‹ La carte jaune (volume 2)Chapitre 3 sur 11 · LE BALCON · texte numérisé non relu

LE BALCON

Le Balcon.

Saint-Germain est une petite ville à six lieues de Paris, sur l'une des routes de la Normandie. Qui traverserait en poste la rue principale, longue avenue bordée de boutiques demi-villageoises.

ne prendrait après tout qu'une idée fort médiocre de cet endroit.

Et pourtant c'est là un lieu à aimer par- dessus tous les autres lieux si jolis des environs de Paris.

A aimer, car c'est une chose ravissante que son plateau de tilleuls et de marronniers coiffés de leurs panaches blancs quand viennent les beaux jours de la floraison. Et cette vallée si pittoresquement enclavée dans un pourtour de riantes collines qu'animent et égaient encore des maisons blanches perdues sous des touffes et des bouquets d'arbres. A aimer aussi pour son pont de bois jeté sur la Seine, dont les sinuosités et les anneaux se déroulent paresseusement àtraversles herbes opulentes des prairies qui sont là-bas. Pour son vieux OfTgtel avec 5a physionomie décrépite,

sa galerie de rois, ses croyances, ses superstitions et son cortège historique ; pour cet aqueduc lointain qu'on découvre du haut de cette longue terrasse bordée d'arbres, semblable à un fantastique rang de gigantesques soldats. Je l'aime surtout pour cette vaste cité de futaies , de feuilles et de plantes , cette forêt avec ses avenues d'éternelle profondeur, ses rendez- vous de chasse, ses carrefours égarés, son calme, son mutisme solennel si propre à aviver toute la poésie d'une tête d'artiste.

Si j'étais homme d'ambition déçue, je trouverais des consolations au doux aspect de ses paysages.

Si j'étais poète, j'abriterais mon génie dans le calme de ses bois, et j'y chercherais l'inspiration qui m'aurait fui au milieu du tumulte de Paris.

Si j'étais amant, je m'y exilerais avec l'objet de mon affection; j'y trouverais la solitude , et des lieux mystérieux où je pourrais m'asseoir sur des bruyères à fleurs roses pour y échanger en liberté mes soupirs d'amour.

Vante qui voudra la Provence avec ses oliviers, ses campagnes tièdes, ses eaux bleues , ses bastides aux toits rouges et ses jeunes filles à l'œil oriental , à la taille élastique et svelte.

Vante qui voudra Naples et son Pausilippe, son beau golfe et sa côte de Chiaia , ses pêcheurs à demi nus , ses tarentelles , son Vésuve et ses flammes qui troublent de leur clarté rouge les mystères nocturnes du ciel.

Ces pays je les ai vus.

Attiré comme tant d'autres par la magique et trompeuse optique de leur

renommée, j'ai voulu aller inscrire mon nom sur quelque lave d'Herculanum et sur quelque vieux triclinium de Pompeïa, cueillir des roses à Portici , me baigner dans les molles e^ux c(e Baya.

Je me suis promené sur le port de Marseille au milieu de sa population bigarrée.

Je me suis assis aux banquets des somptueuses hôtelleries de Saint-Sauveur et de Bagnères.

J'ai logé sur la Piazzetta à Venise;

Sur la place d'Espagne à Rome.

J'ai exploré les défilés des Alpes, les pics des Pyrénées; j'ai gravi le Mont- Blanc et la Maudite , aux parois verticales.

Et maintenant que je suis de retour , ne me croyez pas la fantaisie de me reçaet^ tce en route, de recommencer le voyage.

de recompter les bornes milliaiies pour aller chercher des sites et des paysages, pour me mettre en quête de ia nature pittoresque et accidentelle.

A tout cela je préfère Saint-Germain.

Vous qui n'avez jamais attelé de chevaux de poste qu'à votre imagination, qui ne connaissez l'Italie que par Kotzebue, Dupaty et madame deStaël; vous aussi , pèlerins et voyageurs prétentieux qui voulez toujours avoir quelque chose de merveilleux à raconter, jaloux de captiver l'admiration de qui vous écoute, par de pompeux et mensongers récits, vous allez sourire.

Là du moins, si l'on ne rencontre ni jardins de Nice, ni glaciers de la Suisse, ni lagunes de Venise , ni déserts de Rome, les fièvres des marais Pontins et de Ferrare ne vous jaunissent pas levi-

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sage, l'herbe pousse partout savoureuse , le granit et le basalte nus et dépouillés ne vous désolent pas le regard, et l'on ignore même le nom du sirocco qui brûle et étouffe les plages de la Méditerranée.

J|\ D'ordinaire , vers les derniers jours Jfllu mois d'août, une boufî*ée fashio- /«Jnable souffle sur Saint-Germain. C'est /'îjPie moment de l'aller visiter pour les gens de mode et de ton qui prennent annuellement leur volée comme des nichées de passereaux. Ils viennent demander aux bois et aux solitaires promenades de Saint-Germain le calme et l'air pur dont le fracas parisien et les travaux de bureaux ou de bourse les ont privés pendant une année.

Mais le 25 août de l'année iSao, vers sept heures du soir , il y avait un concoî-irs d'hommes et de femmes beaucoup plus nombreux que de coutume sur la livrasse. C'était le dimanche de la Tête â(t saint Louis , et toute la petite ville dp Saint-Germain était mise en émoi par la présence des Parisiens et des habitants des campagnes voisines que cette fête patronale avait attirés.

lA CARTE JAUNE. Il

Ce n'était pas la seule cause déterminante de cette aflluence d'étrangers :

tous les ans à pareil jour il était d'usage parmi les ofiiciers qui composaient alors les compagnies desgardes-du-corps en résidence à Saint-Germain, de donner un bal dans les salles du vieux château.

Joyeuses réunions que celles-là, où s'empressaient de se rendre des femmes aux manières aristocratiques , des femmes de soie et d'ambre, de plumes et de mousseline. Paris, Versailles fournissaient leur contingent de danseuses, mais Paris surtout, centre des intrigues d'amour et de ces passions d'un moment, qui dissipaient l'existence de la plupart des gardes.

Tout ce monde dont une partie allait se rendre à la fête patronale

if LA CARTE JAUNE.

sur la lisière de la forêt vers la route de Poissy , et dont l'autre attendait l'heure de prendre ses habits de bal, occupait des chaises rangées en ligne, en cercle, en grappes, éparpillées, égrainées çà et là sous les épais marronniers du parterre. On eût dit une sorte de Tuileries ou de boulevart de Gand , mais plus diversifié , où l'on avait de moins la poussière , où l'air circulait plus libre , et où , par un raffinement de galanterie dont la tradition a été maintenue , les musiciens des compagnies exécutaient des symphonies militaires.

Ce soir-là, vu la solennité, les virtuoses redoublaient de zèle et d'habileté, ils jouaient les morceaux les plus impressifs et les plus à la mode. Assis au bord de ce plateau dominant des

campagnes qui ont aussi leur suave et silencieuse harmonie , c'était vraiment une douce volupté que de livrer son oreille au rhythme et à l'harmonie musicale

Déjà l'orchestre avait joué plusieurs airs nationaux, lorsqu'il attaqua avec une éclatante sonorité la ritournelle d'un boléro. Le motif chemina de la sorte pendant quelques mesures, puis tout-à-coup , à travers une transition fantasque, les sons devinrent plus moelleux , et cheminèrent pianissimo tandis que l'andalouse castagnette dessinait ses broderies et ses arabesques sur le canevas de l'air. C'était le morceau final. Evidemment les exécutants avaient appris à jouer le boléro sous le ciel même où naquit cette danse animée et folle, ils rappelaient ainsi les circonstances de

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la dernière campagne de la Péninsule.

La nuit tombait, de pâles et de laineuses yapeiirs commençaient à se poser sur la cîme des arbres de la forêt du Vesinet, et au loin les flèches mélancoliques de Saint-Denis ^ semblables à la mâture d'un vaisseau à l'ancre , dansaient dans la brume qui submergeait le plan arrière de l'horizon. A ce moment une indescriptible émotion s'empara d'une jeune femme espagnole qui faisait partie d'un des groupes les plus rapprochés des bords de la terrasse.

— Séville! mon beau pays , "ne te

reverrai -je plus! ma Séville et mon

Guadalquivir. Qui me rendra Séville

avec mes premières années de jeunesse!

Enparlantdelasorte, la jeune femme

jetait son regard où se peignait je ne

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sais quelle pensée rétrospective sur Gaston de Savigny, l'un des gardes qui se trouvaient assis près d'elle. Mais celui-ci était alors tourné vers une jeune personne dont les yeux semblaient se reposer avec mélancolie sur les clochers de Saint-Denis , aux trois quarts abolis dans l'ombre.

— Allons , Caroline , n'allez pas tomber, pour Dieu, dans vos rêveries et les souvenirs de votre pays. Je vous connais : votre esprit une fois lancé dans cette direction, vous voilà triste pour vingt-quatre heures au moins. Songez, je vous prie, que nous sommes venus ici , vous pour danser , moi pour me distraire.

Ces paroles furent dites par M. de Paraviédès, le mari de la jeune femme espagnole.

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— Eh! sans doute, madame, coiitimia un des assistants ; allez-vous vous noircir le cœur au moment même où le bal vous réclame?

Celui qui venait de parler était Castelneau, le trésorier de la compagnie.

— Et toi, Gaston, poursuivit-il en s'adressant à son camarade d'armes, nous diras tu à quoi tu penses?

Surpris par cette interrogation bi'usque, Gaston balbutia quelques paroles et laissa deviner par son trouble que sa pensée avait été emportée loin de tous ceux: qui Fentouraient.

Après une pause , il murmura à Voreille de celui qui venait de lui parler.

Je pense, mon cher, que le bal de

ce soir serait doublement délicieux si la ehanaanic Irle de jotinc iille que jt- vois

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là, sous cette capote verte, devait s'y trouver.

— Parbleu, amigo mio, tu n'as qu'à désirer pour être satisfait ; ou je me trompe fort, ou cette charmante tête sera au bal.

Ces mots ne furent pas dits avec assez de précaution pour que madame de Paraviédès, qui en entendit une partie, ne devinât toute leur portée. Commencés à la faveur du bruit des dernières mesures du boléro, qui finit tout d'un coup , ils s'étaient achevés dans le plus profond silence.

Un sourire presque ironique erra sur les lèvres de Caroline; mais elle se fit violence, et parvint à articuler quelques plaisanteries sur le motif de la distraction rêveuse de M. de Savigny.

Il y avait entre eux tout un roman.

Ei^ 16^5, pendant la campagne d'Es7 pagne, ils s'étaient connus à Séville. L^s r^res occasions qu'ils avaient eues de se voir, les dangers dont ils étaient sans cesse menacés par la jalousie vague et l'épiement instinctif du mari de Garpline, en comprimant leur mutuelle inclination, n'avaient contribué qu'à lui donner plus de ressort et de vivacité. Six mois après le retour en France de l'armée expéditionnaire , ils s'étaient retrouvés à Paris, où M. de Paraviédès était venu se réfugier, à la suite d'une opération de b||ftque dans laquelle sa bonne foi avait été vivement soupçonnée, et là cette intrigue d'amour, qui avait été interrompue presque à sa naissance, avait pris un libre cours. L'intimité de leurs rapports était demeurée jusqu'alors un mvstère impénétrable non - seulement

pq^r Par^viédè^, mais aussi pour Castelneau, quoique cependant il fût le camarade le plus aimé de Gaston, et qu'il exerçât sur lui un incompréhensible ascendant. Mais Gastelneau se trouvait très-étroitement affilié au mari de Caroline, avec lequel il faisait, depuis son voyage en Espagne, des opérations de finance et de négoce; et c'était même à la faveur de cette intimité d'aflection et d'intérêt entre eux, que M. de Paraviédès et Caroline se trouvaient invités au bal.

— Je suis bien persuadée, reprit Caroline avec un sourire et une intonation de voix capables de dérouter la jalousie la plus inquiète, que c'est une confidence que vient de vous faire M. de Savigny.

— Pas le moins du monde, s'empressa de répondre celui-ci, dans la crainte Q\i

il était que Gastelneau révélât ses paroles.

Mais son camarade , avec une franchise où il n'y avait pas une once de perspicacité, convint que Gaston venait de lui faire un aveu.

— Allons, Gastelneau , tu veux railler.

— Mais pourquoi doDC vous défendre ainsi? dit madame de Paraviédès. Gette jeune personne est fort jolie

En achevant sa phrase, elle se leva et donna le signal du départ.

La terrasse devenait plus solitaire : il était l'heure d'aller se préparer pour le bal ; déjà les lampes qu'on allumait dans les salles du château faisaient briller les vitres d'un reflet chatoyant.

— Offrez-moi votre bras, dit Caroline à demi-voix en s'adressant à Gaston.

Le jeune homme ne manqua point d'obéir à cette intimation, et il n'osa suivre, même d'un furtif regard, la capote verte qui passa tout près d'eux et se perdit ensuite dans l'ombre d'une allée; mais son âme accueillit une pensée amère qu'elle formula ainsi : a Je ne la reverrai plus. »

Caroline avait espéré trouver, pendant le trajet qu'ils avaient à parcourir pour se rendre chez eux, le temps d'échanger quelques paroles avec Gaston , quelques-unes de ces paroles que personne n'entend ou ne comprend , saui" celui à qui elles sont adressées, où le cœur se révèle tendre et passionné, selon l'impression qui le domine; mais cette attente fut trompée : Paraviédès s'approcha de sa femme et marcha à ses côtés , tandis que Castelneau vint

prendre le bras de son camarade, t[u'il contribuait à sauver à son insu de l'emiiarras d'une explication.

Siliencieux jusque-là, Gaston se mit tout-à-coup à causer avec toutes les grâces rieuses de son esprit. Caroline, devinant qu'il était heureux de lui échapper, serra de colère le bras sur lequel elle s'appuyait ; il y avait dans cette contraction muette et nerveuse toute l'intention d'une vengeance : Gaston fut impassible. Il appartenait à cette école galante de M. de Jaucourt, lequel savait si bien, au dire de M. de Balzac, ne pas crier quand, en se cachant au fond d'un cabinet , la femme de chambre lui brisait deux doigts dans la jointure d'une porte.

Ils passèrent sur la place du vieux château, et virentque déjà des lampions.

LA CÀRtE iAui^É. ^3

cbmine tiii long chapelet, étaient disposés en ligne sur le parapet des fossés. Quelques rares voitures périétraielit dans la coiiret commençaient à i*évëil- 1er les échos endofrnis de ces antiques voûtes.

il est pour chaque monument une heure favorable d'eti admirer l*drdonnancé. On le sait, les héutes brumëiiSés du matin et l'indécision des nuits d'été s*harmonient avec les œuvres de l'àï^chitecture du moyen-âge. Les sonibres prdportions du château l'ecev aient titi îndescHptible caractère de grandîdse , âperçiies comme elles l'étaient alors à travers la teinte douteuse dU crépuscule qiti venait de s'éteindre ^ et dès clartés argentées dli ciel, doiit les flambeaux s'allumaient un âprèè un.

Ils ne s'attêtèrerit pas â ïië êpktmtlé.

quiétait pourtant fait pour saisir l'âme ; car Gaston et Caroline étaient seuls accessibles à une émotion d'artiste, et ils se trouvaient alors possédés par des préoccupations exclusives.

Le jeune homme recueillait avec amour les fugitives impressions qu'il venait de, recevoir; elles le plongeaient dans un océan de rêveries et de vagues pensées. Pour Caroline , elle avait échappé à la disposition d'esprit où sa vanité jalouse l'avait plongée quelques instants auparavant.

Les préliminaires du bal avaient fait frémir en elle cette fibre des femmes qui vibre toujours à l'unisson des cordes d'un violon. Elle appartenait déjà à sa toilette ; elle appartenait à la contredanse, au galop , à la walse et à leurs emportements qui enivrent.

lisse quittèrent, mais pour se rejoindre quelques moments après dans le bal où le rendez-vous avait été donné.

Parmi les nombreuses subdivisions intérieures du château , ce vieil épave du naufrage des ans , il est une salle plus vaste que toutes les autres; ses dimensions attestent assez quelle fut toujours sa destination : c'était la salle des spectacles de la cour. Elle occupe une grande partie de la façade du côté de l'ouest, sur une longueur de cent cinquante pieds , et regarde sur la place

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par huit fenêtres. Lfe tétïips a exercé là son action corrodantie avec plus de rigueur'que Sur aucun autre point Intérieur du monurnèiit. PItis de tapisseries, Jilus de laitibrîs dotési plus de plafonds à sujets historique^. Lés iïiiirs sbnt délabrés; âék solives et des iii^driers se inontrent â hu de tbus Côté;^ \ àîi y voit à déboiivert la chat-pénté bésbiise de ce squelette qui a vécu iiëuf siècles. ^"^ ■'' '

Cependant bhàqu'e àtihéè riridustriè des tapissiers tîloderhè^ dé Sâiut-GeiSbidih g'ingétîiait poùrlatnêtne èbleiihité fës'tivalé à couvrir leé ti*acës dé ëës dégi-adatiôns : Cette fois ils avaient déployé plué d'art que de coutume. Deâ têfltucés en festoii cbuvraietit léstriiirs; des lustres siispenduë aux dix batrë^ tfe fèr trftft^ver^alës Scellées awt ^^ivèk dU f>fafbtid

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répandaient une clarté éblouissante ; on avait disposé avec assez d'art quel- (jues groupes d'arbres verts qui coupaient l'uniformité de cette galerie d'éternelle longueur; en sorte que lorsque les contredanses commencèrent, et que les blanches robes des femmes et leurs écharpes aériennes, glissant sur le parquet, se mêlèrent aux uniformes bleus, brodés d'argent, que portaient presque tous les jeunes gens, le coup d'œil de la salle^ pris à l'une de ses extrémités, ne manquait pas d'un certain prestige.

Madame de Paraviédès avait été l'une des premières à se trouver dans le bal , et même elle avait déjà figuré plusieurs fois dans les quadrilles , que Gaston de Savigny ne s'était pas encore montré.

Elle était si jolie dans la toilette dont elle avait fait choix , sa taille était si

svelte, pressée sous les lacets de sa robe, ses cheveux de jais encadraient si bien son visage , que l'impatience qu'elle éprouvait de paraître ainsi éclatante et fraîche aux yeux de Gaston était chose toute naturelle. Ses regards se dirigeaient souvent avec une vivacité électrique vers la porte d'entrée, de laquelle son prudent et précautionné mari s'était éloigné le plus possible, dans la crainte, disait-il, de prendre un rhume. L'observateur qui eût connu la langue hiéroglyphique de la physionomie des femmes, se serait aisément aperçu que l'âme de la soirée manquait encore pour cette ravissante créature, dont par intervalle le petit pied andalou froissait involontairement le parquet.

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Les deuï cam^vatles s'étaient oubliés dans un long eiUretien, Tout ep s'Jia^biljant, Ga^itelneau avait fait part à son jcMne ami d'u^i vî^gue projet qu'il nourrissait de quitter la profession militaire, o\\ il menait u^e existence étvoite et subalterne, ppur se It^ncer ^clusivement dans Ips ajfaires. Cette pensée venait de se fortifier par suite des résultats prodigieux qu'il avait obtenus dans une

opération faite de compte à demi avec Paraviédès. Il dit que la fortune paraissait vouloir le prendre dans ses bonnes grâces, et que c'était le vrai moment de se donner à elle corps et âme. Se livrant ensuite aux espérances qui lui souriaient, il fit de son avenir un tableau brillant et coloré. Aussi le projet, d'abord combattu par Gaston, avait fini par recevoir son entier acquiescement.

C'est que Gaston , plus qu'un autre , faisait cas de la fortune. Issu d'une famille noble, dont la tourmente révolutionnaire de 89 avait dispersé les ressources patrimoniales, il avait vu la restauration n'apporter à son état qu'un adoucissement précaire : une pension instituée sur la tête de madame de Savigny, par les libéralités du roi Louis XVIll, et qui avait

été supprimée à la mort du monarque.

Après que cet événement eut frappé Gaston , il se trouva pour tout patrimoine en possession de quelques faibles économies maternelles, dont le revenu, joint à ses appointements de sous-lieutenant, ne couvraient qu'une partie de ses dépenses. Ses goûts et ses habitudes d'homme du monde lui créaient des besoins impérieux. Plus d'une fois il avait été forcé de reconnaître avec un amer sentiment de regret, l'insuffisance de sa fortune , et il éprouvait vivement le besoin de travailler à établir une balance entre ses recettes et ses dépenses.

Cependant diminuer son train, modifier sa vie, lui paraissait impossible, car il n'avait pas été sans vouloir l'entreprendre ; il l'avait fait avecune résohition

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dignecréloge, et ses eflorts avaient échoué contre l'entrauiement de sa position, contre la fatalité des choses qui l'entouraient. Lorsqu'il se prenait à réfléchir sur l'irrésistible empire des circonstances qui dominaient sa vie et primaient sa volonté , il sentait son cœur accablé par les tumultueux assauts de l'ambition. Il sedemandait s'il devait attendre un changement dans sa fortune du seul fait de son avancement militaire, ou s'il devaitse jeter dans les voies aventureuses des spéculations. Ce premier mo} en de succès lui paraissait h;nt et douteux ; le second lui Souriait comme étant plus prompt et à peu près infaillible; mais il réfléchissait en même temps qu'il n'avait aucune affiliation dans le monde financier. A cette objection qui effrayait son esprit , il se rejetait en arrière ,

découragé, et tout en se désolant il se cramponnait à la réalité desa position.

11 est donc tout naturel que la communicalion confidentielle que son camarade venait de lui faire, eût soulevé tout-à-coup un orage de vagues désirs dans sa tête. Il sentit s'éveiller l'énergie de son ambition devant un tableau dont Castelneau avait évidemment exagéré la poésie dans une secrète et arrière-pensée.

— Nous reparlerons de cela , avaitil dit en entendant frapper dix heures. Pour l'instant le bal nous appelle, et je crois qu'il doit tarder à notre jolie Espagnole de te voir arriver.

En prononçant ces derniers mots, Castelneau avait lancé sur Gaston, en clignant l'œil, un de ces regards obliques qui veulent clandestinement saisir

sur un visage l'impression fugitive d'une parole calculée. Et comme il était arrivé au même instant que Gaston avait porté ses yeux sur Gastelneau, il s'était aperçu du jeu muet de sa figure, dont il avait coQipris parfaitement le sens.

Il se tint pour averti, et dévora un aveu qui allait peut-être lui échapper.

11 renvoya avec beaucoup de mesure et d'adresse à son camarade le trait qu'il lui avait décoché. Il déroba, pour ainsi dire, le fond sur lequel Gastelneau avait voulu jeter la sonde.

Il était encore tout eiUier à la sombre et rêveuse disposition d'esprit où leur entretien l'avait plongé quand il aborda Caroline. Il s'excusa avec distraction, et dans le peu de mots qu'il lui adressa sur les causes de son retard , il eut tout l'air de mentir, alors même qu'il disait exactement la vérité.

Cbez les femmes la vanité n'abdique jamais complètement son pouvoir; leurs

souffrances morales naissent le plus souvent des blessures qu'elles en reçoivent. Caroline, abandonnée à l'ivresse de la danse, entourée d'hommages et de propos aimables, n'aurait eu que l'aire de la présence de Gaston pour être heureuse; mais dès qu'un incident accréditait quelque peu dans son esprit l'idée que son ascendant sur lui pouvait faiblir, elle trouvait là un sujet de préoccupation involontaire dont la source n'était pas dans son cœur. Et cependant elle aimait ce jeune homme ; mais l'amour chez elle devait participer aux indéfinissables éléments de son organisation complexe, mélange d'exaltation, de poésie, de passion et d'égoïsaie.

Tour-à-tour romanesque jusqu'à l'enthousiasme, positive jusq ;t'à la matérialité sensuelle, ses penchants la faisaient

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recourir à toutes les séductions que la nature avait mises en elle pour plaire; mais au fond, ce qu'elle cherchait, peutêtre même à son insu, c'était le plaisir. Gaston, avec son beau visage d'homme, sa taille élancée et juvénile , était un type qui satisfaisait ces deux instincts de son être.

De son côté, le jeune homme se trouvait engagé dans cette intrigue d'amour, comme cela arrive presque toujours aux jeunes gens, sans trop se dire pourquoi.

On sait qu'il est une époque ardente de la vie où aimer et être aimé est un vouloir indomptable de la nature, et que parfois les circonstances au milieu desquelles débute et se développe ce sentiment, concourent à nous tromper sur ses véritables causes. Quoique bravant les dangers les plus réels en Es-

pagne pour suivre son commerce d'amour ayec Caroline, Gaston cédait plutôt àl'attrait d'un plaisir qu'à un profond entraînement de l'âme. Tout en la possédant , et prêt cl disputer sa possession au prix de son sang , il avait vu arriver sans chagrin le moment de leur séparation, et n'eût-ce été le sentiment des égards dus à une femme qui s'était donnée à lui, il n'eût point exagéré l'expression de sa douleur comme il se crut dans la nécessité de le faire.

Mais la joie folle que Caroline avait laissé éclater en le revoyant à Paris, son empressement à reprendre le cours d'une existence interrompue, à se replacer précisément au même point où ils s'étaientquittés, tout cela avait aisément subjugué la raison de Gaston, et il s'était relié à elle avec le plaisir que nous éprou-

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VOUS à retrouver une femme de qui nous croyons être aimé. L'amour-propre eutrait pour la plus grande partie dans cette satisfaction. Néanmoins il s'était senti pris d'un trouble involontaire et vague , d'un pressentiment étrange en serrant de nouveau cette femme entre ses bras ; quelque chose comme un présage sinistre lui disait que cet amour serait sa perte.

Chaque jour il se demandait sérieusement s'il n'aurait pas enfin la force de rompre les liens qui l'étreignaient et de se soustraire à l'empire que Caroline avait pris sur lui; mais il avait toujours craint de déchirer le cœur de cette femme , et son caractère faible s'était arrêté de cette possibilité.

L'accueil que Caroline fit à Gaston lorsqu'il s'approcha pour l'inviter à prendre place dans un quadrille, décela loute la mauvaise humeur qui la poignait. Ln incident imprévu vint toutà-coup creuser cette disposition d'esprit, , et fournir à son mécontentement un sujet qui du moins n'était pas chimérique.

Un visage de femme, qu'elle n'avait

pas encore aperçu depuis son entrée au bal, vint à passer. Son coup d'œil rapide embrassa simultanément cette inconnue et la physionomie de son amant. Pfde et ému , il était lui aussi agité par cette vision inattendue, et il n'avait pas même eu le temps et la pensée d'en cacher l'effet. 11 venait de retrouver presque à ses côtés la jeune fille de la terrasse. Il resta muet. Caroline comprit ce silence avec une intuition de femme. La jalousie , qui jusque-là comme un ver rampait dans son cœur, venait enfin de lever la tête et de la piquer. Mais le supplice de cette soirée n'était encore qu'à son début.

Tous deux ils avaient pris leur place et ils attendaient un vis-à-vis, lorsqu'enfraînée par son partner à travers le

tourbillon et la cohue des danseurs, cette jeune fille s'avança et Tint compléter leur quadrille.

Caroline fit un pas comme pour se retirer.

— Pourquoi s'en aller? demanda Gaston, la retenant par le bras. jNuHc part nous ne serons mieux : voyez comme nous sommes près de l'orchestre.

Elle se consulta quelques instants sur ce qu'elle devait faire; mille idées contradictoires se heurtèrent dans son esprit : quand l'une souriait à son cœur, sa vanité s'en ofîensait et la repoussait ; enfin , par une des mystérieuses fascinations que le soupc^on de la jalousie exerce sur nous et qui nous portent à courir au devant des révélations que nous redoutons le plus, elle resta clouée là, où elle était menacée

de perdre ses illusions les plus chères.

Elle fut silencieuse, épiant jusqu'aux accidents les plus fugitifs du maintien de Gaston ; puis tout-à-coup, par une de ces savantes tactiques de génie féminin, elle passa de son mutisme à la plus folle expansion de paroles gaies et vives. Sans doute elle avait profondément réfléchi que la tristesse dont elle se laissait gagner était plus propre à la priver de ses agréments qu'à augmenter ses moyens de séduction. La coquetterie, comme une force auxiliaire, vint à son aide. Elle avait beaucoup compté secrètement sur l'habileté de cette manœuvre pour retenir à elle autant le cœur que la vanité de son amant.

C'est une observation bonne à constater que les femmes sont toujours extrêmes dans les résolutions qu'elles pren-r

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uent, aussi bien que dans les sentiments qu'elles éprouvent, et il est rare qu'elles nemanquentpaslebuten l'outrepassant.

Veulent-elles assurei* leur empire sur l'homme de leur choix, elles deviennent exigeantes jusqu'à la tyrannie. Travaillent-elles à ramener un cœur qu'elles se croient menacées de perdre, en en réchauffant les tiédeurs par la jalousie, elles se jettent presque toujours alors dans les extravagances d'une coquetterie qui achève de dénouer les liens qu'elles voudraient serrer davantage.

Caroline , aiguillonnée par la secrète tentation de punir son amant du tort impardonnable d'avoir eu des yeux et peut-être une Ame pour une autre qu'elle, se mit à causer avec quelques jeunes hommes qui l'entouraient. Elle déployait tout le prestige de sa personne

et de son esprit. Comme les femmes de l'Andalousie elle possédait au plus haut degré cette grâce qui est animée par un moteur inconnu., sans laquelle rien ne va au cœur, soit dans la nature, soit dans l'art : l'expression. Elle réunissait surtout à la vivacité de l'imagination méridionale, à l'efl'et toujours pittoresque d'un accent étranger, le sel épigrammatique de la repartie, l'éclat du coup d'œil , la flexibilité des attitudes et l'élégance du mouvement. Son regard , lorsqu'elle l'animait d'une certaine façon , était l'expression languissante d'une mélancolie passionnée , un mélange de tendresse et de majesté. On croyait voir son âme tout entière à travers le verre sombre de ses yeux.

Cette allure vive et spirituelle, au milieu d'une assemblée où les femme*

observaient la réserve froide et compassée de nos pays , devint une séduction entraînante. Quelques jeunes gens, spirituels eux-mêmes, préféraient cette causerie animée , étincelante de verve et d'observations , au monotone et géométrique mouvement de la contredanse française.

Parmi ceux qui composaient cette catégorie , c'était à qui saisirait un prétexte, un à-propos, pour se mêler à l'entretien et y intercaler un mot. Mais de tout ce qui se disait autour de lui , à peine si Gaston saisissait quelques phrases démembrées; il était absorbé. Dans les courtes intermittences que lui laissait sa rêverie, il se retournait vers Caroline et souriait d'un air ii lui faire croire que sa pensée n'était pas ailleurs; mais elle n'était pas femme à prendre

'ÎH T,\ CAIVJF JAUNE.

le change à si bon marché ; rien de ce qui se passait en lui ne lui échappait, pas même l'émolion qui s'était wpandue sur le visage de Gaston et de son vis-àvis , lorsque , obéissant à l'impérieuse figure de la contredanse, sa main alla chercher la main de la jeune fille , qui la lui donna en pâlissant.

En dépit du plan de conduite que Caroline s'était tracé , sa constance faillit succomber devant cette pénible épreuve; ses sentiments comprimés allaient faire explosion, mais une chose en arrêta l'élan. Cette chose... c'était son mari qui était venu se placer à côté d'elle, et qui refoula un mot tout prêt à s'échapper.

La contredanse finie, Gaston se hâta de la reconduire à sa place.

M. de Paraviédès suivit sa femme et la complimenta sur le succès que lui valait

cette soirée. Avec un peu moins d'étourderie ou d'indifférence pour son mari, Caroline en étudiant son caractère, aurait appris à se défier de lui loi;sque sa bouche s'ouvrait pour exprimer un compliment ou un sentiment affectueux. Ce compliment était tantôt une dérision, tantôt un masque hypocrite sous lequel il cachait un ressentiment, ou une arrière-pensée de haine et de jalousie. Ainsi sa nature de vieillard froide et rusée procédait presque régulièrement. Mais Caroline n'avait compris qu'une chose en apercevant Paraviédès si près d'elle, c'est que le mariaije était un contrat souverainement absurde.

Gaston alla se perdre dans la foule; il sentait le besoin de cacher sa contenance

aux regards pénétrants de Caroline. Il

n'eut aucun scrupule d'ailleurs à s'éloigner d'elle, environnée qu'elle était d'une cour nombreuse, et fort embarrassée de savoir comment répondre aux invitations dont elle était l'objet em^ pressé.

Il se dirigea vers la place où se tenait l'inconnue dont l'empreinte tenait son esprit sous un charme si enivrant : il s'en approcha tout ému et sollicita l'honneur de danser avec elle.

Elle ne parut point surprise. Elle avait deviné son intention. Dans les naïfs arrangements de sa pensée secrète de jeune fille , les choses ne pouvaient se passer autrement, et cepen dant son visage avait rougi au moment où son pressentiment s'était accompli. Elle devint pâle aussitôt après, plus pâle qu'auparavant, et son caractère de physionomie triste et pensif

reprit sur-le-champ sa tristesse accoutumée. Pauvre enfant , une réflexion amère semblait avoir glacé le cours de son sang.

Les premiers accords de l'orchestre ne tardèrent pas à donner le signal.

Gaston se sentit agité et ne sut comment se rendre compte de ce qui se passait en lui.

— La voir près de mioi, parler avec elle, entendre le son de sa voix, s'enivrer de son parfum, bonheur, bonheur que tout cela, avait-il pensé; mais après, s'était-il demandé aussi , qu'adviendra-

t-ilaprès? 0 après... je ne sais... Mais ce bonheur-là d'abord, et le ciel fera le reste. — Vrai , se dit -il en lui-même et souriant à sa propre réflexion, le bal est une admirable institution.

Mais lorsqu'ils furent côte à côte, solitaires, perdus con^me on l'est toujours au bal, lorsque lui se trouva maître de profiter de l'impunité qu'offre aux hommes hardis cette sorte de tête-à-tête que le monde le plus austère tolère et favorise, il se trouva muet, sans une parole aux lèvres, en même temps qu'il se sentait le cœur gonflé et la tête assaillie par une foule de pensées. Son insolite timi-» dite de jeune homme l'annihilafr^ il ne savait comment s'y prendre pour en triompher.

Après deshésitationsprolongées, après avoir répudié comme trop maniérées ou

comme incomplètes plusieurs phrases par lesquelles il avait été tenté d'ouvrir leur entretien, toute sa contention d'esprit aboutit à celle-ci, qu'il ne prononça pas, malgré son extrême simplicité, sans un embarras visible*

— Serait-ce pour la première fois , Mademoiselle , que vous vous trouvez à Saint-Germain?

Quel que soit le sujet par lequel deux amants dé])utent, vous êtes assuré qu'ils ne tarderont pas à trouver une liaison, uuf; ramification qui les mènera tout droit au sujet qui les tient au cœur. Ils ont le secret de ce langage , véritable stratégie composée de marches, de contremarches, de ruses, d'embuscades, au moyen de quoi chacun cherche à placer le combat sur le terrain qui lui est le j)lus avantageux.

Il est pour eux un autre art non moins essentiel que celui-ci ; il consiste à se tout dire, en ayant l'air de ne se dire rien, science de divination où le geste , le son de la voix, le maintien , donnent une signification autre aux mots que la bouche exprime.

Dans le monde , deux personnes se rencontrent et sont entraînées l'une vers l'autre par une irrésistible sympathie ; que croyez-vous qu'il adviendra en admettant que des considérations entravent le libre élan de leur cœur?

EUe^ s'entretiendront sur des sujets fort indifférents en apparence ; elles parleront comme vous de la pluie et du beau temps ; elles jaseront sur les choses les plus futiles ; tout se passera dans l'ordre ; leurs paroles auront été admirables de convenance et de réserve.

sublimes d'insignifiance; puis elles se sépareront. '

Les bonnes gens , les maris et les vieux parents qui ont assisté à cet entretien, où ils ont pris eux-mêmes une large part, n'ont pas entendu un mot qui fût de nature à éveiller le soupçon chez eux ou à inquiéter leur surveillance. Rentrés au logis, ils vaquent à leurs affaires comme à l'ordinaire , et quand la nuit est arrivée, ils vont se <;oucher et s'endorment d'un sommeil d'élu. Eh bien , cependant, tout l'avant-propos d'un romian qui les touche s'est passé devant eux. Eux présents, les yeux ouverts, et à leurs oreilles , on s'est fait un mutuel aveu, on s'est promis de se revoir, et quand en effet on se reverra , on se trouvera , par la seule influence de cet entretien oublié de tous , avoir

fait iiri pas immense l'un vers l'autre.

Il est rare que ces deux sciences mystérieuses, comme tout ce qui tient à l'amour, ne marchent pas de front et ne combinent pas mutuellement leur puissance pour atteindre au même but.

La question, en apparence assez pâle, que Gaston ayait faite, n'était qu'une plume jetée en l'air pour voir de quel côté soufflait le vent.

Marie n'avait pas fait attendre sa réponse; elle lui avait dit avec une intonation de voix ravissante de mélodie qu'elle ne connaissait de Saint-Germain que ce qu'elle avait lu dans quelques fragments historiques, tant sur la ville que sur le vieux château.

Ici, il y eut un long silence ; leur embarras était visible. Gaston continua :

—Le château est une ruine, je l'avoue ,

qui n'offre que peu d'attraits ; mais cette ruine a des souvenirs

— C'est à vous, je crois, Monsieur, dit Marie en l'interrompant.

Gaston obéit à la figure; quand il revint à sa place, il chercha à reprendre le fil de ses idées.

— Ces souvenirs , demanda Marie avec hésitation, quels sont-ils?

— Ceux du cœur.

Ici, un nouveau silence.

Gaston reprit :

— Ces murs, si délabrés aujourd'hui, ont été habités par François P'' : dans cette même salle se donnaient les splendides fêtes de sa galanterie. Cette salamandre, placée au-dessus de la cheminée, vous l'atteste... Jetez les yeux sur la cour ; sa forme irrégulière vous surprendra; elle reproduit la première let-

tro du nom de Diane ; c'est un 5B go^ thique.

Marie ne répondit pas.

— On a beaucoup aimé ici, continua Gaston.

Rîaric iit un signe de tête négatif.

Gaston pensa qu'il y avait eu de la maladresse de sa part dans l'évocation (ic cette époque, qui ne fut qne galante.

li poursuivit :

Il est d'autres souvenirs encore sous lesquels mon imagination s'impi'essionne plus vivement. Ici commencèrent les malheurs de mademoiselle de Lavallière.

- — Ce souvenir est plus touchant! dit Marie.

— Et pourtant je ne sais pourquoi , lorsque je me demande si le secret de celte passioFj n'est pas tout entier dans

la grandeur et l'illustralioii du nom de Louis XIV, le doute s'empare de moi!

Il n'y eut pas de réponse, mais le front de Marie se plissa.

— Vous ne le pensez peut-être pas.

— Oh! non, je ne partage pas votre doute.

Ce petit nombre de paroles échangé, Gaston comprit qu'il pouvait donner plus de portée à sa conversation. 11 avait voulu d'abord s'assurer de la bienveillance de Marie, après quoi il ne s'occupa plus que de saisir les occasions qui se présenteraient de lui révéler, par d'imperceptibles nuances de langage, l'impression qu'elle avait produite sur lui. Leur entretien, souvent interrompu par les différentes phases de la contredanse , fut repris chaque fois avec une même vivacité.

Malheureusement pour Gaston , la contredanse ne devait pas se prolonger toute la soirée : comme on jouait les dernières mesures, il voulut s'assurer les moyens de continuer le tête-à-tête, et renouvela son invitation pour une des plus prochaines contredanses.

— Mais, dit Marie en rougissant beaucoup, je ne sais si je puis accepter sans l'approbation de ma tante... Permettezmoi de la lui demander.

Il la reconduisit à sa place. En ce moment la vieille madame de Boncourt était lancée dans une causerie anîmée avec un homme d'environ soixante-six ans , qu'on eût volontiers pris pour un ancien militaire.

Gaston fut accosté par plusieurs de ses camarades.

-^ On te cherche , lui dit-on : il

Ô9 T;* cA^t .fyfri/NÉ.

s'agit dé fittnser un fandango , H ta os indispensa Me.

11 voulut lésisfet, on Fentmiua.

Dans cette réunion juvénile, on avait décrété tout-à-coup de rompre l'uniformité de la contredanse par une danse nationale. Vers cette époque de la restauration , il arrivait fréquemment de voir faire ainsi dans les fêtes aristocratiques; on préludait à ces grands bals historiques qui furent tant en vogue en 1828 et 1829. Le fandango était d'ailleurs un véritable à-propos pour ces

jeunes gens. C'était une réminiscence animée de cette Espagne qu'ils avaient presque tous visitée, et où, à des degrés différents, ils avaient recueilli des souvenirs.

Le fandango fut bientôt organisé ; les danseurs se divisèrent en plusieurs couples. Caroline et Gastonfurent partners.

Un cercle assez étendu s'était formé autour d'eux. Quelques dames, plus avides que les autres de ce spectacle, se grandirent en montant sur des banquettes, et les mêmes musiciens qui, quelques heures auparavant , avaient joué des airs espagnols sur la terrasse, attaquèrent un brillant et gai fandango en mi bémol.

Les danseurs s'élancèrent.

Les louanges que Martial donnait à la danse des femmes de l'Andalousie

LA CARTE JALNK. 65

n'ont rien perdu de leur vérité , même de nos jours; elles éxeeîlent et se surpassent dans le fandango , qui semble être la danse spontanée de l'Espagne, tant elle est en harmonie avec le naturel de ses habitants. C'est une succession de voluptueux mouvements et des poses les plus pittoresques, un véritable cours de poésie, où se peignent tous les secrets du cœur et la beauté idéale des passions humaines. Figuré par les gens du monde, le fandango n'a rien que le moraliste ne puisse approuver, on l'a rendu chaste; un voile aux larges plis a été jeté sur les formes de la statue.

Cette danse exprime la réserve d'une femme qui lutte contre son cœur.

L'oreille est captivée par une mélodie vive et brillante, tandis que l'esprit reçoit par les yeux, tantôt les impressions

66 Î.A CAUTK .TzM'MÙ

d'une tendresse qui résisle, tantôt celles d'une tendresse languissante dont la résistance s'éteint. La danseuse s'approche de son partner comme si elle allait céder à ses supplications, et puis elle frustre son espoir par une fuite agaçante, elle revient, elle s'éloigne, elle appelle pour fuir encore.

Caroline mettait une grâce entraînante dans l'expression nuancée de ces sentiments ; son corps cambré et souple se prêtait avec une agilité inimaginable aux ondulations de cette tlanse. Gaston^ froid et préoccupé au moment où ils avaient commencé, s'était animé peu à fieu; les battements de mains et les acclamations qui la suivaient , avaient fait palpiter son cœur d'amour-propre. 11 eut un tressaillement d'orgueil à penser que cette femme était a lui; et celte

r,A CAnTF, JALNH. 67

possession, qu'il se sentait prêt à dédaigner, prêt à abandonner comme un fardeau pesant , se rehaussa à ses yeux de tout le prix que les autres paraissaient y attacher. Sa pantomime devint plus claire, plus passionnée, et des applaudissements partis du cercle des spectateurs allèrent à son adresse.

Ce fut au milieu de ces suffrages que le fandango s'acheva, et que Gaston, tenant Caroline par la main, la reconduisit à sa place.

Parmi ceux qui avaient assisté au spectacle de cet intermède, Gaston avait vainement cherché à distinguer Marie; et il se félicitait, sans trop se rendre compte du motif, de ce quVlle ne s'était pas trouvée là; il comprenait instinctivement que le genre de succès qu'il obtenait était pins propre à agir sur

68 LA CARTE JAU.Xr».

riinaginatioii épanouie et fougueuse (j'uae reinme, que sur Ja pensée chaste et pure d'une jeune fille.

Débarrassé de la nécessité qui lui avait été imposée de figurer un rôle, il se présenta le cœur gros d'espérance pour savoir si mademoiselle Marie avait obtenu le consentement de sa tante.

Mais il fut plus glacé par ces paroles dites avec un embarras et une hésitation marquée :

— Ma tante, monsieur, est d'avis qu'il est bientôt temps que nous nous retirions, et elle désire que je ne danse plus.

Gaston salua. La soirée venait de s'abolir pour lui.

11 erra quelques moments triste et pensif. D'Hybouville, l'un des gardes de sa compagnie , passa près de lui et lui murmura : — Tu es fou , mon cher ; je devine ce qui se passe en toi; crois-moi, bois du punch. Demain je te dirai pourquoi tu es un extravagant.

Ces paroles glissèrent. Gaston , qui connaissait les habitudes railleuses de son camarade , prit cela pour

70 LA CARTE JAl'NE.

un propos en l'air, et ne s'j arrêta pas.

Comme il cherchait un recoin solitaire afin de s'y recueillir, il passa devant une croisée qu'on avait ouverte pour rafraîchir la température élevée de la salle; elle donnait sur le vaste balcon dont la ligne anfractueuse enceint tout le vieux château; la nuit cheminait belle et pure; le ciel, comme un tapis de sombre azur semé d'une poussière d'argent, réfléchissait assez de lumière pour que les arbres s'en détachassent distinctement en masses compactes ; le vent en passant sur leurs cimes rayonnantes , charriait une délicieuse odeur de forêt.

Sur ce même balcon, quelques femmes l'avaient devancé. Derrière elles se tiennent des jeunes gens; elles font semblant de contempler les étoiles du ciel, mais elles ne sont venues Jà que pour

LA CARTE JAUNE. 7l

prêter leurs oreilles h cle mystérieuses paroles d'amour, et leurs épaules à ces baisers silencieux qu'on ne s'avoue pas avoir reçus.

Il rétrograda, et comme il entrait dans la salle il se trouva face à face avec Caroline. Elle avait proiité, pour passer sur le balcon, du moment où elle avait vu son mari, à l'extrémité opposée de la salle, plongé dans une conversation animée avec Castelneau. Mais dans ce mouvement furtif, elle ne fut pas si prompte que l'œil inquiet de l'Espagnol ne l'apei (lût se glisser à travers quelques personnes et disparaître.

— La belle soirée! dit-elle à Gaston en avançant toujours et d'un ton où l'intention marquée de s'entretenir avec lui se laissait voir.

Il comprit et se mit à la suivre. Elle

passa près de ces i>roupes , placés à de discrets iiilervalies les uns des autres, doubia plusieurs saillies anguleuses du château, et gagna d'un pas rapide la partie nord du balcon qui fait face à la foret. Là, elle ne pouvait ni voir ni être vue : elle s'arrêta.

— Quel bonheur de respirer en liberté! Quel bonheur d'être un peu seule !... Le monde me fatigue.

— Vous êtes ingrate, dit Gaston.

— C'est un fade compliment que cela, et vrai il manquait à vos mauvais procédés.

— Je ne comprends pas, Caroline.

— Vous ne comprenez pas, dites-vous?

vous voulez être impitoyable jusqu'au bout. Eh bien, je ne me laisserai pas arrêter par ce qu'il y a de glacial dans cette réponse. Ecoutez-moi donc , Gas-

tA CARTE JAL'NE. 73

ton : il est un doute qu'une femme ne peut accueillir sans étoufiement de cœur. Ce doute est une angoisse horrible dont jusqu'ici j'ignorais l'étendue. Il torture et mutile l'âme, car il l'humilie à ses propres yeux, et, je l'aYOuerai, si je sens en moi les forces pour endurer toutes les misères de l'amour, je n'en ai aucune qui puisse lutter contre celle-là. Ceci n'est pas assez précis, n'est-ce pas, Gaston? Tant que ma bouche n'aura pas articulé le mot vrai de ma douleur , tant que je n'aurai pas dit où je souftre, tu ne voudras pas me comprendre : soit; je vais ètreclaire. Ce soir, dans ce bal qui ne devait être pour moi qu'une fête, tu m'as mise au supplice : tu m'asfait penser que notre lien n'est plus qu'une pesante chaîne pour toi; tu m'as jeté au cœur cette amère réflexion , que je ne devais

7/t LA CARTE JAUNE.

attribuer peut-être la durée de notre liaison qu'à un sacrifice imposé à tes penchants, à la compression des élans de ton cœur, et qu'enfin, oserai- je le dire, un sentiment de pitié te portait à mettre les apparences de l'amour à la place de cet amour que tu n'éprouves plus.

Explique-toi ; le doute est intolérable , il me ronge, il me tue! Tu sais ce qu'il me faut à moi, Gaston? Un empire absolu, exclusif sur ton cœur. Je veux que ta voix ne soit douce que pour moi, que le sourire de tes lèvres ne soit que pour moi, que ta pensée surtout soit à moi ; je veux cela sans partage. Si tu pouvais hésiter entre quelque chose et moi, si tu avais conçu des idées de liberté, situ ne voulais m'accorder qu'une portion de ton être, n'être à moi qu'à demi, il faudrait me le dire, le dire sans détour.

LA CARTE JAl"]NE. 75

Gaston, je trouverais alors assez de courage pour trancher le dernier fil qui te retiendrait, et ta franchise seule pourrait racïietcr à mes yeux la lâcheté de ta conduite Parle donc !... —

Caroline fit une pause ; le son de sa voix était altéré. Gaston ne s'était pas dissimulé ses torts, et conaaiele langage de Caroline lui révélait une profonde blessure, il en excusa la véhémence. La passion l'égaré, pensa-t-il, et, après tout, je suis l'objet de cette passion ; n'envenimons pas sa plaie. Et, dans cette générosité de jeune homme, qui se grandissait et se fortifiait encore de toutes les raisons dont son amour-propre pouvait s'enorgueillir, il se montra empressé de dissiper les ressentiments jaloux (Je sa maîtresse.

— Tu m'accuses, Caroline, quand

76 LA CARTi; JAU^E.

peut-être c'est à moi qu'il appartiendrait de me plaindre. .. mais je ne veux point récriminer... Folle que tu es... J'admirerais vraiment la fécondité avec laquelle ton imagination enfante des chimères, si elles ne te rendaient injuste.

Gaston puisait ses idées dans les seules ressources de son esprit.

Il continua, en enlaçant de son bras la taille de Caroline :

— Tu t'es plu à donner des interprétations capricieuses à toutes mes actions de ce soir. Ce sont de vilaines suggestions que celles qui partent de cette tête, dit-il en posant un doigt sur le front de Caroline.

— Vous ne répoiidez pas à ce que j'exige de vous, Gaston.

— J'y ai répondu; tes doutes sont des chimères. Qui voiulrais-tu qui détruisit

LA TARTE .TAUNK. 77

]e 'pouvoir que lu as sur uioi? Je sais à loi plus exclusivement que tu n'es à moi, Caroline; faut-ii donc te le rappeîer?

— Cette parole est brutale; vous savez bien que je n'exige que l'équivalent de ce que je donne.

— Ainsi donc il y a réciprocité complète entre nous, et celte bouderie de ta part, sans sujet, n'en est que plus étrange. L'heure s'avance, nous n'avons que quelques instants à demeurer ensemble, et cette semaine entière s'écoulera avant que je te revoie à Paris. Ne trouves-tu pas que nous n'avons donné que trop de temps à une explication futile? Tiens, Caroline, signons au moins une amnistie pour ce soir.

Et sa tête , se courbant mollement , vers la tête de Caroline, il posa sur ses lèvrcii un long et pénétrant baiser.

78 LA CARTE .IAUNî:.

Tout-à-coup Caroline bondit effrayée hors des bras de son amant.

— Qu'as-tu?

— Je suis morte, dit-elle ; il m*a semblé voir quelqu'un là derrière nous. Oh ! quelle imprudence nous venons de commettre! Regarde une croisée

dont la vître est brisée des appartements

— Rassure-toi; cette étoile qui brillait à Séville, dans nos rendez-vous nocturnes , est W seul témoin que nous ayons à craindre ; ces appartements sont inhabités et délaissés, ce sont ceux qu'occupait Jacques II, et à moins que l'ombre du roi fugitif ne s'amuse à visiter son ancienne démeure, je t'aflirme que tu as été dupe de quelque fantasmagorie produite sur ces vUres par la clarté des étoiles.

— Oh ! sens mon cœur comme il bat :

rentrons, rentrons vite, Gaston, j'ai peur

Ils rentrèrent en elïet dans le bal. Il commençait à s'éclaircir ; la réunion , se démembrant petit à petit, allait se rompre. Ils trouvèrent M. de Paraviédès et Castelneau qui causaient encore ensemble.

M. de Parayiédès paraissait à peine s'être aperçu de l'absence de sa femme.

Peu d'instants après, Caroline dont les traits s'étaient rassérénés, témoigna le désir de se retirer. Elle se disait fatiguée.

En traversant le vestiaire, Gaston jeta machinalement les yeux à gauche, vers les appartements de Jacques II, et fut surpris de voir que la porte d'entrée en était restée ouverte. 11 rapprocha cette

circonstance inaccoutumée de la vision qu'avait eue Caroline, et se sentit assailli par une indicible et vague terreur.

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