II
qu'un jour, une Altesse qui vous aime ferait, pour passer quelques minutes avec vous, les mêmes extravagances que votre frère.
Yvonne. — Monseigneur, Monseigneur...
Paul, avec feu. — Ah ! pour que ces jolis souvenirs de votre enfance vous soient revenus à mon propos, il faut qu'à présent j'aie vraiment une place dans votre cœur. Duchesse, vous m'en voyez touché. Mais donnez-moi une preuve de vos sentiments. J'ai fait une folie ce soir, vous en ferez une demain. Vous viendrez...
Yvonne, déjà rebelle. — Mais, Monseigneur...
Paul, impatienté. — Eh! Sapristi, madame, ne deviez-vous pas venir au Château il y a huit jours? Vous avez toujours l'air de trouver que je vais trop vite en besogne. Nous ne pouvons pas, nous autres, prendre les mêmes délais que les gens du commun... Napoléon...
Yvonne. — Il avait le monde à conquérir.
Paul. — Ça ne se fait plus... Vous détournez la conversation. Demain vous quitterez l'Ambassade à deux heures. Personne ici n'a le pouvoir de vous y ret?enir. Ce n'est pas dans les termes oîi vous êtes avec votre mari...
Yvonne. — Comment, dans les termes?...
Paul. — Je sais tout... son Anglaise...
Yvonne, à elle-même. — Au fait...
Paul. — Vous irez tranquillement à pied jusqu'à la gare. Vous prendrez le train de deux heures et demie. Au bout de trois quarts d'heure vous descendrez à une petite station que vous savez. Vous y trouverez ma voiture...
Yvonne. — Qui me conduira. Monseigneur, à une petite maison que je sais auss'i. Jamais !
Paul. -- Etiez-vous décidée, oui ou non, à me rencontrer chez la comtesse au Château? Quelle différence? Est-ce la solitude qui vous effraie? Vous défiez-vous donc de moi? Car je n'ose espérer que ce soit de vous-même.
Yvonne. — Si je faisais cette folie...
mais non...
Paul. — Alors, c'est l'Empereur qui aura le dernier? Vous n'êtes pas femme.
Yvonne, à fart. — Tant pis... {A Paul.) Du moins Votre Altesse Impériale me jurerait....
Paul. — Eh ! tout ce que vous voudrez. Mais jurez à votre tour.
Yvonne. - — Que?...
Paul. — Que quoi qu'il arrive d'ici à demain vous viendrez... {Silence.) J'attends... Je ne partirai d'ici que si j'emporte \ntre parole.
Yvonne. — Monseigneur...
Paul, sec. — Bien, je reste.
Voix d'un chambellan, dehors, à V ojjicier qui garde la porte. — Sa Majesté a fini la partie. Elle remonte.
Yvonne. — Venez vite.
Paul, très calme. — Jurez.
Yvonne. — Eh! tout ce que vous voudrez.
Paul. • — Jurez sérieusement.
YvoNTME. — Je jure.
Paul. — Que vous viendrez?
Yvonne. — Que je viendrai.
Paul. — Bien.
Elle le fait sortir par la porte du fond. Ils voient l'Empereur sur le palier. Ils se dissimulent. Aussitôt que Sa Majesté est passée, ils descendent.
Paul, à son chasseur. -- Fais avancer ma voiture, sans appeler.
Voix en haut. — Les équipages de Leurs Majestés !
Yvonne. — Ah ! mon Dieu !
Paul. Je croyais que l'Empereur
restait à souper.
I, 'Empereur paraît, en haut de l'escalier, accompagné de l'Ambassadeur. Au même instant, le chasseur de l'Archiduc revient.
Paul. — C'est juré?
Yvonne. — Mais oui, partez vite.
Il s'esquive. Yvonne s'écarte pour laisser passer le cortège impérial. Au moment où elle va remonter, Gaviolini, éperdu, lui tombe presque dans les bras.
Gaviolini. — Ah! madame!.. .Ah! duchesse !...
Yvonne. — Qu'y a-t-il?
Gaviolini. — L'archiduc...
Yvonne, tressaillant. — Hein? L'archiduc?
Gaviolini. — Oui, l'héritier... Le Prince Impérial.
Yvonne, respirant. — Ah !
Gaviolinl — Il est d'une affabilité!
Yvonne, sans savoir ce qu^elle dit. — Oui, charmant, charmant.
Gaviolini. — Croiriez-vous? Son Altesse Impériale... a bien voulu... me marcher sur le pied... et Elle a daigné m'en exprimer Son regret !
ir^
L'Homme tatoué
La « petite piaison » de rArclii<iiic l'aiil, à quelques lieues de la Ca])itale.
Une chambre à toucher, où rien ne trahit la chambre à coucher : le lit est embusqué dans une alcôve absolument close par un rideau, que l'on manœuvre comme le rideau de Bayreuth ; un système de cordons le fronce en biais et l'ouvre en le drapant.
Les tentures, bleu-paon. Les boiseries, blanc et or. Ameublements bourn;eois.
Les sièges : moquette, et boTs noir de style français Napoléon IIL Au centre, une table ronde, avec une suspension comme au temps où l'on passait les soirées Ci. famille.
Vis-à-vis de la cheminée, surmontée d'une glace, une lourde commode, également surmontée d'une glace.
Sur le marbre de la commode, pêle-mêle, en des cadres à chevalets, toutes les photographies décolletées de la rue de Rivoli. Deux cartes en hauteur se font pendant : Sarah Bernhardt et la Duse. Jean de Reszké est collé sur la rlace. Uhe Léda et un cygne d'albâtre flirtent à l'américaine.
Sur la cheminée, magnifique garniture empire. C'est la même que dans la chambre d'Yvonne, à
l'Ambass:id;.
C'est la même que dans le salon de la duchesse
douairière à Paris :
L'Amour et Psvché faisant pendule, entre deux
urnes, avec deux candélabres aux extrémités.
Devant le fover, un écran aux armes impériales.
Une collation est servie, sur ime table volante.
Gâteaux, verres, fausse bouteille de champasrne
en cristal à goulot d'or et h faux bouchon d'or.
Au mur, auelques cadres. Peintures françaises
d'exportation, léchées.
A gauche de l'alcôve, lui tableau de sainteté : une petite lampe, accrochée à une potence de fer foreé, est allumée devant cette image. L'.ARCHiDUC Paul, en veston.
Le comtk de LrTZBouRc, petite tenue, sans dorures. La veste, trop courte, exagère l'effet de longueur de ses jambes. Xu-tête.
Il tient une énorme botte de fleurs. Il passe une à une ces fleurs à l'Archiduc, qui s'efforce de les disposer avec art dans plusieurs vases fort laids.
Paul. — Tri.
LUTZBOURG.
obéit.)
romte. ce chrysanthème.
— Oui, monseigneur. {/I
Un temps.
Paul. — Cette rose.