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Le valet de chambre, reparaissant. — M. le duc de Xaintr ailles.
M" Huxley-Stone. — Je le recevrai... Qu'il entre. {Entre Xaintr ailles. Shake-hand) Vous permettez?... {Geste. Sourire.)
Xaintrailles (l'habit, l'orchidée) prend une chaise près de la table octogonale et du fauteuil où, tout à l'heure, M" Huxley-Stone était assise. Il feuillette Rossetti.
M rs Huxley-Stone. — J'ai fini.
Xaintrailles. — Quelle chose délicieuse, ces poèmes de Rossetti !
Ayant fini de transcrire et d'additionner, elle revient s'asseoir près de Francis; mais elle tient toujours à la main le cash book, et elle vérifie ses calculs en promenant sur les colonnes de chiffres la pointe d'un grand crayon (argent-torsade, viroles émaillées rouge et bleu).
Xaitrailles, lisant à mi-voix ;
Her voice tuas like the voice the stars Had when they sang together.
Ah sweet!...*
M rs Huxley-Stone. — Exact... Bien... Vous pouvez aller.
Xaintrailles, de même ;
Only one kiss. Good bye, my dear... *
La cuisinière sort. Xaintrailles pose le livre. Il regarde M n Huxley-Stone, et elle le regarde, profondément, sans rien dire. Puis, d'un geste unanime, ils se saisissent les deux mains. M" Huxley-Stone détourne la tête. Tableau pour Xmas number.
Après un long silence :
* The Blessed Damozel.
* Jenny.
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Xaintrailles, avec une sorte de haut-le-corps. — Mais, vous pleurez, Dolly !
M" Huxley-Stone. — Non, cher.
Xaintrailles. — Si fait, je vois bien, vous pleurez.
M rs Huxley-Stone. — Hélas !
Xaintrailles. — Qu'avez- vous ?
M rs Huxley-Stone. — Rien... c'est la détente... la réaction... J'avais tellement peur de ne plus vous voir!
Xaintrailles. — Oh !
M rs Huxley-Stone. — J'ai tellement cru que vous ne m'aimeriez plus, mon chéri !
Xaintrailles, sérieusement froissé. — Vraiment, Dolly, je ne vous reconnais plus. Je vous croyais plus de raison et de jugement.
M rs Huxley-Stone, éperdue. — Oui, j'ai cru vraiment que tout était fini.
Xaintrailles. — Est-ce que cela serait possible, Dolly?
M" Huxley-Stone. — Non, cela ne serait pas possible, mais quand même je l'ai cru.
Xaintrailles, agité au point que, tâchant les mains de M™ Huxley-Stone, il fait sans motif quelques pas. — Si j'étais un enfant, Dolly, et vous aussi... Si nous nous étions connus à dix-huit ans... par exemple, lors de mon premier voyage à Lon-
dres... Si notre amour était un vulgaire roman sentimental, je ne me choquerais pas de vos appréhensions... Des gens tout jeunes et inexpérimentés qui flirtent, qui s'aiment pour des motifs puérils, ou sans motifs, simplement parce qu'ils se plaisent, doivent finir d'aimer comme ils commencent. Ils se brouillent étourdiment, en coup de foudre. Mais nous !
M* s Hdxley-Stone. — Oh ! nous...
Xaintrailles. — Avez-vous oublié, Dolly, les... dirai-je : les préliminaires de notre amour?
M rs Huxley-Stone. — Je n'ai pas oublié.
Xaintrailles. — J'arrivais, récemment promu au grade de deuxième secrétaire, qui ne me permettait plus les aventures sans conséquence. Je vous vois. Votre beauté me frappe. Je demande en tremblant qui vous êtes. « La femme de sir Augustus Huxley-Stone, conseiller de l'ambassade d'Angleterre. * Je sentis que je vous aimais. Bien plus, je sentis que je ne pouvais pas, que je ne devais pas en aimer une autre. Notre amour est bien fort, Dolly : car il est, si j'ose le dire, la résultante de ma carrière, et il s'appuie sur la tradition.
M™ Huxley-Stone. — Vous me réconfortez.
Xaintrailles. — Les convenances qui nous unissent ne sont pas ordinaires: je les qualifierai de transcendantes. Elles nous ont exaltés jusqu'à la
LA CARRIÈRE flU
tendresse. Et vous avez pu douter de moi ! Cela me blesse, Dolly, cela me blesse au cœur.
M re Huxley-Stone. — Je vous demande pardon... Mais, quand même, vous vous êtes marié.
Xaintrailles. — J'ai eu le tact de m'en défendre. Mais, plus raisonnable alors qu'aujourd'hui, vous avez eu le tact de m'y pousser. Un deuxième secrétaire doit être marié.
M" Huxley-Stone. — Pourtant, M. Chailly-Descombes, votre premier...
Xaintrailles. — Un premier peut être célibataire: c'est comme dans les régiments français, où le colonel est toujours plus jeune que le lieutenantcolonel, sans qu'on ait jamais pu expliquer pourquoi... Je songeais donc à mon établissement, et j'eusse été fou de renoncer au parti que Ton m'offrait quand il réunissait toutes les convenances.
M" Huxley-Stone. — Justement, je crains que de si parfaites convenances ne vous exaltent encore une fois jusqu'à la tendresse.
Xaintrailles. — Je serai franc, Dolly : je suis, et non sans plaisir, un excellent mari pour la duchesse, comme vous êtes vous-même une épouse accomplie. Je ne vous ai jamais fait un crime de votre bonne conduite : me reprocheriez-vous la mienne ? Cela me surprendrait de vous, Dolly.
M" Huxley-Stone. — Lorsque vous me parlez si sagement, si virilement, et surtout lorsque vous
êtes là près de moi, mon chéri, je me rends à vos irréfutables raisons. Ainsi ai-je fait avant votre départ. Mais lorsque vous êtes parti, ma sagesse est partie avec vous. Vos tendres lettres m'ont soutenue quelques semaines ; mais du jour de votre mariage, vous ne m'avez plus écrit.
Xaintrailles. — Je me conformais aux bienséances.
M re Huxley-Stone. — Je l'ai senti : je ne vous reproche rien. Mais soyez juste: abandonnée, songeant que vous goûtiez peut-être en ce moment même les joies d'une... lune de miel...
Xaintrailles. — N'est-ce pas l'usage ?
M re Huxley-Stone. — ... que vous parcouriez avec une autre ces lacs d'Italie si poétiques, je tombai malade. Les médecins m'ordonnèrent la campagne.
Xaintrailles, ému. — Et je n'en savais rien !
M rs Huxley-Stone. — J'eus alors une fantaisie qui vous touchera peut-être, mon chéri. Le lac de Landberg, à une heure d'ici par les express, rappelle les lacs d'Italie, leur eau morne et bleue, environnée de glaciers et de pins. Pour mieux songer à vous, j'y allai, bien que ce ne fût pas la saison des villégiatures.
Xaintrailles. — Dolly !...
Elle verse dans son verre du brandy et du soda.
M re Huxley-Stone, d'une voix douloureuse. — N'avez- vous pas soif?
Xaintrailles. — Si fait.
M ra Huxley-Stone. — Souhaitez-vous du soda ou du thé ?
Xaintrailles. — Du thé.
Elle sonne. Entrée, sortie, rentrée du valet de chambre. Le plateau, le thé, les toasts. Elle les beurre elle-même avec un art consommé. Tout en beurrant :
M re Huxley-Stone. — Oh ! Francis, elle est tellement trop jeune et jolie !
Xaintrailles. — Pouvais-je me marier indignement? [Il boit.)
M ra Huxley-Stone. — Une autre... coupe de thé?
Xaintrailles. — S'il vous plaît.
M re Huxley-Stone. — Une crainte aussi me vint lorsque je la vis à l'ambassade et qu'elle me parla sèchement, t Ah ! me dis-je, elle l'aime ! »
Xaintrailles. — Je l'ai craint dans les premiers jours. Elle me semblait un peu... expansive... [Changeant de ton.) C'est un défaut que vous avez aussi, Dolly... (T)/"* Huxley-Stone baisse les yeux.) D'ailleurs... {D'un ton plus sec encore et plus décisif.) D'ailleurs, il est plus convenable que nous ne parlions pas ensemble de la duchesse.
M ra Huxley-Stone, frémissante. — Je suis bien sûre que vous lui avez parlé de moi.
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Xaintr ailles. — Ce n'est pas la même chose du tout... Au reste, pour la prévenir en votre faveur, je devais lui parler de vous en certains termes, de vos goûts que je partage, de ces qualités que j'estime en vous... que j'aime... (Glacial) jusqu'à la passion.
M r8 Huxley-Stone. — ^Oh ! je suis heureuse quand vous le dites. Vous m'aimez ?
Xaintrailles. — Vous savez bien, Dolly, que je vous aime.
M re Huxley-Stone, /ra^n/e. — Alors vous me permettrez de vous offrir un petit souvenir que j'ai préparé pour vous pendant votre absence ?
Xaintrailles, confus. — Oh!... Vraiment!...
Elle tire du sac à ouvrage le « souvenir ». C'est un deuxième étui-carnet en satin blanc, pour lequel elle a utilisé une fausse coupe de sa robe de noce. 11 est brodé de paillettes d'or, formant des chiffres et des emblèmes.
Xaintrailles, très embarrassé, absolument démonté, comme tous les hommes quand ils reçoivent un cadeau d'une femme. — Oh !... Oh !... cela est joli... (Craignant de rien pas dire assez.) Oh ! cela est délicieux, délicieux, en vérité... (Au comble de l'enthousiasme.) So nice !
Il dépose l'objet sur la table octogonale, près du Rossetti. Il reprend les mains de M™ Huxley-Stone. Xmas number.
Méchante... Elle a donc cru que je pouvais ne plus l'aimer!... Pour qu'un tel soupçon vous ait
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effleurée, il faut que vous soyez capable vousmême de ne plus aimer votre Francis.
M ra Huxley-Stone, avec élan. — Oh ! cher, non !... Vous êtes mon idéal, pleinement. Moi, je suis surtout Anglaise, et ce qui me séduit, c'est la façon d'être anglaise. Eh bien ! je dis, même à Londres, jamais je n'ai trouvé quelqu'un qui soit Anglais plus essentiellement que vous, mon chéri.
Xaintrailles, hors de lui, calme encore. — Tenez, voilà pourquoi je vous préférerai toujours : ma femme ne trouve pas comme vous de ces mots qui vont au cœur.
Elle se jette dans ses bras.
{Un peu inquiet.) Est-ce que Huxley-Stone ne va pas rentrer?
M re Huxley-Stone. — Oh ! pas si tôt.
Joli anglais zézayé. Elle s'arrache des bras de Xaintrailles. Elle traverse le parloir, ouvre la porte de sa chambre, qu'un instant on aperçoit (laqué blanc, cretonne « chrysanthèmes »). Elle disparaît.
Xaintrailles, en long et en large.
Puis il se dirige vers la chambre.
Et comme, par distraction, il emporte la lampe-colonne juchée sur la tour Eiffel en bois : nuit.
A la faveur de cette ombre, le décor change. Maintenant, c'est une rue...
Une rue... louche... Réverbères, de loin en loin... Hautes maisons... Trottoirs étroits... Enfin, une de ces rues inavouables, qu'il est inutile de décrire ; car, dans toutes les capitales, elles se ressemblent.
Huxley-Stone, toujours correct, le mac sur l'habit.
Huxley-Stone. — Oui!... seul... je suis seul...
(Il regarde de tous côtés) exactement... Je ne comprends pas... Que peut être devenu l'agent de police qui a la mission de me surveiller nuit et jour?... Alors, supposons que je me laisse aller... supposons qu'un autre agent de police mal informé survienne, et me pince... On m'enverrait coucher au poste pour de bon?... (// rougit, il se redresse.) Oh!...
Un temps.
Irai-je? N'irai-je pas?... La prudence me commande de ne pas aller... (Très haut.) Je n'irai donc pas, non... (// poursuit sa route , mais mollement. — Il tourne la tête et avise, assez loin derrière, un homme.) Ah! le voici... (L'homme se rapproche.) Eh !... Ce n'est pas lui. Voilà ce que je craignais... Irai-je? N'irai-je pas?. . . (Avec décision.) Je n'irai pas.
En proférant ces mots, il arrive devant la porte du mystérieux local. C'est un irish-american bar, comme on en trouve dans toutes les capitales. La glace est drapée d'une mousseline d'Ecosse pareille à celle qui décore les fenêtres du parloir chez M" Huxley- Stone. Au seuil, affalé sur une chaise, sommeille un jeune chasseur en dolman rouge, bonnet de horseguard.
— Je-n'i-rai-pas...
Le chasseur, s' éveillant. — Bonsoir, Votre Honneur.
Huxley-Stone. — Oui !... Bonsoir. (// entre.)
A l'intérieur, le décor habituel : comptoir, barman en veste blanche, pompes, tabourets, la bouteille de Champagne avec, piqués dans le bouchon, en éventail, les petits drapeaux anglais et américains. Figuration : des gens d'écurie.
Au fond de la boutique en étroit boyau, probablement une arrière-boutique, dissimulée par une draperie.
Le barman. — Bonsoir, Votre Honneur.
Huxley-Stone. — Oui !... Bonsoir.
Le barman. — Cocktail?
Huxley-Stone. — Oui!...
Le barman. — Gin-cocktail?
Huxley-Stone. — Gin-cocktail.
Préparation du gin-cocktail.
Entre l'individu de tout à l'heure. Il prend un tabouret non
loin de Huxley-Stone. Pantalon clair, jaquette, cravate voyante,
mais anglaise.
L'individu. — Un gin-cocktail.
Préparation du gin-cocktail.
Huxley-Stone, bas au barman. — Connaissez?
Le barman, de même. — Non.
Huxley-Stone. — Oh!...
Les cocktails sont consommés. Un temps.
Huxley-Stone et I'inconnu, ensemble. — Un autre gin-cocktail.
Préparation d'un gin-cocktail. Tous deux étendent ensemble la main et, par politesse, la retirent.
Huxley-Stone. — Après vous.
L'inconnu. — Après Votre Honneur.
Huxley-Stone, curieux Rengager la conversation, lui dit en français [cest la langue diplomatique) : — Oui !... Vous me connaissez donc?
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L'inconnu. — Un peu !... Je suis l'agent de police chargé de filer Votre Honneur.
Huxley-Stone. — Oui?... Ce n'est pas vrai. Je ne vous ai jamais vu, vous.
L'agent. — Non, mais mon collègue...
Huxley-Stone. — Il n'est pas malade, ce cher garçon ?
L'agent. — Non... Il a seulement changé d'emploi. Il surveille depuis hier un membre de la famille impériale qui donne des inquiétudes.
Huxley-Stone. — Oui!... Je suis contrarié... Je ne voudrais pas vous froisser, mon garçon, mais je suis contrarié. J'étais habitué à votre collègue.
L'agent. — Je ferai ce que je pourrai pour satisfaire Votre Honneur.
Huxley-Stone, soudain cordial. — Vous êtes un bon garçon.
L'agent, modeste. — Oui, Votre Honneur.
Huxley-Stone. — Un joyeux garçon... Prenez encore un cocktail, voulez-vous?
L'agent. — Mais...
Huxley-Stone. — Je paie... Waiter, deux cocktails.
Préparation. Consommation. Entre deux aspirations :
Huxley-Stone. — Je suis très content de faire votre connaissance. Nous aurons ensemble de fréquents rapports, mon garçon... (// devient familier
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de plus en plus.) Je suis un homme... excentrique... A vous dire vrai, c'est même pour cela que je suis entré dans la diplomatie... Quand on a des'goûts... excentriques... certainement on trouve bien à les satisfaire chez soi, surtout à Londres... Mais chez soi, on se sent moins à son aise... n'est-il pas vrai,
mon garçon?... Tandis qu'à l'Etranger... avec une bonne police paternelle...
Il se penche pour humer.
(Goguenard.) Ah ! si vous me suivez partout, vous ne vous embêterez pas avec moi... non, vous ne vous embêterez pas... Ainsi ce petit bar où nous sommes...
Le barman parle bas à l'oreille d'Huxley-Stone.
Oui!... Vraiment?...
Il se lève, très ivre, mais correct, et marche, droit, vers Parrière-boutique.
(A ragent.) — Vous ne venez pas ?
L'agent. — Ma consigne est de suivre Votre Honneur à distance. Je craindrais de gêner Votre Honneur.
Huxley-Stone. — Venez donc, mon garçon, venez donc.
A la porte :
Seulement une petite observation, vous permettez ?
L'agent, tout. rond. — Faites donc.
Huxley-Stone. — La jaquette... ou le veston... pour me filer l'après-midi, c'est bien. Mais, après sept heures...
L'agent, penaud. — Je sais... L'habit... Je n'en ai pas.
Huxley-Stone. — Je vous en paierai un.