UNE CHASSE SOUS CHARLES X
vu
Une chaise »ou» Charles X.
Souvent encore je me prends à rêver ces matinées passées gaiement naguère à suivre le cerf au bruit éclatant de la trompe, Je dis bien rêver ; ear ma tête s'incline et tombe eotre mes
mains, et j e m'abandonne à mes illusions. Alors je crois encore entendre le fracas de la chasse , les cris et les tayaux retentissent à mon oreille; le son de la trompe vient s'éteindre et mourir dans mon âme comme un lointain soupir de bonheur. Oui , la chasse , la chasse avec ses piqueurs et ses fanfares, avec ses meutes, leurs voix confuses et glapissantes, avec ses chevaux, leurs galops et leurs hennissements , tout cela vient me pénétrer de souvenirs qui s'attachent aux débris de ma mémoire, comme l'essence des roses de Tunis s'identifie avec le vase qui la renferme.
Pendant les mois de janvier, février et mars, je me le rappelle, lavénerieduroi était établie à Saint-Germain-en-Laye.
En avril , c'était à Versailles pour chasser dans les bois de Meudon.
LA CARTE JAUNE. â^
En mai et juin, à Compiègne.
Eu juillet et août, à Rambouillet.
En septembre , le roi faisait quelques chasses aux environs de Versailles, souvent à Sartory.
A Fontainebleau, c'était en novembre et décembre, d'où l'on se rendait à Senart pour la chasse de Saint-Hubert, qui avait eu lieu le 5 novembre, comme chacun sait.
Cet ordre de choses existait avant la révolution de 89.
Le roi Louis XVllI, qui tenait religieusement aux anciennes habitudes, décida, dès les premiers jours de la restauration , que les mêmes usages seraient suivis et que les chasses à courre auraient lieu tous les cinq jours. Ainsi le roi Charles X avait trouvé à son avènement un requiem tout organis^'^ en
9Êi LA CAftTK JACNÈ.'
matière de chasse, auquel il n'avait eu qu'à se conformer.
Quand la vénerie était à Saint-Germain , une partie du personnel et des chevaux était logée à Versailles , où résidait le commandant de la vénerie, les gentilshommes et les pages.
L'ordre du roi était adressé à l'hôtel du premier veneur par des palefreniers des écuries ou des gendarmes d'élite , au commandant de la vénerie à Versailles, et au conservateur des forêts et chasses à Saint-Germain. Le commandant expédiait ses instructions au premier piqueur, et le conservateur transmettait aussi les siennes à ses surbondonnés , de manière à ce que toutes les dispositions locales fussent faites J
Par un des premiers jours de janvier, dès cinq heures du matin l'on voyait dans les principales et longues routes de la forêt de Saint-Germain en Laye , passer avec leurs chiens la botte au cou, les valets de limier qui allaient faire le bois. Le travail de ces gens consiste à détourner le cerf pour savoir, au moyen de leurs chiens , dans quel lieu l'ani-»
§§4 tk CARTE JAUNE.
mal s'est rembuché et indiquer l'enceinte où il est sur le ventre.
Vers neuf heures , sur les routes qui conduisent à Saint-Germain , convergeaient tous les inévitables auxiliaires de la chasse , partis de plusieurs points d'un vaste cercle.
Des détachements de gendarmerie d'élite s'échelonnaient pour l'escorte.
Des palefreniers avec leurs costumes traditionnels du règne de Louis XV conduisaient en main les chevaux que devaient monter le roi et sa suite.
Des bouquets de grooms à la livrée capricieuse menaient aussi aux rendezvous d'élégants chevaux de pur sang, au poil ras et tondu, aux jarrets musculeux , aux sabots noirs et brillants, admirables et ravissants produits des comtés de Kent et du Devonsbire. Ils
étaient destinés aux fashionables qui allaient s'élancer sur les traces du roi.
De loin en loin passaient rapidement des messagers. Ils venaient de Versailles, et ils avaient descendu la montagne du Cœur-Volant de toute la vitesse de leur monture pour apporter des ordres du premier veneur. Le baron d'Hanneucourt dans sa calèche , les officiers de vénerie dans leurs chaises à deux chevaux, parcouraient la même route.
Venaient ensuite les pages à cheval, le porte-arquebuse dans sa voiture, où l'on voyait à ses côtés la longue carabine destinée à sen;/r la bête; puis, le caisson qui devait transporter le cerf. Parmi tous ces équipages, il était aisé de distinguer ceux qui appartenaient au dauphin ; ils se faisaient remarquer par une rare
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élégance dont le nom du duc de Guiche donnait aisément l'explication.
Deux cents chiens environ, réunis en un groupe docile, et obéissant aux piqueurs qui les conduisaient , allaient se distribuer en différents relais. On vovait s'animer ces longues et tristes avenues, bordées d'arbres dépouillés par l'hiver, et dont les branches se détachaient en gris, comme les côtes d'un squelette gigantesque. Cet aspect de tristesse et de mort que le ciel sale des matinées de janvier imprime à la nature, s'efFacait graduellement à mesure que le bois se peuplait. Dans les perspectives rétrécies des allées , et à travers les futaies , s'avançaient et passaient, tantôt des cavaliers , tantôt un élégant équipage avec une corbeille de jeunes femmes. On voyait bien aussi de temps en temps un
maigre locatis porter péniblement son fardeau , quelques bourgeois de Saint- Germain avec leurs vieilles selles à la française, et c'étaient les épisodes grotesques de la fête.
Gaston de Savigny et d'Hybouville étaient à la tête d'un groupe nombreux de brillants cavaliers. Personne n'avait failli au rendez -vous. La présence de d'Hybouville entrait pour une large part dans cet empressement; on le savait initié aux habitudes , aux chroniques, aux plus petits détails d'étiquette de la cour, et c'était plaisir que de les lui entendre raconter.
Aucun des personnages qui jouaient un rôle de quelque importance ne lui était étranger. Dans un jour de cérémonie publique, il vous aurait fait marcher au milieu de toutes nos célébrités, jeunes
â?8 LA CARTE JAUNE,
et vieilles , comme dans une galerie de tableaux. Il les aurait fait poser chacune à son tour, et là, comme un cicérone d'Italie devant les chefs-d'œuvre du ciseau et de la palette antique , il vous aurait dit tous ces noms illustres que l'histoire, cet autre Vatican , doit soigneusement recueillir.
Equipages, fourgons, chevaux, chiens, bourgeois, paysans, gentilshommes, merveilleux, palefreniers, postillons, tout ce monde, spectacle et spectateur, se dirigeait vers le rendez-vous de la chasse, et se croisait avec des valets de limiers qui n'avaient rien détourné et s'en revenaient au chenil, tout confus, avec leurs chiens, dans une contenance triste et honteuse.
Dans la partie la plus reculée, la plus solennelle , la plus égarée de la forêt ,
se trouve un petit pavillon d'une architecture moderne. Il fut édifié sur une partie de l'emplacement qu'occupait jadis le château de la Muette , immense construction flanquée de tourelles que Louis XIV fit démolir, et où François P% après une chasse à courre , éprouva un redoublement décisif de la maladie dont il est mort. C'est là le point de ralliement , le lieu de réunion générale , le centre d'où partira et s'élancera la chasse avec son cortège et ses abois.
A quelques pas du pavillon et un peu avant dans le bois, l'ensemble des personnes qui se trouvaient réunies, formait un coup-d'œil propre à éveiller le génie d'un peintre de genre. C'était gai comme une scène de Swebach ; il ne manquait à l'harmonie du tableau que le mouvement des feuilles vertes bruis-
saiit au souffle du vent, et se joualit avec les rayons d'un soleil d'été.
Lés valets de chiens et la vieille meute étaient groupés sur le sol dans des attitudes variées. Des curieux s'approchaient et tournaient autour d'eux, pour admirer la beauté des bêtes et l'attirail somptueux des hommes. Près d'une petite table, les pages, tout en s' ajustant, faisaient à la hâte un déjeuner champêtre que leur offraient de sémillantes cantinières. Des dames à pied essayaient furtivement , malgré la consigne , d'approcher du pavillon ; d'autres , debout siir des chars-à-bancs, prenaient d'avance une position favorable pour ne rien perdre des détails de l'arrivée du roi.
A voir tout ce monde brillant de toilette et d'uniformes bleus et ronges ; à voir ces chevaux qui battaient et creu-
LA CAllTE JAUNE. 531
saient le sol de leurs pieds, ce mélange de voitures bis^arrées, et ces valets qui bavaient et mangeaient en riant; à voir cette agitation et celte joie qui resplendissaient sur les visages, on eût dit une halte capricieusement composée, telle qu'un artiste pourrait la concevoir en son imagination et l'exprimer sur la toile.
Gaston ne donnait qu'une attention distraite à ce spectacle. 11 cherchait, tantôt à découvrirdansla perspective de la grande avenue la livrée du marquis de G reteil, et tan tôt sesyeux allaient se plonger au sein de ces scènes variées et mouvantes, parcourir ces visages d'hommes et de femmes afin de rencontrer Marie et son chaperon, madame de Boncourt.
11 avait ordonné à son groom de battre les allées adjacentes pour parvenir
â3â Là CARTE JAUNE.
aux mêmes fins. Petit, presque nain et serré dans une large sangle de cuir noir, on voyait le groom passer et repasser à franc étrier au bout des avenues, juché comme une mouche sur un cheval irlandais, dont il avait grand'peine à se tenir maître.
D'Hybouville ne savait comment expliquer! ce retard de madame de Boncourt; car l'heure s'avançait.
Le pavillon de la Muette est ouvert.
Deux gendarmes d'élite sont en faction à la porte , et le gros du détachement est négligemment assemblé en face.
On entend dire Monseigneur!
Et l'on voit arriver à l'Étoile irrégulière monseigneur le Dauphin.
Les gendarmes éloignaient les curieux et se formaient en peloton.
Le prince aborde au perron où étaient
réunis les officiers de la vénerie et les gens de cour qui devaient assister à la chasse. Le groupe s'ouvrit, et monseigneur rentra au salon pour recevoir le rapport, puis s'introduisirent près de lui tous ceux que les règles de l'étiquette y appelaient , et à qui , par une faveur spéciale, avait été conféré le droit de revêtir l'habit de chasse.
— Le roi ne tardera pas à arriver , dit d'Hybouville à Gaston ; car il est d'étiquette que le Dauphin précède son père d'un quart d'heure seulement , afin de le recevoir au pavillon.
En effet, ce laps de temps était à peine écoulé, qu'un gendarme , à bride abattue, paraissait à l'extrémité de la route desPavillons. Tout s'animait et s'ébranlait au sein du camp; voici le terme de la halte. La voiture du roi passe avec sa
parure de huit chevaux , son lourd cocher, son postillon dans ses bottes à chaudron. Puis vient à la suite la voiture qui renferme les seigneurs invités.
Tout à coup, à rextrémité de la grande allée, l'œil perçant de Gaston découvrit un landau que suivaient des valets dont l'un conduisait un cheval de selle en main. 11 porta son lorgnon à ses yeux, et reconnut enfin l'équipage si impatiemment désiré. Sa poitrine fut soulagée d'un poids immense.
Le cheval de selle était destiné à Marie ; le mérite de cette galanterie appartenait au marquis de Creteil; mais la pensée lui en avait été suggérée par madame de Boncourt , cela va sans dire.
Les vieillards sont inhabiles, en général, à comprendre et à flatter les goûts d'une jeune femme.
A celte vue, Gaston avait enfoncé ses deux éperons dans les flancs de sa bête, et, d'un bond, il était allé tomber côte à côte ded'Hybouville pour lui faire part de sa découverte.
Après quelques secondes d'entretien, le plan des opérations de la matinée fut dressé entre eux. Les mots d'ordre lurent donnés, le quartier général établi, le mode d'attaque arrêté et le point de ralliement ou de retraite déterminé à l'avance.
D'Hybouville grandit d'un pied en ce moment. Il venait d'être placé sur son terrain favori ; l'intrigue.
La voiture du marquis de Creteil passa. Gaston salua , et d'Hjbouville aborda madame de Boncourt.
Au même instant on annonçait le roi.
Monseigneur le Dauphin avec son
cortège attendait Sa Majesté au perron.
Elle reçut et lut le rapport du commandant ; puis elle décida d'attaquer un cerf dix cors, Jeunement détourné à la Salle-Verte.
Le cheval du roi fut amené devant le perron. Le comte d'Egherti présenta au roi son couteau de chasse, et le premier écuyer porta la main à l'étrier pour le présenter à Sa Majesté, tandis qu'un piqueur maintenait la selle de l'autre côté.
Le roi dit gaiement : Messieurs, vous allez voir deux vieillards l'un sur Cautre. Le mot a fait fortune ; car tout le monde sait que Stranger, la monture favorite du roi, était depuis long-temps à son service.
On se met en marche.
Sa Majesté est précédée de ses officiers de vénerie; le Dauphin est à côté d'elle,
le premier veneur à portée de recevoir ses ordres.
Le capitaine desgardes et ie lieutenant de service sont auprès du Dauphin , et font partie du premier groupe.
La foule des spectateurs conviés s'est confondue et mêlée.
D'Hjbouville était l'homme le plus merveilleusement propre à aviver aux yeux de la vieille madame de Boncourt l'intérêt qui s'attachait au spectacle de ce royal amusement. Elle le savait, et elle se félicitait du hasard qui les avait réunis. Aussi, au moment où Marie était descendue de sa voiture pour monter à cheval, on avait vu d'IIybouville la remplacer auprès de madame de Boncourt, à qui il s'amusait à désigner par leur nom, et à mesure qu'ils défilaient, les principaux personnages de la suite du roi.
Ceux-ci cheminaient tous au pas, et s'en allaientlentementpar laroutede la Muette, vers l'Etoile de la Salle-Yerte.
Us ne tardèrent pas à arriver à l'enceinte où le cerf, tranquille, prenait son repos.
Trente chiens d'attaque , tenus par trois valets de chiens à pied , sont au carrefour.
Quatre des plus sages et des plus matois ont été découplés, et trois piqueurs foulent en les appuyant de la voix et de la trompe. Pendant ce temps, le commandant, les officiers et les pages sont en observation dans les routes. Les hordes,.qui restent pleines d'ardeur, ne gardent le silence que par l'effet du tout coi qu'on leur répète incessamment ; leurs regards tournés vers l'enceinte décellent l'impatience qui les possède.
C'est à grand'peine qu'on les retient.
Les voix se répètent de plus en plus ; les trompes accompagnent. Qu'elle est douce cette harmonie pour l'oreille des chasseurs ! Elle prépare aux tayaux jojeux qui se feront bientôt entendre.
Sans doute, lorsque ce premier soupir delà trompe sera venu retentir à l'oreille du cerf pensif, et ruminant sous les futaies solitaires, surpris d'abordet attentif, il aura dressé sa tête pour écouter cette sonore mélodie de mort. Au son répété de l'instrument qui lefait tressaillir, ils'est relevé et il s'est mis à écouter de nouveau. Un troisième son se fait entendre; ses oreilles se raidissent, son œil roule dans son orbite, il a bondi sur lui-même, comme pour essayer ses membres et sa vigueur élastique. La trompe approche toujours et sonne aigre et fort.
Alors un moment il hésite ; car il veut se rendre compte de quel côté le péril vient plus menaçant pour lui... Enfin il part.
On l'a vu!
Tayau, tayau , a-t-on dit.
Ce cri est répété au loin.
Le roi l'a entendu.
On sonne la royale.
Les chiens mordent leurs liens; on les découple avec peine. Ils ne comprennent * plus la voix de l'homme; ils ne craignent plus le fouet; l'instinct est revenu tout entier.
Le roi, guidé par le comte de Girardin , s'est élancé, suivi de ses officiers de service.
Le Dauphin, auprès de qui l'on voyait un piqueur portant la trompe, partit à son tour, et semblait voler sur le léger cheval qu'il montait.
Tous les cavaliers se répandent en différentes directions dans la forêt.
Les équipages tiennent les larges avenues.
Des valets suivaient les chiens et les appuyaient; d'autres se portaient en avant, d'autres restaient sur les derrières pour observer.
Allons, sonnez, sonnez, piqueurs , sonnez; trompes éclatantes, retentissez au loin ; que la forêt répète ces bruyants éclats du cuivre en spirale qui déchirent l'air. Meutes , aboyez, glapissez, poussez vos voix. Allons, allons, chevaux, hennissez; que votre galop rapide et régulier emporte ces cavaliers sur la trace du cerf. Vous qui avez valu des prix à vos maîtres, Fly, la mignonne , Dash, Coronate, laissez, laissez jaillir le feu de vos prunelles; que la mousse écume
gl^r yq$ bossettes. Gomme cçs arbres passent et courent! La forêt se meut , s'anime et danse aux accords des fanfares. Et toi, bondis à ton tour, pauvre cerfj saute des fossés et des chemins; courbe ta tête gracieuse sur tes épaules ; que tes jambes effilées et agiles effleurent à peine le sable; va, va, tâche d'échapper à la poursuite de tes ennemis.
Ceux à qui le labyrinthe de la forêt est familier s'engagent dans des sentiers et des lignes diagonales qui abrègent; les autres s'égarent et vont, bride abattue, dans de fausses directions.
Pour éviter ces malheurs, si fréquents à la chasse, d'iiybouville s'est chargé de guider madame de Boncourt; il s'est emparé des rênes, et, assis sur le siège, le fouet à la main , il excite l'ardeur et l'émulation des chevaux du marquis.
U eARTK JAUNE. §43
Marie galoppe tantôt devant et tantôt à côté d'eux. Gaston , que le hasard semble avoir conduit là, après avoir salué madame de Boncourt, s'est mis à accompagner Marie.
Tous deux lancent leurs montures par intervalle, et font de petites joutes, aux applaudissements de la vieille madame de Boncourt ; cai Marie déploie, dans cet exercice, beaucoup de grâce et de hardiesse, et le marquis est là qui assiste.
Le cerf les a déjà entraînés près de Saint-Germain ; il a battu les environs de Poissy ; il est revenu à travers les sables de la Croix de Noailles. Là, il a fait un retour, et ceux qui se trouvaient derrière sont maintenant les premiers. Le bien aller qu'ils sonnent appelle les chasseurs qui s'emportaient dans une fausse route. Une grande confusion règne
â44 LA CARTE JAUNE.
parmi les équipages et les cavaliers. On tourne bride, on cherche à s'orienter; on va à droite , on va à gauche. A chaque carrefour où plusieurs issues se présentent , l'embarras redouble.
D'Hybouville a compris le signal de la trompe, etsoudain il a tourné court dans un sentier latéral. Dans ce moment, Gaston et Marie avaient une longue avance sur la voiture ; ils étaient partis au galop.
— Arrêtez, arrêtez, s'écria madame de Boncourt; que faites-vous donc.^^ Marie va se perdre.
— Ces deux routes convergent , et aboutissent à une même étoile, où nous ne tarderons pas à nous rejoindre. Monsieur de Savigny connaît parfaitement le chemin; tenez, c'est là-bas.
Madame de Boncourt regardait, mais elle ne voyait rien. Etes-vous bien sûr
de ce que vous .dites? demanda-t-elle.
— Il y a dix ans que je parcours cette forêt, dit d'Hybouville d'un air d'importance.
— Eh ce cas, nous nous en fions à votre connaissance des lieux. Mais poussez un peu.
— Volontiers, répondit d'Hybouville, qui , surmenant les pauvres bêtes dans les sablonneuses ornières du bois, semblait s'être promis d'en laisser au moins une sur place.
Allons, sonnez, piqueurs, sonnez; trompes éclatantes, retentissez au loin.
C'est à faire à toi, mon beau cerf; ta vigueur met tes poursuivants en défaut. Le nombre des chiens qui te harcèlent est bien réduit. Ils ne forment plus une masse compacte, comme à l'attaque ; ils se suivent sur une longue file;
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leur allure est lente, traineuse et molle; leurs langues sont pantelantes , leurs queues basses frôlent et balaient la terre.
A eux donc les relais, ou le beau cerf va leur échapper.
Enfin, celui de la Croix de Berry a été donné de nouveau ; l'ensemble règne dans la meute, et la bête, essoufflée, n'a plus une avance aussi marquée.
Lorsque Marie eut arrêté son cheval et qu'elle tourna la tête pour mesurer la distance qui la séparait du landau, sa surprise fut grande en apercevant la route nette et balayée dans toute sa longueur. Elle regarda devant elle et ne vit personne. Autour d'elle tout était solitude.
Iln^lui vint pas à l'esprit d'avoir peur.
L'émotion qu'elle éprouva fut quelque chose de moins que le bonheur.
quelque chose tie plus que le plaisir-
— Où soiïiûies-noUs doiic ? cîemandat-elle.
— A peu de dislance de la cfaasse.
— Et nos compagnons, où sont-ils?
— En suivant cette route, nous les retrouverons.
— En ce cas, partons, dit Marié, et elle attaqua vigoureusement son cheval, en lui rendant la main et le cinglant dé sa cravache.
— Oh ! pas si tôt, s'écria Gaston , hésitant entre l'appellation de Mademoiselle et celle de Marie tout court qui ne répondaient ni l'une ni l'autre à ïa nature ^e ses sentiments. Pas sitôt, daignez m'éeouter. J'aurais une révélation à vous faire.
Marie ne répondit point; elle ralentit son cheval , puis eîle l'eva les yeux jusqu'à lui comme pour riMerrogèr.'
Gaston frissonna sous ce regard , et il allait parler, quand une femme, à cheyal, surgit tout à coup du bois. Elle s'avança vers Marie et s'arrêta.
Les paroles se glacèrent sur les lèvres de Gaston.
Il avait reconnu Caroline.
— Le landau que vous cherchez, mademoiselle, est arrêté au carrefour de Provence, dans cette direction, dit Caroline en s' adressant à Marie avec un calme parfait.
— Madame, répondit-elle toute stupéfiée, je vous remercie de l'extrême obligeance de votre avis.
Et elle tourna ses regards vers Gaston. Ces regards étaient une éloquente, muette etdouce expression deson étonnement et de ses regrets. Ils disaient : Quelle est cette femme? La connaissez-vous? Il
me semble que je l'ai vue quelque part. Pourquoi vient-elle nous interrompre?
Ils chevauchèrent tous trois pendant un espace assez long. Caroline, voyant qu'ils étaient prêts d'arriver , dit tout bas à Gaston :
— Je vous attends, revenez sur-lechamp ; si mon attente est trompée je me vengerai. — Après quoi elle salua Marie et retourna sur ses pas.
Gaston, dans le court trajet qu'il avait à parcourir avec Marie, l'aida à se rappeler que déj à elle s'était rencontrée avec cette étrangère. — 11 n'en faut pas davantage pour motiver son obséquieux office, poursuivit-il.
lis trouvèrent madame de Boncourt qui avait mis pied à terre au carrefour de Provence et qui paraissait en proie à une excessive anxiété , causée par l'absence
de sa nièce. Elle courrut à sa rencontre d'aussi loin qu'elle l'aperçut.
Quand d'Hybouville à son tour vit Gaston revenant si tôt , il se dit en luimême que c'était un sot qui ne savait pas mettre les circonstances à profit et reconnaître les services qu'on lui rendait.
Gaston avait hâte cependant de rejoindre Caroline. Cette fois, il voulait en finir avec cette femme , dont le caractère lui devenait de jour en jour plus oppressif, et dont l'équipée actuelle avait lassé sa longanimité.
Il partit, et, la colère au visage, il ne tarda pas à atteindre l'endroit désigné par Caroline ; elle y était.
Leur abord fut noir comme celui de deux nuages qui vont s'entre-choquer.
La conduite de Gaston, qui depuis
LA CARTE jauni;. S5l
quelque teïiH3s était devenue pour Caroline un sujet de surveillance active, lui avait été révélée la veille, dans ses détails les plus circonstanciés. En apprenant qu'il s'était introduit chez madame de Boncourt et qu'il fréquentait cette maison où il déployait un grand luxe, elle avait compris, d'une pensée, le but où tendaient ses espérances.
Dès lors son cœur s'était senti désintéressé dans toutes les questions qui pouvaient dorénavant lesmettre en présence l'un de l'autre. Toute sympathie en elle fut étouffée ; mais il ne s'agissait plus de ses intérêts de cœur , son amourpropre, torturé par le délaissement de Gaston , qu'elle voyaFÎt attaché aux pas d'une autre femme , ne pouvait rester muet et impassible.
Cependant, la véhémence et Tétiergie
de la colère de Gaston ne firent point explosion. Il ne savait point se livrer à un emportement envers une femme, moins encore envers une femme qu'ilavait aimée. Son ressentiment, sans perdre de sa vigueur , se concentra. Il se tut, curieux d'entend re ce que Caroline pouvait avoir à alléguer pour sa justification.
Mais cette matinée devait être fertile en épisodes imprévus et de quelque portée dramatique. Caroline à son tour n'avait pas encore formulé sa première phrase, qu'un équipage venant à couper l'une des routes qui lui faisaient face , broya et dispersa sa pensée. Dans ce moment , elle eût donné la moitié de son sang pour éviter la rencontre de cette voiture, au fond de laquelle s'était soulevée la tête jaune de M. de Paraviédès.
— Toute explication est impossible, dit-elle, brisée par la peur; mon mari est sur mes traces.
— Malédiction! s'écria Gaston, qui lui aussi croyait avoir reconnu le mari de Caroline.
— Réjouissez-vous d'un incident qui laisse un libre champ à votre déloyauté, dit-elle; mais nous nous reverrons, Gaston.
Et elle partit rapide dans une direction opposéeàcellequeparaissait suivre lafatale voiture. Cependant la chasse continuait avec plus d'ardeur. Gaston, qui connaissait toutes les voix de la trompe, voulant s'orienter, prêta l'oreille un instant aux échos dont retentissait la forêt. — La chasse est de ce côté-là , se dit-il avec l'espérance d'une expérience consommée, et il lança sa bête.
â54 LA CARTE JAUNE.
Le roi n'a pas perdu la trace un seul instant. Il a suivi les anfractuosités, les lignes courbes, droites, brisées, du chemin qu'a parcouru le cerf. Il a été témoin de tous les incidents de la chasse qui s'approche graduellement du château de la Muette.
Le cerf s'y fit voir plusieurs fois, en traversant l'étoile de Saint-Sébastien, puis l'étoile de la Garenne; bien approché par deux chiens de la première vitesse, il se forlonge; poussé à vue , il a faittéteun moment de son front boisé, il a maîtrisé la rage de ses ennemis.
Alors, rusant avec eux, il les franchit d'un bond léger; mais, dans cette voie qu'il veut prendre, il rencontre de nouveaux assaillants et il se replie vers le château, dont il fait au moins dix fois le tour.
Les curieux et les cavaliers en foule se pressent sur ce point.
D'HybouYille n'a pas manqué d'y accourir avec ses compagnes.
Gaston les a rejoints.
Pendant un quart d'heure on jouit d'un alalli sur pied.
Le son des trompes réunies en bloc appela au loin tous ceux qui n'avaient pu suivre, ou qui avaient donné dans un défaut.
C'est là le morceau d'ensemble de cette symphonie, c'est le tutti bruyant.
La pauvre bête renonce enfin à fuir.
Le pressentiment de la mort a donné à son œil je ne sais quelle mélancolique expression de résignation. Elle a sauté la barrière qui environne le pavillon; elle s'accule au mur, et, noble jusqu'au dernier moment , elle attend son sort au
milieu des chieDs qui hurlent et la harcèlent.
Cependant, le roi était descendu de cheval, il prit la carabine des mains de M. de Vinfrais , et il mit fin d'un coup aux anxiétés de la pauvre bête.
Tandis que les fanfares éclatent et célèbrent le succès de la chasse, un piqueur lève le pied du cerf, le natte et le donne au commandant. Celui-ci le remet au premier veneur, qui, le chapeau à la main , le présente au roi. Le roi lui-même se découvre pour le recevoir.
C'est l'acte final , c'est la clôture consacrée par l'usage et les règles immémoriales de l'étiquette qui préside aux chasses.
Le roi rentre au pavillon et demande
LA C\RTE JAUNE. §57
sa voiture. Toute sa suite se dispose à partir. Bientôt on entendit le bruit mat du marche-pied qui se déployait. On referma la portière , le lourd véhicule se mit en mouvement avec son escorte et ses écuyers cavalcadours.
On n'entendit plus que les rares fanfares que sonnaient, en se retirant, les piqueurs fatigués.
Les curieux se dispersaient de tous côtés. Le silence , le sommeil des bois succédèrent au bruit et au spectacle, au mouvement et à l'agitation dont les yeux et les oreilles venaient de se rassasier.
Comme le landau du marquis de Creteil s'en revenait , on entendit distinctement sonner deux heures à l'horloge du château de Saint-Germain, dont la voix argentine résonne si mélanco-
â58 LA CAATÊ JAtNÉ.
liquèment dans les solitudes delà forêt.
— Deux heures! s'écria le vieux marquis de Creteil en regardant à sa montre ; la chasse n'a duré que trois quarts d'heure au plus. Le roi sera bientôt rendu au milieu de son conseil aux Tuileries.
Ce furent à peu près les seules paroles que proféra le noble et monosyllabique marquis pendant toute cette journée.
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