deux hommes : le smoking, le ruban.

L'Ambassadrice. (Elle affecte un certain nonchaloir. Elle étouffe un gracieux bâillement.) — Ah !... enfin!... Une soirée de répit, d'intimité... J'y aspirais. Je suis sur les dents» Cette saison interminable m'a brisée.

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Chailly-Descombes. — Elle n'est pas close : nous avons encore cette mascarade au théâtre de la Résidence, et votre bal.

L'Ambassadrice. — Quel tracas ! Recevoir l'Empereur !...

L'Ambassadeur. (Pour exprimer son opinion, il intemompt sa promenade^) — Ah !...

Geste d'accablement. Il se caresse les favoris. — Un temps.

(A Chailly-Descombes.) — Qu'avez- vous fait aujourd'hui ?

Chailly-Descombes. — Un peu de cheval.

L'Ambassadeur, du bout des lèvres. — Rencontré ?...

Chailly-Descombes, de même. — Oui... Paul...

L'Ambassadeur, à la marquise. — Vous, chère amie ?

L'Ambassadrice. — Visite à la d'Eschenbach . . . Mené M me de Xaintrailles... Rencontré Paul aussi, par hasard...

L 'Ambassadeur finement. — Par hasard ?...

Un temps.

(A Chailly-Descombes.) — Des lettres ?...

Chailly-Descombes. — Peuh !... famille... Gaviolini...

L'Ambassadeur, intéresse'. — Ah !...

L'Ambassadrice. — Vous parlez toujours de

Gaviolini... Qu'est-ce que Gaviolini ?... Quel est son titre, sa position ?

Chailly-Descombes. — Il n'a ni position ni titre : il a des relations et il est au courant.

L'Ambassadeur. — Sa lettre... permettez, Chailly?... sa lettre... vous donne-t-elle quelques tuyaux ?

Chailly-Descombes, négligemment. — Le premier de Vienne, Debucourt... irait à Londres... Pour Vienne... on parlerait de moi... Des ouvertures seraient faites auprès de vous...

M"* de Chameroy secoue, un peu fiévreusement, la cendre de sa cigarette dans un cendrier de lapis, monture bronze doré.

L'Ambassadeur, officiel. — Il m'en coûterait, mon cher, de me séparer de vous; mais si vous désirez le moins du monde ce changement de poste, vous pouvez compter sur mon appui.

Silence un peu lourd. — Un valet de chambre pénètre et dit quelques mots à l'oreille de Son Excellence.

Bon, j'y vais... Pardon... {Geste évasif. — Il sort.)

Silence. — Allumettes, cigarettes.

L'Ambassadrice, parfaitement calme. — Notre premier tête-à-tête depuis deux mois.

Chailly-Descombes. (Geste.) — Le monde ...

(Pause. — Pour rompre le silence.) — Croyez-

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vous que je n'aie pas compté les jours avec impatience ?

L'Ambassadrice. (Geste. Une pause.) — Vous allez partir en congé le plus tôt possible ?

Chailly-Descombes. (Geste.) — Famille...

L'Ambassadrice. (Geste (f assentiment. — Une pause.) — Vous connaissez beaucoup ce Gaviolini?

Chailly-Descombes. — D'enfance... Je lui garde une vive gratitude.

L'Ambassadrice. — ?

Chailly-Descombes. — Je lui dois... un peu indirectement, le bonheur de vous connaître.

L'Ambassadrice. — A lui?

Chailly-Descombes. — Je ne songeais guère aux ambassades et j'hésitais entre divers métiers, lorsque je retrouve mon Gaviolini : je l'avais perdu de vue, avec soin, comme tous mes camarades de collège. Mieux informé sur son compte, je l'apprécie. Nous renouons. Il me fait dtner avec Sabouraud, le fils de notre vieux plénipotentiaire à Smyrne, avec Verneuil, le fils de cette M mo Verneuil...

L'Ambassadrice. — Quelles gens !

Chailly-Descombes. — Oui, mais M rae Verneuil est une puissance, pour avoir su être sous l'Empire la cantinière complaisante de l'opposition. Le

entravé la carrière de personne. Je sais la vie.

Chailly-Descombes. — Vous êtes une femme admirable.

L'Ambassadrice. — Une femme. La collaboratrice indispensable, mais anonyme et désintéressée.

Chailly-Descombes. — Une femme supérieure...

(Un peu trop ironique, manquant de tact.) Sans vous, votre pauvre bonhomme de mari...

L'Ambassadrice. — Si je l'avais jugé tel, je ne l'aurais pas épousé. Il n'est, comme il doit, qu'un instrument, mais un instrument merveilleux. Sans moi, il n'eût pas fait grand'chose. Qu'aurais-je fait sans lui?

Chailly-Descombes. — A ce compte-là...

L'Ambassadrice. — Fille de bourgeois et bien dotée, l'originalité n'était pas grande de redorer un blason. J'ai plus d'ambition et d'intelligence, et si j'ai voulu un titre, ce n'est pas pour le seul plaisir de le porter. Je n'ai pas agi au hasard en épousant un diplomate : j'ai choisi le seul milieu où la fortune soit autre chose qu'un moyen de jouir, et la noblesse qu'une vanité. J'ai su reconnaître en Chameroy un de ces hommes, dont la nullité même est une puissance. Il suffisait d'en tirer parti. J'ai su m'y prendre, et la France aujourd'hui n'a pas à l'étranger un seul ministre qui nous aille à la cheville. Voilà mon œuvre, j'en suis fière, et elle me passionne.

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Chailly-Descombes, un peu déconcerté. — Je vous sais gré de me prendre pour confident. Les sentiments que vous portez à votre mari...

L'Ambassadrice. — Je ne lui en porte aucun. Il ne s'agit dans tout cela que de moi-même.

Chailly-Descombes. — Vous êtes un caractère.

L'Ambassadrice, plus bas. — J'ai un vice.

Chailly-Descombes. — Je serais curieux de connaître le défaut de votre cuirasse.

L'Ambassadrice. — [Elle hausse les épaules.)

Chailly-Descombes. — Ce vice?

L'Ambassadrice. — C'est toi...

Gestes.

Prends garde... (Un silence.) J'ai cru qu'il rentrait.

Ils reprennent les positions, corrects, froids. — Elle poursuit, d'une voix sans accent, comme si elle disait les plus indifférentes choses du monde :

Vous n'êtes pas une nullité utile... ni un instrument passif, vous... Vous êtes une intelligence égale, supérieure à la mienne... une volonté qui tient ma volonté en échec... un égoïsme aussi implacable que le mien... C'est pour cela que je vous aime... et pour cela aussi que je ne me suis jamais fait la moindre illusion sur la solidité de nos liens.

Chailly-Descombes. — J'ai pour vous une affec-

tion passionnée ; mais je me suis toujours incliné devant les nécessités de la vie.

L'Ambassadrice. — Moi aussi, stoïquement.

Chaiixy-Descombes. — C'est une justice à vous rendre.

L'Ambassadrice. (Un soupçon d'amertume.) — Nous nous valons.

Silence. Pressions de mains. Puis, vite :

Chailly-Descombes. — Quand vous voir. . . seule?. . . L'Ambassadrice. — Quand ?... {Geste d'ignorance.)

Chailly-Descombes. — Chut !

La porte s'ouvre. Rentre l'Ambassadeur, mac-farlane, chapeau à la main.

L'Ambassadeur. — Je me sens un peu de migraine... J'ai besoin de prendre l'air, je sors quelques instants.

L'Ambassadrice. — A tout à l'heure.

L'Ambassadeur et Chailly-Descombes se serrent la main. L'Ambassadeur sort. Chailly reste debout, regarde la marquise. Silence.

L'Ambassadrice. — Oui.

Mais Chameroy ne sort pas du tout. Il descend, simplement, jusqu'à son cabinet, au rez-de-chaussée. H s'y glisse.

Point de lumière. Les meubles, qu'on devine — comme dans le cabinet, déjà décrit, du Premier : drap, couleur...? — fauteuils carrés, tables et chaises carrées, divans carrés. Un peu de clarté aux fenêtres, dont l'une est coupée par la silhouette d'un paravent. Sur la cheminée, une grande nudité d'albâtre, très blanche, fait veilleuse.

Sur l'un des canapés, M" 6 Charlet : toilette de rue, robe cheviot, couleur...? petit feutre, pèlerine à plusieurs collets. Elle donne des signes d'impatience.

M me Charlet, très brusque. — Enfin! Vous revoilà !...

L'Ambassadeur, bas. — Oui,.. (Il frotte une allumette.)

M me Charlet. . — Inutile. .. (Remarquant sa tenue.) Hein! Un chapeau, un pardessus? Pourquoi cet accoutrement? Vous ne comptez pas sortir avec moi, je suppose ?

L'Ambassadeur. — Non... mais j'ai prétexté un mal de tête...

M mc Charlet. — Indisposition diplomatique.

L'Ambassadeur. — Oui... (// sourit finement, oubliant que la nuit est totale et que personne ri observe sa physionomie.) J'ai annoncé que j'allais prendre l'air, afin d'avoir plus de temps à vous consacrer.

M me Charlet. — C'était bien la peine ! Croyezvous que j'en aie, moi, du temps ?

L'Ambassadeur. — Oh!... J'espérais...

M me Charlet. — Quoi ?... Je suis mariée. Une femme mariée n'est pas libre de galoper toute la nuit. Est-ce que la vôtre...

L'Ambassadeur. — Mais alors... pourquoi... être venue, pardon : pourquoi m'avoir donné cette fausse joie?...

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M me Charlet, résolument. — J'ai un service à vous demander.

L'Ambassadeur, peu accoutumé à être attaqué de front. — Ah !... Ah !... Est-il possible?... Ah ! tant mieux, d'ailleurs... Voyons, qu'y a-t-il?

M me Charlet. — Une tuile.

L'Ambassadeur. — Une...

M me Charlet. — Tuile... Oh ! la tuile classique, la note de ma couturière.

L'Ambassadeur, piqué. — Je serai charmé de vous obliger, ma chère Alice, mais vraiment, vous n'abusez pas des précautions oratoires.

M mo Charlet. — Que voulez- vous ? Je ne suis pas un de vos collègues.

L'Ambassadeur. — Oh ! ce n'est pas dés formules que je vous demande, mais...

M me Charlet, très haut. — Mais ?

L'Ambassadeur. — Chut ! Ils sont au-dessus.

M me Charlet. — Qui : Ils ?

L'Ambassadeur, très bas. — La marquise et Chailly.

M rae Charlet. — Elle est bien bonne.

L'Ambassadeur, naïvement. — Pourquoi ?

M me Charlet, enchaînant. — Mais ?...

L'Ambassadeur. — Mais ?... Ah!... je voulais dire... que vous ne m'accablez pas des preuves de votre attachement.

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M me Charlet. — Mon Dieu ! je vous suis attachée... bien sûr... et vous le savez. Mais pourquoi exagérer les choses ? Vous-même, vous n'avez guère pour moi qu'une fantaisie, que vous vous passez comme vous vous en passez bien d'autres.

L'Ambassadeur. — Croyez-vous ?... (Tristement.) Oui, je fais la fête quelquefois. Cela n'est pas de mauvais ton. Je crois même que la tradition l'exige ; mais si l'on me découvrait une affection véritable, quel scandale !

M"* Charlet. — Aimez votre femme. Elle est charmante pour vous. Elle vous témoigne plus que du respect, presque de l'admiration. Allez donc voir si les autres parlent à leur mari de ce ton-là, et pour ne citer qu'un exemple, si je prends des mitaines avec le mien. Enfin, je ne sais pas si elle vous trompe, mais ce doit être bien délicatement : car on n'en parle guère, et on n'y voit rien.

L'Ambassadeur. — Ma pauvre Alice, ne vous moquez donc pas de moi. Je ne suis pour personne au monde plus exclusivement « l'Ambassadeur » que pour ma femme... Si vous voyiez notre chambre... je veux dire : sa chambre, où j'entre d'ailleurs quelquefois... (Un temps.) Il y a un grand lit à baldaquin et à colonnes, sur une estrade... une console Louis-Philippe entre les deux fenêtres... deux bibliothèques Louis-Philippe... Dans les bibliothèques, toute la collection de la Revue des Deux-

Mondes, et, sur la console, un ibis rose empaillé. M me Charlet. — Le symbole... (Elle rit.)

11 lui prend les mains.

(Se dégageant.) Allons, allons... il est dix heures sonnées.

L'Ambassadeur, résigné. — Alors ?...

Elle lui parle à l'oreille.

Il marche à tâtons vers son bureau, mais il ne lâche pas la main de M"" Charlet. Il l'attire.

M me Charlet. — Voyons...

L'Ambassadeur. — Ah !

Furtivement, il écrase du doigt quelque chose au coin de ses yeux. Une larme?... Puis, pour fouiller dans les tiroirs, il est obligé d'allumer une bougie.

Voilà.

Il reste les deux mains dans les mains d'Alice, il la regarde.

M me Charlet. — Tiens, vous avez du noir.

L'Ambassadeur, inquiet. — Où donc ?

M me Charlet. — Là... dans le coin de l'œil... attendez... (Du bout de son doigt ganté, elle F essuie.) Voilà... au revoir et merci.

L'Ambassadeur. — Au revoir.

Par les rues désertes, elle va, elle trotte, de son joli pas de Parisienne — un peu modiste. Elle n'a peur ni de la solitude ni de la nuit. Elle est alerte, elle est gaie, un souffle de désir l'enlève... Elle s'engage avec assurance dans un dédale de petites rues, moins aristocratiques, mais à une portée de main du beau quartier.

Elle s'arrête devant une haute maison, à petite porte. Elle tire de sa poche une clef, ouvre, suit une espèce de couloir obscur qui débouche dans un jardin.

Une allée. Au bout, un pavillon. Autre porte, autre clef. Elle monte, dans l'obscurité complète, un étage d'un escalier tournant qu'elle semble merveilleusement connaître. Elle traverse à tâtons une antichambre, une première pièce, une deuxième.

Elle ouvre une porte. Lumière.

One chambre, d'un amusant fouillis*. Des dessins dédicacés, au mur. Des bibelots exotiques et des accessoires de cotillon. Tas de livres et de papiers.

Des meubles du pays, avec deux ou trois de ces meubles de famille que les diplomates — nomades à intervalles sédentaires, emportent partout avec eux, pour faire le fonds de leurs installations provisoires : une table et un lit Louis XVI, en noyer. La table tirée contre le lit. Sur la table, beaucoup de feuilles blanches et de feuilles noircies, une écritoire mauresque, gros modèle, le pique-plumes : un bloc de papier buvard encadré de nickel, un flacon de cérébrine. Dans le lit, Musigny.

M"" Gharlet pousse la table, et sans rien dire, sans même relever sa voilette, elle s'abat sur le jeune attaché, qui, en chemise de nuit, ne présente plus aucun symptôme de snobbisme. — Baisers goulus.

Musigny. — Oh ! les 'premiers baisers à travers la voilette !

M me Charlet. — François Coppée.

Musigny. — De l'Académie française... Laisse, que j'en mange encore un peu, un tout petit peu...

M me Charlet. — Qu'il est gentil de s'être couché au lit pour m'attendre !

Musigny. — Non, Lice, pour travailler... J'adore ça, travailler horizontal... Ça donne je ne sais quoi à mon style. Ça le rend souple et peloteur.

M me Charlet. — Qu'on le regarde un peu, son Gny... Mais comme on l'aime ainsi, débraillé, ébouriffé !... G'est pas encore assez, laisse-moi te décoiffer plus... te démolir ton rouleau... là... tu

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sais, ton rouleau, ce qu'il m'embête !... Sa mèche sur le nez... (Elle bat des mains.) Pas de pose, ça repose... (Elle lui replie et lui rabat le col de sa chemise.) Pas de grands cols... Pas de cravates à double tour... Plus de gilet de velours... (Elle se lève.) Oh ! ton gilet de velours !... Non ! l'es-tu, snob ! l'es-tu assez, homme du monde ! Tu vaux mieux que ça pourtant. Mais quel plaisir trouves-iu à être tout le temps fourré avec ces gens-là, à leur emprunter leurs ridicules, à leur en prêter au besoin ?

Musigny. — Où veux-tu donc que je sois fourré? Le monde, c'est le monde. On y va parce qu'il faut aller quelque part et qu'on ne peut pas aller autre part. Dans tous les temps et dans tous les pays, les grandes intelligences — comme moi, ont tapé sur le monde, sans s'abstenir de le fréquenter. J'ai le tact d'adopter quelques-uns des ridicules de la société où je fréquente, c'est pour ne pas me faire trop remarquer. Où vois-tu du snobbisme ? Et puis je t'engage à parler de snobbisme, toi. N'astu pas donné la plus folle preuve de snobbisme... pratique et... irrémédiable, en te mariant?

M me Charlet. — Oui, mais je prends des vacances... Je n'ai qu'une idée, du matin au soir, c'est de sortir de scène et d'aller te retrouver dans la coulisse. Et puis, il y a des jours... oh ! il y a des jours où j'ai envie de payer mon dédit et de lâcher

la boîte, et de filer tout à fait. En es-tu ? On s'en irait ensemble.

Musigny. — Certainement non.

M me Charlet. — Homme posé !... Homme sage !... Réûéchisseur !... Tiens, à propos du théâtre, fais-moi un rôle, et j'y rentre. Tu vois d'ici le potin !

Musigny. — Il ne faut pas faire de potin.

M me Charlet. — Quand je pense qu'il y a des gens du monde qui le restent même en dormant... qui ne se détendent jamais... qui n'ont même pas, du côté de la main gauche, cette soupape de sûreté que nous avons 1...

Musigny, riant. — Quel style !

M me Charlet. — Ainsi, tiens, je viens de voir Chameroy...

Musigny, contrarié. — Ah !

M me Charlet. — Non... (// la regarde.) — Parole !... Eh bien ! il m'a fait pitié, ce pauvre Excellence, vrai, la main sur la conscience... sur la conscience de ton cœur... (Elle la pose) il m'a fait pitié... Dis donc, tu n'es jamais entré dans ses appartements privés ?

Musigny. — Si.

M me Charlet. — C'est-il vrai qu'il a dans sa chambre... nuptiale... pour tout décor, la collection complète de la Revue des Deux-Mondes et un ibis rose empaillé ?

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Musigny. — C'est vrai.

M me Charlet. — Un ibis ! Peut-on !... Moi je t'assure que si j'avais un ibis, j'y renoncerais... Un ibis rose ! Je lui ai dit que c'était le symbole...

Musigny. — Je ne possède pas d'ibis, et je me permettrai de te faire observer que nous gaspillons en pure perte un temps précieux.

M me Charlet. — Calculateur !... Homme matériel !...

Musigny. — Profondément.

Gestes.

M mo Charlet. — Parlons d'abord de choses sérieuses. Qu'est-ce que vous écriviez de beau ?

Musigny. — Mes notes sur la diplomatie.

M me Charlet. — Ça vient ?

Musigny. — Ça vient.

M me Charlet. — Y a-t-il beaucoup de rosseries, de personnalités ?

Musigny, blessé. — Oh !

M rao Charlet. — Pardon, moi c'esl ça qui m'amuse. Mais vous autres, vous généralisez.

Musigny. — Nous généralisons. Embrasse-moi.

M mo Charlet, fourrageant dans les papiers. —

: Quoi c'est-il que t'as mis là dedans ? Ta thèse de

déjeuner sur la Cérémonie?... Et puis le snobbisme

jfe. pittoresque... Y sont-ils, tes œufs, y sont-ils ?

{Hochant la tête, et imitant le petit vicomte de la

Morvandière.) Il faut une riche imagination pour inventer une façon nouvelle d'accommoder les œufs... [Le nez au vent, imitant Chailly-Descombes.) On se lasse des meilleures. A Londres, au bout de trois mois, j'avais en horreur les œufs bacon... Musigny, imitant Charlet, — Lorsque j'étais consul à Rangoon...

Elle rit.

M m0 Charlet. — Je ne te conseille pas de faire l'inventeur d'œufs avec moi. Ça ne prendrait guère.

Musigny. — C'est une tournure d'esprit que j'ai comme ça. Quand on a de l'imagination en cuisine, on cuisine aussi supérieurement en amour.

M rao Charlet. — Gny ! . . .

Musigny. — Il n'y a pas d'ibis.

M mo Charlet. — Il rougirait.

Musigny. — C'est donc qu'il serait bien prude. Je nous trouve sages.

Gestes.

Flanque-moi donc dans un coin toute cette littérature.

Elle pousse la table plus loin. La bougie s'éteint.

Qui Ta soufflée?

Au bout de quelques instants, Alice éclate de rire — dans la

nuit.

Musigny, dune voix altcrée. — Qu'est-ce que tu as ?

LA CARRItiRK 115

M me Charlet, suffoquant. — Je pense... je pense... L'ibis rose et la Revue des Deux-Mondes /... L'ibis rose et la Revue des Deux-Mondes /...

. Ils se tordent.

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