‹ La carte jaune (volume 2)Chapitre 5 sur 11 · LOUISE A MARIE · texte numérisé non relu

LOUISE A MARIE

L)e la maisob rovale de Saint-Denis.

Louise à Marie D'Hervilly.

« Qu'es-tu donc devenue, ma bonne Marie ? voici plus d'un mois que tu nous a quittées, et nous ne savons pas si tu es de ce monde. Est-ce bien, est-ce mal de ta part d'oublier ainsi les fauvettes

captives tes compagnes, parce que toi , Ton te donne la clef des champs! Es-tu excusable, ne l'es-tu pas? Le temps sans doute nous l'apprendra. Jusqu'ici le tribunal de la classe de pcr^feotionnement uni à la cour des novices , n'a porté sur ton compte qu'un jugement par défaut. Il est un temps accordé pour la réhabilitation, c'est le délai d'appel, comme disent les hommes d'affaires.

Ainsi tu es dûment prévenue que tu seras condamnée aux dépens avec dommages et intérêts, si tu ne te présentes à notre barre pour faire valoir tes moyens de défense avant l'expiration du terme fixé.

C'est que, vois-tu, Marie, ton silence trompe singulièrement notre attente.

Nous avions compté sur la correspondance de toutes celles de nos amies qui

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ont prolité de ces vacances pour nous aider à passer notre captivité, à nous autres pauvres recluses qui ne sortons pas cette année. Notre espoir reposait surtout en toi , à cause des scènes variées qui se passent sous tes yeux quand tu es auprès de madame de Boncourt.

Nous nous attendions à recevoir des portraits de tous ces beaux et brillants scarabées qui peuplent les salons, et que les Anglais nomment dandies; à lire des esquisses de femmes élégantes et de ces mœurs fashionables au milieu desquelles nous mourons toutes d'envie de nous trouver ; enfin , Marie , nous espérions . vivre sympathiquement de tavie; courir, voyager avec toi, sentir et penser avec toi, éprouver tes joies, tes serrements de cœur, partager toutes tes émotions.

Mais, hélas! nous en sommes réduites à

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la monotonie de nos récréations habituelles; devenues plus pâles encore depuis que nos rangs sont éclaircis.

Dans cette petite salle que tu connais si bien , espèce de cabine entourée de ses grandes armoires ouvertes , où tout le monde vient penser comme chez les Saint-Simoniens et où tout et à tout, ce sont toujours à peu près les mêmes scènes qui se renouvellent. Un groupe travaille en parlant congés et en faisant une kyrielle de projets et de beaux châteaux en Espagne. L'une, assise au piano, ce patient instrument qui répond si complaisamment à tous les doigts, pianotte, comme nous disons , et cherche lal)orieusement une basse ou une mélodie. Quelques désoeuvrées font entendre ce cri si connu : Je m'ennuie! d'autres lisent furtivement un livre qu'il

faut cacher parce qu'il n'est pas approuvé, signé, apostille, etc., etc. Encore si la promenade du parc nous était permise, ce serait une sorte de consolation; nous pourrions y aller respirer plus libres, rêver, soupirer peut-être; mais l'entrée continue impitoyablement à nous être interdite. Les ordres sont exactement les mêmes que lorsque les classes tiennent. Malgré le grand mur qui enserre le parc , il ne nous est accordé d'y aller qu'en nous mettant sons la sauve-sarde d'une dame. Et la raison? c'est, disent les gros bonnets couvrant la tète et les idées étroites des vieilles iiiles, qu'il y a des messieurs à cheval qui planent aux environs, et beaucoup de jardiniers, lesquels ne no us parlent jamais, pourtant, ks pauvres diables. Je me tro.mpe, l'un d'euxl' autre jour noué voyant courir rou-

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ges et essoufflées s'écria : O Jarni-Goton la jeunesse] Crois-tu le compliment dangereux, et le souille du malin esprit pourrait-il jamais nous arriver de ce côté? Mais il me vient à la tête que nos austères chaperons craignent moins ces tustres, en effet, que les petits cousins qui pourraient s'introduire auprès de nous à la faveur de leur déguisement. Il faut nécessairement que cela soit là leur arrière-pensée.

Nous faisons parfois, en causant dans l'après-midi, nos promenades au bord de la rivière , ou bien nous montons à ce tertre d'où l'on découvre le pont jeté sur le canal , et la route de Paris.

Dans nos jours de folle gaîté , nous lui envoyons des baisers, nous la saluons de la main et nous l'appelons Amour de route] puis nous suivons de l'œil et de la pensée le cabriolet rapide qui passe et les

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célérileres qui uons rappellent bien de joyeux départs. Quand nous sommes disposées à la tristesse ou que nous sentons en nous un irrésistible besoin d'émotions, nous allons parcourir le cimetière, jeter des fleurs sur la tombe de nos compagnes, aviver leur souvenir et envier parfois leur bonheur! Hier j'étais en proie àun violent accès de mélancolie : c'était un véritable jour de deuil dans mon cœur. Je me rendis au cimetière , et comme je réfléchissais sur ma destinée d'isolement, j'ai composé mon épitaphe.

La voici. Je veux , Marie, si tu me survis que tu la fasses graver sur ma pierre,

ELLE FUT DEDAIGNEE PAn l'aMOI'B,

SOUVENT HBPOCSSÉE PAR LE MOJNDE:

ELLE ÉTAIT PADVIIb!..

Ce que nous concevons le moins dans ta conduite , ce n'est pas tant ton silence

à notre égard que celui dont tu es coupable envers notre digne amie madame D...; , si dévouée, si bienveillante pour nous toutes. Elle contribue à alléger le fardeau de notre délaissement; elle nous parle littérature, modes, sentiment; elle nous communique l'album sur lequel, depuis trente ans, elle écrit ses pensées. Elle nous a lu dernièrement deux nouvelles. Dans les deux il y a une femme d'esprit qui se mêle de tout , qui donne son avis, et par qui seule tout vit et marche. C'est évidemment elle-même qu'elle a voulu peindre au moral. Jeme figure que jetée dans le monde , madame

D serait de ces femmes qui font les

mariages , consolent les jeunes filles , grondent les hommes , ce que nous nommons, d'après Nigel de Walter Scott, une bonne dame Suddlechops.

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Mon Dieu! que deviendrions -nous sans elle? 1 as -tu jamais songé, Marie, sais-tu qu'avec elle finirait toute nos ressources intellectuelles? il ne nous resterait alors que quelques grotesques sur lequel il nous faudrait nous rejeter. Ce brave Beauclair, par exemple, notre sacristain dont le nez est si plaisant, qui pourrait au besoin s'en faire une arme offensiveou défensive selon l'occurrence, et dont la voix, surtout en disant une longue tirade comme le Confiteor , ressemble tant, à mesure qu'il approcbe de la fin, à la bouteille qui s'emplit. Une voix si étrange que l'autre jour on aurait juré qu'il disait petit polisson , ^OWY Klrie eleison. Sais-tu de quoi il s'avise dans sa passion pour les beaux arts? II tapisse sa chambre avec tous nos vieux dessins; il a en fait une salle effrayante

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à voir par le grand nombre de mauvais jeux qui vous regardent à la fois.

Nous avons toujours le petit bal du jeudi. Le matin, c'est la leçon de danse. Madame G...., malgré les vacances, met la même exactitude à venir; elle dit que la danse est trop nécessaire aux jeunes personnes pour en interrompre les exercices. Elle arrive à Saint-Denis dans un coucou , le plus souvent dans celui de notre protégé Gernet. Elle ne prendrait pas un célérifère pour tout au monde, dit-elle, parce que c'est une invention moderne. Nous rions parfois de ses originalités , surtout de cette petite pochette qu'elle retire avec tant de précaution de son sac de velours noir, et dont elle joue avec un sérieux si comique. Vois-tu la respectable nièce de monsieur A.... , le danseur du Grand-

Opéra de Paris, l'archet à la main, la robe relevée sur le devant et attachée à hauteur de ceinture , de manière à ce que ses jambes soient à découvert? Si tu te la représentes, je suis persuadée que cette image aura la puissance de t' arracher un sourire, quelle que soit la disposition d'esprit où tu te trouveras en recevant mon épître.

Madame G. » . . , toujours petite et rondelette, comme tu t'en doutes bien, continue de porter ses bonnets à trois pièces. Elle lit toujours, et toujours le même livre : un bréviaire; et elle en est toujours au même chapitre: la messe de mariage.

Voici un petit incident dont le comi^ que nous divertit depuis quelques jours. Tu as entendu dire que Napoléon avait

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primitivement donné à toutes les parties de la distribution intérieure de notre maison, de ces noms auxquels étaient attachés les immenses souvenirs de ses victoires. Quelques niais courtisans^ dès les premiers temps de la restauration , crurent devoir prendre sur eux de faire disparaître ces invocations. On badigeonna le tout, et l'on écrivit à côté : Grand escalier, Corridor des parloirs.

Cloître de l'abbaye, etc., etc. Les dernières pluies de l'équinoxe de septembres ont été si abondantes et si prolongées , il règne une bumidité si pénétrante encore, que les couches de blanc dont ces parties de mur ont été recrépies ont disparu presque entièrement, et de moment en moment on voit surgir, ici Escalier Madrid; là Salle Wagram ; plus loin, Galerie Lutzen. On se fait une très-

grande afFaire de cet incident , et c'est surtout l'importance puérile qu'on y attache qui rend cela fort plaisant. A l'heure qu'il est, Beauclair et le concierge sont à la recherche de tous les peintres de la ville pour couper court à cette démonstration séditieuse.

Mais combien ces détails naïfs auxquels s'accroche notre esprit ennuyé sont loin de nous tenir lieu de ce quinousmanque! Notre rire est nerveux , ce sont des crises qui nous saisissent à l'improviste, quelquefois sans grand sujet, puis elles passent, et l'âme reste vide; on se nourrit de chimères et d'espérance. Enfin, puisque les choses sont ainsi arrangées, apparemment c'est qu'elles ne devaient pas être autrement , et je sens par moi que Dieu a doté les femmes d'une résisignation qui n'appartient qu'à elles et

qui répond au rôle d'abnégation entière qui leur est départi , je crois, et qu'elles ont à remplir ici-bas.

Adieu, my dearest friend.

P. S. Quand tu verras mon cousin Saint-Clair d'Hybouville , parle-lui de moi. J'ai la plus grande envie qu'il reçoive indirectement de mes nouvelles :

je te confie cette mission. Dis-lui que je suis une folle qui s'amuse à broyer du noir. — Mon Dieuî mon Dieu !... je serais si heureuse d'être dans le monde!

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