LES SOUTIENS DE LA SOCIÉTÉ
La rue aristocratique et morne qui règne devant l'Ambassade.
Point de passants : flâneurs, qui manifestement sont des mouchards.
Jules Gaviolini, rédacteur à l'agence *** et au journal *** (politique extérieure).
Taille moyenne, aspect dominateur. Maigre. Le profil aigu et accusé. L'œil gai, fou illeur. Très pâle, et de poil si clair, qu'avec des favoris brefs mais fournis il paraît glabre — avec une Bressant touffue, il paraît chauve.
Même quand il se tait, on devine qu'il a le verbe haut. Même quand il a les bras ballants, on devine qu'il met volontiers la main droite dans le gilet.
Dandysme et excentricité. Cache-poussière de la même couleur que les cheveux.
Il ralentit en passant devant les communs de l'Ambassade, qui
ferment la cour en fer à cheval et font façade sur la rue. Il monologue — point sotto voce : d'une voix qui porte.
(La phrase de Wotan.) Salut, mon palais merveilleux.. . (Il s' arrête 9 se campe, dans (axe de la porte cochère, jambes écartées, mains croisées derrière le dos.) Bien... Dufferin à Paris, pas mieux... (Il vérifie la gamme de sa voix) La, do, mi, la, do, mi,
la... ut!... Remarquable, cette faculté que j'ai de monologuer : non point avec incohérence, comme * A si je parlais pour moi tout seul, mais avec suite,
comme si je m'adressais à un spectateur qui doit être mis au fait de mes sentiments... L'habitude de la comédie de salon est devenue chez moi une seconde nature... On dirait que mes allures scéniques effarent les naturels du pays : c'est apparemment pourquoi j'ai trois mouchards à mes trousses depuis l'hôtel... Holà! n'oublions pas que l'acteur n'a rien à voir ici. Je suis présentement le reporter, venu tout exprès pour assister à la fête que Son Excellence l'Ambassadeur de France donne ce soir à Leurs Majestés Impériales...
Il tire de sa poche un carnet de maroquin vert, signé Tonnel, %: et prend pour appuie-main le mur même de l'Ambassade. Les
f mouchards dessinent un mouvement vers lui.
£ C'est intolérable !
Il remet le carnet dans sa poche, franchit la porte cochère, tra-
[ verse la cour d'honneur, en jetant à droite et à gauche les
f' regards inquisiteurs et arrogants de l'homme qui a des notes
à prendre, qui doit, coûte que coûte, trouver matière à copie.
Il gravit les marches du perron comme celles d'un trône. \ Il sonne à la porte vitrée du vestibule. Cette porte s'entre-bâille
\ à peine, étant retenue par une puissante chaîne de sûreté.
r , La tête du Suisse, coiffée de toile cirée, s'insinue entre le
î battant et le chambranle, et se trouve nez à nez avec la tête
: de Gaviolini.
Le Suisse. — Gu'est-ce gue fus fulez ? j? Gaviolini, avec solennité. — Je désire entretenir
r*T?Ti ™^t-
quelques instants Son Excellence le marquis de Chameroy.
Le Suisse. — Pien... (FI referme la porte.)
Gaviolini, furieux, heurtant au carreau. — Eh bien?... Eh !... Ohé!
Le Suisse, rouvrant. — Gu'est-ce gue fus fulez engore?
Gaviolini. — Entrer, parbleu !
Le Suisse, avec F ironie lente et souriante des races gerntaniques. — Ah ! pien, si fus groyez qu'on endre gomme ça auchurd'hui!
Gaviolini. — Comment?
Le Suisse. — T'apord, afez-fus fodre garde t'itendidé?
Gaviolini. — Ma carte ?... Parole d'honneur c'est inouï!... Au fait, j'ai mon coupe-file. (IlTexhibe.)
Le Suisse. — Ce n'est bas pon.
Gaviolini. — Pas bon? Lisez donc ! Vous ne voyez pas la signature de Lozé?
Le Suisse. — Laucé ? Gonnais bas... Tonnez tuchurs.
Il emporte le coupe- fil et referme prudemment la porte. Après quelques instants il la rouvre, et introduit çnfln (îaviolini.
L'antichambre. Va-et-vient de domestiques, surtout de gens qui sont encore manifestement des mouchards, déguisés en domestiques. Grand bruit de marteaux et de scies.
Gaviolini, se bouchant les oreilles. — Ce n'est pas une ambassade, c'est un chantier... (Professionnel.)
2lii LA CAHHIËR
Le devoir avant tout... (Ilpren
mence r inventaire.) Adroite, (
Deux hommes s'approchent de lui et le poussière.
(Cordial.) Merci, non... nt
tenez... (Il poursuit F inventaire
de dimensions insolites...
Les deux hommes, après avoir dépo:
une banquette, se mettent en devoii
Eh bien ï Eh bien?... (Desn toutes ses poches.) Ils me fo Holà!... Ne me chatouillez p; chasseur.) Enfin! Un officier capitaine!...
Le chassedr. — (Geste. Sou;
Gaviolini. — On voit bien c sade de France : personne ne
Entre H. Charles, valet de piet
M. Charles. — Monsieur?
Gaviolini. — Ah!... Veuill aadeur...
M. Charles.' — Oh ! monsit sible.
Gaviolini, avec hauteur. —
M. Charles. — Son Excelleri blés.
Gaviolini. — J'y monterai.
M. Charles. — Sous aucun prétexte. M. l'Ambassadeur confère avec l'inspecteur général de la police, chargé d'assurer ce soir la sécurité de Leurs Majestés Impériales, et qui répond sur sa tête de leurs vies.
Gaviolini. — Le duc de Xaintrailles?
M. Charles. — Il passe l'inspection des soussols.
Gaviolini. — Et Chailly-Descombes? Est-ce qu'il est à la cave, lui, ou au grenier?
M. Jules, valet de chambre du premier secrétaire. — Non, monsieur, il est dans sa chambre tout simplement; mais il adonné ordre qu'on ne le réveille pas, afin de se garder frais pour ce soir.
Gaviolini. — Il faut pourtant que je voie quelqu'un, je dois envoyer une dépêche avant trois heures...
M. Jules, sympathique. — Ah! monsieur est journaliste, je vois.
Gaviolini. — Oui... Au fait, ce domestique paraît intelligent. Rien ne vaut les interviews d'office. Mettez-vous là, mon ami : je vais vous inter-
i viewer.
M. Jules, très flatté. — Ah !... Avec plaisir, monsieur. (// s'assoit comme chez le dentiste.)
Gaviolini, prenant place. — Vous ignorez sans
•Jttô LA CARRIÈRE
doute mon nom... (Avec une modestie triomphale.) Je signe : Jules Gaviolini.
M. Jules. — (// se lève brusquement.) Ah !... (// se rassoit.) Pour sûr que je connais monsieur... Monsieur en trousse, des articles !... Je n'en rate pas un. Je suis monsieur avec intérêt... Quand monsieur vous empoigne une question de politique extérieure, on peut dire que c'est tapé.
Gaviolini, buvant du lait. — Oh ! oh !...
M. Jules. — Je confierai même à monsieur qu'on est généralement renversé de la façon dont monsieur se documente. Monsieur me croira s'il veut, mais ici nous ne savons jamais rien : c'est les journaux de monsieur qui nous apprennent ce qui se passe sous notre nez.
Gaviolini, avec une juste conscience de sa valeur. — Ah! ah!...
M. Jules. — Je dirai encore à monsieur...
Gaviolini. — Pardon, mon garçon... Je ne veux pas abuser de vos instants. Les miens sont également précieux. Envoyé ici pour faire un compte rendu fidèle de la fête, je vous demanderai d'abord : où en sommes-nous?
M. Jules. — Eh bien ! monsieur, nous en sommes sur les dents. Depuis deux jours... (Grand vacarme.) Gaviolini. — Qu'est-ce que c'est que ça?
M. Jules. — Ah ! je ne suis pas fâché que mon-
sieur juge par lui-même... Ça, monsieur, c'est la ronde. Voilà au moins la dix-huitième fois quelle passe par ici, et chaque fois le ménage est à recommencer.
Gaviolini s'avance vers la droite, où se trouve le hall de l'escalier; mais il aperçoit l'Ambassadeur et se dissimule aussitôt, très vexé d'être surpris en conversation familière avec le valet de chambre de Chailly-Descombes.
Un imposant cortège envahit le vestibule : Chameroy en tête ; tout le personnel de l'Ambassade, l'inspecteur général de la police ; agents, domestiques, ouvriers, etc. lis palpent les meubles. Son Excellence elle-même secoue le cadre du grand tableau.
Poussière, éternuements.
Le cortège opère sa sortie par la gauche.
M. Jules, mélancolique, — Monsieur voit ?
Gaviolini, passant à gauche. — Attendez... Venez dans ce petit coin...
Voix de Musigny, du même côté. — Et le grand secours? A-t-on essayé le grand secours? ( Il passe en courant, et heurte violemment Gaviolini.)
Gaviolini, prenant son nez à deux mains, — Oh î
Musigny, sans le regarder. — Pardon... [Il va disparaître à droite.)
Gaviolini, le retenant. — Eh !... Musigny !.,.
Musigny. — Vous, Gavio ? Quel hasard ?
Gaviolini. — Deux mots ?
Musigny. — Oui... Non... Pas le temps... Suivezmoi...
Ils causent en courant l'un après l'autre. Ils parlent très haut, à cause du charivari des tapissiers.
2*B LA CAR Kl
Gaviolini. — Venu... la l
Musigny, hurlant. — Ah !
Gaviolini. — Complime:
leux 1...
Musigny. — Tout prévu.
fait halte au pied de Fesca bassin avec des jets d'eau.) taine, qui ce soir sera lumi
Gaviolini. — Très joli, tr
Musigny. — C'est le gran d'eau en cas de sinistre dû i
Gaviolini. — Parfait !
Mi:signy. — Nous avons i sacs de sauvetage ! Il y en j pereur, d'une étoffe plus pré La Morvandîêre, qui n'est j lait le faire frapper tout du long aux armes de Sa Majesté.
2 choir
Gaviolini. — Ouf !... (Il tire son carnet.) Pardon... (// note. Pendant ce temps, Musigny s'esquive.) Voilà... Eb bien! Parti!... Mais quevois-je? ] gracieuse duchesse de Xaintrailles ! Celle-ci < moins n'aura pas de prétexte pour me laisser < plan. (S'avançant vers Yvonne.) Madame la duchés de Xaintrailles...
Yvonne. — Monsieur Gaviolini.
Shake-hand.
Gaviolini. — Mettez-vous là, madame, et subissez la question. (Gaiement, elle s'assoit. Gaviolini consulte ses notes.) J'ai mon décor, j'aû>. Ah !... vous devez connaître des choses... piquantes, de. la famille impériale.
Yvonne. — Peut-être.
Gaviolini. — Dites-moi.
Yvonne. — Quoi?
Gaviolini: — Tout, au hasard.
Yvonne, cherchant. — Eh bien !... Sa Majesté... (Plus vivement.) Elle a un frère.
Gaviolini. — Oui, Paul, tout à l'heure. Procédons par ordre. D'abord... (D'une voix d'annonce.) l'Empereur !
Yvonne. — Quel esprit mesquin ! Il peut devenir l'arbitre de l'Europe, il est souverain absolu : et il ne songe qu'à compromettre son autorité dans des intrigues de palais où il n'a que faire ; il joue au plus fin avec des femmes, qui pourraient bien, à sa confusion, se trouver un jour les plus fines.
Gaviolini. — Enfin, vous ne gobez pas Sa Majesté... Pardon, madame, tout ceci est palpitant, mais soyons pratiques : dites-moi des choses que je puisse télégraphier.
Yvonne. — A quel Gaviolini d'abord est-ce que
je parle ? Au valt qui sait tout, qu Gavioliht. — Yvoisne, du bo Gaviolini. — .
ce titre-là. L'hei yeux pour ne pc est cependant u assistez de la co de premier plan Pouvoir Monarcl ces beaux prem pour parler en p monie sont îllus puissances réelle devant la Révol faire quatre pas doigt de vin de ( Périgord, depuis le quartier, on i la dynamite n'es qui a le journa votre permissioi Devant elle — je verains et amba Von savait seule tous ces agités rondes ridicules
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ausculations de murs et s'empresser autour de ma personne : Son Excellence pour avoir un bon article, tel autre pour être cité sans que j'écorche l'orthographe de son nom, tel autre encore pour apprendre les petites nouvelles du ministère, qui sait ? pour obtenir ma protection... Enfin, madame, dans cette maison qui appartient à la France, où commande un ambassadeur, où un Empereur doit souper ce soir, il n'est que deux autorités qui comptent : la Police, — et la Presse.
Grand bruit. Toute la figuration rentre en scène, comme à un finale d'opérette. Gaviolini, qui n'a plus de raisons pour se dissimuler, marche résolument vers Chameroy.
Gaviolini. — Monsieur l'ambassadeur...
L'Ambassadeur. — Quelle heureuse surprise!
Quelle bonne fortune ! (// lui tend la main.) Cher monsieur Gaviolini... Nous vous aurons ce soir? A quel hôtel êtes-vous descendu ? Vous nous voyez dans un branle-bas... (// s arrête, craignant que V expression soit trop forte, et il se caresse les favoris. Après réflexion, il répète :) dans un véritable branle-bas.
Gaviolini, à la fois respectueux et protecteur. — J'admire, monsieur l'ambassadeur, j'admire... M me l'ambassadrice se porte bien?
L'Ambassadeur, avec décision. — Supérieurement... Avez-vous besoin... (Sportif) de quelques tu vaux? F récourt est là...
Frécourt. (Shake-hand.) — A votre disposition, mon cher Gaviolinï. (Mystérieusement.) Il se passe des faits de toute première importance...
Gaviolinï, à son aise. — Je réclamerai vos lumières dans quelques instants. Continuez donc vos explorations f je vous en prie.
Le cortège passe. Gaviolinï retourne vers Yvonne, mais La
Morvandière se précipite.
La Morvandière. (Les deux mains.) — Mon cher ami... Ce bon Gaviolini... Vous savez, tous les renseignements... toutes les indications que vous pouvez souhaiter... Joli article à faire. Vous parlerez un peu de mes petites inventions, hein? Le sac...
Gaviolinï. — Ah ! oui, le sac...
La Morvandière. — Venez donc voir encore...
(Il f entraîne.)
Yvonne, restée seule. — Pourquoi l'Empereur s'est-il donné la peine de contrarier nos projets? A quel titre? Dans quel intérêt?
Gaviolinï, revenant. — Pardon, chère madame, je... Oh !
Chailly-Descombes, en pantalon à pied, se précipite sur Gaviolini et lui saisit les mains.
Chailly-Descombes. — Mon cher, cher ami...
Mon valet de chambre est idiot. Il ne m'avait pas averti. Et je dormais!
Gaviolini, plutôt froid. — Désolé... Mais j'étais en si heureuse compagnie que...
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Chailly-Descombes. — Ah !.. Vous avez bien passé la nuit, madame ?
Yvonne, distraitement. — Très bien, merci.
Chailly-Descombes, bas à Gaviolini. — Un mot.
Gaviolini, de même. — Tout à l'heure.
Chailly-Descombes, le tirant à fécart. — C'est pour Vienne...
Yvonne, à part. — Il est clair que s'il me plaît de le revoir, aucune puissance humaine ne m'en empêchera... Mais où ? puisque la comtesse est partie... Hélas! mon pauvre prince ! Il m'aime tant, et si discrètement !
Chailly-Descombes, à Gaviolini. — Voyons...
Gaviolini, se rapprochant d'Yvonne. — Je ne sais rien du tout, rien du tout...
Chailly-Descombes. — Je te reverrai tout à l'heure ?
Gaviolini, évasivement. — Oui, oui...
Chailly-Descombes sort.
Yvonne. — Vous avez l'air bien froid avec M. Chailly-Descombes ? Je le croyais votre ami intime.
Gaviolini. — Il me pose des questions auxquelles je ne veux pas répondre, vous savez bien pourquoi.
Yvonne. — Comment ? Pas du tout.
ire d'Anglaise... Il n*y a rien de vrai s histoires-la... Ce qui est vrai, c'est aimons tous les deux et que nous mcore su nous le dire... Mais nous 'ici et recommencer à vivre... Je suis
.. On attend la réponse... Plus souiranger Francis quand il s'occupe de le notre salut... Bah ! jepeuxbiendéttresde mon mari. {Un regard sur Ten- ... cette grande écriture d'homme!...
er le cachet. Lisant:) My love... (A
Your Dolly... Ah !...
asion dans le cabinet de Chailly-Uescombes.
t Gaviolini qui marche en tête, accompagné lequel semble radieun,
euh, penché. — Là... les plinthes.
■pouvante. — Mais finissez donc, c'est vous cherchiez une fuite de gaz, vous ne vous amuseriez pas à faire umettes : vous cherchez des explosifs, comme un sourd !
L'Ambassadeur', sans Frécourt... Quelle heur
Fbécoubt. [Rien qtiur.
la tempe droite). — Diî
Chàilly-Descombes. salons seront pleins. I Majestés arriveront.
Yvonne, à Musigny, je le trouve superbe, le règlement de compte à bruit de la porte... et, i
Francis, faisant deux
Yvonne. — Laissez-n bismes ne se comprend à rompre avec l'Anglet de Norwège avec ces m
Francis, penché, à i m'afflige.
Yvonne, bas. — Con qu'elle est parfaitement ne l'est pas. Vous voi un bourgeois du Marais proposer pour exemple n'ose pas approcher de , en haussant les épattles.
A partir de cet instant, un
sadeur i
uxi
oli<
pla