‹ La carrière (volume 2)Chapitre 6 sur 23 · CHEZ PAUL · texte numérisé non relu

CHEZ PAUL

Les appartements de l'archiduc Paul, au Château. Luxe officiel, revu par Kriéger.

Au fond d'une cour si petite que les voitures y tournent difficilement — une cour de service, quoi ! — mais à Versailles, les plus hauts et puissants personnages ne se disputaient-ils point des chambres dont nos domestiques ne voudraient plus ? — un vestibule étranglé, un escalier étriqué, rendu monumental à force de placages de stuc. Sur la main courante en acajou, du velours rouge. Le plus de tapis possible sur les marches.

En haut, l'antichambre, neutre, nue ; banquettes pour les valets de pied.

Porte à deux battants. Premier salon, damas bleu, meubles or, pilastres, glaces, etc. — entre Louis XVI et Empire.

Porte à deux battants. Deuxième salon — le grand salon, damas rouge, meubles or, etc., comme ci-dessus.

Porte à deux battants. Salle à manger, plus étroite, très longue, les inévitables boiseries, etc. La vue ne porte pas plus loin.

Nuls tapis. Parquets de marqueterie. Gros objets d'art, stupéfiants lampadaires, indigestes consoles. Les salles d'un hôtel de première classe avant les suprêmes progrès du confort moderne, ou bien les salles d'un musée désaffecté, hâtivement aménagé en bureau et logement pour un chef de division.

Et cependant, un bon air de sans-façon et de familiarité. Domestiques en livrées splendides (passementeries aux armes) et dépourvus d'ailleurs de toute correction. S'affairent. Semblent s'intéresser à ce qu'ils font, comme dans les maisons familiales où l'on ne reçoit pas très souvent, et où il y a une émotion au moment d'allumer les bougies.

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Dans le salon d'entrée — le salon bien, deux personnages, assis sur on Tas te canapé :

L'archidcc Paul, grande tenoe de colonel de hussards, régiment de S. M. rimpératrice : calotte bien ciel, bottes miroir, éperons or, passementeries or, Teste ajustée blanche, sontachée d'or, dolman snr l'épaule, blanc, brandebourgs d'or, collet et parements d'astrakan blanc Petit casque bijou, argent et or. — L'archiduc, qui en cÎTil semble de taille moyenne et un peu Tanné, parait, sous l'uniforme, un vigoureux, Taleureux et désirable guerrier.

La comtesse d'Eschesbach, soixante-dix ans, demoiselle (oui) — demoiselle d'honneur de llmpératrice régnante, naguère demoiselle dlionneur de llmpératrice Mère, et plus anciennement de Favant-dernière Impératrice. N'a été, toute sa yie, que demoiselle, et demoiselle dlionneur.

Petite et grosse personne, imposante poitrine, dos rond, elle^st sanglée et Têtue de blanc L'étoffe du corsage et de la jupe disparait sous des étages de franges de perles mêlées à des franges de soie. Décolletée jusqu'à l'inconscience. La peau est ragoûtante, jeune. Tête charmante, regard rif, malicieux, mouillé. Des douzaines de petites boucles. Un panache de plumes blanches, comme on en mettait jadis aux ciels de Ut.

La comtesse porte en sautoir deux larges rubans d'ordres. De droite à gauche un ruban rose liséré de Tert : le ruban de La rose mystique de Sainte-Catherine (pour dames). De gauche à droite, un ruban orange, liséré de Tiolet : le ruban de Saint- Lazare (pour dames). Les insignes émaillés de ces ordres pendent au bout de ces rubans et ballottent symétriquement sur les fortes hanches de la comtesse.

A la deTanture de sa poitrine sont agrafés les trois portraits des trois impératrices qu'elle a successiTement serries. Le plus ancien est vraiment démesuré ; le deuxième, moyen ; le troisième, discret. Tous les trois sont d'abominables miniatures enrichies de diamants.

Outre cette ornementation officielle, la comtesse d'Eschenbach porte une quantité de joyaux, souTenirs de Leurs diverses Majestés. Au cou, rubis ; brillants plein les cheveux ; aux doigts, par-dessus les gants, pierreries multicolores. On dirait un franc-maçon.

L'arcoidlc Paul manie fiévreusement son joli casque, se le campe sur la tête, le loge sous son bras, le plaque sur le canapé. Il

fait un faux mouvement, et l'objet roule sur le parquet avec un fâcheux bruit de quincaillerie.

Pacl. — Ah ! zut ! zut ! zut !

La Comtesse, pudiquement. — Monseigneur !...

(Elle se précipite.)

Pacl. — Comtesse, laissez mon casque, je vous en prie... Je me moque de mon casque... Ne détournez pas la conversation.

La Comtesse. — Je reste aux ordres de Son Altesse Impériale.

Pacl, aigrement. — Je ne m'en aperçois guère.

La Comtesse. — Monseigneur!

Pacl. — Vous êtes une propre-à-rien.

La Comtesse. — Est-il possible que Votre Altesse Impériale oublie les services* rendus ?

Pacl. — C'est le passé. Cela me fait une belle jambe que vous m'ayez rendu des services, si vous n'êtes plus capable de m'en rendre aucun.

La Comtesse. — Quelle ingratitude ! Monseigneur, vous êtes un enfant gâté. — Votre Altesse me permettra d'employer cette expression que mon attachement me suggère, si mon respect s'en effarouche. Dès votre première enfance...

Pacl. — Oh !

La Comtesse. — Mon grand âge m'autorise à parler de ees temps lointains.

Pacl. — Merci.

La Comtesse. — Je disais toujours : c L'Archi-

duc est un joli enfant, mais un en le plus terrible — le plus adorable i Je me souviens... Voilà trente ans.

moi qui promenais Votre Altesse les jardins du palais. Il n'était méc!

ne ine jouât. Ah ! Monseigneur, je moi qui allais jusqu'à dérober poui ries... Il en fallait bien dérober :

étaient si sévères pour Votre Altess ne l'oublierai jamais... vous aviez vous vous amusâtes à creuser des allée. Un officier, vous ayant vu vous manifestiez ainsi un goût préc tégie et la fortification. Il osa v « Monseigneur, pourquoi Votre A creuse-t-elle des trous ? » Vous ri ment: « Je fais des trous... »

Paul. — Quand il vous plaira.

La Cojitesse. — Vous répondît* trous pour que la vieille d'Eschenl notez qu'il y a trente ans... « J« pour que la vieille d'Eschenbach, jours le nez en l'air, y mette le pi< jambe, n

Pâli., èijuijê. — Ah ! ah i

La Comtesse. — Sou Altesse av prit.

Paul. — Et du vice ! Ah 1 ah !

LA CAKHIKKK «W

La Comtesse. — Je ne l'oublierai jamais. L'officier demanda : « Monseigneur, pourquoi Votre Altesse Impériale creuse- t-elle des trous ?» Et Votre Altesse Impériale, qui n'avait pas six ans, répondit : « Je fais des trous... »

Paul, impatienté. — Ah ! pour Dieu ! comtesse, il ne s'agit pas plus de ces trous que de mon casque, mais de la petite duchesse de Xaintrailles. Elle me plaît.

La Comtesse. — Hélas ! qu'y puis-je ?

Paul, l'imitant. — Hélas ! qu'y puis-je ? Avec tous vos radotages, vos simagrées et vos protestations, vous n'avez pas la moindre affection pour moi. Vous me laisseriez perdre le sommeil...

La Comtesse. — Comme Votre Altesse exagère !

M mô de Xaintrailles est arrivée hier matin, et si Votre Altesse a perdu le sommeil depuis, ce n'est toujours qu'une nuit qu'elle a perdue.

Paul. — C'est trop.

La Comtesse. — Mais, Monseigneur, quelle rage... pardon... quelle rage a Votre Altesse de s'adresser à moi toutes les fois qu'il lui passe par la tête de courir une nouvelle aventure ? Je ne suis capable ni d'aide ni de conseils. Je ne sais rien de la vie. Je ne suis qu'une pauvre vieille femme, disons le mot : une pauvre vieille demoiselle, qui n'a jamais vécu ni pour elle-même ni par elle-même. Votre Altesse me croira si elle veut :

à l'ûge que j'ai, il ne m'est pas encore arrivé une fois de sortir seule ! Je n'ai pas de maison ni de gens à moi. Lorsque je vais en voiture, c'est dans les voitures de la cour, et je ne saurais pas ce que Ton donne à un cocher de place. J'ignore comment on s'y prend pour se vôtir et pour se nourrir, puisque Ton m'habille et l'on me fait manger. Que Votre Altesse imagine l'horreur de ma situation, si tout à coup, ce qu'à Dieu ne plaise, je tombais en disgrâce. Je crois que j'en serais réduite à me laisser mourir de faim. Je ne sais rien faire, je le répète à Votre Altesse, je ne sais rien faire, que soigner un peu ma peau, par souci de ne pas trop répugner, malgré mon grand âge, nia Sa Majesté, ni à vous, Monseigneur : un bain de petit-lait tiède tous les matins, voilà mon système. Votre Altesse veut-elle qu'avec une science de la vie aussi rudimentaire... Paul. — Laissez-moi tranquille, vous êtçs plus fine mouche que la plus fine des Parisiennes.

La Comtesse. — Votre Altesse Impériale me comble, mais je ne m'aveugle pas... Parisienne!... Et tenez, Monseigneur, voilà encore ce qui m'effraie : Parisienne, M me de Xaintrailles est une parisienne. Ah ! si Votre Altesse avait jeté son dévolu, comme d'habitude, sur une de nos compatriotes!... Mais une Parisienne ! Est-ce que je sais moi, ce que c'est qu'une Parisienne? Votre Altesse me permettrat-elle de lui dire l'idée que je me fais de ces femmes-

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LA CARIUÈRK «j

là ? Il nous vient Je Berlin des petites boîtes émaillées, à sujets, pour les allumettes-bougies. La peinture qui les décore représente le plus souvent une créature blonde, aux cheveux fous, à la mine effrontée, décolletée, vêtue d'une jupe très courte et les jambes dans un maillot noir. Voilà, Monseigneur, l'idée que je me suis toujours faite d'une Parisienne. Je le demande à Votre Altesse Impériale : est-ce là une documentation suffisante ? Et, d'ailleurs, si borgne que je sois, je vois très bien que M me la duchesse de Xaintrailles ne saurait présenter aucun trait de ressemblance avec la Parisienne de boîtes d'allumettes en jupe courte et en maillot noir.

Paul. — En revanche, j'imagine qu'elle en doit présenter beaucoup avec toutes les femmes en robes à traîne et en décolleté, auprès de qui, ma chère comtesse, vous ne m'avez jamais refusé vos bons offices.

La Comtesse. — Voilà qui vous trompe fort, Monseigneur: celles dont vous parlez étaient vos sujettes, et je n'avais guère qu'à leur transmettre vos ordres, qui les honoraient. M me de Xaintrailles est protégée, ce me semble, par le principe d'exterritorialité.

Paul. — Vous ne supposez pas, j'espère, que j'aie pensé jamais à m'en tirer avec elle au moyen d'un mandat d'amener?

La Comtesse, ironîtjvo. — Auriez-vous conçu

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l'étrange projet de la séduire et de lui plaire ? Vous me permettrez de vous dire , Monsei f gneur, que vous... je ne trouve pas le mot... je

£ connais mal cet argot parisien où excelle Votre

\ Altesse... je n'ai appris le français qu'au couvent

1 des demoiselles nobles, dans les classiques... Votre

Altesse me semble donc se... j'y suis... se blouser ,. tout à fait.

". Paul. — Voulez-vous avoir la complaisance de

me dire à quel expédient vous me réduisez, si vous me déniez la séduction aussi bien que l'autorité ? La Comtesse. — Mais Votre Altesse a presque aussi peu d'expérience que moi ! Est-il possible, Monseigneur, qu'après avoir, j'oserai dire : abusé de la vie, vous fassiez preuve d'une telle ingénuité? Rassurez-vous donc, vous être irrésistible. Oh ! ce n'est point parce que vous êtes le maître, ni parce que vous êtes aimable. Vous Têtes, mais votre pouvoir réside ailleurs. Est-ce à moi de vous montrer votre chemin ? Se peut-il que vous méconnaissiez vos seuls avantages véritables? Ignorezvous la toute-puissance de l'étiquette ?

Paul. — L'étiquette?

? La Comtesse. — Sa Majesté l'Impératrice-Mère

se plaisait jadis...

Paul. — Oh ! je vous en prie !...

La Comtesse. — Permettez... se plaisait jadis à vous faire jouer des comédies. Votre Altesse avait

bien des dispositions, et sans doute qu'elle comprendra sur-le-champ une comparaison tirée des choses de la scène.

Paul, résigné. — Faites vite.

La Comtesse. — Lorsque vous remplissiez — avec un incomparable talent, le rôle de tel ou tel personnage, vous aviez beau, Monseigneur, vous identifier avec lui merveilleusement, et entrer, comme on dit, dans là peau du bonhomme, faisiezvous jamais autre chose que répéter un texte appris ? Changiez-vous un mot, une virgule ? Ajoutiez-vous rien de votre cru? Enfin Votre Altesse Impériale se laissait-elle jamais aller à cascader?

Paul. — Jamais.

La Comtesse. — L'acteur ou l'actrice qui avaient l'honneur de donner la réplique à Votre Altesse faisaient-ils jamais autre chose que réciter à leur tour des mots également appris, que vous saviez par cœur et d'avance, comme eux ?

Paul. — Est-ce que vous en avez encore pour longtemps ?

La Comtesse. — J'ai fini. Vous jouissez, Monseigneur, d'un admirable privilège : lorsque vous daignez adresser la parole à un homme ou à une femme, croyez-vous qu'on vous puisse répondre ce qu'on veut ou ce qu'on pense ? L'étiquette impose la réplique. L'étiquette est Fauteur dramatique qui entend que l'oft respecte son texte et ne

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souffre pas que Ton cascade. Si elle impose la réplique, il va de soi qu'elle impose les jeux de scène... les péripéties... les dénouements... Ah! Monseigneur, que Sa Majesté fut donc bien avisée de compléter l'éducation de Yotre Altesse en lui faisant jouer la comédie de salon !

Paul. — En quoi la duchesse de Xaintrailles ?...

La Comtesse. — Que de femmes honnêtes ont joué des rôles, dans des draines où l'héroïne était violée au cinquième acte !

Paul. — Je croyais, comtesse, que vous n'étiez qu'une pauvre vieille demoiselle qui ne sait rien de la vie.

La Comtesse. — Je ne m'entends pas à la pratique, et, comme je vous disais, je ne serais pas capable de commander moi-même mon dîner, mais je connais l'essentiel du cœur humain.

Le comte de Lutzbourg apparaît.

Paul, faisant signe à un domestique. — Mon casque...

Le domestique ramasse le casque et le remet à l'archiduc. Paul se lève. La comtesse s'éclipse.

Lutzbourg, aide de camp de Sa Majesté et ami personnel de Paul. Six pieds. Barbe grise, la moustache tombante, très longue. Uniforme de général d'infanterie. Vaste capote, qui ressemble à celle de nos invalides. D'une épaule à l'autre, vingt-deux croix. Casquette plate à la main.

Lutzbourg. — Monseigneur...

Paul. — Bonjour, général.

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La main. Lutzbourg touche à peine le bout des doigts de l'archiduc, s'incline profondément, et sans ajouter une parole, traverse le premier salon, le deuxième salon, la salle à manger, va droit au buffet.

Entrent le général Puff ambassadeur d'Allemagne (la tête de l'Empereur d'Allemagne), et la Générale (la tête de l'Impératrice).

A leur suite, le chevalier Fattolino, ambassadeur d'Italie (type napolitain), et l'Ambassadrice (Léopold-Robert).

Deux, trois autres. Puis, brusquement, tous les invités (une centaine) arrivent à la fois ; comme dans les vieux vaudevilles, lorsque l'auteur nous fait assister à une soirée, lorsque la brochure porte cette mention : entrent les Invités.

Ces figurants prennent place, se groupent. Autour du premier salon s'assoient quelque vingt femmes de toutes races, parmi lesquelles seulement deux ou trois professional beauties du pays. Les toilettes sont peu notables, très luxueuses, la plupart défraîchies (fin saison). Seule la marquise de Chameroy, ambassadrice de France, est élégante — toujours Louis XIII, et bien chaussée.

Les autres : des bijoux et des bijoux, assez mal montés, mais les pierres superbes.

Au centre du premier salon, l'archiduc bleu de ciel, blanc et or, se détache parmi le groupe des diplomates civils en habit noir à boutons d'or.

Et puis tout ce monde parle, se remue : ce n'est pas une foule de convention, elle est nature — comme chez Antoine.

Apparaissent les Huxley-Stone.

Lui, très peigné ; elle très bouillonnée, toute la robe, tout le corsage — toutes les manches : car les bras sont entièrement vêtus. La gorge, en revanche, livrée aux regards. M" Huxley- Stone se révèle fausse maigre. La tête, exquise décidément, et plus que jamais Burne-Jones ; mais une touffe de plumes dans les cheveux, presque aussi ridicule que le plumet de la comtesse d'Eschenbach.

Les Xaintrailles. Lui... — Elle, beaucoup plus vive, plus gaie, souriante, un peu myope.

L'archiduc leur fait l'honneur de s'avancer vers eux d'un pas. Formalités.

Xaintrailles, apercevant Huxley-Stone. — Ah ! bonjour, mon, cher... Vous êtes seul ?

Huxley-Stone, très rouge, avec explosion. —

70 LA CA1WUKIU<; m

Oui!... Non... M rs Huxley-Stone doit être au buffet.

Xaintrailles part dans cette direction. Huxley-Stone le suit.

L'archiduc Paul (à Yvonne). — Faites-moi la grâce d'accepter mon bras.

Yvonne. — Monseigneur...

Paul. (Tout en parlant, il remmène.) — Je suis touché que vous ayez répondu à mon invitation tardive.

Yvonne. — Votre Altesse Impériale a daigné penser à nous le jour même de notre arrivée.

Paul. — Je reçois familièrement, en garçon... Au reste, vous voyez comme je suis campé ici : une garçonnière.

Ils pénètrent dans la salle à manger.

Yvonne, souriant. — Voilà une salle à manger un peu vaste pour une garçonnière.

Paul. — Elle manque d'intimité.

Ils arrivent devant le buffet, prodigieux, pantagruélique. Point de fleurs, mais abondance de nourritures solides. Des viandes, et jusqu'à du poisson fumé, parmi des pyramides de fruits. Des tranches de pastèque et de melon, en piles, sur des compotiers. Des jarres d'argent emplies de sardines !!! D'invraisemblables charcuteries.

Au coin de gauche, Lutzbourg est debout, posté, comme une sentinelle. M" Huxley-Stone lui fait pendant, au coin de droite. Derrière elle, Xaintrailles. Yvonne jette un coup d'œil de ce côté.

Paul. — Un fruit ?

Yvonne, distraite. — Monseigneur...

Tl va lui présenter une tranche de pastèque.

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Yvonne, avec un geste plutôt craintif. — Merci...

Paul, souriant. — Cet étalage de victuailles vous surprend peut-être ? Quelques-uns dfc mes invités ont un furieux appétit.

Yvonne, regardant il/" Huxley-Sterne qui boit. — Et une furieuse soif... [Elle prend un petit four, de proportions acceptables. — Désignant Lutzbourg.) Oserai-je demander à Votre Altesse quel est ce magnifique officier ?

Paul. — C'est le comte de Lutzbourg... Ne trouvez-vous pas qu'il ressemble à ce concierge de ministère... vous savez... boulevard Saint-Germain?

Le marquis de Ghameroy s'approche de Lutzbourg.

Lutzbourg, flegmatique. — Ah ! monsieur l'ambassadeur, bonjour.

Chameroy. — Excellence...

Lutzbourg. — Monsieur l'ambassadeur, je veux boire à votre santé du vin de Champagne rouge... (A F un des maîtres d'hôtel.) Versez deux coupes de Champagne, et mêlez-y de l'eau-de-vie de cerises.

Le maître d'hôtel exécute le mélange indiqué, et remplit deux coupes jusqu'au bord. Il les passe au comte de Lutzbourg, qui en offre une au marquis de Ghameroy. Tous deux boivent ensemble, jusqu'à la dernière goutte.

Yvonne s'écarte, au bras de l'archiduc. Ils passent dans la pièce voisine. C'est le cabinet de travail de Son 'Altesse. Tables de jeu, on fume. Mobilier cruellement banal, acajou; chaises longues fatiguées. Une sphère, des cartes de géographie.

LVî.-:

Yvonne. — Votre Altesse s'occupe de choses militaires ?

Paul. — Très peu .

La chambre à coucher. Geste d'Yvonne. Mais il y a du monde, on fume, on joue. Mobilier également banal. Le lit dans une alcôve, qu'une petite grille de bois ferme. On aperçoit, par une porte entrouverte, le cabinet de toilette, une grande baignoire de marbre gris, du désordre ; par une autre porte entrouverte, le débarras où couche l'officier de service.

Vague dialogue. Promenade lente. Retour dans la salle à manger.

Au buffet, les mêmes.

M" Huxley-Stone mange et boit.

Le comte de Lutzbourg boit. — Le général Puff s'approche de lui.

Lutzbourg. — Ah ! monsieur l'ambassadeur, bonjour.

Puff. — Excellence...

Lutzbourg. — Monsieur l'ambassadeur, je veux boire à votre santé du vin de Champagne orangé... (A l'un des maîtres dhâtel.) Versez deux coupes de Champagne, et mêlez-y du jus d'orange.

Les deux coupes, jusqu'au bord. Le mélange. Ils boivent.

Paul, apercevant la comtesse dEschenbach, qui emplit un fauteuil. — Ah ! je veux vous présenter à la plus vieille amie, à l'amie la plus dévouée de la famille impériale... [Répondant à un regard d'Yvonne.) Oui, elle est un peu caricature, mais bonne femme.

Présentation. Yvonne s'assoit auprès de la comtesse. L'archiduc s'éloigne.

La Comtesse, très minaudière. — Mon Dieu !

comme je suis heureuse de vous connaître!

Yvonne. — Madame...

La Comtesse. — Depuis hier, je n'entends parler que de vous.

Yvonne. — De moi ?

La Comtesse. — Par Son Altesse.

Yvonne. — L'accueil bienveillant de l'archiduc m'a vivement touchée.

La Comtesse. — Je vous ai devinée, lorsque je vous ai vue passer à son bras... Evidemment, me suis-je dit, ce ne peut être que la duchesse de Xaintrailles qui passe là, au bras de Paul... Ah! pardon... Il m'échappe souvent de le nommer ainsi, avec un sans-façon qui étonne les étrangers : je l'ai vu naître, et je fus nommée sa gouvernante quand il avait à peine six ans. Quel joli enfant ! Mauvais sujet, par exemple, il promettait.

Yvonne. — A-t-il tenu ?

La Comtesse, 'pudiquement. — Je n'en veux rien savoir. Je le vois toujours tel qu'il était à six ans. J'ignore s'il a depuis levé les yeux sur d'autres ; mais il me faisait l'honneur de lever souvent la main sur moi. Je n'oublierai jamais qu'un jour il s'amusait à creuser des trous dans une allée. Un officier, l'ayant surpris, osa lui demander : « Monseigneur, pourquoi Votre Altesse Impériale creuse^ t-elle des trous ? » Et Son Altesse, qui n'avait pas six ans, répondit : « Je fais des trous... »

Chameroy, rapprochant. — Ah ! madame, enfin...

l'archiduc vous accaparait... (// offre le bras à Yvonne.) Yvonne, à la comtesse. — Pardon.

Elle retourne, au bras de l'Ambassadeur, vers le buffet.

Au buffet, les mêmes.

M" Huxley-Stone mange et boit.

Lutzbourg boit. — Le chevalier Fattolino s'approche.

Lutzbourg. — Bonjour, monsieur l'ambassadeur.

Fattolino. — Excellence...

Lutzbourg. — Monsieur l'ambassadeur, je veux boire à votre santé du Champagne vert... Maître d'hôtel...

Champagne et eau-de-vie de prunes. Les deux coupes, jusqu'au bord.

Ils boivent.

Chameroy, à Yvonne. — Que désirez-vous boire ?

Yvonne. — Vous allez me trouver bien curieuse, mais je meurs d'envie de goûter au Champagne vert.

Lutzbourg, qui a entendu. — Oh!... Je désire connaître cette dame.

Présentation. — Le mélange, deux coupes, ils boivent.

Musigny, arrivant, à la duchesse. — Voilà une heure que je vous cherche dans le salon.

Yvonne, très gaie. — J'étais ici.

Musigny. — Qu'est-ce que vous avez donc de particulier aujourd'hui dans la voix et dans les yeux ?

Ils s'écartent ensemble.

Yvonne, émancipée. — C'est que je viens de boire du Champagne vert avec le comte de Lutzbourg.

Musigny. — Voulez-vous le voir rouler sous la table ? Nous n'avons qu'à nous installer ici, dans un coin.

Ils prennent des chaises. Groupes allant et venant. Au milieu de la salle à manger, les trois ambassadeurs : de France, d'Allemagne et d'Italie, qui se sont rencontrés, causent avec circonspection. Par la porte entr'ouverte du cabinet s'échappe un petit nuage de fumée blanche. Dans le grand salon, bruit de mornes conversations.

Yvonne, reprenant. — Ah? Il a l'habitude de rouler sous la table ?

Musigny. — J'exagérais. Il sait vivre. Il se fait toujours emballer à temps.

Yvonne. — Monsieur Musigny.

Musigny. — Madame ?

Yvonne. — Est-ce là une « cérémonie », comme vous disiez hier à déjeuner, ou si M. de Lutzbourg s'enivre réellement ?

Musigny. — Très réellement.

Yvonne. — Quel bonheur ! Voilà donc une maison où Ton vit, où Ton mange, où Ton boit, où Ton aime peut-être pour de bon ! Elle me plaît.

Musigny. — Enthousiasme peu justifié : il est impossible de recevoir plus mal.

Yvonne. — Plus mal ! L'archiduc est un homme charmant.

MUSIGNY. — Nul.

Yvonne. — D'une distinction...

Musigny. — En surface... Ne grattez pas : vous trouveriez Ja brute.

Yvonne, suffoquée. — La brute !

Musigny. — Vous le défendez bien.

Yvonne. — Qu'est-ce que cela vous fait ?

Musigny. — Cela m'inquiète.

Yvonne, riant. — Je le dirai à... à quelqu'un... Et puis d'abord, monsieur, cela ne vous regarde pas. Vous n'avez pas la prétention, j'imagine, de flirter avec moi. C'est la fonction de M. de La Morvandière, l'attaché-flirt : je suis informée.

Musigny. — Prenez garde.

Yvonne. — A quoi ?

Musigny. — L'archiduc est amoureux de vous.

Yvonne. — Vraiment ? Si vite ?

Musigny. — Je pourrais vous faire un compliment banal, j'aime mieux vous dire la vérité : l'archiduc est amoureux de vous, parce qu'il vous a vue pour la première fois sur un quai de gare. Ceci est d'une assez bizarre psychologie, que je ne me charge pas de vous expliquer; mais lorsque l'archiduc voit une jolie femme dans une gare, il devient amoureux d'elle par coup de foudre.

Yvonne, vivement. — Oh ! il m'a présentée à une drôle de caricature.

Musigny. — A la comtesse d'Eschenbach ?

-^nsr<r-' v?

Yvonne. — Gomment avez-vous deviné ?... Oui.

Musigny. — Eh bien ! c'est complet.

Yvonne. — Est-ce que la présentation à la comtesse d'Eschenbach fait partie du cérémonial amoureux ?

Musigny. — Lorsque l'archiduc aime, ce n'est pas une cérémonie.

Passent lès Huxley-Stone avec Xaintrailles.

Yvonne, les désignant. — Et le flirt de mon mari avec M rS Huxley-Stone, est-ce que c'est une cérémonie ?

Musigny. — Ah ! vous pouvez le croire.

Les Huxley-Stone et Xaintrailles s'approchent du buffet.

Lutzbourg, à Huxley-Stone. — Ah ! bonjour.

Huxley-Stone, écarlate. — Oui !... Bonjour, Excellence.

Lutzbourg. — Je voudrais boire à votre santé du Champagne violet... Mais je ne sais pas ce qu'on peut mettre dans le Champagne pour le rendre violet.

Bruit de voix plus fort, dans le salon. Mouvement de chaises.

Musigny. — Il Test, oh ! il l'est bien.

Yvonne. — Je crois qu'il va passer les limites.

L'Archiduc, très vite.

Paul. — Venez donc par ici, duchesse... Nous avons les tziganes... les mêmes qu'au Chinois.

Ils sortent. Tout le monde sort. Lutzbourg reste seul devant le

buffet. Il sifflote entre ses dents la marche de Kagotsky. Tout d'un coup il s'arrête, se roidit.

Lutzbourg. — Maître d'hôtel... Faites dire à mes deux valets de pied qu'ils viennent me chercher pour descendre... Je suis ivre-bleu.

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