‹ La carrière (volume 2)Chapitre 5 sur 23 · PROPOS DE TABLE · texte numérisé non relu

PROPOS DE TABLE

L'unité de lieu n'est pas observée. Pour l'intelligence de ce qui va suivre, on est prié de supposer que la toile de fond se déroule continuellement, ainsi qu'au deuxième tableau de ParsifaL

D'abord :

Le sleeping. Le petit compartiment à deux. Les lits déjà ont disparu, l'un dans le mur, l'autre sous le divan. Objets épars. Toutes les incommodités du voyage. Sacs très plats pouvant contenir un mouchoir — à peine : gros maroquin vert pomme, fermoir or. Flacons, lavender sait, eucalyptus sait. Livres maniés, abandonnés, charbonneux. Gendres blanches de cigarettes américaines, criméennes, turques, dans le cendrier de cuivre chiffré W. L. Auprès, guide illustré de la Compagnie internationale des wagons-lits et des grands express européens. Par terre, un tire-bottes, un crachoir — également superflus.

Du côté campagne, paysage neutre, qui file, par grandes ondulations .

Du côté couloir, les stores. Non pour se dissimuler, mais pour ne pas voir. Pour ne pas voir passer les Anglaises qui se dirigent vers le cabinet de toilette (ladies) avec, dans les mains, une serviette éponge et une savonnette de nickel — cheveux affolés, parfum de foin, à donner la fièvre des foins. Pour ne pas voir passer la gouvernante anglaise qui, tous les quarts d'heure, conduit l'un des six babies de la case mitoyenne au water-closet. Oh!

Le doc de Xaintrailles, du côté campagne. Il n'a pas changé, Les gants depuis vingt-quatre heures. Pourtant, un rien d'abandon se remarque dans son altitude Mais la position peu à peu se rectifie, par à-coups, à chaque borne kilométrique.

chesse se ïaintrailles, Yvonne, Elle a beaucoup changé. îme. La toilette de voyage, ah ! très bien : l'étolTe, ordie, gros lainage ; la couleur, banale, bleu marine ; la façon i,maîs— Corsage uni, amazone, taille longue, hanches libres ; upe : trois plis.

iXamine avec une attention soutenue des affiches en Imita-wallon : flndépendanee beige — Cherry-Cordial...

tonne. — Je tombe des nues. Ce que vous •prenez me dépasse... M™ 8 Charlet, la femme rogman, deux amants 1 Pour le cœur, Musiet officiellement l'Ambassadeur lui-même!...

jtte Charlet, rien ne m'étonne : une ex-actrice, le marquis de Chameroy ! Je comprends qu'il it mésallié de la main droite; de la main gauà quoi bon ?

jntrailles, avec une pointe d'attendrissement. r oici un bouquet d'arbres que je reconnais.

■ peu d'instants nous franchirons la frontière. 'Onne. — Et l'Ambassadrice... Vous m'aviez une grande dame. A-t-elle pu prendre goût à hailly-Descombes ?

lintr ailles, — Je ne croîs pas qu'elle y ait ■ment pris goût, mais il y a des traditions, ambassadrice de France ne peut décemment r avec un collègue étranger de son mari, ni un prince de la famille régnante. Elle est ée de cantonner son cœur dans le personnel imbassade. Ce qui est fâcheux, c'est qu'un ly-Descombes puisse être premier secrétaire.

Yvonne, riant. — Encore, si elle avait jeté son dévolu sur vous ! Vous êtes de son monde.

Xaintrailles, simplement. — Je ne suis que deuxième.

Yvonne. — Est-ce que les deuxième, troisième et attachés, et leurs femmes, ont le droit de faire des excursions sentimentales dans le monde indigène et dans la société diplomatique ?

Xaintrailles, sévère. — Yvonne...

Yvonne. — Pardon.

Le train se ralentit, s'arrête.

Xaintrailles. — La dernière station française.

Tous les deux à la fenêtre. Douaniers. Horloge indiquant le changement d'heure. Le train se remet en marche lentement. Jardinets. Un poteau, supportant un écriteau qui est divisé en deux surfaces égales, chacune peinte d'une couleur différente.

Le duc se redresse définitivement, et on dirait que tout d'un coup il vient d'avaler le poteau-frontière.

Arrêt. Gare pittoresque. Uniformes nouveaux. Voyageurs malmenés. Brutalités policières. Le duc et la duchesse ne bougent pas. La porte de leur compartiment s'entr'ouvre. Exhibition de passeports diplomatiques. L'Autorité s'incline. Départ.

Le duc reprend la lecture des journaux anglais. Yvonne devient grave. Elle entre en fonctions. Elle examine avec une attention polie tous les détails du paysage, qui ne présente aucun intérêt.

Silence. Des heures passent.

Une gare de campagne. Au loin, parc, château.

Xaintrailles. — La résidence impériale d'été. Yvonne. — Ah !...

Xaintrailles. — La plupart des princes qui sont morts de mort violente, ont été assassinés ici. Yvonne. — (Tête de circonstance.)

mmpm/r-ms*:

austj

Xaintrailles. — La petile maison ( Paul.

Yvonne. —?...

Xaintrailles. — Oui, lorsque sa g tache au rivage, lorsqu'il n'est pas Iib Paris, c'est ici qu'il fait la fête, la fét

Yvonne. — Quel délicieux point de

Xaintrailles, avec beaucoup de diai ohé !...

Yvonne. — Hein ? Quoi ?

Xaintrailles, expliquant. — Je di ohé!... » C'est une mode nouvelle aul Toutes les fois qu'on parle de gens qi on ajoute, je ne sais pourquoi, cette < jection, qui est comme le leiimotif de

Arrêt. Station de ceinture. La porte du comparer indigène en costume national se précipite, s'il muni, saisit la main de Xaintrailles et la baise sit la robe d'Yvonne et en baise le dernier pi

Yvonne, un peu gênée, mais flattée Qui est-ce?

Xaintrailles. — C'est de nos gens.

sait vivre... [Brusquement.) Ah !...

Yvonne. — Quoi donc?

Xaintrailles. — Un faitcurieux. Vo je n'ai pas le don des langues. Dès qu Paris, les quatre ou cinq idiomes que

ramment m'échappent. Mais chaque fois que je franchis une frontière, celui dont j'ai besoin me revient instantanément. Ainsi...

Il s'adresse à l'homme et débite avec volubilité quelques phrases

dans l'idiome du pays. L'homme se retire et se poste dans le

corridor du sleeping.

Abords de capitale. Au loin édifices, dômes, flèches. Au premier

plan, faubourgs. Le serviteur reparait, et silencieusement

assemble les colis.

Xaintrailles. — Nous y sommes.

Gare monumentale, fresques, allégories d'ingénieur. Pas de foule. Quai morne. Police. Cinq personnes guettent l'arrivée du train. En un groupe, Musigny, La Mohvandière, Chailly-Descombes. A l'écart, Huxley-Stone, conseiller de l'ambassade d'Angleterre, athlétique, blond. Très à l'écart, l'archiduc Paul, taille moyenne, favoris à l'autrichienne, veston. (Incognito.)

Xaintrailles. — Tiens, l'archiduc Paul.

Yvonne. — Ah !... (Elle cherche à voir.) Xaintrailles. — Nous ne devons pas le remarquer s'il ne nous y invite lui-même.

Ils descendent. Chailly-Descombes, Musigny et la Morvandière s'approchent. Présentations, par ordre hiérarchique.

Chailly-Descombes. — Madame, l'Ambassadeur est confus de n'avoir, pu venir à votre rencontre, et m'a chargé de vous en exprimer ses excuses.

Musigny. — Nous sommes également chargé»

d'excuser notre collègue Frécourt, notre troisième secrétaire, qui est resté pour travailler avec l'Ambassadeur.

Yvonne. — Mais, messieurs, voilà déjà une escorte nombreuse, et vous êtes mille fois trop aimables de vous être dérangés pour nous.

L'archiduc. Paul, très myope , s' t gner Yvonne. Il bouscule en past qui se retourne. — Ah!... Ah M. de Xainlrailles... Voua arr Mais, oui, on m'a dit... marié... J être?... Je vous en prie...

Xaistk.ui.lls. — Yvonne. ..Mo souhaiter que je vous présente à

Yvonne. — (Révérence de cour, même une révérence de quai de ga

L'archiduc Paul. — Madame, parisien qui vous souhaite la bi puisque nous vous gardons... pai allez être cause que je ferai bien votre pays.

La Morvandière. — Ah !...

Yvonne, se défendant. — Altesi

L'archiduc Paul, à Xaintraille idéale, mon cher, très idéale. Ce de neuf ? Nous reverrons. Adieu..

La Morvandiéiie, à Musigny. fichait la?

Musighy. — Vous savez bien qi comme chez nous on fait les bure

Huxley-Stone s approche, ilrou

Xaintrailles. — Ah ! vraimenl Trop aimable.

Huxleï-Stone, plus rouge, beat,

Je vous apporte, avec les miens, les compliments de bienvenue de M" Huxley-Stone.

Xaintrailles. — Je vous prie de me mettre à ses pieds.

Huxley-Stone, lie-de-vin, avec explosion. — Oui!.. Faites-moi la grâce de me nommer à la duchesse, voulez-vous ?

Xaintrailles. — Yvonne, sir Augustus Huxley- Stone.

Yvonne. — Ah! monsieur, je suis charmée...

M. de Xaintrailles m'a déjà inspiré un vif désir de connaître M rs Huxley-Stone.

Huxley-Stone, violet. — Oui !... (Au duc.) Vraiment... adieu... (Shake-hand.)

La Morvandière, à Yvonne. — Madame, etes-vous une intrépide marcheuse?

Yvonne, gaiement. — Un match ?

La Morvandière. — . Je ne vous cacherai pas que l'usage...

Musigny. — Osez employer les termes propres, dites : la tradition.

La Morvandière. — La tradition veut que les nouveaux arrivants se rendent à pied à l'Ambassade, en compagnie de la délégation qui les a reçus au marchepied de leur wagon.

Yvonne. — Mais j'accepte avec joie cette promenade qui va me dégourdir... Il me semble que j'arrive aux bains de mer.

i.a cvrriëhe

îsv. — Même dans une g

t qu'il n'est plus chez lu

ix bains de mer. Permt

ttentioa sur les souliers j;

dière.

ne. — Francis...

ORYANDIÈRE. — Ail ! milil

mOme songé à donner d(

upes. En tête, Chailly-Descon Componction. Des lambeaux il plus haut psalmodiés, s'enlendi

uestion d'Egyplc.

hédive.

jrd Cromer.

des... Roupie...

ections allemandes... railésde commerce...

ues pas et en quelques mots, ii les questions internationales.

Yvonne, entre les deui atlacli iment surla terrasse du casino c ifme laps de temps, et en couvi ent, ils épuisent toutes les ques flirt avec l,a Morvandière, d'i isigny. D'ailleurs, aucune répliq t la toile de Tond continue de se culaire ceignant la ville. Grand; édantesque que pittoresque. Mon ues. Aucune figuration de foule.

me de : l'Ambassade.

1 des interlocuteurs pour raison

Midi sonne.

Le petit salon de l'Ambassadrice) très grand. Meubles bois doré, damas jaune. Un peu de personnalité, grâce à quelques bibelots. Des coins, grâce à quelques paravents. Petites tables. Toiles historiques.

Une porte bâille sur la salle de bal, immense, dépourvue de meubles, de tapis. Grande fenêtre sur la cour.

Devant la fenêtre, I'Ambassadeur, Chailly-Descombes, Frécourt, Musigny, La Morvandière. La jaquette. — L'Ambassadeur et Chailly : la Légion d'honneur; les autres, une fleur.

Un peu à l'écart, Gharlet (rosette). Pour le retour de Xaintrailles on a invité tout le monde, même les Gharlet qu'on n'invite qu'à la dernière extrémité. Le drogman est petit, trapu, poivre et sel. Il a les mains croisées derrière le dos, sous sa jaquette, dont il relève et agite les pans ; c'est sa façon de causer.

M me Charlet sur le divan, seule. Femme du monde comme on ne sait l'être qu'à la Comédie-Française. Avant son mariage, pendant la crise boulangiste, s'est crue sur le point de devenir épouse de ministre, grâce à des relations illégitimes qui eussent été régularisées en cas de succès.

Les hommes parlent des affaires courantes. Des lambeaux de phrases s'entendent :

« Question d'Egypte... — Khédive... — Lord Cromer... — Indes... — Roupie... — Elections allemandes... — Traités de commerce. »

La porte s'ouvre. Entre la duchesse de Xaintrailles, suivie du duc. Yvonne en alpaga gris. Corsage ajusté, manches plates, alourdies de volants. De la taille à ras-terre, dix-huit volants. Une crinoline? Peut-être. Le duc : au pinceau.

L'Ambassadeur. — ... {Use précipite.)

Présentations.

Xaintrailles. — Vous connaissez, je pense, tous ces messieurs... Mais non... Frécourt... [Présentation.) Au fait... M. Charlet... (Présentation. — Pantomime de Charlet. — A mi-voix.) Priez-le de vous présenter sa femme. Soyez aimable — officiellement — puisqu'on la reçoit aujourd'hui.

LA CAItRI^HK

me. — J'ai entendu parler de M"" Charlet

d'une beauté.

-et, affairé. — Alice !...

Elle se soulève. Inclinations. Froid.

Charlet, à part. — Pimbêche!

gny, qui s' 'est rapproché. — Non.

i porte s'ouvre et ('Ambassadrice Tait son entrée. marquée, mais belle. Tête et costume scrupuleusement XIII. Ample jupe, somptueuse étoffe, la berthe en dénie Hollande. Robe de chambre ou toilette de bal? Impé-

s d'aller depuis la porte jusqu'à, la fenêtre, elle a salué i d'un ahake-hand et d'un mot aimable. H** Charlet impertinence; elle a vu, jugé et séduit Yvonne, elle a bras de Xaintrailles.

ibassadrice. — Monsieur Chailly-Descombes, ermettez... Une infraction aux préséances, mneur des nouveaux arrivants.

. ivec Yvonne, suit. Chailly-Descombes Charlet. Les autres, en arrière- garde. Un peu cortège. rse la première salle h manger : salle de (rata, boiseries,

ieme salle à manger, demi-inlime. Boiseries, lis parois sment décorées de peintures, sujets gastronomiques. eubles solennels et uflinelt. dri:sso.rs. Nais la table... , toute blanche. F.lams cl cristaux. Porcelaine Sevré*, ie, rinceaux et chiffre argent. Fleura blanches. Desserts ;ains, gâteaux d'ange et noix de coco.

nailres d'hôtel.

iBASSADRicE, désignant les places. — M. de ailles... M. Chailly-Descombes... Madame...

îarlet... Messieurs, comme il vous plaira.

T^fF.T-- * *

trailles. Charlet entre Ghailly-Descombes et la Morvandière, qui est à la droite d'Yvonne.

Le silence de Y Introït. Les serviettes.

Xaintrailles. — J'éprouve une véritable joie de me retrouver à cette table.

L'Ambassadrice. — Vous êtes chez vous.

Chailly-Descombes. — C'est votre grand art de donner à chacun de nous le sentiment qu'il est chez soi, qu'il a ici un foyer, une maison de famille.

M me Charlet, à part. — Family...

L'Ambassadrice. — Toutes les femmes d'ambassadeurs ne font-elles pas comme moi? ... (Gestes.) N'est-ce pas, Luc ?

L'Ambassadeur. — Certes. (// se caresse les favoris.)

Musigny. — A Constantinople, et surtout l'été, lorsque l'ambassade se transporte à Thérapia, le personnel a des heures d'intimité charmante. On fait des parties sur le Bosphore.

Frécourt. — Lorsque j'étais attaché à Vienne, mes collègues et moi nous prenions presque tous nos repas à l'ambassade. Mais il n'y régnait pas comme ici — grâce à vous — une sorte d'esprit de famille. Il y avait plus de hiérarchie, plus de morgue.

Charlet, très timide, très rouge. — Lorsque j'étais consul à Rangoon...

Chailly-Descombes, le coupant. — Ni à Londres,

ni à Berlin, ni à Pétersbourg, ni au Caire, enfin dans aucun des p versés, je n'ai trouvé agence ou véritablement, j'oserai dire : auss unie que la nôtre.

M m0 Charlet, bas à Musigny. -

La Morvamdière, — Si sen vous connaisse, Xaintraillcs, je gourmandise dVtre pour quelque joie.

X ain t railles. — Il est certain q qui a souvent bien mérité de la

L'Ambassadeur. — Eh ! ... (Il:

rh.)

La Morvandièbe. — On ne r tète que le déclin de la Triplice £ nable chef de l'ambassade d'Aile

Charlet, intéressé. — Au gêné:

M° G Charlet, de loin. — [Coup d'épaules imperceptible.)

L'Ambassadrice. — Ah ! Puff ne hier un diner infâme. Paul me ■

Yvonne. — Paul î

La Morvandière. — Oui, l'an parle toujours de lui avec une rite.

LA CARRItilŒ M

L'Ambassadrice. — Au fait, il donne demain une espèce de soirée, raout, souper... (A Yvonne.) C'est dommage, vous arrivez trop tard, les invitations sont lancées.

Xaintrailles, vraiment fâché. — C'est contrariant.

Frécourt, enchaînant. — Pourtant la cuisine allemande, détestable à Berlin, je l'avoue, est fort acceptable à Vienne.

Musigny. — A Vienne, on peut manger, mais que diriez-vous de Constantinople ?... Riz, agneau... agneau, riz...

Chailly-Descombes. — J'ai achevé de ruiner mon estomac à Londres. La cuisine anglaise et le blanchissage anglais sont deux superstitions.

Charlet. — Lorsque j'étais consul à Rangoon...

Xaintrailles, le coupant. — Mais que vois-je ? [Il frappe du doigt, avec émotion, le menu.)

Frécourt, penché sur lui. — Quoi ?

Xaintrailles. — « Les œufs Musigny » ...

Qu'est-ce que les œufs Musigny ?

Musigny, heureux, mais confus. — Quoi, madame ?...

La Morvandière. — Vous faites de la cuisine?

Musigny, modeste. — J'en inspire.

Chailly-Descombes, trop maître de maison. —

Précipitons ces hors-d'œuvre : Xaintrailles ne tient plus d'impatience.

L'Ambassadrice. — Voici les œufs.

L'Ambassadeur. — Ah !

Les œufs Musigny. En de petites caisses de soufflés, les œufs brouillés, moelleux, crémeux, discrètement orangés de tomate, sont coulés sur un fond de cèpe. Une demi-truffe, du même diamètre que la caisse, exactement, la coiffe. Un rien de parmesan sur le tout, doucement gratiné à la pelle rouge.

Recueillement, dégustation.

Xaintrailles, décisif. — Eh bien ! cela est excellent.

L'Ambassadrice, bienveillante. — # Un succès, monsieur Musigny... N'est-ce pas, Luc?

L'Ambassadeur, sans restriction. — Un succès.

La Morvandière. — Il faut une riche imagination pour inventer une façon nouvelle d'accommoder les œufs.

Chailly-Descombes. — On se lasse des meilleures. A Londres, au bout de trois mois, j'avais en horreur les œufs bacon.

Frécourt. — Les chefs allemands vous dégoûteraient des œufs pochés, avec cette manie qu'ils ont de les servir sur des biftecks et d'assaisonner le tout de cumin.

Musigny. — Parlez aux Turcs d'un œuf à la coque...

Charlet, agité. — Lorsque j'étais consul à Rangoon...

M me Chaklet, le coupant, à Musigny. — Vous voilà plus fier que d'un bon article.

L'Ambassadeur, Jhtement. — Au point de vue diplomatique, son invention est plus précieuse qu'un bon article.

Les tournedos.

Chailly-Descombes. — Au reste, de toute éternité, les littérateurs se sont piqués de cuisine.

L'Ambassadrice. — Au fait, monsieur Musigny, le succès de vos œufs me fait oublier que je vous dois des remerciements... pour les livres que vous m'avez apportés... Mais M. de Xaintrailles, qui arrive de Paris, va nous dire s'il n'y a pas quelque autre nouveauté qui vous ait échappé.

Xaintrailles. — Ah ! madame, je lis si peu !... Depuis que j'ai fréquenté les contrées et les littératures étrangères, il m'est impossible de feuilleter uq livre nouveau en français. A chaque mot, je me dis: «Mais les Russes nous ont déjà montré cela... Mais les Anglais nous ont rabâché ceci depuis vingt ans. » Et ne trouvant plus dans ce fatras la pâture intellectuelle que j'y cherche, je le rejette avec dégoût.

L'Ambassadrice. — Étes-vous allé aux Français?

Xaintrailles. — Je n'ai pas disposé d'un mardi.

Le rôti froid : perdreaux.

Chailly-Descombes. — De loin, comme tout cela

■*■■ rfl ■»

paraît peu de chose : mardi des Français, samedi du Cirque !...

La Morvandière. — La preuve que tout cela n'est que convention et vanité, c'est le fait suivant. Depuis Pâques, tous les vendredis soir vers neuf heures, il me prenait une mélancolie. Je me disais: Mon petit, tu es attaché autorisé, bon poste, très gentil, mais tu n'iras pas ce soir à l'Hippodrome. Eh bien ! tout d'un coup, qu'est-ce que j'apprends? C'est que depuis deux mois je me chagrinais à vide, attendu que l'Hippodrome, y en a plus I

Mcsigny. — Permettez-moi, mon cher, de trouver votre exemple comique, mais votre raisonnement faux et dangereux. Peu importe qu'une convention soit plus ou moins absurde, puisque aucune convention ne résiste à un examen sérieux. L'essentiel est qu'il y ait des conventions, puisque sans conventions il n'y a pas de monde. Voulezvous nous ramener à l'état de nature ?... Tenez, vous, La Morvandière, vous êtes un jeune homme bien élevé. Votre hérédité et votre éducation sont telles que vous souffririez véritablement si, en prenant place dans un wagon de chemin de fer, vous ne souleviez pas votre chapeau, avec une légère inclination de la tête. Eh bien ! savez-vous quelle est l'origine de cette cérémonie?

La Morvandière. — Je ne m'en doute même pas.

Musigny. — En vous inclinant, au seuil du wagon,

LA CARRIÈRE ôîi <

devant une personne inconnue, vous reproduisez par habitude le geste propitiatoire de votre plus primitif ancêtre, lorsque, se trouvant tout à coup en présence d'un ennemi plus fort que lui-même, pour le' désarmer il faisait mine de lui offrir sa tête nue à trancher.

Charlet. — Est-il possible ?

Musigny. — Je vous demande, après cela, si vous trouvez la cérémonie du salut, et en général toutes les manifestations de politesse beaucoup mieux fondées en raison que le mardi des Français ou le vendredi de l'Hippodrome ?

Yvonne, à la Morvandière. — M. Musigny est très intelligent.

Musigny. — Je le répète, vous êtes fait, nous sommes tous faits de telle sorte que ces cérémonies, actuellement sans nulle raison d'être, restent cependant pour nous l'essentiel de la vie. Nous ne pouvons, si je puis dire, vivre qu'une vie cérémonielle. Et c'est pour cela que la Carrière est notre idéal, depuis qu'il est avéré que le rôle d'un diplomate est de faire des cérémonies et non des affaires.

Yvonne, à la Morvandière. — M. deXaintraillcs, avant notre mariage, m'avait fait un petit discours sur ce ton-là, mais beaucoup moins net.

On sort de table. Le cortège, moins solennel. Au salon. Yvonne quitte l'Ambassadeur et se rapproche de Musigny, de la Morvandière, de M me Charlet.

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56 LA i:aIUIIÈRE

Mosi6NV, poursuivant. — Étudiez u façon de vivre, d'aimer...

M"" Charlet, maternelle. — Vous £ roucher celle jeune mariée.

Yvonne, riant. — Mais non, mais déjà...

M" e Charlet. — Ah ! ah!...

Mcsigny. — Ne parlons que des an times.

L' Ambassadrice, de sa place. — Su

L'Ambassadeur. — Chailly-Descon donc, je n'y pensais plus... j'ai une piè (Ils sortent.)

M" 1 " Chahlet, à Musiijny. — Faudra bientôt.

Yvonne, riant plus fort et faisant l un peu rouge. — ■ Mon mari n'a ja m'apprendre quelle était l'étiquette def la femme d'un deuxième secrétaire, deuxième secrétaire lui-même.

Un valet de chambre annonce. ■ Huxley-Stone.

M™ 8 Charlet. — Pas mal.

Yvonne, rêveuse. — M" Huxley-Ston

L'Ambassadrice. — Vous voyez, mais

Les personnes très intimes ne viennci

mon jour... Mais voilà vraiment u

hasard. Je suis ravie de pouvoir, dès vo

ïT~»~

vous présenter à M rs Huxley-Stone, qui est une femme accomplie.

Yvonne, un peu nerveuse. — Francis m'a déjà beaucoup parlé d'elle.

Xaintrailles, gêné. — Je vous l'ai nommée.

Yvonne, impertinente. — Oh ! avec des détails circonstanciés.

Musigny, à part. — Eh ! eh !

M me Charlet. — L'admiration de M. de Xaintrailles pour M rs Huxley-Stone n'est vraiment explicable que par un excès d'anglomanie.

Musigny, bas. — Rosse.

Entre M" Huxley-Stone. Grande, un peu osseuse, costume viril, veste ; mais la tête intéressante : très B urne-Jones. Formalités, politesses à l'Ambassadrice. Ensuite, le duc. Shake-hand, regards.

Yvonne s'approche.

Xaintrailles. — La duchesse.

Yvonne. — Madame, M. de Xaintrailles m'avait inspiré un grand désir de vous connaître, tant il parle de vous avantageusement : vous devez savoir que je dis vrai.

Elle rejoint Musigny.

Yvonne, avec beaucoup d! assurance. — Reprenons. Musigny. — Quoi donc ?

Yvonne. — Cette intéressante conversation sur l'étiquette des flirts. Si la femme d'un deuxième...

Un valet de chambre entre, porteur d'une enveloppe, et va dire quelques mots à la marquise de Chameroy.

58 LA GARKIEItE

L'Ambassadrice. — Xaiatrailles, c'est Paul qui envoie une estafette pour vous.

Xaintr ailles, recevant P enveloppe. — Permettez. (// décachette.) Ah ! c'est une invitation pour sa soirée de demain.

Yvonne. — Vraiment l'archiduc est fort aimable. Il vient à peine d'apprendre notre arrivée...

Mlsigny. — Oh ! nous ne sommes pas ici dans un pays de sauvages. L'archiduc Paul a du boulevard. On lui a même, en guise de sobriquet, appliqué, avec une rallonge, le nom d'un personnage naguère célèbre. On l'appelle : le Prince (du café) de la Paix.

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