‹ La carrièreChapitre 16 sur 25 · XX.WIII · texte numérisé non relu

XX.WIII

jT/"e de Dortiiiiiiid ,1 l Imfcralrkc.

« L'épisode que je mctais propose d'observer a été int nompu par une machination dont je n\-i pas le secret. Mais, tout bien rériéchi. Votre -Majesté, pour le but particulier quelle se propose, n'a qu'à se féliciter de cette i)éripétu' : car ce n'est pas un dénouement, le drame au contraire promet de se dégager, et désormais il ne s'agira plu-s d'une intrigue de cour, mais nous vernois jouer à nu SI j'ose dire, les grands ressorts du cœur humain. »

lies Soutiens de la Société

La rue aristocratique et morne qui rè"ne

devant l'Ambassade. "^

Pouit de passants : Hâneurs, qui manifestement sont des mouchards.

Jules G.wiolini, rédacteur à l'agence***

et au journal*** (politique extérieure).

Taille moyenne, aspect dominateur. Maigre. Le profil aigu et accusé. L'œil "ai fouilleur. Très pâle, et de poil si clair' qu'avec des favoris brefs mais fournis il paraît glabre — avec une Bressant touffue, il paraît chauve. Même quand il se tait, on devine qu'il a le verbe haut. Même quand il a les bras ballants, on devine qu'il met volontiers la main droite dans le "ilet Dandysme et excentricité. Cach?-poussière

de la même couleur que les cheveux Il ralentit en passant devant les communs de 1 Ambassade, qui ferment la cour en fer à cheval et font façade sur la rue.

Il monologue — point soi/o voce ■ d'une VOIX qui i^^rte.

(La -phrase de Wotan.) Salut, mon palais merveilleux... (// s'arrête, se campe, dans Vaxe de la porte cochere, jambes écartées, mains croisées derrière le dos.) Bien... Dufferin à Paris, pas mieux... (// vérifie la gamme de sa voix) La, do. mi. la, do, mi, la... ut!.,. Remarquable, cette faculté que j'ai de monolo^aier : non point avec mcohérence. comme si je parlais pour moi tout seul, mais avec suite, comme si je m'adressais à un spectateur qui doit être mis au fait de mes sentiments... L'habitude de la comédie de salon est devenue chez moi une seconde nature... On dirait que mes allures sceniques effarent les naturels du pavs : c est apparemment pourquoi j'ai trois mouchards à mes trousses depuis l'hôtel... Holà !

n'oublions pas que l'acteur n'a rien- à voir ici. Je suis présentement le reporter, venu tout exprès pour assister à la léte que Son Excellence I Amba.ssadeur de France donne ce soir ù Leurs Majestés Impériales...

Il tire de sa pnche un carnet de maroquin vert, signe lonnci, et prend |,our appuie-m.iin le

— Gu'est-ce que fus FUr.KZ ?

mur même de l'Ambassade. Les mouchards dessinent un mouvement vers lui.

C'est intolérable!

Il remet le carnet dans sa poche, franchit la porte cochère, tniverse la cour d'honneur en letant à droite et à gauche les regards inquisiteurs et arrogants de l'homme qui a des notes a prendre, qui doit, coûte que coûte, trouver matière à copie.

Il gravit les marches da perron comme celles

d'un trône. ., , r> .* *

Il sonne à la porte viirée du vestibule. Cette porte s'entre-bâille à peine, étant retenue par une puissante chaîne de sûreté. La tête du suisse, coiffée de toile cirée, s'insinue entre le battant et le chambranle, et se trouve nez à nez avec la tête de Gaviolini.

Le Suisse. — Gu'est-ce gue fus fulez?

Gaviolini, avec solennité. — Je désire entretenir quelques instants Son Excellence le marquis de Chameroy.

Le Suisse. — Pien... (/Z rejerme la

forte.)

Gaviolini. furieux, heurtant au carreau.

— Eh bien?... Eh!... Ohé!

Le Suisse, rouvrant. — Gu'est-ce gue fus fulez engore?

Gaviolini. -~ Entrer, parbleu !

Le Suisse, avec Vironu lente et souriante des races germaniques. — Ah ! pien, si fus grovez qu'on endre gomme ça auchurd'hui !

Gaviolini. — Comment?

Le Suisse. — T'apord, afez-fus fodre garde t'itendité?

Gaviolini. — Ma carte?... Parole d'honneur c'est inou'i!... Au fait, j'ai mon coupe-file. {Il V exhibe.)

Le Suisse. — Ce n'est pas pon.

Gaviolini. — Pas bon? Lisez donc!

Vous ne vovez pas la signature de Lozé?

Le Suisse" — Laucé? Connais bas...

Tonnez tuchurs.

Il emporte le coupe-fil et referme prudemment la porte. Après (juelques instants il la rouvre, et introduit enfin Gaviolini.

L'antichambre. Va-et-vient de domestiques, surtout de pens qui sont encore manifestement des mouchards, déguisés en domestiques. Grand bruit de marteaux et de scies.

Gaviolini, se bouchant les oreilles. — Ce n'est pas une ambassade, c'est un chantier... {Professionnel.) Le devoir avant tout... {Il pend son carnet et commence l'inventaire.) A droite. Carnot sur console...

Deux hommes s'approchent de lui et le dépouillent de son cache-poussièro.

{Cordial.) Merci, non... non... Ah! si vous V tenez... (// poursuit l'inventaire.) A gauche, une toile de dimensions insolites...

Les deux hommes, après avoir déposé le cachepoussière sur une banquette, se mettent en devoir de retirer à Gaviolini son veston.

Eh bien? Eh bien?... {Des mains se glissent dans toutes ses poches.) Ils me fouillent à présent!... Holà!... Ne me chatouil-

lez pas!... {Apercevant le chasseur.) Enfin'

Un officier... Monsieur!... Mon capitaine!... Le chasseur. — {Geste. Sourire.) Gaviolini. — On voit bien que c'est ici

l'ambassade de France : personne ne parle

français.

Entre M. Charles, valet de pied de l'Ambassadrice.

— Monsieur?

Ah!... Veuillez prévenir

Oh ! monsieur, c'est

M. Charles.

Gaviolini. — l'Ambassadeur...

^L Charles.

bien impossible.

Gaviolini, avec hauteur. — Comment?

M. Charles. . — Son Excellence est dans les combles.

Gaviolini. — J'y monterai.

M. Charles. — Sous aucun prétexte.

M. l'Ambassadeur confère avec l'inspecteur général de la police, chargé d'assurer ce soir la sécurité de Leurs Majestés Impériales, et qui répond sur sa tête de leurs vies.

Gaviolini. — Le duc de Xaintrailles?

M. Charles. — Il passe l'inspection des sous-sols.

Gaviolini. — Et Chailly-Descombes?

Est-ce qu'il est à la cave, lui, ou au grenier? M. Jules, valet de chambre du premier secrétaire. — Non, monsieur, il est dans sa chambre tout simplement; mais il a donné ordre qu'on ne le réveille pas, afin de se garder frais pour ce soir.

Gaviolini. — Il faut pourtant que je voie quelqu'un, je dois envoyer une dépêche avant trois heures...

M. Jules, sympatJiique. — Ah ! monsieur est journaliste, je vois.

Gaviolini. — Oui... Au fait, ce domestique paraît intelligent. Rien ne vaut les interviews d'office. Mettez-vous là, mon ami : je vais vous interviewer.

^L Jules, ires flatté. -- Ah!... Avec plaisir, monsieur. (// s'assoit comme chez le dentiste.)

Gaviolini. prenant place. — Vous ignorez sans doute mon nom.... {Avec une modestie triomphale.) Je signe : Jules Gaviolini.

M. Jules. — {U se lève brusquement.) Ah!... {Il se rassoit.) Pour sûr que je connais monsieur... Monsieur en trousse, des articles!... Je n'en rate pas un. Je suis monsieur avec intérêt... Quand monsieur vous empoigne une question de politique extérieure, on peut dire que c'est tapé.

Gaviolini, buvant du lait. — Oh! oh !... M. Jules. — Je confierai même à mon

sieur (]u'()n est généralement renversé de la lagon dont monsieur se documente. Monsieur me croira s'il veut, mais ici nous ne savons jamais rien : c'est les journaux de monsieur qui nous apprennent ce qui se passe sous noire nez.

Gaviolini, avec une juste conscience de sa valeur. - Ah! ah!...

M. Jules. — Je dirai encore à monsieur...

G.wiOLiNi. — Pardon, mon garçon...

Je ne veu.x pas abuser de vos instants. Les miens sont également précieux. Envoyé ici pour faire un compte rendu fidèle de la fête, je vous demanderai d'abord : où en sommesnous ?

M. Jules. — Eh bien ! monsieur, nous en sommes sur les dents. Depuis deux jours... {Grand vacarme.)

Gaviolini. — Qu'est-ce que c'est que ça?

M. Jules. — Ah! je ne suis pas fâché que monsieur juge par lui-même... Ça, monsieur, c'est la ronde. Voilà au moins la dixhuitième fois qu'elle passe par ici, et chaque fois le ménage est à recommencer.

Gaviolini s'avance vers la droite, où se trouve le hall de Tescalier ; mais il aperçoit l'Ambassadeur et se dissimule aussitôt, très vexé d'être surpris en conversation familière avec le valet de chambre de Chailly-Descombes.

Vn imposant cortège envahit le vestibule : Chameroy en tête ; tout le personnel de l'Ambassade, l'inspecteur p[énéral de la police; agents, domestiques, ouvriers, etc. Ils palpent les meubles. .Son Excellence elle-même secoue le cadre du grand tableau.

Poussière, éternuements.

Le cortège opère sa sortie par la gauche.

M. Jules, mctancoliq^ue. — Monsieur voit?

Gaviolini, -passant à gauche. — Attendez... Venez dans ce petit coin...

Voix de Musignv, du même côté. — Et le grand secours? A-t-on essavé le grand secours? (// passe en courant, et heurte violemment Gaviolini. )

Gaviolini, prenant son nez à deux mains. — Oh !

MusiGNY. sans le regarder. — Pardon... (// va disparaître à droite.)

Gaviolini, le retenant. — Eh!... Musigny !...

MusiGNY. — Vous, Gavio? Quel hasard?

Gaviolini. — Deux mots?

jNIusigny. — Oui... Xon... Pas le temps... Suivez-moi...

Ils causent en courant l'tm après l'autre. Ils parlent très haut, ii cause du charivari des ta])issiers.

Gaviolini. — Venu... la fête...

MusiGNY, hurlant. — Ah!...

Gaviolini. - Compliments... Local merveilleux !...

MusiGNY. — Tout prévu, jusqu'à l'incendie. (// fait halte au pied de Vescalier, oit est installé un bassin avec des jets d^ eau.) Tenez, ceci, cette fontaine, qui ce soir sera lumineuse...

Gaviolini. — Très joli, très rafraîchissant...

MusiGNY. — C'est le grand secours :

simple prise d'eau en cas de sinistre dû à la malveillance.

Gaviolini. — Parfait !

MusiGNY. — Nous avons même, au premier, des sacs de sauvetage! Il y en a un spécial pour l'Empereur, d'une étoffe plus précieuse... Croiriez-vous ? La Morvandière, qui n'est pas à moitié snob, voulait le faire frapper tout du long aux armes de Sa Majesté.

En traversant le vestibule, Gaviolini essoufflé se laisse choir sur une banquette.

Gaviolini. — Ouf!... {H tire son carnet.) Pardon... {Il note. Pendant ce temps, iM usigny s'esquive.) Voilà... Eh bien ! Parti!... Mais que vois-je? La gracieuse duchesse de Xaintrailles ! Celle ci du moins n'aura pas de prétexte pour me laisser en plan. {S'ai-ançant vers Yvonne.) Madame la duchesse de Xaintrailles...

Yvonne. — ^Monsieur Ga\iolini,

Shake-hand.

Gaviolini. — Mettez-vous là, madame, et subissez la question. {Gaiement, elle s'assoit. Gaziolini consulte ses notes.) J'ai mon décor, jai... Ah! vous devez connaître des choses... piquantes, de la famille impériale.

Yvonn£. — Peut être.

Gaviolini. — Dites moi.

Yvonne. — Quoi ?

Gaviolini. — Tout, au hasard.

Yvonne, cherchant. — Eh bien!... Sa Majesté... {Plus vivement.) Elle a un frère.

Gaviolini. — Oui, Paul, tout à l'heure. Procédons par ordre. D'abord... {D'une voix d'annonce.) l'Empereur!

Yvonne. — Quel esprit mesquin! Il peut devenir l'arbitre de l'Europe, il est souverain absolu : et il ne songe qu'à compromettre son autorité dnns des intrigues de palais oii il n'a que faire; il joue au plus

fin avec des femmes, qui pourraient bien, à sa confusion, se trouver un jour les plus fines.

Gaviolini. — Enfin, vous ne gobez pas Sa Majesté... Pardon, madame, tout ceci est palpitant, mais soyons pratiques : dites-moi des choses que je puisse télégraphier.

Yvox.xE. — A quel Gaviolini d'abord est-ce que je parle? Au valseur, au jeune premier, à 1" homme qi:i sait tout, qui peut tout...

Gaviolini. — Au journaliste, plus simplement.

Yvonne, du bout des lèvres. — Journaliste...

Gaviolini. — Ah ! je vous conseille

— Mettez -vous LA,

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