‹ La carrièreChapitre 9 sur 25 · I-'Allemagne. — Cela .-^ bien, cela est... militaire · texte numérisé non relu

I-'Allemagne. — Cela .-^ bien, cela est... militaire

La i)ortc s'ouvre, l'imposante comtesse d'EscholiACii f;ut son entrée.

Le cercle se reforme.

L'Ambassadrice. — iJonjwir, ma chère comtesse...

La comtesse d'Esciiexbacii. — lionjour, maniiiise... {Efjiisiou. Elle s assoit, elle s'iiistaUe. Tout à coup, relevant les yeux, elle aperçoit la générale Pujf. Elle se lève, se précipite.) Ma chère générale, je ne vous avais i)as vue. {Elle se rassoit, a/:crçoit l'ambassadrice dTtalie, même jeu.) Àh ! madame, pardon. {lïlcme jeu pour L'ambassadrice d'Autriche.) Je deviens aveugle.

{Elle s'assoit, aperçoit Yvonne. Elle pousse un véritable cri.) Ah ! chèie petite duchesse... pardon... vous permettez?... C'est pour vous aussi que je viens. {Elle lui saisit la main et défie d'un regard toute l'assemblée.) C'est pour elle. {Plus bas. avec mystère.) Je ne parle f]ue de vous depuis le dernier cercle.

VvoN'NE. — Vraiment?...

La comtesse d'Eschenbach. — Et on m? me parle que de vous.

Yvonne. — Qui. on?

La comtesse d'Eschenbach. — Dc.inez.

Yvonne. — Mais...

La comtesse d'Eschenbach. — Chut !...

{Elle pivote sur son séant et se reiour)ic vers l'Ambassadrice.) ^La chère marquise, plus belle, plus élégante que jamais.

L'Ambassadrice. — C'est à vous q-u'il faut faire des compliments. Vous êtes superbe.

La comtesse d'Eschenbach. — Sincèrement? Je vous demande cela, moi, vous savez, je ne me rends pas compte. Je ne connais rien de la vie. La couturière m'apporte des étoffes à choisir, je ne distingue même pas les couleurs. Suis-je bien vêtue? Suis-je fagotée? Mais qu'importe? Tout le monde se moque bien de la vieille d'Eschenbach.

L'Ambassadrice. — La vieille...

La comtesse d'Eschenbach. — Savezvous mon âge? J'ai soixante-dix ans.

Incrédulité.

La comtesse d'Eschenbach. • — • Soixante-dix ans... Ah 1 je me soigne. L'n bain de petit lait tiède tous les matins, voilà mon système. C'est presque un devoir. Il ne faut point que ma peau dégoûte l'Impératrice, de qui j'ai l'honneur d'approcher. Et, d'ailleurs, à quoi m' occuperais- je? Faute d'avoir jamais vécu ni pour moi-même ni par moi-même, je suis incapable de rien faire

toute scuie. On me-. Ah! à propos, ma visite est sans doute une visite d'adieux.

L'Ambassadrice, inquiète. — Est-ce que la Cour se déplacerait avant la fin du mois ?

La COM'IESSE d'Eschenbach. — Mais non, ne m'en parlez pas, je vais voyager seiUe.

Yvonne. — Seule !...

La comtesse d'Eschenbach. — Seule!... Hélas! j'en suis tout étourdie. Comment vais-je m'en tirer, grand Dieu ! Donnez-moi des instruccions pour le chemin de fer. Je n'ai jamais voyagé que dans le train impérial. Expliquez-moi quelle est l'étiquette pour parler aux employés. Ma tête éclate.

L'Ambassadrice. — Remettez-vous...

Mais aussi, quelle idée...

La comtesse d'Eschenbach. — Je suis sur le point de perdre une vieille parente, qui doit, d'ailleurs, me laisser une fortune considérable. Sa terre est à plus de cinquante lieues d'ici, dans le sud. J'ai demandé un congé... Un congé, moi ! J'ai servi trois impératrices, et c'est la première fois que je demande un congé. Je comptais presque sur un refus de Sa Majesté. Elle est si bonne qu'elle m'a donné ma liberté sur-lechamp ; mais voilà huit jours, et je n'ai pu encore me résoudre à en profiter.

L'Ambassadrice. — Décidez-vous, cela n'est pas si terrible.

La comtesse d'Eschenbach. ■ — C'est la question d'argent...

L'Ambassadrice. ■ — Comment?

La comtesse d'Eschenbach. — Mais oui, il faut acheter, payer, se faire rendre de la monnaie. Comment fait-on? Je n'en sais rien. moi. Je n'ai jamais un "sou sur moi, je n'ai pas même de bourse.

MusiGNV. — Vous en trouverez une dans le premier magasin de nouveautés.

La comtesse d'Eschenbach. — Et quelle somme dois- je emporter avec moi ? Sa Majesté, qui est la bonté même, vient de m'offrir cinq mille francs pour mon déplacement. Elle a poussé la délicatesse jusqu'à me les faire remettre par M"® de Dortmund.

Yvonne, à part. — Bébé...

M"^ Charlet. • — Touchante attention.

La comtesse d'Eschenbach. — Comment peut-on garder sur soi un tel tas d'argent? Je n'oserai jamais...

La Morvandière. — En effet, madame, vous auriez grand tort : on ne garde jamais sur soi une telle somme. Mais vous n'avez

qu'à passer dez un banquier, à verser entre ses mains les cinq mille...

La comtesse d'Eschenbach. — Les cinq mille francs que ma donnés l'Impératrice?... Jamais !...

La jNIorvandière. — Permettez... Il vous remettra un pajjier...

La comtesse d'Eschenbach. — Guida!...

La Morvandière. - — Un papier qui s'appelle une lettre de change. Vous n'aurez qu'à vous présenter, dans la ville où vous allez, chez un banquier correspondant, lequel vous remettra vos cinq mille francs.

La comtesse d'Eschenbach. • — Allons donc!

La Morvandière. — C'est comme je vous le dis.

La comtesse d'Eschenbach. — Monsieur de la jMorvnndière, vous vous moquez de moi. Je ne sais rien de la vie, mais je ne suis pas si naïve. Par quel tour d'escamotage, sil vous i")laît. mes cinq mille francs auraient-ils passé d'ici là bas?

On rit.

L'Ambassadrice. — ^Nîa bonne comtesse, je vous assure...

La comtesse d'Eschenbach. — En ce cas, je veux bien croire M. de La ]\Iorvandière. .. Il est tout de même bizarre qu'un mauvais chiffon de papier...

■I-'Ambassadrice. — Ce sont des conventions.

La comtesse d'Eschenbach. - — Vous me décidez... Mais non... Où v a t-il des banquiers? Que leur dit-on? 'Slon Dieu! que je suis malheureuse !

MusiGNY. — Allons, madame, consolezvous. La Morvandière est un brave garçon, très honnête, à qui vous pouvez confier votre argent, et qui fera toutes les démarches pour vous.

L\ comtesse d'Eschenbach. ■ — Vraiment? Ah! c'est gentil, je vous remercie, je veux bien, je... Eh bien! non, jamais je ne me résignerai à faire la chose extraordinaire que vous me dites. J'aime mieux emporter mes cinq mille francs en or dans une ceinture !

IlilariLé c^nûrale. La porte s'ouvre a iemfo. T.'AK'^HTnuc Paul apparaît. Silence.

T.'arci.iiluc porte un uniforme de petite tenue, très simple, et il se fait introduire sans aucune cérémonie. Mais il a aujourd'hui dans la physionomie je ne sais quoi qui accuse son ran<,r.

Il s'avance lentement vers l'Ambassadrice, qui s'est levée et s'incline. Il la salue. Il salue de

même la duchesse de Xaintrailles, et collectivement les autres. Il s'asseoit. On s'asseoit.

Paul, bienveillant, familier même, mais d'un feu haut'. — J'ai des remords d'être venu. J'entendais rire de l'escalier. Vous me feriez croire que je suis un trouble-fête.

La comtesse d'Eschenbach. — Monseigneur, on se moquait de moi. C'est à propos de mon voyage. Mon ignorance de la vie pratique semblait impayable.

Paul, souriant. — Il est vrai, comtesse, vous n'en savez guère plus qu'une enfant. Cela ne vous empêche pas d'être la doyenne des demoiselles d'honneur, et d'avoir fidèlement servi ma famille pendant plus de cinquante années.

Cette réplique jette un nouveau froid.

L'Ambassadrice. — Oserai-je offrir à Votre Altesse Impériale m\e tasse de thé? Paul. — Volontiers.

Yvonne se lève.

L'Ambassadrice. — Laissez, je vais servir Son Altesse.

Paul. — Je vous en prie. Je vois que M"^ la duchesse de Xaincrailles fait les honneurs du thé, je serai charmé d'être servi de ses mains.

Yvonne passe derrière le paravent. Il se lève et la suit.

Yvonne. — Comment, Votre Altesse...

Oh ! Votre Altesse Impériale est d'une affabilité...

Paul, beaucoup plus solennel que de coutume. — Oui, je me sens à mon aise, ici. C'est un coin de la P'rance, un milieu si jeune, si gai...

Yvonne, tout en servant, assez libre d'allures. — Votre Altesse Impériale me permettra pourtant de lui dire... que je lui trouve au contraire, aujourd'hui... des marques d'une mélancolie inaccoutumée. Elle n'a point du tout partagé notre hilarité... à propos de M""" d'Eschenbach... qui nous faisait rire... je vous assure, Monseigneur, à gorge déployée. \

Paul. — Justement... Le cas de \ M™^ d'Eschenbach ne m'égaie point. |

Yvonne. — Ah!... ]

Paul. — Oui... Il y a peut-être un peu j d'égoïsme... Je fais un retour sur moi- t même... Cette vie réglée, impersonnelle, jus- ' qu'à l'irréalité, cela peut sembler comique à d'autres... pas à nous, qui, somme toute, vivons ainsi... Quelle que soit la distance entre une demoiselle d'honneur et un archiduc,

Voire Altesse Lmpériale me rEB.METTit\ PCuaTANT de lui dire.

les infortunes, grotesques peut-être, de la comtesse, me font penser à certaines amertumes ùe aion existence.

Yvonne, un feu déconcertée. — Ah!...

{Un temps.)

Paul, d'une voix pénétrée. — Vous ne dites rien, chère duchesse?

Yvonne. — C'est que... C'est que je viens de comprendre tout d'un coup combien Votre Altesse dit ^Tai... {Avec nue timidité charmante.) Elle me jugera peut-être bien hardie de comparer ma destinée à la sienne... Mais, à moins d'être du bas peuple tout à fait, on se trouve plus ou moins exposé à connaître ces amertumes que vous dites.

J'en ai souffert, moi, très souvent, sans me rendre compte... Et je vois maintenant que j'ai eu tort de rire comme les autres ; car pour n'être ni princesse ni demoiselle d'honneur, je n'ai guère aussi qu'une vie d'étiquette, comme M™^ d'Eschenbach...

Paul, l'air ému. — Est-il possible que nous ayons des souffrances communes? Je ne sais pas de meilleure s}»mpathie.

Yvonne, troublée. — Monseigneur...

Paul, cherchant a lui prendre la main.

— Sommes-nous donc amis?

Yvonne, très respectueusement. ■ — Oh ! je supplie bien Votre Altesse Impériale de croire...

Paul, la coupant très sec. — Vous avez une façon de me répondre qui me fixe làdessus tout de suite.

Yvonne, presque hors d'elle. — Monseigneur...

Paul, du ton le plus désagréable. — Rentrons, madame, on remarquerait notre aparté.

Ils rentrent. Pendant leur entretien. M" Huxley- Sto.ve est arrivée. A sa vue, Yvonne laisse échapper un peste de mauvaise humeur et cherche aussitôt à rejoindre l'archiduc, qui fait mine de ne pas remarquer son manège.

Yvonne, avec intention, jetant un regard du côté de Paul. — M""^ Huxley-Stone désire peut-être une tasse de thé?

M''^ Huxley-Stone. -- Je ne désire pas, merci.

Yvonne, par une inspiraiiori subite. — • Mais nous avons fait bavarder INI™® d'Eschenbach, et elle n'a rien bu ! Comtesse, une tasse de thé.

La comtesse d'Eschenbach. — Merci.

Le regard d'Yvonne rencontre celui de l'archiduc.

Paul. — Acceptez, comtesse. Cela me {lermettra de vous tenir compagnie. Je n'ose-

rais, seul... {L'archiduc, Yvonne et la com' tesse passent derrière le paravent.)

Un peu d'embarras. Un temps.

Paul. — Madame, je viens de vous parler avec une brusquerie que la plus méchante humeur n'excuse pas, et je vous prie...

Yvonne. — Oh! monseigneur...

Paul. — Monseigneur, en gage de paix, désire vous baiser la main. (// fait comme il a dit.)

Yvonne, gaie, un peu enfant. — Je voudrais dire quelque chose à Votre Altesse Impériale, en réponse à ce quelle m'exprimait elle-même tout à l'heure... Savez-vous, monseigneur, une familiarité qu'on se permet? Vous êtes si aimé... Il y a des gens... qui vous appellent « Paul » tout court... {Elle rougit.)

Paul. (TJn élan.) — Ah! duchesse...

{De plus haut.) Laissez-moi donc espérer que vous-même, quand vous pensez à moi, c'est par mon petit nom.

On entend, de l'autre côté du paravent, la voi.x

du duc de Xaintrailles, qui vient d'entrer.

Après salutations :

Francis. — Je croyais trouver ici la duchesse ?

L'Ambassadrice, sans avoir l'air d'y toucher. — Mais oui... Où donc est-elle?... Ah ! derrière le ^iraravent.

Francis passe derrière le paravent. Il aperçoit successivement Yvonne, la comtesse et l'archiduc. Trois exclamations sur trois notes différentes. — Ah!... Ah!... Oh!... Monseigneur... Pardon, je... Son Altesse Impériale...

Paul. — Bonjour, monsieur, et adieu du reste : il est temps que je me retire. {H s'éloigne, suivi de la comtesse.)

Francis, sèchement. — Vous jouez à cache-cache ?

Yvonne, avec une impertinence inouie.

■ — Et vous-même, à quoi jouez-vous ?

Francis. — Plaît-il?... Sur quel ton?...

Yvonne. — Ecoutez-vous donc parler, mon cher ami. Sommes-nous seuls? Tenez, voila M" Huxley-Stone qui se lève, précipitez-vous.

Francis s'éloigne en haussant les épaules.

Yvonne, pensive. — Paul...

Courrier de eabinet

Lfi garçoniiiiTe où demeurent ensemble le petit vicomte de la Morvaiidière, attaché autorisé, et le troisième secrétaire, l-'rctoiirt.

Deux pièces communiquant par une large ])orte dont on a supprime les vantaux, et qui est drapée d'étoffes orientales :

I* Au fond, une salle à manger, (ju'après les repas on transforme en fumoir, en faisant disparaître chaises et table, l'oint de sièges volants: rien qu'un divan tout autour, le vrai divan égyptien, en côtes de palmier treillagées, recouvert de tapis très simples. Ta()is très beaux par terre et au mur — souvenir des postes passés. Panoplie d'armes persanes. Photographies décolletées de célébrités parisiennes parmi des images japonaises de la plus révoltante obscénité. Dans une vitrine anglaise, collection complète des cigarettes et cigares de tous j)avs. Sur un tabouret incrusté de nacre, les ustensiles pour exécuter le café turc.

Sur un autre tabouret incrusté de nacre, un narghilé.

Sur un troisième, l'album de timbrc-.s-poste. Une acteuse qui a fait des tournées ne rêverait pas d'autre intérieur. Cela pourrait aussi bien être la salle de repos d'un hammam, en province.

2° Le cabinet de travail, spécialement réservé à F récourt.

Au mur : le Pape, Wagner, Bismarck et John Lemoinne.

Va petit canapé, deux chaises banales et un fauteuil de bureau, l'n bureau, où s'entassent des Débats blancs et roses. Une paire de ciseaux de journaliste et un vt)lum de M. Lero-v-Beaulieu.

Dans une bibliothèciue tournante, Larousse, Littré, quelques romans russes, le dernier numéro de la Revue des Deux-Mondes, et le dernier chef-d'œuvre de ^L Melchior de Vogiié.

Dans la salle à man"er, actuc'lement lumoir, parce que 1;; dîner est fini.

Frécoirt, Musigny, La Mi.ik-

vaxdière.

Vkrxei:ii., le courrier de cabinrt, <iui est arrivé cet après-midi C'est un gros garçon à bajoues, court, essoufflé. Sescheveux, extrêmement longs, sont soumis à une coiffure de la plus surprenante et la plus artiste complication : une coiffure qui fait penser. On lit dans ses -leux effarés une maladive peur de n'être pas assez anglais.

S^BOVRAUD. simp'e attnrh'' à l'agence française de S'ri?, mais fils du fameux Sabouraud de (48), notre plé-

nipotentiaire à Smyme, arrière-petit-fils de l'illustre Sabouraud, conventionnel et régicide, s'il vous plait : enfin l'un des représentants les plus distingués de la noblesse ré|)ublicaine.

Sabouraud IV est de taille moyenne, inélégant et poseur. Il a les allures d'un beau ténor du .Midi, avec une barbe noire de contremaître et les veux en boule de loto. Présentement en congé, il a accompagné, jjour le plaisir, son ami Verneuil en mission.

Tous l'habit, naturellement.

Tous accroupis sur les divans, à l'excejjtion de La .Morvandière qui est debout au milieu de la pièce, et qui administre des cou|)s de pied au derrière de son domestiijue.

La Morvandière. — Tu es une brute.

Le domestique. — Oui, monsieur le vicomte. {Ses yeux expriment une terreur folle, et il sue à si grosses gouttes qu'on dirait que son front pleure.)

La Morvandière. — Si j'avais une canne, je te la casserais sur le dos.

Le domestique. — Oui, monsieur le vicomte.

La Morvandière. — Pourquoi t'ai-je pris à mon service?

Le domestique. — Oui, monsieur Le vicomte.

La Morvandière.

— Pour me servir.

Ti; KS UMÎ BRt:TE.

n'est-ce pas? Alors, canaille, pourquoi te permets-tu de me laisser manquer d'allumettes et de tisons, surtout un jour que j'ai du monde? Entends-tu, imbécile?...

{Criant.) Allumettes!... Tisons!...

Verneuil. — Braided...

MusiGNY. — SpiicJiki...

La Morvandière. — Tiens... baisemoi la main et f... le camp.

Le domestique. — Oui, monsieur le vicomte. {Il baise la 7nain tendue de la Morvandière et disparaît.)

La Morvandière. — Ouf !

Il se laisse tomber sur le divan à côté de Verneuil. Sabouraud prend la position du ténor assis, croise les jambes, et saisit son pied droit dans sa main };;auclie.

Sabouraud, avec une violence d'intonation extraordinaire. ■ — Mon cher!!...

La Morvandière. — Quoi donc?

Sabouraud. — Vous êtes d'une dureté avec les domestiques !

La Morvandière. — Comment? C'est vous qui me dites cela, vous qui vivez en Orient? Vous savez bien qu'il n'y a, pour être obéi, que la courbache et la botte. Et puis, quel serait l'avantage de vivre dans un pays où la sainte égalité ne règne pas, si l'on n'en profitait pour battre ses gens? En France, celui-ci m'aurait cité chez le juge de paix : vous avez vu qu'il m'a baisé la main.

Sabouraud. — Mon cher !...

Il lâche son pied droit, croise sa jambe {gauche sur sa jambe droite, et saisit son pied pauche. Il a coutume d'alterner ainsi, à intervalles réguliers, comme, dans l'infanterie, on boutonne la tunique tour à tour à gauche et à droite.

Verneuil {fort accent anglais). — Oh!

vous êtes un dilettante, monsieur de la Morvandière, un sédiqiie.

La Morvandière, qui se défend mollement. — Non.

Frécourt, qui depuis un instant parle scricusemeyit et bas avec Musigny, s'écrie tout d'un coup dans un transport d'enthousiasme : — Et alors, le système des alliances sera complètement bouleversé. L'équilibre européen...

La Morvandière. — Ah ! non, Frécourt, non... Nous recevons, mon ami...

Vous n'allez pas nous raser avec la politique.

Frécourt. — Eh! de quoi voulez-vous qu'on parle?

La Morvandière. — Ne parlons plus.

Pendant le dîner, nous avons épuisé tous les sujets, nous avons passé en revue tous

les pays du monde et toutes les cours étrangères, et chacLHi de nous a dit un mot tin. 11 est temps de ixjus reposer l'esprit. Jouons.

Musigny. — Jouons... à quoi?

La Morvandière. — A quoi? Mais Musigny, vous m "étonnez. "Vous parlez comme un homme dépourvu de toute éducation. A quoi jouer? Est-ce que l'on a l'embarras du choix? Est-ce qu'il y a six jeux? Est-ce qu'il y en a cinq? Est-ce qu'il y en a quatre? J'en connais trois, ni plus ni moins, qui ont droit de cité dans les chancelleries : les échecs... quand on sait... le whist, quand on vous regarde et, quand on veut s amuser sans façon, entre amis, le halina.

Verneuil, extasié, avec un accent encore plus anglais et une aspiration surhumaine. — Le... halmal

Sabouraud. — Mon cher... le halmal...

La Morvandière, appelant. — Hé!...

canaille!... saloupieffl...

Musigny. — Le langage des cours.

Le domestique, se reconnaissant aux épithètes de La Morvandière, paraît.

La Morvandière.

vite!...

Le halmal...

Le domestique, toujours en état de transpiration, installe le lialma sur un des tabourets incrustés de nacre. La Morvandière et Verneuil disposent leurs pions.

Verneuil. — Je suis de première force, vraiment... Je vous avertis.

La Morvandière. — Oh ! moi aussi.

Verneuil. — Je me suis perfectionné à Dresde, mais j'avais appris à Cambridge, oii j'étais étudiant pendant une année, à l'Université.

La Morvandière. — Vous avez fait une année d'études à Cambridge?... Oh!

mais c'est très chic ça, c'est pas banal... {Avec émotion.) Vous devez parler anglais merveilleusement.

Verneuil. — Comme un lad.

Chailly-Descombes entre en coup de vent. Petite jaquette. (A cette heure-ci !) Avec cela, très rogue, très officiel.

Frécourt. — Ah ! monsieur Chailly- Descombes !... Quelle surprise aimable!...

Chailly-Descombes. — Bonjour, mon cher, je...

La Morvandière. //// saisissant la main. — Cher ami, vous allez prendre une tasse de café turc avec nous... Ne dites pas non.

Chailly-Descomres. -- Merci... mais jr...

Saboural'd, lâchant ses pieds. — Mon cher!!...

Chaillv-Descombes. — Tiens, Sabuuraïkl... Ah! je suis enchanté de vous voir, ciier ami... Vous voya^^ez donc?

Sabouraud. - Je profite de mon congé... Voyage charmant, exquis... Reçu dans toutes les aml^assades... Une cordialité!... Accaparé... l'as un instant... Mon cher ! !... Vous me croirez si vous voulez : je n'ai pas vu un musée, mais je n'ai pas raté une excellence.

Chailly-Descombes. — C'est très bien d'être venu jusqu'ici nous serrer la main. {Shakc-haiid.)

Sabouraud. — Occasion unique... Accompagné Verneuil qui apportait la valise... Savez, Verneuil, ami intime, intime... Au fait, connaissez pas?... Mon cher!!... {Appelant.) Verneuil!...

Verxeuil. — Oh!...

Sabouraud. — Mon cher ! !... M. Verneuil... M. Chailly-Descombes, premier secrétaire.

Verneuil. — ?^Ionsieur... {Mouvement convulsif de la tète.)

Chailly-Descombes. — Charmé...

Verneuil. — Charmé... {Shake-hand.)

Chailly-Descombes, reprenant tout a coup son air officiel. — C'est précisément pour parler à monsieur que je suis venu

La Morvandière, à part. — Il est poli.

Chailly-Descombes, très sec. — Qu'estce que cela signifie, monsieur? Vous êtes chargé d'une mission de confiance. Le Ministre remet entre vos mains la valise, qui renferme, cette fois par hasard, des papiers de la plus haute importance. Vous arrivez, et votre première visite n'est pas pour l'Ambassade?

Verneuil, très flegmatique, mais très rouge. — Monsieur...

Chailly-Descombes. — C'est au débotté, monsieur, que nous devions vous voir, au débotté, entendez-vous?

Verneuil. — Monsieur...

Chailly-Descombes. — Et la valise?

La valise? Oii est-elle?

Verneuil. — Voilà justement : je n'en sais tien.

Chailly-Descombes. hors de lui. — Vous n'en savez rien ! {Il lève les bras an ciel, geste peu diplomatique.^

La Morvandière, h Frccourt. — C'est à se rouler.

F récourt, pou! i fiant. — Je ne trouve pas.

Sabouraud, conciliateur, à C hailly-Desconibes. — Mon clier!!...

Chailly-Descombes. -- Permettez, mon cher, c'est une affaire de service, qui ne regarde que monsieur et nuji.

Sabouraud, s écartant, à la Morvandière et à L'rccourt. — Ah! mais... s'il cherche une affaire qui ne soit pas de service, à la disposition.

La MoRVANDiîiRE. — Bien dit.

I'récourt, poliment. — Très crâne.

Chailly-Descombes, à Verneuil. — Exjjliquez-vous.

Verneuil. — En arrivant à la frontière, nous exhibâmes, Sabourau.. et moi, nos passeports. Xous nous imaginions, comme de coutume, passer sans difliculté : nous n'avions, Sabouraud et moi, que vingttrois colis. Avait-on des ordres secrets? Voulait on, sous prétexte d'une méprise, mettre le nez dans nos papiers? Toujours est-il qu un douanier s'avisa de me demander, d'exiger mes clefs. Je refusai net.

Chailly-Descombes. — Bien entendu.

Verneuil. ■ — Une violente discussion s'ensuivit.

Chailly-Descombes. — Vous étiez dans votre droit.

Verneuil. — Je sais... Aussi je ne cédai point. Mais il ne céda pas davantage.

Chailly-Descombes. — Il fallait nous télégraphier ici, et attendre la réponse.

Verneuil, cassant. — Eh ! monsieur, le train était sur le point de repartir.

Chailly-Descombes. — Eh bien, monsieur, il fallait le manquer.

Verneuil. — Y pensez-vous? Et attendre vingt-quatre heures sur le quai? Vous savez bien que la station-frontière est un trou et qu'il n'y a pas la moindre auberge. Sans compter que, Sabouraud et moi, nous avions hâte d'être ici. J'ai pris le meilleur parti, le plus simple : j'ai laissé la valise en consigne.

Frécourt, bas. — C'est tout de même raide.

Chailly-Descombes. — La valise en consigne! Mais, monsieur, c'est de la folie. Vous avait-elle été confiée, oui ou non? Aviez-vous une mission ? Vous deviez vous asseoir sur votre valise, monsieur, et n'en pas bouger, vous entendez, n'en pas bouger avant d'avoir reçu nos instructions. Je vous avertis que je ferai mon rapport, l'affaire est grave.

Sabouraud, se rapprochant. — Voyons,

Chaillv, vous n'allez pas faire une histoire...

Chailly-Descombes, avec impatience.

— Ah! mon cher...

Sabouraud. — Mon cher!!...

Chailly-Descombes, éclatant. — La

nel, je ne veux pas vous dire de mal de lui; mais il devrait renoncer à la Carrière et se jeter dans la politique : il est plus parlementaire que diplomate.

Sabouraud. — Ah! mais, vous savez,

Vous DliVlEZ NOUS ASSEOin

SUR VOTBli VALISE, MONSIEUR, ET ^'EN PAS BOUGER.

valise en consigne ! ! ! Non, c'est fabuleux, ma parole d'honneur, c'est fabuleux!... Au revoir, messieurs.

Il sort. — Un froid.

La Morvandièire, — Mon cher Sabouraud, puisque Chaillv est votre ami person-

cest mon ami, c'est mon ami... Il commence à m'embêter... Faire tout ce bruit pour une sottise pareille!... Un homme qui me doit tout!... Faut pas qu'il fasse le malin.

La porte s'ouvre. M" Charlet. Toilette de jour très simple, tailleur, drap marron.

Ln Carrière

(Cri unanime.) — Ah !...

,^;n.e Charlet. {Coup d wU circulairc.) — Oui, ça mail luait de temnies. Mes enfants, me voici. Vous avez eu la correction d inviter mon mari. Mais je lui ai sugytré la migraine. Excusez le... {Soudain Lomédtc-t rani^aisc.) l'ardon, je m'oublie, il y a du monde. (,)ui sont ces nobles étrangers.''

La MoKVAiNDiiiRii, pnsciiiant. — ^\1. Sabouraud.

M"'" Charlet. — Il me semble avoir eu déjà le plaisir...

Saboi'raud. • — Ah! madame, je vous ai applaudie bien souvent...

Frécourt. prcscntaiit. — M. Verneuil.

M"" Charlet. — Monsieur... Au fait, n'est-ce pas monsieur cjui devait apporter la valise?

"Verneuil. — Oui...

M""" Charlet. — Alors, puisque vous êtes arrivé, la valise est arrivée?

Verneuil. — Non...

MusiGNY. — (Qu'est-ce que cela vous fait?

M™^ Charlet. — Comment, non?

Sabouraud. — On nous a fait des difficultés à la douane, et pour ne pas rater le départ du train, nous avons dû laisser la valise en consigne.

M™'' Charlet, saisie. — Oh!...

Sabouraud. — C'est comme j'ai l'honneur de vous le dite.

M"*^ Charlet, avec indignation. — Par exemple, elle est d'un beau calibre, celle-là!

Sabouraud. — Ah çà ! chère madame, vous n'êtes pas le premier secrétaire, vous : vous n'allez pas nous attraper aussi.

MusiGXY. — Mais encore une fois qu'est-ce que cela vous fait?

^jrae Charlet. — Comment, cz que cela me fnit? Et mon chapeau!

La Morvandière. — "\''otre chapeau ?

M"" Charlet. — Oui, une merveille, un fond de broderie russe avec un diadème pailleté, que Mirant m'expédiait par l'entremise du Département... Vous pensez bien que je ne me fais pas adresser ces choses-là à découvert... Pour payer l'entrée... Pour que la douane v mette le nez ou la sonde... Et vous avez abandonné mon chapeau à la frontière !

Fréco"RT. h la l'Jorvandicre. — Te commence à trouver ça beaucoup plus drôle. Verneuil. ires penaud. — Crovez. madame, que si j'avais pu deviner... si j'avais su que j'étais porteur d'un objet aussi précieux...

W^" Charlet, e.xaspcrce. lui tourne le

dos. — A Musigny. — En vfjilà un courrier de cabinet!... La valise en consigne!... Mon chapeau à la frontière... Pauvre France !....

Nouvelle entrée: Xaintrailles.

Tous, très flattés. — Ah!...

La Morvandière. — Mon cher Xaintrailles, c'est un vrai plaisir que vous nous faites... Quand vous étiez garçon vousmême, vous avez bien voulu quelquefois honorer de vos \isites notre modeste gairçonnière... Mais à présent que vous êtes un homme marié...

Xaintrailles, très cordial. — Est-ce une raison pour rompre avec ses meilleurs amis?... Croyez que cest toujours... Bon-

MlS KM'ANTS, MF. VOICI.

jour, madame Charlet... Mon cher Frécourt... (// distribue des poignées de main.)

F récourt, lui amenant Verneuil et Sabouraud. — Permettez, mon cher duc...

Monsieur Verneuil, monsieur...

Xaintrailles, l'interrompant. — Monsieur Verneuil?... C'est lui qui apportait la valise?

Frécourt. — Oui.

Xaintrailles. — Elle est donc arrivée?

La Mor.VANTUi.RE, enchanté. — Non.

Xaintrailles. — Comment cela?

La Morvandière. — Verneuil a eu maille à partir avec la douane, et ma loi ! il a laissé la valise en consigne.

Xaintrailles. {Son rire de Louis XIY .) .— Ah! ah! ah!...

i Sabouraud, imitant cette princiere hii larité. — Ah ! ah ! ah ! ah !...

La Morvandière, ait dite. ■ — Vous trouvez cela drôle, n est-ce pas?

Xaintrailles. — Mon cher, moi je trouve cela impayable.

Sabouraud, riant plus fort pour attirer son attention. -— Ah! ah! ah!...

jyj^mo Charlet, pincce. — On voit bien que M. de Xaintrailles n'avait pas un chapeau dans la valise.

Xaintrailles. — Non, je vous avoue que je n'avais pas...

Musigny. — Chère amie, le duc fait venir les siens par la valise anglaise.

Verneuil, avec admiration. — Par la valise anglaise! Est-ce authentique? Oh!...

Xaintrailles. — Chers amis, maintenant que vous m'avez bien fêté, je vais vous confesser que je ne méritais pas trop votre aimable accueil. Ma visite n'est pas tout à fait désintéressée, et ce n'est pas uniquement pour vous voir que je suis venu.

La Morvandière. — Ah! ah!...

Xaintrailles. — J'ai appris que M. Sabouraud était ici de passage. J'ai le plus vif désir de faire sa connaissance, et je vous prie de me présenter à lui.

Frécourt. — Monsieur Sabouraud...

Le duc de Xaintrailles.

Xaintrailles. — Monsieur...

Sabouraud. — ^lonsieur...

Shake-hand.

Xaintrailles. — Je ne saurais vous cacher aussi que je désirerais dire un mot en particulier à M. Sabouraud. Voulez-vous me permettre de passer avec lui dans le cabinet de Frécourt? Poursuivez, sans vous soucier de nous, votre partie de halma.

La Morvandière, à Frécourt. — Ce Xaintrailles est renversant. Il est partout comme chez lui.

Sabouraud, à fart. — Ces représentants des vieilles familles, on ne leur ôtera pas cela : ils savent vivre.

Xaintrailles et Sabouraud passent dans le cabinet, et s'assoient sur deux chaises l'un vis-à-vis de l'autre : Xaintrailles très correct, Sabouraud la jambe droite croisée sur la jambe gauche et le pied dans la main.

Sabouraud, oubliant qu'il nest pas le

domestique de Xaintrailles. — Monsieur le duc... (.it' reprenant.) Cher monsieur... Laissez moi vous dire combien je suis flatté... Votre désir de me connaître... Votre empressement... Moi-même...

Xaintrailles. {Grand style.) — N'estce pas tout naturel, monsieur.'' Xous devions nous sentir attirés l'un vers l'autre. Nous ne sommes pas, je le veux bien, du même bord, mais notre situation est identique : nous portons tous deux de grands noms. Les roturiers ou les parvenus qui nous entourent n'ont que du mérite personnel. Xous autres, nous valons d'abord par nos ancêtres.

Sabouraud. — C'est juste, nous descendons tous les deux.

Xaintrailles, — Lorsqu'il s'est agi pour vous de prendre un état, avez-vous, plus que moi, hésité?

Sabouraud. — Pas un instant.

Xaintrailles. — Vous voyez : comme les représentants de la vieille noblesse, dont je suis, les représentants de la noblesse républicaine, dont vous êtes, ne peuvent accepter d'autre carrière que... la Carrière.

Sabouraud, à part. — Il est intelligent.

Xaintrailles. — Vous y plaisez-vous, monsieur? Xe sentez-vous pas quelquefois, au cours de vos lointains voyages, la nostalgie de la France?

Sabouraud. — J'ai l'âme cosmopolite.

Le sang des géants révolutionnaires coule dans mes veines. Je me trouve odieusement à l'étroit parmi les mesquineries et les vulgarités de la vie parisienne.

Xaintrailles, supérieur. — Je connais cela.

Sabouraud. • — • Et puis, vraiment, la société diploHTatique est encore la seule où l'on puisse vivre, lorsque avec le goût du progrès on garde de l'attachement aux traditions.

Xaintrailles. — A propos, mes compliments...

Sabouraud. — Quoi donc?

Xaintrailles. — Je vous ai aperçu de loin au Parc, cet après-midi. Vous aviez un pantalon... Ah !...

Sabouraud. ■ — ■ Vous trouvez?

Xaintrailles. — Oui, une étoffe d'un osé, d'un nerveux!...

Sabouraud, modeste. — - Oh!... (.4 fart.) Quel homme charmant ! (// change de pied.) Mais, mon cher duc, dans l'excès de votre amabilité pour moi, vous vous oubliez vousmême : qu'aviez-vous à me dire?

Xaintrailles. — C'est juste... Mon

cher collègue, j'ai un gran;l service à vous demander.

Sabouraud. — A moi?...

Xaintrailles. — Un service de carrière.

Sabouraud. — Dans ma modeste situation....

Xaintrailles. — Laissez donc... entre nous... Avec votre père... le grand nom que vous portez... Enfin, vous savez bien que vous avez une influence considérable.

Sabouraud. — Mon Dieu...

Xaintrailles. — Vous avez sans doute ouï dire que M. de Chameroy serait appelé prochainement à Vienne. La place de premier secrétaire y est vacante, et l'Ambassadeur ne manquera point de réclamer Qiailly- Descombes.

Sabouraud. jiiicment. — LAmbassadeur... ou l'Ambassadrice ?

Xaintrailles. — Xe m'en parlez pas, c'est un scandale.

Sabouraud. — On a grandement tort de le tolérer.

Xaintrailles. — En bien :

je voudrais quitter mon poste, passer sur le dos de Chailly, et être nommé premier à Vienne. Il a, je le sais, plus de titres que moi, mais jen ai aussi de véritables, sans compter mon nom et ma fortune. Je demande une faveur, non une injustice.

Sabouraud, étonné. ■ — Vous voulez quitter votre poste, un poste que tout le monde envie... Car je pense que ce n'est pas le simple désir d'avancement...

Xaintrailles. — Je vous demande un service, c'est bien le moins que je joue cartes sur table avec vous. Je me moque de l'avancement, mais je veux partir d'ici. J ai eu ces derniers jours une pique avec l'un des archiducs, avec Paul, le frère de Sa Majesté...

Sadouraud, les ■pupilles dilatées. — Une pique avec le frère de l'Empereur!

Xaintrailles, souriant. — Mais oui...

Sabouraud. — Histoire de...

Xaintrailles. — Hem!...

Eabouraud. — Ah! ah!... Petite îemme?...

Xaintrailles, réservé. — Mon cher...

Sabouraud. — Pardon.

Xaintrailles. — Vous comprenez ^ue ma position ici n'est plus tenable.

Sabouraud. — X insistez pas : J'agirai. {Apres réflexion.) D'autant que je ne suis pas fâché de jouer un tour à Chailly- Descombes. Il était jusqu'à ce soir mon meilleur ami; mais il s'est permis de me parler sur un ton qui ne me convient pas... pour cttte bêtise de la valise laissée en consigne... Moucher monsieur de Xain-

— Pas un instant.

trailies. ravi de vous rendre service.

Xaintrailles. — Vraiment, vous croyez pouvoir...

Sabouraud. {Jeu de pieds.) — Mon cher!;... Le Ministre n'ose rien nous refuser : mon père est à tu et à toi avec le chef de l'Etat, qu'il a vu naître. Mon grand-père est, à l'Elysée, le seul joueur de billard que le Président autorise à faire des massés.

Xaintrailles, convaincu. — Alors...

Pressions de mains.

Sabouraud, expansif. — Vous ne pouvez pas vous figurer comme je suis heureu.x de vous être utile.

Xaintrailles. — J'en étais bien sûr.

Xous sommes faits pour nous comprendre.

S.\bouraud. — Parbleu!... Et tout h.

l'heure, vous expliquiez si bien pourquoi... Tenez, la différence qu il y a entre moi par exemple et Chailly-Descombes... Chailly- Descombes n'est pas né... Et moi, sans être né comme vous...

Xaintrailles. — - Sans être né comme moi, bah!... Fils de conventionnels, fils de croisés... Croyez- vous que dans quelques siècles, quand vous aurez vous-mêmes du recul et de la perspective, on apercevra encore la petite distance qui sépare votre nom du mien? Vous êtes les preux d'une autre histoire...

Le service o'ordre est fait par des POMPiFn<;

Page 1