‹ La carrière (volume 2)Chapitre 7 sur 23 · I. — LA TRADITION · texte numérisé non relu

I. — LA TRADITION

Chez les Huxley-Stone. Appartement de location, sans style, habillé à l'anglaise.

Le parloir : chaises, canapés, fauteuils en acajou incrusté, velvétine fond orange à grands ramages, clous d'or. — Table octogonale. — Meuble à vitrine, pentagonal, avec panneaux sculptés aux portes du bas, glaces biseautées aux portes de l'armoire. — Étagère dessus de cheminée : sept glaces à biseaux. Sur les tablettes, vases de faïence jaune, flambeauxcolonnes faïence rose ou bleue. — Mousseline d'Ecosse aux fenêtres. — Paravent à trois feuilles, avec mousseline d'Ecosse drapée, nœuds de rubans. Une lampe-colonne juchée au sommet d'une espèce de tour Eiffel en bois. Abat-jour paquet, soie jaune. Tapis japonais, gris et bleu.

Les photographies de Sa Gracieuse Majesté et de toute la famille royale.

Une porte bâille : on entrevoit la salle à manger — laqué vert : gigantesque buffet-dressoir, vieux style anglais.

Le couvert, très gai, multicolore ; tous les bibelots que la mode exige ; ça et là une rose, au bec d'une grue en verre filé.

Huxley-Stone (l'habit, l'orchidée) est seul à sa place. Le repas est, depuis longtemps, termine. Il boit.

Dans le parloir, Mistress Huxley-Stone, accoudée à la table octogonale, lit les poèmes de Dante-Gabriel Rossetti : petit volume de poche, relié en maroquin souple, vert pâle.

Elle est vêtue de velours violet, la robe et le corsage d'une seule pièce, manches plates, le col à peine échancré. Nul ornement, sauf, au bas de la jupe, autour du col, aux épaules, aux poignets et un peu au-dessous des coudes, des ruches bleues, passées par places jusqu'au blanc, imitant les nuances des bluets fanés. — Point d'opulente gorge, point de taille fine : très femme pourtant, par la souplesse, par l'ondulation. Les mains, si longues ! Le cou, si délicieusement maigre ! La carnation à peine vivante, conventionnelle : rien qu'aux pommettes un peu de rose. Le menton volontaire, les lèvres nettes et perverses, la bouche grande, les yeux sans fond et sans tain. Des cheveux blonds de sirène, qui semblent faits pour être toujours dénoués et pour flotter sur des eaux glauques : coiffée, d'ailleurs, sans aucun goût.

M re Huxley-Stone. Lentement elle lève les y eux, mollement elle laisse retomber sur ses genoux sa main droite que surcharge le petit livre; nonchalamment elle dit : — \ous ne venez pas, mon cher ?

Huxley-Stone, avec explosion. — Oui !... (Très calme.) Je viens.

Il achève de vider son verre. Il rêve un instant. Brusquement il se décide, se dresse, vient. M" Huxley-Stone a repris sa lecture. Il s'adosse à la cheminée.

Une pause.

11 tire de sa poche une boîte russe, bourrée de tabac américain.

Vous permettez ?

M rs Huxley-Stone, sans lever les yeux. — Je vous en prie. (De sa main gauche, libre, elle fait un geste vague.)

Il dose le lone-Jack, remet dans sa poche la boite russe, et pour rouler sa cigarette il élève ses deux mains jusqu'à la hauteur de ses yeux. Ses manchettes remontent légèrement et découvrent ses poignets : il porte un bracelet.

Cris d'enfant dans la chambre voisine. M" Huxley-Stone se détache de sa lecture, écoute. Huxley-Stone, la cigarette en suspens, écoute.

LA CARRIÈRK 81

Une porte s'ouvre. On aperçoit la nursery : pitchpin, cretonne « coquelicots roses ».

La gouvernante, s introduisant (officielle, militaire). — Madame, c'est M. Jemmy qui ne veut pas être sage.

M re Huxley-Stone. -— Oh !...

Elle se lève, sort. Huxley-Stone, immobile, fume. Puis il tire sa montre.

Huxley-Stone, voyant neuf heures et demie. — Oh!...

Bruit de doux reproches. Joli anglais bégayé par la maman et le baby. Huxley-Stone sourit, s'attendrit. Il se consulte, enfin il se dérange, marche vers la porte.

Voix d'enfant, très fort, dans un éclat de rire. — Bonsoir, papa!

Huxley-Stone. — Oui!... Bonsoir. (Geste.)

Il revient, exécute une deuxième cigarette, prend un paquet de journaux anglais, illustrés ou non illustrés, et s'installe sur un canapé « confortable » (capitons, petits balustres) qui, au coin gauche de la cheminée, fait vis-à-vis au fauteuil de M" Huxley-Stone.

M ra Huxley-Stone. Elle ferme la porte, revient sur la pointe du pied et dit : — Il dort. Huxley-Stone. — Oui !...

Elle reprend les poèmes de Dante-Gabriel Rossetti. — Ils lisent.

Huxley-Stone, s' interrompant. — Il est vraiment regrettable que je n'aie pu obtenir mon congé cette année, à l'époque de la saison.

M rs Huxley-Stone, toujours lisant. — Oh ! si regrettable !

Huxley-Stone, affirmatif. — Particulièrement cette année. Je suis peiné que nous n'ayons pu assister au mariage de Son Altesse Royale le duc de Wight... N'en êtes-vous pas peinée comme moi, Dolly?

M" Huxley-Stone. — J'en suis peinée, vraiment.

Un temps. Ils lisent.

Huxley-Stone. — Si je m'en rapporte aux comptes rendus et aux illustrations des journaux, cette cérémonie fut splendide.

M rs Huxley-Stone. — En vérité ?

Huxley-Stone. — En vérité... Vous plaît-il, Dolly, voir la représentation des rues pavoisées?

M" Huxley-Stone. — Oui, cher.

Elle abandonne Rossetti. Huxley-Stone vient à elle, le journal déployé. Ils admirent ensemble, leurs visages se frôlent presque : intimité conjugale.

M rs Huxley-Stone. — Cela* est joli.

Huxley-Stone. — Oui !... cela est joli.

Il retourne à sa place et entame la lecture d'une autre feuille . Elle reprend Rossetti. Tout à coup, il pousse un éclat de rire formidable.

M rs Huxley-Stone, tressaillant. — Oh!... Qu'avez vous ?

Huxley-Stone. — Une bonne plaisanterie du Punch.

M M Hdxley-Stone. — Ne me dites pas, voulezvous ? Je lirai après. Je lis des choses si touchantes !

Huxley-Stone. — Oui ?... Si touchantes, en vérité ?

M™ Huxley-Stone. — En vérité.

Silence. Lecture.

Huxley-Stone. — Oh !...

M" Huxley-Stone. — Qu'est-ce ?

Huxley-Stone. — La fiancée de Son Altesse Royale a reçu de magnifiques présents.

M rs Huxley-Stone. — Oh!... magnifiques?...

Est-ce que les journaux publient la liste ?

Huxley-Stone. — Ils la publient. Cela vous intéresse, Dolly ?

M" Huxley-Stone. — Oui, cher, cela m'intéresse vivement.

Huxley-Stone. — Ils publient également la représentation des plus riches joyaux... Vous plairait-il voir la pendeloque en brillants que le rajah de Mysore a envoyée à la jeune princesse ?

M" Huxley-Stone. — Cela me ferait grand plaisir, mon chéri.

Il se dérange de nouveau, pour montrer à H" Huxley-Stone le dessin. Il retourne à sa place, lit. — Silence.

M rs Huxley-Stone. — Sonnez, je vous prie.

Huxley-Stone. (Il sonne.) — Que souhaitez-vous? M" Huxley-Stone. — Le brandy, le soda, le

T u "ir»

LA CAKRl&ltK

presse-citron... (Avec un peu d'humeur.) On oublie toujours...

Le valet de chambre. Ordres. Il apporte les objets demandés, il les dépose sur la table octogonale. — Dissimulé derrière un immense Times, Huxley-Stone tire] sa montre et constate dix heures. Petits gestes d'impatience.

Huxley-Stone, négligemment. — Est-ce que le duc de Xaintrailles ne viendra pas ce soir ?

M" Huxley-Stone. {Imperceptible émotion.) — Je ne sais pas... Il est marié, il est moins libre... Peut-être sera-t-il moins assidu désormais.

Huxley-Stone, contrarié. — Oui !... Ah !...

M rs Huxley-Stone, affectueusement. — Vous ne sauriez donc vous passer de lui?

Huxley-Stone. — Oui... Seulement je regrette... pour vous... Je dois sortir.

M" Huxley-Stone. — Vous allez au club ?

Huxley-Stone. — Je vais au club... C'est-à-dire je dois aller au club. Mais je regrette vraiment de vous laisser seule, Dolly.

M" Huxley-Stone. — Oh ! cher, je vous remercie, mais je ne saurais m'ennuyer... j'ai tant d'occupations diverses dans la maison... Et puis... j'ai... besoin... de travailler en cachette... Je... (Elle rit.) Je prépare une petite surprise pour vous.

Huxley-Stone, touché. — Oui ?... Dolly, ditesmoi ce que c'est.

M rs Huxley-Stone, gaiement. — Non, cher, non...

Huxley-Stone. — Dites-moi, Dolly, dites-moi.

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M rs Huxley-Stone, minaudant. — Non, vraiment.

Huxley-Stone. — Bien !... Je respecte votre secret... Vous êtes une bonne femme, Dolly, une bonne femme. Je vous aime beaucoup.

Tendres adieux. 11 disparaît. Elle poursuit, quelques minutes encore, sa lecture; puis, d'un sac à ouvrage agrafé au paravent, elle tire « la surprise » en cours d'exécution. C'est un étui-carnet en satin blanc, pour lequel elle a utilisé une fausse coupe de sa robe de noce. Elle le brode de paillettes d'or formant des chiffres et des emblèmes.

Le valet de chambre, apparaissant. — La cuisinière fait demander à madame si elle peut présenter ses comptes à madame.

M" Huxley-Stone. — Oui... S'il vous plaît, débouchez le soda.

L'opération. — Elle verse le brandy. Le valet de chambre verse le soda, et assujettit sur le support de nickel argenté l'instable flacon. Elle boit. Elle range « la surprise ». Entre la cuisinière, bonnet tuyauté, tablier festonné à fleurettes : un peu opéracomique.

M" Huxley-Stone lui prend des mains son livre et se dirige vers un petit secrétaire (douze tiroirs, poignées de cuivre), où elle trouve tout ce qu'il faut pour écrire : une montre boule, six porte-allumettes de formes diverses, trois flacons de sels diversement parfumés, et même des plumes, de l'encre. Elle ouvre un élégant cash-book, relié de maroquin souple vert pâle, comme le Rossetti. Et elle transcrit les comptes, en caractères démesurés.

M r " Huxley-Stone. — Oh !

La cuisinière. — ...

M™ Huxley-Stone. — Les aubergines sont de ce prix?... Il est possible?...

La cuisinière. — Il est certain.

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