L'ÉQUILIBRE EUROPÉEN
Là-bas.
Onze heures. II n'est pas jour à l'Ambassade.
Sur la rue (aristocratique, morte), les communs (rez-de-chaussée, hautes fenêtres), — la porte cochère, monumentale, ouverte.
La cour en fera cheval, gravier ratissé, bordure de pavés antiques, avec un rien de mousse entretenue soigneusement, trottoir net.
Perron.
La porte du vestibule, vitrée, bâille.
Le vestibule : ameublement du garde-meuble. Au panneau de gauche, une toile, de dimensions officielles, achetée par l'État. Vis-à-vis, seul, sur un socle, le président Garnot, en marbre (buste).
Au fond, la table de l'huissier.
Domesticité.
Le Suisse, tenue de jour, vaste capote, casquette à visière d'où s'échappent des extrémités de sourcils et de favoris • grisonnants. Ramassé dans un fauteuil, il répare : sa nuit fut troublée par d'importuns réveils. Il ronfle avec un accent étranger.
Le Chasseur, nu-tête, vêtu d'un uniforme qui ressemble vaguement à celui d'un officier de marine. Toutes les personnes qui viennent à l'Ambassade pour la première fois, le prennent pour rattaché militaire, et s'étonnent qu'il mette des bûches au feu. Étranger. Ne dit rien, ne fait rien. Embarrassé de ses mains. Va, vient. Ni assis, ni debout. L'air bête.
L'Huissier. Conforme au type. Français.
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•u et lus éi rient.
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LA CAKiilÉKt: lo
L'Huissier, de sa table. — Tiens ! Xaintrailles.
Monsieur Henry. — Bonjour... (Salut de la main. — A Monsieur Charles, familièrement.) Bonjour, Chameroy... (Sha&e-hand. — A Monsieur Jules, avec une nuance.) Bonjour, Chailly... (Poignée molle.) Eh bien ! c est comme ça qu'on vient chercher les amis à la gare ?
Monsieur Charles. — Pouvions pas deviner...
Monsieur Henry. — Deviner?... Ma lettre, ma dépêche ?
L'Huissier. — C'est moi qui reçois le courrier: je vous affirme que ni lettre de vous ni dépèche ne nous est parvenue.
Monsieur Henry. — Hein ! le disais-je?... hein ! le disais-je qu'on me surveille? La police intercepte ma correspondance à la frontière.
Monsieur Charles. — Est-ce que votre lettre contenait des nouvelles importantes ?
Monsieur Henry, modestement. — Je n'annonçais pourtant que mon retour, vingt-quatre heures avant les maîtres. Je demandais le chasseur et un omnibus. J'ai d£ prendre une voiture de place.
L'Huissier. — Vous nous en voyez confus. Êtesvous fatigué du voyage ?
Monsieur Henry. — Non... non. Les sleepings sont confortables. Mais vrai, vous n'avez pas reçu ma leltre ?
L'Huissier, avec un geste de serment. — Vrai.
LA CABUlfcHE
nsieuh Henry. — Celte censur nsieuh Jules (valet de chamb il). — N'est-ce pas? Quel sent quand on revient ici ! Comnn î française, Paris !
«sieur Hbhby, sévèrement. — ... je ne me repens point du '.
fait. Le duc a profité de s le mail. Il s'est aussi marié c la : sièges drapés, poudre, eu it, rien qu'un cinq à sept, m npe. Seulement, après les ci . Mauvais air. Les antichan ènent.
lissier. — Des défections ?
«sieur Henry. — Le chef < sse douairière s'est rallié.
(SIEUR Charles, avec dégoût. — (siecr Heurt. — Bien mieux, Suisse, réveillé en sursaut. — .
isiEtR Henry. — Dors, mon 1 de suisse qui nous occupes.
Suisse, rendormi, dans un soi isieur Henry. — Le suisse de . de socialisme.
uissier. — Où allons-nous?
isieur Henry. — Celui-là du ir : à sa décharge — n'oublie pt
LA liAURIKRK 27
fut vingt-quatre ans bedeau à Sainte-Clotilde : il est socialiste, mais socialiste chrétien.
Monsieur Charles. — M. de Mun ne comprcndrat-il pas à la fin tout le mal qu'il fait ?
Monsieur Henry. — Personne, à mon sens, ne devrait défendre plus passionnément que nous Tordre social établi. Que deviendrons-nous s'il est bouleversé? Les utopistes ne tiennent aucun compte des individualités d'élite ou d'exception. Moi, du moment que je ne suis pas monsieur le duc, je ne puis être que le valet de chambre de monsieur le duc.
Monsieur Jules. — J'en ai chaud...
Monsieur Henry. — Blaguez pas, Chailly. Vous êtes radical pour complaire à votre maître, mais vous êtes snob ; et quand vous annoncez une altesse, vous en avez plein la bouche.
Monsieur Jules. — Dame ! ça flatte ; mais on reste quand même fidèle à ses principes.
L'Huissier, s* éventant avec les Débats roses. — Immortels principes!...
Monsieur Henry. — Au fait, compliments: vous avez bien travaillé depuis mon départ.
Les autres, satisfaits. — Ah !...
Monsieur Henry. — L'Europe est sur l'œil.
L'Angleterre...
Monsieur Charles. — ... S'émeut... V's avez lu le Times?
I A CÀHRIKHE
jn sieur Uemht. — J'arrive.
Huissier. — Chasseur, allez donc iS sur le bureau de monsieur le
ossieur Henry. — Alors, c'est v es yeux doux ici? Vous croyez i dnsieur Charles, vivement. — C
; SnssE, entre deux ronflemen
3NS1EOR Henry. — Ce que j'a( i dont les journalistes parisii nos affaires diplomatiques. (A t , je vous fais mes compliments, du tact. Vous avez lu la Lanh t où on nous fait des avances ît casser pour un douanier que tué du mauvais coté de la fronti
îisième secrétaire, Frécourt, entre vi jn, sans reclierche, mais sans faute. Bit peu fiévreux. Trente ans. Portefeuille h valels se lèvent, fl traverse le vestihul inet du Premier.
s de loin:
M. Chailly-Descombes n'est p lu?
ONSiEUft Jules. — Non, monsie'
LA CAltllIËItK 29
— Où est le Times ?
Monsieur Jules. — Voici.
Frécoukt s'abîme dans sa lecture.
Le cabinet du premier secrétaire est meublé et drapé de vert bouteille. Divans carrés. Tables carrées. Fauteuils et chaises carrés. Parfum de cigarettes exotiques.
Sur la cheminée, coupe bleu Sèvres, candélabres Empire. Photographies dans des cadres surmontés de couronnes fermées, avec des dédicaces princières. A la glace, invitations notables : le Prince.., l'Archiduc... D'ordre de Sa Majesté l'Empereur, le grand maître des cérémonies a U honneur, etc.
Frécourt tire de son portefeuille des manuscrits, et relit. Pantomime animée.
Entre, enfin, Chailly-Qescombes, grand, osseux, imberbe, le nez au vent. Evidemment, de l'intelligence, surtout du flair. Petite jaquette.
Frécourt. — Bonjour, mon cher, Chailly-Descombes. — Bonjour.
Il s'assoit devant son bureau, décachette son courrier. Frécourt n'interrompt pas sa besogne. Conversation décousue, avec des temps.
Chailly-Descombes, levant le nez. — Mon cher, ce que j'admire, c'est la façon dont les journalistes parisiens pataugent dans nos affaires.
Frécourt. — Ah ! la Lanterne...
Chailly-Descombes. — Oui, je vais écrire à Gaviolini qu'il me trousse un petit article dans un sens tout à fait différent... C'est fort qu'un journal où je n'ai 'que des amis...
Frécourt. — Mais, permettez... Il me semble que, pour une fois, la Lanterne n'a pas tort. Si, pendant qu'on fait les yeux doux à notre ambassadeur, on tue nos douaniers sur la frontière...
30 LA CAItKIKH
Châilly-Descomres, le coupa le Times ?
Fhécourt. — Eh bien ?
Chailly-Descombes. concilia:
le Times ?
Entre I'Ambàssadëur. Pyjama. — Ce:
Favoris à l'autrichienne, coilTure s Grande aisance d'allures, avec une dans la voix. Aménité incomparabl conciliations.
L'Ambassadeur, cordialcmen bonjour. Ciiailly-Descombes. — Mons
Frécourt. — Monsieur l'ara]
L'Ambassadeur, à Çhailly-Di mon cher, je vous ai regrel Bonne soirée pour nous, poui
Il se caresse les I
Chaillv-Dkscombes. — Vrai L'Ambassadeur, mystérieux,
encore n'a transpiré ?
Chailly-Descombes. — (Ges Frécourt. — Vous avez lu
l'ambassadeur ?
L'Ambassadeur, franchemet
il monte.. .(Avec suffisance.) Je Ciiailly-Descombes. — ?
i^TV P
Frécourt. — ?
L'Ambassadeur. — (Sourire.)
Un temps.
L'Ambassadeur. — Eh bien, Frécourt, avez-vous rédigé mon rapport confidentiel au Ministre ?
Frécourt. — Les deux... Voici d'abord, au sujet de l'incident frontière...
L'Ambassadeur. — Laissez cela... Le rapport concernant l'emprunt que nos amis... (Appuyant) nos amis... veulent contracter en France.
Frécourt. — Monsieur l'ambassadeur, le voici.
L'Ambassadeur. — Les conclusions ?
Frécourt. — Nettement défavorables, comme il était convenu. La situation financière de ce pays...
L'Ambassadeur. — Eh bien, Frécourt, voilà du travail perdu. Refaites mon rapport et retournez les conclusions.
Frécourt, ému. — Mais, monsieur l'ambassadeur, est-ce au moment où on se moque littéralement de nous, où un incident frontière de la dernière gravité...
L'Ambassadeur. — Mon ami, les incidents si gros n'ont jamais d'importance réelle. Il n'y a que les symptômes qui comptent. Et quand vous saurez qu'hier soir...
La porte s'ouvre brusquement. Le petit vicomte de la Moryakdière, attaché autorisé, entre en coup de vent. Tenue de cheval. Gentil, jeune, chauve, — son reste de cheveux est frisotté. Potelé, souriant, petite voix. Stick.
LA CAHRIÈ III'
ivandièrb. — Monsie ... Pardon si je me ] e n'ai pas pris le tetr u parc... J'ai rencon ntéressês. — Ah !
ssadeur, calme. — M rvandière. — Condu n bourgeois. Sans es< -Descombes.— Vous
RVANDIÈRE. J'ai V
ssadeur. — Est-ce qi
«VAND1KRE. PaS pe
e que Sa Majesté, mon nom, n'a pu r qui me salue est le » Mais vous savez c> ire des physionomie ipent un peu à la t qu'il me remettait. I înt... vous savez... ge:
l main au chapeau.
ssadeur. — Eh bien, ;-Descombes. — Est-i e ?
uvASDiÈRE. — Le com ait. Le comte a déton
L'Ambassadeur. — Avec une intention... marquée ?
La Morvandière. — Marquée n'est pas assez dire : avec une intention très marquée.
Chailly-Descombes. — Il ne cache pas ses sympathies pour la Triple Alliance.
L'Ambassadeur. — Voilà des symptômes, Frécourt. Mais tout ceci n'est rien encore. Hier soir...
La porte s'ouvre. Entre Musigny, attaché — l'attaché littéraire, l'observateur. Froid. Beaucoup de tenue, trop de tenue. Haute cravate, gilet de velours.
Musigny. — Monsieur l'ambassadeur.. . Messieurs...
L'Ambassadeur. — Bonjour, Musigny.
Les autres. — Bonjour, mon cher.
Musigny, à t Ambassadeur \ — J'ai reçu les volumes que M me de Chameroy m'a demandés. Il sont signés. Quant au Hugo, une trouvaille : un exemplaire sur hollande, avec autographe, que Ton m'a déniché sur les quais; il est dédicacé à l'un des maîtres de la critique contemporaine... (A Chailly-Descombes.) Eh bien, républicain, vos amis nous, servent. Il paraît que la Lanterne vomit sur nous.
Chailly-Descombes. — J'en écris à Gaviolini.
Musigny, à la Morvandière. — Je vous ai cherché au parc ce matin.
La Morvandière, fat. — J'y étais.
1AIU
iait ju'e
ssa rchi téï
[era Toi JUi-
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ses dix-neuf ans. Je compris l'invite. Je relâchai l'étiquette, et je fus discrètement paternel, tout en I demeurant respectueux. Notre conversation fut I enjouée, dépourvue d'ailleurs de tout intérêt, sauf | que Son Altesse y glissait de temps à autre un petit I mot significatif, auquel je répondais, suivant les cas, par un trait heureux ou par un silence éloquent. Chailly-Descombes. — Avez-vous retenu...
L'Ambassadeur. — Certes,.. Au relevé de potage, après quelques réflexions touchant la température, le climat, Son Altesse Impériale saisit le menu qui était devant elle et, sans le regarder, me le tendit d'un geste un peu raide. « Traduisez-le-moi, ditelle, monsieur l'ambassadeur, je ne sais pas l'allemand. » Notez qu'elle le parle à merveille, et que d'ailleurs le menu était en français. Je lui en fis la remarque, et elle voulut bien me laisser voir une aimable confusion.
Musigny, bas à la Morvandière . — On m'a dit que les Xaintrailles arrivent demain?
Chailly-Descombes. — Chut ! Chut!...
L'Ambassadeur. — Mais je brûle les détails, si attachants qu'ils soient. Comme on se levait de table, l'Archiduchesse prit mon bras avec une certaine vivacité, et brusquement, sans précautions oratoires ni entrée en matière,. elle me dit : « Eh bien ! monsieur le marquis, est-ce que vous ne nous ferez pas danser, cet hiver ? »
se la i:\niUKUK
Chajllï -Descombes. — Ah !
La MoRVANDIÈRE et MuBIGINY,
ah!...
Frécourt, ému. — Ce sont 1 tuelles ?
L'Ambassadeur. — Textuell Marquis...
Chailly-Descombes. — Est-c vous ne nous ferez pas...
L'Ambassadeur. — Danser pensez que j'ai pris garde ai Monsieur le Marquis...
Frécourt, insistant. — Monsi
L'Ambassadeur. — Oui, elle r sieur l'Ambassadeur. » Elle ne cîellement à l'ambassadeur de marquis de Chameroy. Cela a t
Chailly-Descombes, rêveur. — nous ferez pas...
L'Ambassadeur. — Vous sent dire : « Ne danserons-nous \ hiver ? » C'était alors un ordr bien : « Est-ce que nous ne da qui était un ordre déguisé. Mi vous ne nous ferez pas danser., gracieuse, qui me laisse la lib et le mérite de l'initiative.
Cuaillv- Descombes. — Pour qi
de cette cour, il est hors de doute qu'une phrase d'aussi capitale importance a été arrêtée en conseil des ministres.
Musigny. — Ah ! que le français est bien la langue diplomatique ! Quelles nuances ! Quelles subtilités !
La Morvandière. — Son Altesse Impériale parle le français comme sa langue maternelle.
Frécourt, réfléchissant. — Monsieur le Marquis, est-ce que...
L'Ambassadeur. — Eh bien ! Frécourt, comprenez-vous maintenant qu'il faut enterrer votre douanier et son histoire, et que l'emprunt doit être couvert au moins six fois ?
Chailly-Descombes. — Pardon, monsieur l'ambassadeur, oserai-je vous demander ce que vous avez répondu à l'archiduchesse ?
L'Ambassadeur. — Je suis resté perplexe quelques instants... Il eût fallu répondre à Son Altesse par une phrase aussi étudiée, mais cela ne s'improvise pas. Heureusement l'idée m'est venue qu'un élan de joie sincère et un peu d'abasourdissement ne feraient pas mal. « Ah ! me suis-je écrié, madame... »
Mouvement d'attention. L'Ambassadeur caresse ses favoris.
... « Mais non, ai-jc repris d'une voix plus lente, Votre Altesse Impériale me donne une fausse joie. Sait-elle si Sa Majesté... » (Emotion contenue.) Elle m'a coupé la parole, et avec une charmante
as J,A UÀHIUEHK
étourderie... (Un temps, un efi c'est moi qui lui demande, papa
Chailly-Descombes. — Papa!!
Frécourt. — Elle a dit ; « Pa
La Morvàndière. — Son Allés:
« Papa » t
Chailly-Descombes, résolumen un communiqué à YHavas et à ,
L'Ambassadeur. — Non... plu secondaire qu'on puisse dément
Le maître d'hôtel, entrant. quise fait prévenir Son Excellent à descendre au salon.
L'Ambassadeur. — Dites à ra( bre qu'il vienne m'habiller...
messieurs, vous déjeunez avec
La Morvàndière, à Chailly-l cher, j'ai des vêtements ici.
prêter votre cabinet de toilette
Chailly-Descombes, appelant.
(luisez M. de la Morvandière chi lui ce qu'il lui faut.
Musigny, sortant avec la Mor mon cher, vous me paraissez i n'eusse pensé, de votre rencontra
La Morvàndière. — Ah ! Musîj où il s'habille. Il était fichu coi