LE LIVRE JAUNE
(documents diplomatiques)
Le Marquis de Chameroy au Ministre des Affaires
étrangères, à Paris.
« J'ai reçu les dépêches télégraphiques que Votre Excellence m'a fait l'honneur de nr adresser. Je m'en inspirerai dans mes prochaines entrevues avec les ministres du commerce et des relations extérieures. Ma situation demeure assez délicate. La bienveillance de Sa Majesté n'est pas douteuse, et les sympathies populaires nous sont acquises. Il n'en est pas moins vrai que les deux gouvernements se trouvent en désaccord sur presque toutes les questions.
« J'espère avoir résolu celle de l'incident fron-
, qui traînait en long e sévèrement, et j'ai .nier français tué pa
la mort dans l'exercii ■résume qu'il se livra i devons être les prem
le cadavre a été tri lière; il était renversi bras, tendus en ava \ de démarcation. La leux omoplates, ce < isérable fuyait, et cet le dois reconnaître c utté de courtoisie ave
efforts contradictoire abouti à un anéanti insahili tés . J'ai ret npereur néanmoins
indemnité pour la ' icer le meurtrier, en Les choses ne vont m;
en ce qui concern eau tarif douanier.
ices épuisent les rubi sr chaque jour ce su j 'ion brûlante », « La nsummatum est », et<
« Ce déchaînement me semble trop violent et, en définitive, trop exagéré par rapport à ses causes pour pouvoir durer longtemps. J'espère que les hommes du gouvernement sauront se soustraire aux efforts que fait la presse pour les entraîner à des mesures qui compromettraient l'avenir sans remédier au présent. »
Le Chef des cuisines de V Ambassade de France à M. Gilet {comestibles étrangers), à Paris.
« Monsieur Gilet, l'Ambasssadeur donne prochainement une fête que Leurs Majestés daigneront sans doute honorer de Leur présence. Le souper, auquel je pense qu'EUes assisteront, ne doit rien laisser à désirer. Il me parait convenable de faire figurer au menu quelques-unes des spécialités nationales. Malheureusement, il est presque impossible de se les procurer ici en quantité suffisante et sous une forme présentable. Ce n'est qu'à Paris, et chez vous, qu'on trouve de bons comestibles étrangers. Veuillez donc m'en faire un envoi sérieux par la prochaine valise. Nous souperons deux cents. Vous savez bien à quel bureau il faut s'adresser, quai d'Orsay. Joignez, je vous prie, quarante belles bottes d'asperges et de la petite
LA CAIUUIÏLIK
conséquence. On ignore lt
vez mes salutations. »
— Monsieur Gilet, monsu : manque pas à la table ir •■ qu'il lui reste à faire. »
ï son ami X*", tout jeune h
à Paris.
i vous plaignez, Monsieur dmirateur, de mon ignoblt j'écris peu, comme je pa i mot qui porte, et cela ne jas d'un cheval. Je n'écri trois mois, des lettres qu' i'imprimer.
>-ci n'est pourtant qu'un J'ai une ardente curiosité un Parisien vivant à F lez-moi un service dont vo ibassadrice n'use guère d pondance personnelle. Pou portent, une fois sur de ie seule. Cette lettre est to
à la baronne du Breuil-Blangy, faubourg Saint- Honoré, 403 bis. Or, si bien cachetée que soit l'enveloppe, malgré la gomme, malgré la cire bavante frappée aux armes de Chameroy, malgré toutes les précautions, malgré tout, toujours, toujours, toujours, il s'échappe des plis de l'enveloppe un petit bout de cheveu. Ce cheveu m'intrigue. Quel est ce cheveu? Quelle est cette baronne? Que signifie cette correspondance capillaire ?
« Mon ami, on reproche à notre littérature de couper les cheveux en quatre. Ah ! il se peut, car j'en rêve, de cheveux. Un jour, n'y tenant plus, j'ai eu l'infamie de tirer jusqu'au bout celui qui passait. Il en est venu un autre à la suite, qui m'a montré gentiment le bout de sa pointe, d'un air de défi et de moquerie.
« Je ne peux plus vivre avec cette inquiétude. Vous savez combien je suis neurasthénique : mes caprices ne souffrent point de délai. Je vous en prie, épargnez-moi le crime de chiper un jour toute une lettre, allez au ministère, voyez le chef du cabinet, demandez une audience au ministre. Faites-vous présenter à la baronne du Breuil-Blangy, couchez, s'il le faut, avec cette dame, que je crains âgée et orléaniste, mais, pour Dieu, sachez-moi le mot de cette énigme. J'en meurs.
Le Marquis de Chameroy au Ministre des Affaires étrangères
(Annexe à la précédente dépêche.)
Confidentielle.
« Pour faire suite à ma dépêche d'hier, je crois pouvoir assurer à Votre Excellence que nous viendrons à bout de la presse. Le directeur de Y Éclairé possède une réputation d'incorruptibilité si bien assise qu'il n'a plus besoin de se gêner. Son aller ego ne m'a laissé aucun doute à ce sujet. J'espère que Votre Excellence pourra m'envoyer les fonds par la prochaine valise. Il faudrait en ce cas la confier à un courrier d'une intelligence déjà éprouvée, afin que nous n'ayons pas à craindre un vol à l'américaine : cela s'est vu.
« J'ai une autre communication à vous faire, mais si délicate que j'ai longtemps balancé.
« Le duc de Xaintrailles, deuxième secrétaire de l'ambassade, a récemment rejoint son poste, à l'expiration d'un congé de trois mois, au cours duquel il s'était marié. Sa jeune femme a produit une grande impression sur S. A. I. l'Archiduc Paul, frère de Sa Majesté. La vertu de la duchesse ne saurait être suspectée en aucune manière, surtout
aussi peu de temps après son mariage. Il m'est quand même permis de croire qu'elle ne reste pas tout à fait indifférente aux sentiments du Prince, et qu'en son inexpérience des choses de ia Cour, elle ne soupçonne pas le danger où elle se précipite.
« Il semble que jusqu'à présent rien de grave ne se soit encore passé. C'est apparemment l'extrême lenteur, et, si je puis dire, la cérémonie de ce flirt, qui aveugle la jeune duchesse. Elle ne se doute pas de la cruelle surprise que lui réserve le premier tète-à-tête. Elle ignore qu'il est déjà question de sa chute inévitable dans les cercles politiques, et que l'Empereur doit suivre heure par heure les phases de cette intrigue : car la police particulière de Sa Majesté est si bien faite que l'Archiduc lui-même croit prudent de recourir à la valise de France lorsqu'il veut correspondre, à l'insu du cabinet noir, avec son médecin, le docteur Cuvillier, de Paris.
« Peu s'en est fallu que l'accident se produisît hier même. S. E. la comtesse d'Eschenbach, vieille demoiselle d'honneur de l'Impératrice, qui a la fâcheuse réputation d'être secourable aux fantaisies de l'Archiduc, avait, sous un prétexte, attiré la duchesse dans son appartement, au Château. Par une suprême habileté, M me d'Eschenbach a endormi les craintes de M me de Xaintrailles, et
s'est contentée pour cette ou trois lettres qui doiv courrier. L'Archiduc n'a p a promis & la demoiselle et prochaine visite.
« Nous voici donc à tou de conduite dois-je suivr laisser faire ou d'entravei de conscience, que j'ai 1' Votre Excellence, en la j plus tôt qu'il lui sera pos instructions.
« Je ne saurais oublier de la diplomatie française parti de l'ascendant qu'un manque jamais de prendr Cette intrigue ne peut ètr ment mondaine : les deu:
s'appartenir, appartienne!
deux représentent, en que taine mesure et à des titn politique sentimentale ne cordante, vu l'état de ce les deux gouvernements, de l'Empereur, qui, si j'i officiel sans l'être, et dot une importance caractéri cative — Votre Excellent
« D'autre part, l'Archiduc Paul, dont le laisseraller charmant, mais parfois excessif, effarouche le grand tact de Sa Majesté, est-il réellement en bons termes avec Celle-ci? Une liaison entre une Française et l'Archiduc serait-elle un nouveau lien entre les deux pays? Cela flatterait-il ou choquerait-il en haut lieu? Le corps diplomatique, dont la jalousie contre moi est exaspérée, ne provoqueraitil pas un scandale, pour rendre impossible la présence de la Cour à la fête que je dois donner prochainement?
Mais comment éviter ce scandale? Déplacer à temps le duc de Xaintrailles ? Il est lui-même bien en cour, son nom nous est précieux ici. Il faut l'y garder, fût-ce au prix de son avancement. D'ailleurs, l'Empereur souhaite peut-être que Son frère satisfasse une fantaisie en somme parfaitement honorable, et qui pour un temps le divertirait d'autres fantaisies plus fâcheuses, qui mettent la police sur les dents.
« Telles sont les difficultés que je me permets de proposer à Votre Excellence, et je saisis cette occasion de lui renouveler les assurances, etc.
« Comme je serai sans doute obligé de correspondre à ce sujet avec Votre Excellence par la voie de la poste, et même par le télégraphe, je remplacerai dorénavant les noms propres par des expres-