MYSTÈRE
Mystère.
Le jour , il s'enfermait pendant de longues heures. Personne ne pénétrait jusqu'à lui. Le soir , dès qu'il était entré dans sa chambre, il donnait un double tour de clef à sa serrure , tirait le verrou
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avec une précaution qui ne suffisait pas pour empêcher le bruit de parvenir à des oreilles attentives, et alors il semblait ne plus appartenir au monde du dehors. Dans l'étroite enceinte de cette chambre , on eût dit que l'univers se résumait pour lui. Il y restait comme enivré.
Souvent, au milieu de la nuit, quand tout était obscurité et silence , que le bruit du vent, sel^risânt aux angles des toits et des longues cheminées, laissait entendre ses poétiques harmonies, il bondissait hors de son lit. Soudain alors !é rbtigê reflet d'une botigie jetait sa clarté vacillante et faible derrière les ri^deaux et trahissait son insomnie. Il écoutait fJour s'assurer que tout dormait autour de luii Au plus petit craquement du plancher, au premier meu-
ti cartï: jaln?. M3
ble dont le bois se crispait, il s'arrêtait inquiet, comme s'il eut craint d'êlr^ épié 9 et il jetait ses yeux effarés agttyuf de lui.
Il s'approchait de son secrétaire 0J4 M s'asseyait et se mettait à écrire. Sa figure ordinairement impassible , ses y^u^ d'une fixité extrême, s'animaient (JucIt quefois pendant la longueur djes séances qu'il consacrait à cette jpiocturpe ocçu^ pation.
Evidenimenl; il se livrait là ^yec l'énergie et l'ardeur de sa perséyéraijce au charme et à la fascination de quelque idée dominatrice puisS(ante et exclusive qui subjuguait son être.
Une de ces idées devant lesquelles toutes les autres se taisent et disparaissent comme la lumière dçs boum es
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devant la clarté du soleil.
Une de ces choses dont les illusions et les délirants prestiges nous bercent et nous offrent des dédommagements contre les pointes d'une souffrance aiguë ; une de ces choses qui trompent nos douleurs, qui nous aident à supporter le poids de la vie , quand pour nous la vie est devenue un cauchemar de sang, une serre aux ongles ferrés , un bec de vautour fouillant sans cesse dans les chairs de notre poitrine.
Une chose comme la poésie ,
Comme la ^'science ,
Comme l'art ,
Comme l'ivresse ,
Comme la charité ,
Comme la vengeance.
Car souvent, souvent il demeurait ainsi plongé dans ses ^mystérieuses élucubrations jusqu'aux premières lueurs
du matin. Quand il avait soufflé sur ses bougies, il s'étonnait en apercevant le grand jour. Alors, les membres brisés, la tête appesantie, il se jetait sur son lit, et appelait le sommeil.
Ainsi , depuis quelque temps , il paraissait s'envelopper et se perdre dans les épaisses ténèbres d'une existence solitaire et énigmatique.
DISINGANNO.
Disingannû.
Gaston avait une de ces imaginations impressionnables qui se nourrissent sans cesse de vagues terreurs et de pressentiments. A cette tendance de son esprit, s'alliaient des convictions religieuses qu'il
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avait puisées a vec les principes deTéducation maternelle et qu'il avait conservées presque à son insu, sans que les frivoles entraînements de sa vie mondaine fussent parvenus à les affaiblir. Dans son for intérieur, il s'adressait souvent à Dieu, et il plaçait l'accomplissement de ses vœux les plus ardents sous la consécration de la prière. Mais ce n'était jamais en présence de d'Hybouville qu'il se livrait aux élans religieux de son âme. D'Hybouville professait sur toutes ces questions des théories athées qui ne correspondaient pas avec ses croyances.
Depuis quinze jours environ que la chasse à courre avait eu lieu, Gaston s'était présenté plusieurs fois chez madame de Boncourt, sansparvenir à se faire recevoir. D'Hybouville n'avait
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pas été plus heureux. Tantôt les domestiques leur répondaient que madame de Boncourt était sortie, tantôt qu'elle n'était pas visible. Gaston pensa à la fin que cette invisibilité n'était qu'un plan tendant à lui dérober Marie, et il en attribua la pensée moins encore aux prévisions de la rusée tante qu'à l'influence de quelque écrit anonyme lancé par Caroline.
Les dernières paroles que madame de Paraviédès lui avait dites en le quittant dans le bois de Saint - Germain sifflaient sans cesse à son oreille comme une menace du malin. Plus il réfléchissait sur la situation du monde qui l'entourait, plu s il reconnaissait que les circonstances étaient urgentes, et qu'il y avait péril à différer plus long-temps la déclaration catégorique de ses pré-
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tentions à la main de Marie. Mais tout en s'avouan t que la nécessité de cette démarche était impérieuse, il se trouvait hors d'état de l'entreprendre avant que la fortune vînt lui donner des chances de succès auprès de madame de Boncourt.
Aussi pressait-il de tous ses vœux le retour de cette expédition qui portait avec elle son avenir et l'accomplissement de ses rêves de bonheur. Il le demandait à la Providence avec une sincérité de foi qui aurait mérité d'être écoutée.
Toutessesressourcespécuniaires d'ailleurs se trouvaient épuisées. De fréquents appels avaient été faits à la bourse de Paraviédès; mais depuisles derniers incidents de la chasse, il se faisait des empêchements à l'infini et des impossibilités d'y recourir.
Il ne se sentait pas ce froid courage de
riiomme du monde qui soutient sans émotion le regard et l'approche de celui qu'il déshonore. En outre, comme les échéances de ses premières obligations approchaient à grands pas, et qu'il était hors d'état de faire face à cette nécessité, la honte l'intimidait.
Au milieu des anxiétés où le plongeait cette situation, il s'était rendu auprès de Castelneau à plusieurs reprises, dans le but d'obtenir des éclaircissements sur le sort du navire, dont on n'avait absolument reçu aucune nouvelle.
Lorsque, pour la première fois, il se fut déterminé à cette démarche , d'H} bouville, qui accompagnait Gaston, crut s'apercevoir d'un léger embarras dans la contenance de Castelneau, mais cet embarras avait été si fugitif que, tout habile qu'il était, il avait fini par douter lui-même de l'exactitude de son observation.
Castelneauentassaitles bonnes raisons
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pour dissiper les alarmes de son associé. Son ton affirmatif et la vraisemblance de ses arguments étaient tels, qu'ils endormirent jusqu'à l'extrême défiance de d'Hybouville. Tantôt il alléguait que les communications avec la côte occidentale de l'Amérique étaient si rares, que c'était miracle quand on recevait des lettres d'une expédition faite sur ces parages; — tantôt ce serait le bâtiment luimême qui aj;po itérait de ses propres nouvelles. — L'opération était assise sur des bases trop certaines pour ne pas réussir. — Une se passerait pas quinze jours sans que l'arrivée du navire ne fût annoncée. — Demain, disait-il, aujourd'hui , il se pourrait qu'il entrât dans les bassins du Havre.
Après toutes ces assertions , débitées aTéc un aplomb et la désinvolture d'un
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grand seigneur, parfois même égayées par les bons mots et les lazzis dont l'esprit de Gastelneau ne tarissait pas, Gaston sentait renaîtretoute saconfiance. D'Hybouville lui-même , qui était le doute fait homme, s'était yu forcé de dire à Gaston : «Mon cher, il faut attendre. » En même temps que d'Hybouville formulait ce conseil, il ne cachait pas ses inquiétudes sur ce qui pourrait advenir du côté de madame de Boncourt. Il était persuadé qu'elle poussait de toutes ses forces au mariage de Marie avec le marquis, et il répétait souvent que si quelque chose avait droit de l'étonner, c'est que ce mariage ne fût pas encore fait. Cependant se mettre au rang des prétendants de Marie sans fortune clairement étahlie au soleil, en espèces, terre oumoelloDjc'était, selon lui, un vérilable
acte de clémence. 11 proposait en conséquence à son camarade de recourir à un expédient qui lui paraissait propre à tourner la difficulté du terrain. Cet expédient avait réussi à plus de vingt de ses plus intimes frères d'armes.
— Il te faut cent cinquante mille francs pour le moins, disait-il, non pour réussir dans ton entreprise, mais pour n'avoir pas la tournure, aux yeux de madame de Boncourt , d'un sot qu'on n'écoute pas, et qu'on éconduit après qu'il a parlé, en riant sous cape de son impertinence. Eh bien ! si tu y consens, j e te composerai ce capital en moins de quarante-huit heures. Il ne sera pas à toi, bien entendu, mais tu t'en serviras comme d'un habit de parade et d'emprunt. Je vais entreprendre une tournée dans les quatre compagnies; je ferai un
appel aux sentiments de nos camarades, amis et connaissances. J'emprunterai mille francs à chacun, en leur traçant un éloquent exposé des motifs. Mon cher , telle est notre religion, généralement parlant, pour toutes les combinaisons de cette nature, que j'ai la certitude que pas un de ceux qui possèdent quelque argent ne refusera de concourir au triomplie d'une cause qui est, qui fut ou qui sera la leur. Leur sympathie est acquise d'avance à ces sortes d'appels, et j'en connais qui, en pareille occasion, mettraient en gage jusqu'à leurs épaulettes ; leur dévouement, le cas échéant, irait jusqu'à provoquer les arrêts forcés pour se faire dispenser du service pendant qu'ils resteraient ainsi veufs de leur équipement. En un mot, c'est une véritable compagnie de secours mutuel , organisée
contre le célibat, et dont les statuts sont des actes sacramentels.
Plus d'Hybouville, dans la chaleur de son zèle , mettait de gravité et de sérieux à faire ses folles propositions, moins Gaston, avec sa chatouilleuse probité, se sentait disposé à les adopter. Il eût mieux aimé renoncer à ses projets que d'encourir la perte d'une considération dont il était , en général, fort jaloux, et qui lui paraissait être la première conquête à faire sur l'esprit d'une femme dont on veut être aimé. Peutêtre que si le setitiment qu'il nourrissait n'eût pas été un mystère pour celle qui l'inspirait, peut-être encore que sa une réciprocité d'affection eût existé entro eux , la passion , plus forte , plus puissante, eût pFévalusur ses-serupulea Mais. rigaoraDce où iï èlait d» àv^ré
de sympathie qu'il pouvait espérer , le plaçait sous l'empire exclusif de la délicatesse pointilleuse de ses préjugés.
D'Hybouville , qui ne connaissait que les mesures violentes et d'un romanesque trivial , lui avait aussi proposé de recourir à un enlèvement. Ce moyen avait été repoussé aussi bien que tous les autres. Gaston n'aurait point eu le courage d'entraîner cette jeune fille candide dans ces résolutions extrêmes, dont le moindre inconvénient est de tuer sur coup l'innocence au cœur des femmes, et de relâcher tous les liens qui resserrent leur imagination si impressionnable.
Ce qu'il eût voulu par dessus toutes choses , c'eût été d'emporter le consentement de madame de Boncourt par des moyens avouables, d'aimer Marie et d'en
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être aimé, à la vue de tous, de lui consacrer sa vie, sans que ce bonheur fût obtenu au prix d'une transaction où la morale la plus austère aurait été froissée. D'Hybouville, convaincu que Gaston échouerait dans son entreprise, du moment qu'il la mènerait par les voies régulières , se faisait un devoir de le préparer à cette fin. Il combattait toutes ses espérances, une à une, dans la crainte que si Gaston se fût tristement attaché à ridée d'obtenir la main de Marie , le désespoir ne succédât chez lui au désappointement; ce qu'il voulait, c'était de le faire passer, à son insu, de l'espérance au doute et du doute à la résignation.
Uïi soir que Gaston rentrait chez lui, ballotté par toutes les fluctuations de ses sentiments, le concierge de son hôtel lui remit une lettre. Il avait reconnu le pli particulier et la dimension traditionnellement classique des lettres de faire part.
lise trouva donc tout d'un coup placé dans l'alternative , en ouvrant son message, d'apprendre soit un bonheur , soit un malheur.
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Après une passagère émotieii, il déchira le Cc\chet Il lut :
a Madame Saint-Geniès de Boncourt a l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle d'Hervilly , sa nièce, avec monsieur le marquis de Creteil, et vous êtes prié d'assister à la bénédiction nuptiale qui leur sera donnée en l'église de Saint-Thomas d' Aquin, le 17 de ce ce mois. »
Gaston , après la lecture de ces huit lignes, demeura foudroyé. Le choc qu^avait reçu son être moral réagit sur sou être physique, et, malgré la démonstration de fermeté qu'il avait voulu opposer à cette poignante nouvelle, il se sentit envahi par un accès de hèyre.
Il n'y a pas d'homme, quelque fernae qu'il soit , dont les forces puissent maîtriser une première impression, En
Gela Gaston subit une loi commune même aux organisations les plus énergiques.
Cette violente perturbation de ses esprits se prolongea plusieurs jours, pendant lesquels Gaston ne vitqued'HjboU' ville. Celui-ci, par ses raisonnements de philosophie sceptique, avec son analyse froide, sèche et décolorée de la vie, s'était efforcé, dèsles premiers moments, de relever le courage abattu de son camarade, et quoiqu'il eût à lutter contre les profon des et opiniâtres hallucinations d'un cœur illusionné, il n'avait pas absolument perdu sa peine.
D'Hybouville lui disait : — Mon cher, c'est une bataille perdue, et cela devait être. Tout le désavantage était de ton côté, je dirais volontiers, du nôtre; et quand bien même nous eussions dér
ployé vingt fois plus de génie, la défaite n'en était pas moins infaillible.
Nous prendrons notre revanche , et d'abord tu neperdras pas Marie. Tu comprends de reste, j'imagine, qu'elle étouffe toutes ses sympathies en aquiesçant à l'union qu'on lui impose. C'est un cilice moral qu'elle revêt, parce que , dans sa candidité déjeune fille, l'obéissance est sa religion. Mais , après l'immolation , viendra le salut. Le mariage est un acte d'émancipation par lequel une femme passe du joug parental et de la contrainte au libre exercice de sa volonté. Si tu as l'esprit de ne pas abandonner la partie, celle que tu aimes t'appartiendra indubitablement. Madame de Boncourt sera la première à te placer très-avant dans les bonnes grâces du marquis , non pour l'amour de toi , mais parce que ta
présence pourra servir ses desseins. Ainsi de Marie tu posséderas l'âme entière dans toute sa fleur, et peut-être bien le corps aussi ; le vieux marquis est capable de te jouer ce tour-là. Et la seule différence qu'il y aura , c'est que Marie sera décorée d'un titre , qu'elle sera grande dame et riche, au lieu d'être pauvre j et que l'homme de son choix devra être appelé à partager son heureuse fortune.
Après cela libre à toi de te désespérer, et, par un dépit d'enfant, de compromettre toutes les combinaisons de bonheur que le hasard peut te tenir en réserve. Au reste , je ne puis pas t'empêcher de te suicider, si c'est parti pris; seulement c'est folie.
D'Hybouville cherchait ainsi à consoler Gaston des aspérités du présent, eu lui arrangeant un avenir.
Gaston, tout au sentiment de sa première douleur , s'était montré indifférent aux consolations que lui offrait l'ofEcieux d'Hybouville; mais il comprenait qu'il ne pouvait s'y abandonner librement sans devenir un sujet de raillerie pour ses camarades.
Il savait bien que le monde se mêle toujours des affaires d'autrui, qu'ilcolie ses oreilles aux trous de nos serrures, ses yeux aux vitres de nos appartements , qu'il ouvre d'une main bardie les tiroirs de notre secrétaire et de nos armoires , pour y compter notre linge et notre argent. Il savait enfin que tout bomme qui appartient à la société doit à cette société le sacrifice de son individualité; qu'il lui faut se résoudre, comme un sauteur de Franconi , à travailler un peu pour les galeries du Cir-
que. Il pritdonc le parti de se contraindre, bien qu'il lui coûtât d'horribles contorsions de cœur, pour se montrer en public avec le masque d'une hypocrite sérénité.
Pourquoi ne pas le dire? Il avait été amené à cette résolution, non-seulement par le résultat de ses propres réflexions, mais aidé par la subtilité enivrante des paroles de d'IIybouville.
Les arguments favoris de celui-ci, incessamment répétés aux oreilles du jeune homme, et reproduits sous mille formes avec l'empire d'une expérience consommée, avaient été pbur lui le fétu auquel il s'était accroché dans le naufrage de ses espérances, en sorte qu'un jour où d'IIvbouville crovait bon de réitérer ses conseils, et de faire poser devant Gaston l'image de Marie mariée à un autre.
et retombant ensuite entre ses bras, Gaston , poussé par le besoin de faire croire à sa fermeté d'âme, lui avait dit d'un air tout-à-fait résolu :
— Tu as raison , mon cher ; mon parti est pris sur tout cela.
Nous verrons ce que le temps me tient en réserve.
Pour mettre à l'épreuve ce stoïcisme, et parachever une cure dont d'Hybouville s'attribuait le mérite, il avait conseillé le Champagne. D'autres amis, sans connaître la vraie cause de la tristesse qu'ils avaient remarquée en Gaston , conseillèrent à leur tour le Champagne à l'unanimité , et Gaston consentit volontiers, sur l'avis d'un aussi docte aréopage , à revenir à ce spécifique. Il se souvenait , d'ailleurs, de Saint - Preux et de Werther , ses
grands maîtres, qui tous deux avaient cherché dans l'ivresse l'ouhh de leurs peines.
Il y eut doûG un dîner où leâ choses furent arrangées avec beaucoup de soin, comme cela se pratique, pour paraître réunir toutes les jouissances , toutes les extrayagances , tout le çomfortable de cette vie de dandy , telle que Byron la savait mener, et telle que Wilbye l'a décrite. Gaston y figura, et parut faire bon marché de sa tristesse. 11 but au- ^nt qu'on le voulut ; il jucla même sa
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voix aux erotiques et gais refrains des convives ; en un mot, il fit si bien qu'il conquit ses éperons aux yeux de d'Hybouville. Son attitude fut édifiante pendant toute la durée du repas; mais un incident, en apparence futile , avait failli lui faire perdre tout le succès de sa poignante lutte. Deschanteurs italiens étaient venus se placer sous les croisées du café de Paris, et soudain la musique ébranlant sa nerveuse organisation , se saisit de son Ame , et l'étreignit à le suffoquer. Semblables à ces cantilènes qui font pleurer les matelots éloignés du pays natal, ces mélodies italiennes éveillèrent la mélancolique et triste disposition de son esprit. L'image de Marie lui revint plus puissante; le sentiment de sa perte se grandit , et des larmes invol-'iilaire-. mouillèrent ses yeux. Son
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visage, tout-à-l'heure faiblement animé, s'altéra et commençait à le trahir.
A la crisemorale qu'il sentait grossir et s'approcher, il essaya de faire tête, comme les oiseaux qui tentent de résister à la tempête ; on les voit s'élever dans les airs , se guinder ; mais tout d'un coup , vaincus par la violence des vents, ils ferment leurs ailes à demi, et s'abattent, rapides, vers la terre. Gaston, se sentant maîtrisé par la corde sensible, se hâta de fuir la présence des convives, afin de leur cacher une douleur qui , pour le moins , n'eût excité aucune sympathie de leur part, .-i^aitu
Rentré chez lui face à face avec son cœur, qu'une longue compression avait mis à la torture, une explosion de larmes se fit. Là, et avec une étonnante puissance de vision intellectuelle , il revit
Marie; il la revit, mais pâle, blanche et parée du bouquet virginal. Il pensa avec amertume qu'elle allait appartenir à un autre, qu'elle serait peut-être heureuse auprès du vieillard dont elle prenait le nom ; qu'un autre assisterait au réveil de ce cœur d'ange , cueillerait les premières fleurs desa jeunesse, tandis que lui demeurerait misérable avec cet amour qu'il traînerait partout, cet amour dont il se pouvait que Marie ignorât l'existence, tant il avait mis de scrupuleux soins à le cacher.
Ce mariage se serait-il donc accompli^ se demanda-t-il, si je ne me fusse pas exagéré les lois qui devaient régir ma conduite, et si , n'écoutant que Télan démon cœur, j'en eusse révélé les sentiments à Marie ? Non, sans doute, pensa- 1*11, et dès lors la réserve qu'il s'était
imposée lui parut une duperie ; il eut un remords d'avoir bien l'ait. Il ne trouva plus en lui la résignation niaise de celer le secret de sa passion. Elle ne pouvait plus être comprimée comme la vapeur ; il fallait maintenant qu'elle s'échappât et révélât au dehors son existence , ou bien qu'elle éclatât en brisant le vase qui la contenait. Il lui fallait jeter son cœur brisé aux pieds de Marie avec son dernier adieu. Peut-être aussi une secrète et vague pensée vers cet avenir prédit par d'Hybouville entraitelle pour quelque part dans la résolution qu'il prenait. Quoi qu'il en soif , il n'hésita pas , dans ce moment solennel , devant l'aveu cona;plet de ses sentiments. Sa lettre fut une tendre, et énergique expression de son désespoir.
« La nouvelle de votre union, écrivailr
il à Marie , est venue me frapper , plus
rapide que la foudre Oh! comment
avez-vous fait pour ne pas deviner que, depuis cette soirée où mes yeux rencontrèrent les vôtres, une seule passion anima mon cœur? Je n'ai cessé, depuis, de réunir tous mes efforts pour rendre notre avenir commun. La réalisation de ce rêve d'or fut jusqu'ici une lumière de bonheur à laquelle mes yeux s'étaient attachés. Aujourd'hui je l'ai perdue dans les orages d'une affreuse déception. Oh ! ma destinée serait horrible , et je ne saurais supporter le poids d'une existence qui débute ainsi dans les larmes, si je me figurais que Dieu, dans sa miséricorde , en laissant consommer l'acte où s'anéantissent toutes mes espérances, ne me tenait en réserve des jours meilleurs. Oui, j'espèreenDieu, et en...»
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La lettre achevée, Gaston se trouva aux prises avecl a difficulté, assez grande, de la faire parvenir à son adresse sans péril d'interception. Le zèle toujours dévoué ded'Hybouville se chargea de le tirer d'embarras. La présence de sa cousine à Paris et dans l'hôtel même de madame de Boncourt, où elle avait été appelée pour le mariage de Marie, présentait une voie accessible et sûre, dont il promit volontiers de tirer tout le parti possible.