‹ La carrière (volume 2)Chapitre 12 sur 23 · LE MERCREDI DE L'AMBASSADRICE · texte numérisé non relu

LE MERCREDI DE L'AMBASSADRICE

L* petit salon, encore, le grand ne pouvant absolument servir qu'à danser.

Non loin de la baie, sur un sofa, I'Ambassadrice est quasi étendue (robe d'intérieur Marion Delorme, velours vieux vert). A son coude gauche, une table haricot, surchargée des bibelots de fumerie. La marquise de Ghameroy fume une cigarette cure-dent.

A ses pieds, le petit de la Morvandière est accroupi en tailleur, ou en turc, sur un double coussin. Il fume une cigarette curedent.

A quelque distance, Frécourt, le troisième, est assis sur une chaise Louis XVI, à dossier raide. Il fume hâtivement, impatiemment, une cigarette de caporal.

Un peu plus loin, fermant le cercle, la Duchesse de Xaintrailles (sa robe d'alpaga gris) et Musigny sont renversés sur un deuxplaces. Ils ne fument pas, Musigny brandit un minuscule éventail Empire en écaille, orné de peintures, et agite cet objet d'art sous le nez d'Yvonne, pour chasser la fumée des autres.

Silence, mais cordialité.

La porte.

Un valet de chambre (noir) introduit une table à thé, à deux étages (vieux style anglais, acajou incrusté; tasses et ustensiles divers rigoureusement anglais ou russes). Il dépose cette table à égale distance entre la porte et le sofa de l'Ambassadrice, près d'un monumental paravent. Il sort. Personne ne prête attention à cette entrée ni à cette sortie.

Une curieuse horloge, reléguée dans un coin sombri deux coups (deux heures) ; un instant après, trois cou quarts); puis, dix coups (dix minutes).

Cela signifie, pour les initiés, qu'il est deux heures cir

K recourt constate avec satisfaction que sa cigarette est t Yvonne adresse quelques mots, tout bas, à Musigny. Un soupir.

L'Ambassadrice, bondissant avec une vivat vénile. — Trois heures !

Frécourt, agité. — Trois heures !

L' Ambassadrice. — Et rien n'est prêt! J< justement que l'ambassadrice d'Allemagn venir aujourd'hui; cette bonne générale Pi barque toujours, comme une parente de prt avant qu'on ait fini le café.

La Mûrvandière. (// se lève péniblement.) vaillons !...

Frécourt. — Je vous demande en effet 1 mission d'aller...

L'Amrassasrice. — Paperasser? Ah! no aujourd'hui, vous Êtes insupportable, Fr< C'est mercredi : l'ambassadeur, c'est mo besoin de toute la jeunesse, je ne donne congé.

Frécourt. — Excusez-moi...

L'Ambassadrice. — Il ne tient plus en Allez-vous-en, vous n'êtes bon il rien .. Von

signy, développez le paravent, M me de Xaintrailles va vous aider... Cela empeste le tabac... La Morvandière, aérez, ouvrez la grande fenêtre.

La Morvandière, consterné. — A moi tout seul? Je ne pourrai jamais !...

Il peut, cependant.

L'Ambassadeur, entrouvrant la porte. — Chère amie... ah!... pardon... vous n'avez encore personne?... C'est...

Violent courant d'air. Le paravent menace de s'écrouler sur la

table à thé.

L'Ambassadrice. — Mais voulez- vous bien fermer ! Vous allez tout casser! [Il disparaît.)

Frécourt, profitant du jeu de scène. — Pardon... (// se glisse dehors.)

L'Ambassadrice. — La Morvandière, tirez ce fauteuil, repoussez le haricot.

La Morvandière. — Mon Dieu ! madame, je repousserai tous les haricots qu'il vous plaira, mais pourquoi laissez-vous dormir quinze domestiques à l'office ou à l'antichambre, et nous obligez-vous à faire leur service ?

L'Ambassadrice. — Les domestiques n'ont pas d'œil. Une vraie maîtresse de maison...

Musïgny. — Vous en êtes le type.

L'Ambassadrice. — Je vous conseille d'appeler

l.A CAIIRIÉRK

attention sur vous ! Il est bien placé, ent ! Coupez-moi donc le salon en deu:

la table complètement, faites un coin pi jour les flirts... Mais on gèle! La Mo , fermez la fenêtre.

Morvandière. — Hélas 1 (Il s'exécute.) iHbassadrice. — Non, cela sent enco : ouvrez.

Morvandière. — Oh !... [Il ouvre.)

A porte. Courant d'air. Cbmlly-Descoh[b;s paraît

ambassadrice. — Chailly, votre porte. . . 1 ■tez-moi deux coussins.

ailly-Descombes. — Moi aussi !

!.a porte. Courant d'air. L'Ambassadeur se montre

Ambassadrice. — Maïs vous êtes enragé, Li ambassadeur. — Pardon... je venais i n'avez encore personne?... Pourriezsndre Chailly ?

Ambassadrice. — Volontiers. (Ils sortent.) suce. Coup tl'œil circulaire de l'Ambassadrice, insi Ambassadrice, — Bien... La Morvandîèn a fenêtre I

Morvandière. — !!!... Ne m'appelez p andière, appelez-moi Ruy Bks.

ai

L'Ambassadrice. — Voulez-vous bien vous lever!... Représentons.

Yyonne, très animée, toute rose, vient s'asseoir gentiment tout contre V Ambassadrice, sur le sofa. — Quel entrain vous avez, quelle gaîté, quel esprit !

Bruit derrière la porte.

Musigny. — A vos rangs!... Cette fois, c'est la générale.

Entre M ne Charlet. Éclat de rire. Elle s'arrête, un peu piquée.

L'Ambassadrice. — Pardon... Nous pensions voir entrer la générale Puff. L'apparition est plus gracieuse.

M me Charlet. — Merci.

Musigny s'approche pour lui donner la main. — (Bas.) Dis donc, est-ce que nous sommes en carême ? Voilà huit jours que tu n'as mis les pieds chez moi.

La porte s'entr'ouvre.

L'Ambassadeur, passant la tête. — Pardon, chère amie, je... Ah ! Madame Charlet... bien heureux... (Bas.) Voilà trois fois que j'entre sous des prétextes. Méchante, qu'il y a longtemps qu'on ne vous a vue !

M me Charlet, de même. — Tenez-vous, voici quelqu'un.

15X |,A CAItRIÈKK

Entre la ukréhali; Puff, ambassadrice li'Àllema Clianieroy s'éclipse avant que la générale a voir. Elle ressemble toujours — loyalement, d'Allemagne. Elle est habillée assez, bien, d'une gris fade, pointillée de bouta de soie mauve. velours mauve, volumineuse, raide el gondolée feutre fabuleux, également gondolé.

L'Ambassadrice. — Bonjour, ma chè voua êtes bien ? Le général se porte bit

La générale Puff. — Merci... non, une de ses époques, que j'appelle.

L'Ambassadrice, vraiment surprise.

ses époques?

La générale Puff. — ■ Oui, une de qu'il a sa tarentule, dis-je.

L' Ambassadrice , sympathiquement , comprendre. ■ — Ah !...

La générale Puff. — Oui... Aux saisons des voyages impériaux et des grandes manœuvres, qui Tait deux fois par an...

La Morvandière. — Au moins!...

La générale Puff. — Il ne se tient plus tranquille une minute, il a comme si besoin de tirer dehors, et il me donne l'alarme, ainsi dire, toute la journée et toute la nuit.

Marques unanimes de compassion. On s'assoit : Yvonne à côté de la marquise, la générale sur un fauteuil, de l'autre coté du ■ haricot -, M" Charlel vis-à-vis, entre Musigny (à sa droite) et la Morvandière (A 'a gauche).

La générale Puff. — Et Son Excellence ?

L'Ambassadrice. — Merci... M. de Chamerov n'a pas la moindre tarentule, et il se porte très bien.

La générale Puff. (Elle prend sa face-à-main et lorgne dans toutes les directions.) — Vous permettez?... Je regarde toutes les fois que je viens vous voir, je m'instruis : vous avez une installation si parisienne, si colossalement jolie !

L'Ambassadrice, souriante. — Regardez donc le plus joli et le plus parisien de mes bibelots : c'est M me la duchesse de Xaintrailles, la jeune femme de notre deuxième secrétaire, que j'ai le plaisir de vous présenter.

Yvonne, confuse, à F Ambassadrice. — Oh ! madame.

Salutations, compliments, etc.

Entre l'Ambassadrice d'Italie, M me Fattolino, un Léopold Robert,

chapeau Valti.

La générale Puff. — Ah ! ma chère, la marquise vient de faire un si bon mot!...

L'Ambassadrice, interrompant. — Madame la duchesse de Xaintrailles.

•• -fi

Salutations, compliments, etc.

Entre I'Aubassadrice d'Autriche, très jeune, blonde, en noir

rêve, une vapeur.

un

La générale Puff. — Combien suis-je heureuse et contente !

>, alors.

.et, « part. — La triple alliance.

lions, présentations, compliments, etc.

t, les trois représentantes de la Triplice se sont à cote, en bataille, vis-à-vis de la marquise de

vdrice, recevant. — C'est tout à fait venir me voir... Maintenant que la saique Unie, on a si peu d'occasions de ir.

ne (geste militaire). — Si peu !

guettant, étudiant et reproduisant le peu 1 e. — (Geste ondoyant. Silence diploma-

ldbice. — Mais il faut que tout ait une liment.) Cette saison a été terrible...

plus... (fl semble réellement qu'elle soit de s'évanouir.)

me, rogue. — Allons donc ! Vous avez nent des Parisiennes que le plaisir itigue. Telles fatigues sont pour nous ures. La vie dans Berlin est si diffénement familiale et morale!

iffectant des allures lacédémoniennes .

ime dans notre pays. — Depuis peu sans doute : je me suis j'à Florence, par exemple, la vie était perpétuel, du temps des grands-ducs.

: Tï > .- r 'ri-ï'jBw i ^r~~7"" ^^^ ~ ■• '•*

La Morvandière, enchanté, à part. — C'est une pointe... Très joli... Quand pourrai-je placer un mot?

L'Autriche, conciliante. — Le passé est le passé.

La Morvandière. — Très juste !

L'Ambassadrice, se tournant vers l'Autriche. — Défendez avec moi la cause de la frivolité : Vienne égale Paris. Quelle ville charmante ! Bien que Ton s'y couche à dix heures, c'est une animation merveilleuse. Ces fêtes ! Ces promenades ! Cet opéra !... L'opérette surtout. . . Ah ! les premières de Strauss ! . . .

La Morvandière, ingénieusement. — Ne vous semble-t-il pas que Ton vive à Paris sur un mouvement de polka, et à Vienne sur un rythme de valse?... (A part.) Le voilà, mon mot.

L'Autriche, flattée au fond. — Il y a une grande sympathie entre le caractère français et le caractère autrichien.

L'Allemagne, faisant des avances. — Le caractère autrichien unit le brillant français au sérieux allemand.

L'Italie, timide. — Et au je ne sais quoi italien.

Cet esprit de cunciliation met tout le monde à Taise. On sent que l'horizon est sans nuage et que l'Europe veut la paix. C'est le moment d'offrir le pain et le sel.

L'Ambassadrice. — Une tasse de thé?

L'Allemagne. — Merci, je sors de table, nous dînons à deux heures.

L'Italie, gui a déjeuné à onze heures, légèrement, meurt de faim. — Non, merci... (Elle sou-

utbiche, mettant les pouces. — Je pren<Irai...

mbassadbice. — J'ai des biscottes, que je fais

de Vienne. ,

ktriche, encore flattée. — Ah !...

llemagne, vivement. — J'en prendrai.

ALiE, illuminée. — Et moi aussi.

inné. — Je sers. (Elle se lèoe.)

igny etLaMorvandière. — Nous vous aidons.

'.jeu.)

les biscottes. [.'Allemagne mâche, l'Italie dévore, l'Ani picore.

llemac.ne, ex abrupto, sans déclaration fie

. — Que disiez-vous donc que la saison est

Vous complotez un bal.

mbassadrice, négligemment. — Cela est prcs-

icidé.

llemagne, sévfoe. — On prétend mt:mc que Sa

:é y viendra.

Charlet, bas à Musigny. — Elles en crèvent.

mbassadrice. — Oh ! Sa Majesté a été près-

... Elle n'a répondu ni oui ni non.

L'Italie, avec admiration. — Ni oui ni non !

L'Ambassadrice. — D'ailleurs, même en cas de réponse affirmative, on reste toujours à la merci d'un rhume impérial.

Yvonne. — Et puis, l'Héritier revient à peine de Vichv...

L'Allemagne, aigrement. — C'est une touchante preuve d'amitié que Sa Majesté vous a donnée là, d'envoyer le Prince soigner son foie chez vous.

Musigny. — Mais l'Empereur, qui sait équilibrer ses faveurs avec un art infini, a envoyé en même temps un de ses frères faire une saison à Carlsbad. L'archiduc n'était pas malade: il a cru néanmoins devoir suivre le traitement comme un simple mortel.

L'Allemagne. — Cela est bien, cela est... militaire.

La porte s'ouvre, l'imposante comtesse d'Kschenrach fait son entrée.

Le cercle se reforme.

L'Ambassadrice. — Bonjour, ma chère comtesse...

La comtesse d'Eschenbach. — Bonjour, marquise. {Effusion. Elle s'assoit, elle s'installe. Tout à coup, relevant les yeux, elle aperçoit la générale Puff. Elle se lève, se précipite.) Ma chère générale, je ne vous avais pas vue. {Elle se rassoit, aperçoit l'ambassadrice d'Italie, même jeu.) Ah! madame, pardon. ( Même jeu pour l ambassadrice d'A utriche) . Je de v i en s

le. {Elle s'assoit, aperçoit Yvonne. Elle pousse fritable cri.) Ah! chère petite duchesse...

1...V0US permettez?... C'est pour vous aussi viens. (Elle lui saisit la main et défie d'un regard rassemblée.) C'est pour elle. (Plus bas, avec •e.) Je ne parle que de vous depuis le dernier

nne. — Vraiment?...

iomtesse d'Eschenbach. — Et on ne me parle î vous.

«ne. — Qui, on ?

:omtesse d'Eschenbach. — Devinez.

>nne. — Mais...

:omtesse d'Eschenbach... — Chut!... (Elle piur son séant et se retourne vers FAmbassa- Ma chère marquise, plus belle, plus éléque jamais.

mbassadrice. — C'est à vous qu'il faut faire impliments. Vous êtes superbe.

comtesse d'Eschenbach. — Sincèrement? Je demande cela, moi, vous savez, je ne me pas compte. Je ne connais rien de la vie. La ■ière m'apporte des étoffes à choisir, je ne ;ue même pas les couleurs. Suis-je bien ' Suis-je fagotée ? Mais qu'importe ?Tout le : se moque bien de la vieille d'Eschenbach.

ibassadbice. — La vieille...

La comtessed'Eschenbach. — Savez-vous mon âge? J'ai soixante-dix ans.

Incrédulité.

La comtesse d'Eschenbach. — Soixante-dix ans... Ah ! je me soigne. Un bain de petit lait tiède tous les matins, voilà mon système. C'est presque un devoir. Il ne faut point que ma peau dégoûte l'Impératrice, de qui j'ai l'honneur d'approcher. Et, d'ailleurs, à quoi m'occuperais-je? Faute d'avoir jamais vécu ni pour moi-même ni par moi-même, je suis incapable de rien faire toute seule. On me... Ah! à propos, ma visite est sans doute une visite d'adieux.

L'Ambassadrice, inquiète. — Est-ce que la Cour se déplacerait avant la fin du mois ?

La comtesse d'Eschenbach. — Mais non, ne m'en parlez pas, je vais voyager seule.

Yvonne. — Seule !...

La comtesse d'Eschenbach. — Seule!... Hélas! j 'en suis tout étourdie. Comment vais-je m'en tirer, grand Dieu I Donnez-moi des instructions pour le chemin de fer. Je n'ai jamais voyagé que dans le train impérial. Expliquez-moi quelle est l'étiquette pour parler aux employés. Ma tête éclate,

L'Ambassadrice. — Remettez- vous... Mais aussi, quelle idée...

La comtesse d'Eschenbach. — Je suis sur le point

>ttM

166 LA CAHHIÉ1Œ

de perdre une vieille parente, qui doit, d'ailleurs, ' iser une fortune considérable. Sa terre est à ; cinquante lieues d'ici, dans le sud. J'ai lé un congé... Un congé, moi! J'ai servi npératrices, et c'est la première fois que je le un congé. Je comptais presque sur un refus lajesté. Elle est si bonne qu'elle m'a donné erté sur-le-champ; mais voilà huit jours, et pu encore me résoudre à en profiter.

bassadmce. — Décidez-vous, cela n'est pas ble.

:0MrE5SE d'Eschenbach. — C'est la question it...

BAssADKict. — Comment ?

;omtesse d'Eschenbach. — Mais oui, il faut ', payer, se faire rendre de la monnaie.

Mit fait-on ? Je n'en sais rien, moi. Je n'ai un sou sur moi, je n'ai pas même de bourse.

cny. — Vous en trouverez une dans le preagasin de nouveautés.

iomtesse d'Eschenbach. — Et quelle somme emporter avec moi? Sa Majesté, qui est la même, vient de m'oflVir cinq mille francs on déplacement. Elle a poussé la délicatesse . me les faire remettre par M lls de Dortmund. ine, à part. — Bébé...

Ghahlet. — Touchante attention.

La comtesse d'Eschenbach. — Comment peut-on garder sur soi un tel tas d'argent ? Je n'oserai jamais...

. La Morvandiêre. — En effet, madame, vous auriez grand. tort : on ne garde jamais sur soi une telle somme. Mais vous n'avez qu'à passer chez un banquier, à verser entre ses mains les cinq mille...

La comtesse d'Eschenbach. — Les cinq mille francs •que m'a donnés l'Impératrice ?... Jamais !...

La Morvandiêre.. — Permettez... Il vous remettra un papier...

La comtesse d'Eschenbach. — Oui-dà!...

La Morvandiêre. — Un papier qui s'appelle une lettre de change. Vous n'aurez qu'à vous présenter, dans la ville où vous allez, chez un banquier correspondant, lequel vous remettra vos cinq mille francs.

La comtesse d'Eschenbach. — Allons donc !

La Morvandiêre. — C'est comme je vous le dis.

La comtesse d'Eschenbach. — Monsieur de la Morvandiêre, vous vous moquez de moi. Je ne sais rien de la vie, mais je ne suis pas si naïve. Par quel tour d'escamotage, s'il vous plaît, mes cinq mille francs auraient-ils passé d'ici là-bas ?

On rit.

L'Ambassadrice. — Ma bonne comtesse, je vous assure...

La comtesse d'Eschenbach. — En ce cas, je veux

7"W. ( % , — V"»'»* 'if ^T* ■#•".# H|^ V^H £

168 LA GAHK1ERE

bien croire M. de La Morvandière... 11 est tout de même bizarre qu'un mauvais chiffon de papier...

L'Ambassadrice. — Ce sont des conventions.

La comtesse d'Eschenbach. — Vous me décidez... Mais non... Où y a-t-il des banquiers? Que leur dit-on ? Mon Dieu ! que je suis malheureuse !

Musigny. — Allons, madame, consolez- vous. La Morvandière est un brave garçon, très honnête, à qui vous pouvez confier votre argent, et qui fera toutes les démarches pour vous.

La comtesse d'Eschenbach. — Vraiment? Ah!

c'est gentil, je vous remercie, je veux bien, je... Eh bien ! non, jamais je ne me résignerai à faire la chose extraordinaire que vous me dites. J'aime mieux emporter mes cinq mille francs en or dans une ceinture !

Hilarité générale. La porte s'ouvre a tempo, L'Archiduc Paul apparaît. Silence.

L'archiduc porte un uniforme de petite tenue, très simple, et il se fait introduire sans aucune cérémonie. Mais il a aujourd'hui dans la physionomie je ne sais quoi qui accuse son rang.

Il s'avance lentement vers l'Ambassadrice, qui s'est levée et s'incline. Il la salue. Il salue de même la duchesse de Xaintrailles, et collectivement les autres. Il s'assoit. On s'assoit.

Paul, bienveillant, familier même, mais d'un peu haut. — J'ai des remords d'être venu. J'entendais rire de l'escalier. Vous me feriez croire que je suis un trouble-fête.

La comtesse d'Eschenbach. — Monseigneur, on se moquait de moi» C'est à propos de mon voyage.

Mon ignorance de la vie pratique semblait impayable.

Paul, souriant. — Il est vrai, comtesse, vous n'en savez guère plus qu'une enfant. Cela ne vous empêche pas d'être la doyenne des demoiselles d'honneur, et d'avoir fidèlement servi ma famille pendant plus de cinquante années.

Cette réplique jette un nouveau froid.

L'Ambassadrice. — Oserai-je offrir à Votre Altesse Impériale une tasse de ê thé ?

Paul. — Volontiers.

Yvonne se lève.

L'Ambassadrice. — Laissez, je vais servir Son Altesse.

Paul. — Je vous en prie. Je vois que M me la duchesse de Xaint railles fait les honneurs du thé, je serai charmé d'être servi de ses mains.

Yvonne passe derrière le paravent. Il se lève et la suit.

Yvonne. — Comment, Votre Altesse... Oh !

Votre Altesse Impériale est d'une affabilité...

Paul, beaucoup plus solennel que de coutume. — Oui, je me sens à mon aise ici. C'est un coin de la France, un milieu si jeune, si gai...

Yvonne, tout en servant, assez libre d'allures. — Votre Ailesse Impériale me permettra pourtant de lui dire... que je lui trouve au contraire, aujourd'hui... des marques d'une mélancolie inaccoutu-

embler comique à d'autres... pas à nous, mme toute, vivons ainsi... Quelle que soit ance entre une demoiselle d'honneur et un ic, les infortunes, grotesques peut-être, de tesse, me font penser à certaines amertumes i existence.

we, un peu déconcertée. — Ah l... {Un temps.) ., d'une voix pénétrée. — Vous ne dites rien, luchesse ?

sne. — C'est que... C'est que je viens de îndre tout d'un coup combien Votre Altesse i... {Avec une timidité charmante.) Elle me peut-être bien hardie de comparer ma desi la sienne... Mais, à moins d'être du bas tout à fait, on se trouve plus ou moins à connaître ces amertumes que vous dites, souffert, moi, très souvent, sans me rendre !... Et je vois maintenant que j'ai eu tort de

rire comme les autres ; car pour n'être ni princesse ni demoiselle d'honneur, je n'ai guère aussi qu'une vie d'étiquette, comme M me d'Eschenbach...

Paul, Fair ému. — Est-il possible que nous ayons des souffrances communes? Je ne sais pas de meilleure sympathie.

Yvonne, troublée. — Monseigneur...

Paul, cherchant à luiprendre la main. — Sommesnous donc amis ?

Yvonne, très respectueusement. — Oh ! je supplie bien Votre Altesse Impériale de croire...

Paul, la coupant, très sec. — Vous avez une façon de me répondre qui me fixe là-dessus tout de suite.

Yvonne, presque ho?*s d'elle. — Monseigneur...

Paul, du ton le plus désagréable. — Rentrons, madame, on remarquerait notre aparté.

Ils rentrent. Pendant leur entretien, M" Huxley- Stone est arrivée. A sa vue, Yvonne laisse échapper un geste de mauvaise humeur et cherche aussitôt à rejoindre l'archiduc, qui fait mine de ne pas remarquer son manège.

Yvonne, avec intention, jetant un regard au côté de Paul. — M" Huxley-Stone désire peut-être une tasse de thé?

M re Huxley-Stone. — Je ne désire pas, merci.

Yvonne, par une inspiration subite. — Mais nous avons fait bavarder M m0 d'Eschenbach, et elle n'a rien bu! Comtesse, une tasse de thé.

LA CABRI COMTESSE d'EsCHENIUCH b regard il'ïvonne renconlr

l. — Acceptez, comtes us tenir compagnie.

hiduc, Yvonne et la cot aven/.)

Un peu d'embarras.

l. — Madame, je viei usquerie que la plus r.

as, et je vous prie...

mise. — Oh! monseign ,. — Monseigneur, ei miser la main. (Il fait use, yaie, unpeuenfai 1e chose à Votre Alte à ce qu'elle m'exprin î... Savez-vous, mon»

l'on se permet? "Vous as... qui vous appellen ■ougit.)

:.. (Un élan.) — Ah !

Laissez-moi donc esp vous pensez à moi, c'e

id, de l'autre côté du paravi s, qui vient d'entrer.

Après les saluti

*cis. — Je croyais tro

L'Ambassadrice, sans avoir Vair d y y toucher. — Mais oui... Où donc est-elle?... Ah I derrière le paravent.

Francis passe derrière le paravent. Il aperçoit successivement Yvonne, la comtesse et larchiduc. Trois exclamations sur trois notes différentes. — Ah !... Ah !... Oh !... Monseigneur... Pardon, je... Son Altesse Impériale...

Paul. — Bonjour, monsieur, et adieu du reste : il est temps que je me retire. (// s'éloigne, suivi de la comtesse.)

Francis, sèchement. — Vous jouez à cache-cache?

Yvonne, avec une impertinence inouïe. — Et vous-même, à quoi jouez- vous ?

Francis. — Plaît-il ?... Sur quel ton ?...

Yvonne. — Ecoutez-vous donc parler, mon cher ami. Sommes-nous seuls? Tenez, voilà M ra Huxley- Stone qui se lève, précipitez- vous.

Francis s'éloigne en haussant les épaules.

Yvonne, pensive. — Paul...

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