‹ La carte jaune (volume 2)Chapitre 6 sur 11 · L* E IVI B U C H E · texte numérisé non relu

L* E IVI B U C H E

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L'Embûche.

Gaston s'était logé k Paris, au centre désintérêts qui le préoccupaient le plus. A peine son arrivée avait-elle été connue , que Paraviédès s'était empressé d'aller le voir, comme pour ne lui lais-

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ser aucun doute sur l'intimité des rapports qu'il désirait établir entre eux.

Gaston avait aussi vu Gastelneau à plusieurs reprises. Il avait été ébloui du luxe de ses appartements et du train de sa maison. 11 ne pouvait revenir de toute cette opulence qui lui sautait aux yeux, et dont son camarade s'était entouré en si peu de temps. Ces domestiques en livrée, avec galons d'or; ces chevaux et ces équipages, cette rare variété de meubles, puis les mille caprices et coûteuses bagatelles qu'on voyait disséminées , traînant çà et là sur les cheminées et les consoles ; les magots de Chine, les figurines en biscuit de vieux Sèvres, les aiguières gothiques, les bronzes de Thomire , avec leurs gracieuses ou sévères ciselures, les tableaux et les marbres élégants, produits de l'art

tant ancien que moderne; tout cela lui paraissait merveilleux comme un conte de fée, et faisait naître en lui un douloureux sentiment quand il reportait son regard sur lui-même, et comparait la parcimonie du lot que la Providence lui avait départi, avec cette situation prospère, et cette profusion d'argent. Il n'avait pas été assez maître de lui pour dérober cette impression amère aux yeux de Gastelneau. Sa force d'âme avait été prise comme au dépourvu, et à son insu il avait dévoilé une partie des secrets de sa vie. ^

Gastelneau comprit que Gaston, pour des raisons qu'il ne voulait ou ne pouvait divulguer, éprouvait le plus violent désir de faire fortune, de se donner l'entourage et le bien-être que dispensent les richesses. G'était une découverte sans

prix aux yeux d'un spéculateur de la trempe de Gastelneau. Il cherchait depuis long-temps à entraîner Gaston dans les hasards d'une affaire , et les diverses tentatives qu'il avait fait jouer jusc|u' alors, avec tout le discernement d'un renard matois, étaient demeurées infructueuses. Gaston, irrésolu, timoré, sans aiguillon , s'était toujours effrayé ù l'idée d'engager ses dernières réserves dans les hasards d'une spéculation.

Les impressions qu'il avait reçues dans le monde et auprès de sa mère l'avaient armé d'une salutaire défiance contre les geas de bourse et d'affaires. H avait donc résisté aux nombreuses et séduisantes amorces qu'on lui avait présentées.

Maintenant sa prudence, qui n'était p4^ l'offet de principes prêtés, mais

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d'une sorte ^e préjugé d'enfance , l'abandonnait dans l'ivresse d'un amour qui prédominait sa raison. Son or^ gueil d'ailleurs aurait eu trop à souffrir de l'idée qu'une question d'argent contre lui pouvait devenir un motif d'exclusion , pour qu'il ne se sentît pas prêt à tout entreprendre, à tout hasarder dans le but d'aplanir cet obstacle. Il fallait qu'il y parvînt. Atout prix il lui fallait beaucoup d'argent.

Gastelneau était à la veille de répéter une opération qu'il venait de réaliser avec de prodigieux résultats , — un armement pour l'Amérique , — mais cette fois il la posait sur des bases telles , qu'il consentirait volontiers , disait-il, à y admettre Gaston en compte à demi.

Il avait été convenu entre eux que

Castelneau donnerait quelques détails sur cette affaire , et le jour de leur conférence fut pris et arrêté.

Si vous voulez jeter vos regards dans ce cabinet, dont l'ordonnance est tout ensemble si simple et si élégante, vous apercevrez deux hommes assis.

L'un parcourt sa quarantième année ; il est longet maigre, il a les lèvres pincées, le nez busqué. Près de lui est un bureau à cylindre couvert de papiers en désordre. Il tient une plume et groupe des chiffres sur desfeuilles volantes. C'est Gastelueau.

L'autre personnage a passé cinquantecinq ans, le physionomiste reconnaît sur son visage blême les traces des passions violentes; il lit ces mots : Fanatisme et dissimulation. C'est Paraviédès ; il est assis près de la croisée. D'une main il tient un volume; de l'autre il se ménage un peu de jour en entr'ouvrant les rideaux dont les contours soyeux ne laissent que péniblement pénétrer la lumière dans l'appartement. Ce livre est celui de Jérémie Bentham , il est intitulé : « Défense de l'usure, ou Lettres sur les inconvénients des lois qui fixent le taux de l'intérêt de l'argent. »

Par intervalle, Paraviédès suspend sa lecture pour interroger du regard les aiguilles de la pendule qui semblent cheminer trop lentement. L'un et l'au-

Ire sont dans l'attente. Ainsi deux loups, dans le sauvage instinct de leur gloutonnerie, lorsqu'ils veulentse saisir d'une proie facile, ils se placent dans quelque carrefour égaré d'un bois, et là, silencieux, immobiles, ils demeurent aux écoutes, l'oreille tendue, l'œil ouvert en feu et le poil hérissé.

A un soudain ébranlement de la sonnette, ces deux hommes dressèrent simultanément la tête et se regardèrent avec une indéfinissable expression de joie silencieuse.

On annonça Gaston de Savigny, et tous deux d'un commun accord se précipitèrent au devant du jeune homme en lui tendant afFectueusement la main.

— Sans préambule , mon cher Gaston, lui dit Gastelneau peu de moments après son entrée, voici l'affaire dont il s'agit.

Et en même temps il avança de quelques pas vers un cartonnier en bois d'ébène d'où il fit sortir un dossier.

— « Dans la sphère industrielle comme flans les autres sphères où l'intelligence s'élance et gravite , il existe toujours une lacune à combler , toujours un succès à obtenir pour l'homme de capacité. Dans les arts ouïes lettres, c'est un monument à élever; dans les finances, c'est une fortune à amasser. A force de chercher une voie favorable pour arriver à ce dernier but, je suis parvenu à découvrir que le commerce d'outre-mer était une sorte de terre patrimoniale où le génie industriel n'avait qu'à récolter.

« J'ai hésité assez long-temps entre l'exploitation des forêts du Mexique, si riches en bois précieux, et le commerce d'armement. Mais j'ai dû me décideren faveur de cette dernière branche de spéculation. En considérant le nombre des bâtiments qui composent la marine mar-

'l4â LA CARTE JAUNE.

chandedes États-U ois et celle de FAngleterre surtout, je demeurai convaincu que nos ressources -en ce genre pour l'exportation de nos produits manufacturiersétaient tout -à-fait insuffisantes.

« Un navire, mon cher, c'est un roulage accéléré; un chameau dans le désert; un wagon sur un rail-way. On y charge des marchandises et des passagers. Les colis et les hommes tout cela paie; si le navire sombre, touche, bride, périt, les assureurs sont là ; il faut qu 'ils paient. La perte est donc impossible.

« La côte occidentale de l'Amérique, le Chili , le Pérou sont les échelles de l'expédition que j'ai en vue.

« Le premier point de l'opération consiste donc dans l'acquisition d'un navire. Je m'en suis déjà occupé, et j'ai découvert que la maison Will et Blaye de

Nantes possédait justement notre affaire : un magnifique trois mâts qu'il ne serait pas impossible d'obtenir au bas prix de 80, 000 ; ce bâtiment est connu par sa marche supérieure : il a fait plusieurs fois le Toyage de l'Inde et il est du port d'environ huit cents tonneaux.

«Ainsi, mon cher Gaston, en évaluant le fret à 100 f. seulement le tonneau , on aurait . . 80,000

«Pour l'aller, on peut admettre hardiment trente passagers ; ce n'est pas trop eu égard aux diverses escales de notre navigation, à i,5oo f. chacun. 45, 000

a Pour le retour on aura quinze passagers au moins 22,000

« Fret de retour, consistant en chargement de lingots, coton,

i47jOoo

Report 147,000

bois de teinture, etc., à 80 f.

seulement, 800 tonneaux. . . . 64>ooo

« Vente du navireà l'arrivée , pour ne point se tromper, au plus bas 70,000

981,000 « De ce produit , il faudrait déduire :

a Achat de navire. 80,000 « Les frais d'armement et d'expédition basés sur ceux de ma première opération, assurances et argent avancé à l'équipage,

à peu près 17,000

«Frais pour la douane, droits de port et

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Reports .... 97,000 281,000 de commission dans les diverses stations. 6,5oo

« Paiement des gages aux matelots, pilotage , etc 9?ooo

« Dépenses imprévues , assurances de retour 8,000

« A ppointements du capitaine, du second et d'un chirugien. . . i5,ooo

i35,5oo i55,5oo 145, 5oo

Il resterait donc jusqu'ici un bénéfice net de cent quarante -cinq mille cinq cents francs; mais là ne se bornent pas les résultats de l'opération. Lenavire acheté, gréé , prêt à prendre la mer ; sa mise en partance affichée et annoncée partout.

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les voyageurs arrivent et se font inscrire. Alors je n'attends pas que des négociants affrètent notre bâtiment par petites partiesjcette noiarche serait trop longue,e t ses avantages loin d'atteindre à ceux que je puis obtenir en suivant un autre système. Je me mets en quête àParis detous les fabricants ou industriels qui se trouvent encombrés par leurs produits. Je leur indique ceux de leurs articles qui sont demandés sur les points du continent américain pour lesquels est destiné le navire, et je provoque des consignations de marchandises qu'un homme dç mon choix , un subrecargue de confiance, est chargé de vendre sur les lieux aux risques et périls, bien entendu, des expéditeurs, mais moyennant une commission de 6 p. °|o au profit de l'armateur. Quelquefois, pour déterminer ces

consignations, je me décide à faire de faibles avances en numéraire. Cela n'a lieu que rarement, comme tu penses, et d'ailleurs il est entendu qu^ je prélève mes avances, capital et intérêts, sur les premières rentrées qui résultent de la vente des marchandises.

Ici l'opération s'élargit et devient véritablement immense. Cette coipmissioii de 6 p. °jo peut produire de 60 à ^ 9 mille francs, selon le cbiffredes consignations qui varie lui-même d'un million à douze cent mille francs. Prenons le minimum de 60 ,000 francs et ajoutons cette so mme au capital ci-dessus de i4^> 000. Nous aurons un total de9o5, 000 francs, ^ bénéfice net pour une afl'aire réalisable en six mois au plus et qui n'exige guère qu'une avanced'environ cent mille francs. C'est, si jene trompe, 200 pour^jo.

Crois-tu, mon cher, qu'on puisse opposer une objection valable à ces chiffres? poursuivit Gastelneau en fixant ses yeux sur Gaston. Dis-moi, le crois-tu?

Je me résume.

Il n*y a aucune chance de perte admissible. Les assurances sont là pour les garantir toutes, et déjà une expédition faite par moi , quoique entreprise avec des éléments de succès moins étendus, est là pour démontrer par l'expérience la solidité des bases sur lesquelles repose cette opération nouvelle.

— C'est sans contredit l'une des plus heureuses combinaisons financières qui vous soient venues à l'esprit, dit Paraviédès d'un ton grave et solennel. Et si j'éprouve un véritable regret, c'est de n'avoir pas pour le moment de forts

capitaux disponibles; mais le morcellement du domaine de Longepierre exige au moins quatre cent mille francs et je m*y trouve engagé.

— Je ne saurais rien objecter à tes calculs, répondit Gaston. Les choses de cette nature ne me sont pas assezfamilières. Il suffit, pour que je me détermine à prendre part à cette affaire, que la proposition me soit faite par toi ; j e m'en fie à ton amitié. Quant à la solidité du placement

— Le vaisseau est là, interrompit Castelneau ; c'est une valeur représentative, garantie par les assurances.

Tout est prévu.

— Et quelle somme me faudrait-il?

demanda Gaston timidement. |iin|i^|vff|

— Mais cinquante ou soixante mille francs, c'est le moins ; lesquels dans

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SIX mois t'auront produit cent cinquante mille francs environ.

L'énonciation de cette dernièresomme fit battre le cœur de Gaston.

-^Gela estbeaui dit-il; mais une chose m'éttibat'rasse iencore.

Il me faut, dis-tu, éitiquante mille francs, et je ne possède qu6 juste cinquante mille francs. C'est toute ma fortune^ la voici. Et il tira de sa poche une inscription de rentes. — Cette somme une fois engagée dans une opération réalisable seulement dans six nàois, je demeure sans aucun moyen pour faire fatîe à des dépenses inévitables. Car je vais passer trois mois à Paris, et peutêtre même ferai-je un voyage ; il me serait donc impossible, comme tu Vois, d'atteindre à la limite que t« m'a^sig^'es. . . Cinquante mille francs c'est tro{>.

Pendant que Gaston parlait , Gastelneau balançait sa tête et avait l'air de lui répondre : «Que voulez-Tous que je yous dise, moi, mon cher? »

Paraviédès, lui, réfléchissait; spii front était penché vers le parquet. Quand le jeune homme eut fini, ses yeux flamboyèrent tout-à-coup comme si une subite lumière venait d'illuminer sa tête.

Il fit toutefois un elfort pour rfefréner l'emportement et la vivacité de sa pensée. U appela même un sourire sur ses lèvres, puis il dit avec son accent guttural : . -^^ M. de Savigny connaît mal ses amiss'ils'embarrassel'e&pritpoursipeu.

Nous autres Espagnols, nous ne posons pas de telles limites à notre amitié qu'oo ne puisse librement recourir à notre bourse. Je mets la mienne à votre disposition jusqu'à ce que l'opératiop dont

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VOUS VOUS occupez soit accomplie. Je ne pense pas qu'il vous faille jamais de trèsgrosses sommes : quelques milliers de francs sans doute , n'est-il pas vrai ?. . . J e ne suis jamais désargenté au point de ne pouvoir vous les procurer sur- lechamp. Demain comme aujourd'hui vous me trouverez empressé à vous être agréable.

Cette offre généreuse de la part de Paraviédès fut un sujet de confusion pour Gaston. Il se sentit l'âme percée par une atroce douleur. Il rougit , balbutia ; il eut honte à ses propres yeux. Pour être digne de lui-même , pour se placer au niveau de Paraviédès, il aurait voulu pouvoir déchirer les feuillets de sa vie sur lesquels était écrit le déshonneur qu'il avait imprimé au front de l'Espagnol. Du moins, il ne voulut point

se montrer en reste de générosité et refusa le service qui lui était offert. Il persista long-temps dans son refus; mais pressé avec une insistance inouie par Paraviédès, embarrassé par les questions de Castelneau qui ne comprenait rien à ses scrupules, il finit par contracter, séance tenante, un emprunt de deux mille francs. Il les reçut de Paraviédès contre une obligation à ordre qu'il souscrivit au profit de ce dernier. Mais en apposant sa signature au bas de la reconnaissance, il se traça une nouvelle ligne de conduite pour l'avenir , et il se promit solennellement de rompre avec Caroline toute relation où il aurait à se reprocher une lâcheté. Il prononça ce vœu avec la bonne foi et la sincérité loyale d'une âme jeune. i uw-

Gastelneau, afin d'arriver à une solution définitive et telle que toute réflexion contraire aux résolutions actuelles de Gaston demeurât sans effet, glissa devant lui un acte qu'il avait eu la précaution de préparer d'avance ; c'était un engageaient en bonne et due forme.

•— C'est, dit-il, en le présentant à la signature de son camarade , seulement pour arrêter nos idées.

Il y a des résolutions inévitables : Gaston lut et signa ; d'ailleurs il trouvait en même temps dans cet acte fait double une sorte de titre contre le versement de ses fonds. Ainsi sa parole fut scellée devant l'honneur, la justice et les hommes.

Tous trois sortirent presque immédiatement après. Gastelneau et Gaston montèrent un élégant tilbury et se rendirent

chez un agent de change, où Tordre fut donné de vendre les deux mille cinq cents francs de rente que comportait son inscription.

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