LE LENDEMAIN D'UNE FÊTE
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Le Lendemain d*une Fête.
Le soleil d'automne, si peu matinal , brillait déjà, et ses rayons jaune d'or filant à travers les fentes d'un rideau de soie blanche à franges bleues, répandaient une douce et tendre clarté
dans la chambre où reposait Marie.
Tout est calme dans la partie de l'hôtel qu'occupe madame de Boncourt; ses domestiques ne se sont pas encore remis au travail; dans l'intérieur des appartements, les portes à double battant sont demeurées ouvertes; il n'y a pas long-temps que les lampes et les lustres ne fument plus; les bougies des candélabres sont aux trois quarts finies. Dans la salle à manger, des tasses en porcelaine, des cristaux, des flacons débouchés, sont en désordre çà et là sur Jes meubles; l'air garde encore une odeur de punch, il est lourd et chaud. Au salon, les tabourets sont pêle-mêle; les coussins des divans ne sont plus à leur place; des cartes et des jetons sontépars sur le tapis vert des tables de jeu. Hier, un monde animé.
poli , brillant , foulait ces élégants tapis, et déployait à l'envi et son élégance et sa gracieuse liberté de maintien; ces glaces reflétaient de belles parures; sous ces plafonds à rosaces bourdonnaient mille causeries , c'était la vie dans son éclat, son luxe, ses couleurs vives. Aujourd'hui le silence a succédé à l'agitation; on dirait d'une étoffe dont le temps a rongé l'éclat ; tout cet aspect est triste comme celui de l'échafaudage de l'artificier derrière ses fusées éteintes. C'est le lendemain d'une fête.
Marie, belle de ses jeunes années etde sa pâleur, écartant avec une voluptueuse mollesse les rideaux de son lit, jeta tout autour d'elle ses yeux encore fatigués d'une longue veille. Un doux rêve venait définir; elle sçleva, et d'une main nonchalante elle ouvrit les per-
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siennes de sa croisée ; elle fixa quelques instants ses beaux yeux sur l'azur du ciel comme pour y demander le complément des pensées dont les molles illusions Tenaient de la bercer; puis elle reporta ses regards sur le jardin, dont les arbres rouilles par l'aigre souffle des brises d'automne se séparaient mélancoliquement de leurs feuilles ; elles se détachaient une aune, allaient tomber en tournoyant sur les urnes et dans le bassin plein d'eau d'une fontaine de marbre. Marie suivait le vol mystérieux d'un oiseau sautillant sous la ramée, de branche en branche , se dérobant par intervalle à la vue, reparaissant ensuite pour ouvrir ses plumes aux ravivantes ardeurs des derniers soleils de l'année.
Long-tempselle rêva en présence de ces accidents si simples dont la naïveté répon-
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ilait à celle de son ame. Elle se complaisait à rallier des souvenirs chéris; elle n'avait pas à regarder bien loin derrière elle pour les retrouver. Hier soir, au salon , son oreille avait entendu le son d'une voix dont les paroles résonnaient i^ncore dans les échos de son cœur. Ses yeux avaient revu des (raiîs déjà gravés dans sa mémoire et qu'elle ne devait plus oublier. Elle se mit à marcher dans les appartements solitaires. Son imagination les repeupla, A chaque place elle rendit la personne qui l'avait occupée; elle reprit celle où elle-même s'était assise, et un moment elle s'illusionna au point de croire qu'elle entendait effectivement la môme voix qui lui avait parlé. Elle tressaillit. Son émotion s'accroissait d'instant en instant sous l'impression de ces objets matériels quj
agissaient si puissamment sur sa pensée. Elle revint à sa chambre, marchant sur la pointe des pieds, de peur que le cri du parquet n'appelât quelqu'un auprès d'elle. Elle aimait mieux cet isolement ; elle se sentait plus libre qu'en présence de madame de Boncourt. Tout ce qui l'aurait enlevée à ses rêveries lui aurait donné un intolérable ennui.
Chaque jour à son lever, depuis sa sortie de Saint-Denis , elle consacrait quelques heures à des études favorites; mais, indifférente, elle voyait sa harpe dorée, son pupitre et son cahier de musique ouvert. Le métier à broder était là tendu, l'aiguille piquée sur la dernière fleur du dessin restée inachevée; son album oublié sur un guéridon, ses crayons, ses couleurs, tout cela ne réveillait en ellecejour-là aucun sentiment d'art.
— Que vais-je donc faire? se dit-elle.
Je suis triste! Gomme je suis seule, et pourtant je ne voudrais voir personne.
J'ai envie de pleurer , il me semble que je suis à la veille d'éprouver un grand chagrin. Mon Dieu , est-ce que Louise serait malade?
Dans ce moment elle entendit sonner le timbre de l'horloge des Invalides. Alors, s' abandonnant à une de ces mille superstitions dont s'alimente l'imagination active et ardente des jeunes filles, et qui deviennent pour elles d'intarissables sources d'émotions :
— Si l'heure qui va sonner, se ditelle, est un nombre impair, j'apprendrai à coup sûr quelque fâcheuse nouvelle.
Et elle se mit à écouter avec toute l'anxiété que lui aurait inspiré la révélation fatale d*un ordre des choses in-
failliljles Cinq— six — sept! et sou
cœur battait à chaque coup.
Huit — neuf! Ah! mon Dieu , mou Dieu !
Dix! — Puis rien, et le son mourut.
Oh ! quel bonheur! s'écria-t-elleen faisant un léger bond qui exprimait toute sa joie naïve et enfantine.
Cette brusque alternative de joie et d'une tristesse superstitieuse avait à [H,'ine modifié le cours de ses idées, qu'une domestique vint la prévenir que madame de Boncourt était levée et demandait à la voir.
Elle n'eut aucune émotion de ce message. Madame de Boncourt avait établi les choses sur ce pied. Le matin elle faisait appeler Marie. La jeune fille s'approchait d'elle avec une circonspection extrême. Madame de Boncourt lui réservait un accueil sévère et se contentait de lui jlï>nncr un baiser sur le front, .lamais d'élan , jamais de douces caresses reçues et rendues entre elles. Marie
ne jetait point ses deux bras autour du cou de madame de Boncourt, car elle ne l'attirait pas, et elle eût repoussé comme irrévérencieuse cette expansion d'une âme trop aimante. Elle l'invitait à s'asseoir près de son lit lorsqu'elle n'était pas encore levée, et là elle lui parlait sur tous les incidents que la veille avait amenés, ou reprenait le lil d'une causerie interrompue. Madame de Boncourt , qu'une seule et unique pensée semblait mettre en rapport avec Marie, s'arrangeait de manière à donner constamment la même direction à leur entretien. C'était toujours, à peu d'exceptions près, des démonstrations à perte de vue sur les avantages d'une grande fortune, sur l'inconstance et les malheurs des mariages d'inclination; c'était des déclamations adroites et subtiles sur l'in-
gratitude du cœur humain. Quelquefois elle mêlait à ces inspirations de sou cœur blasé et aride des considérations sur l'amour; elle comparait celui des jeunes gens à celui des hommes âgés. Selon elle, les vieillards seuls savaient aimer. Ils étaient aimables, attentionnés.
La vie d'une femme, avec eux, était une fête permanente; elle répétait enfin ce fatras d'arguments sacrilèges, que la sordidité ou l'immoralité de quelques parents mettent en usage, pour fasciner des cœurs inexpérimentés et déterminer ces monstreuses alliances , véritables prostitutions légales, dont la scène du monde est incessamment souillée.
D'ordinaire , lorsque madame de Boncourt n'abordait pas ces sujets favoris de conversation, elle se renfermait dans le cercle soporifique et creux des généa-
ïbgîes , de la noblesse , des préséances, ou elle se livrait à d'insipides détails de toilette : ainsi s'écoulait la plus grande partie des heures que ces deux femmes d'une nature si divergente passaient ensemble.
Cette fois leur entretien dura plus que de coutume. Marie resta trois heures de suite avec sa tante. Après quoi elle la quitta pour rentrer dans sa chambre ; rouge et émue , elle paraissait avoir souffert pendant cette conférence d'une pénible contrainte.
Elle tira avec précaution le verrou delà porte et se laissa tomber sur un fauteuil. Son cœur était oppressé, des larmes roulaient dans ses yeux; leur contour plombé et noir révélait sur sa physionomie le passage d'une tourmente dans son âme, dé memcque de sombres nuées voilant le
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bleu du ciel sont des signes assurés de l'orage. Elle s'approcha de la table, et saisissant convulsivement une plume , elle se mit à écrire, comme si elle eût cherché dans l'épanchement de son cœur à soulager le poids qui l'accablait.
« Oh! ma chère Louise, que je suis à plaindre! le malheur que je pressentais, et que j'ai confié à ton amitié, est prêt à fondre sur ma tête. Madame de Boncourt m'a fait appeler ce matin, et après un long préambule , dans lequel elle a déroulé tous les titres qu'elle possédait à ma gratitude, elle a complété cet étalage de sentiments généreux, en m'annonçant qu'elle nourrissait des projets
d'établissement qui m'étaient relatifs,
et elle a nommé mon Dieu! ce
n'est point un rêve, elle a nommé M. le marquis de Creteil. Louise, cet homme à soixante-cinq ans! elle m'a dit que, dans le cas où ses projets prendraient plus de consistance , elle attendrait de moi un acte de soumission et de bienséance, sinon d'élan et de sympathie.— Vous trouverez ainsi, a-t-elle ajouté , le moyen de vous acquitter de tout ce que vous croyez me devoir, et de répondre à la sollicitude maternelle que je n'ai cessé de vous té-
moigner.
Après m' avoir long-temps parlé avec cette sévérité de ton et de manière que tu lui connais, elle s'est appesantie sur le sombre tableau de l'avenir qui serait le mien, si la mort venait à me priver
m LA ^ÂTITE JAUNE.
de son appiiî. Elle a forcé ses couleurs, sans doute pour produire une plus vive impression sur mon esprit; mais j'ai reconnu toute la fausseté et l'exagération de ses paroles quand elle est venue à apprécier l'effet que la pauvreté produirait sur moi. Elle a prétendu que je sucomberais sans force et sans résistance à son étreinte. Moi, ciière Louise, moi quimesens un courage et une résignation capables de lutter, — dans des circoiistanees données et que mon cœur sait bien, — avec ce que la misère et les privations ont de plus poignant. O mon Dieu , pourquoi mon père m'at-il manqué sitôt? Les bienfaits seront-ils donc toujours un ombrage perfide sous lequel on ne pourra s'abriter Sans péril?
Je m'étais livrée à d'autres es-
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pérances. Un pressentiment que je croyais intelligible m'y poussait , et hier soir encore j'étais plus fondée que jamais à m'abanclonner à ses berceuses mélodies. Celui que tu sais bien s'est montré dans nos salons pour la seconde fois, et je n'ai point remarqué que l'accueil de madame de Boncourt fût moins empressé et moins cordial pour lui. A plusieurs reprises pendant la soirée, il s'approcha de moi et me parla longtemps, et madame de Boncourt, qui me surveille avec toute la vimlance d'une duègne espagnole , n'est point venue se jeter à travers mes causeries comme elle a coutume de le faire.
Elle s'entretenait de son côté avec le marquis de Creteil et me laissait libre. Cette sécurité m'a trompée» Hélas! tu le vois , je me croyais dans un jardin
au milieu de riantes et nouvelles fleurs dont le parfum m'enivrait , et je foulais une terre de volcan.
L'éruption était sur le point d'éclater. Que devenir? quel parti prendre?
Ecris-moi, Louise , envoie-moi tes conseils et tes consolations, j'en ai besoin ; mais hâte-toi, madame de Boncourt parle d'un voyage qu'elle veut entreprendre en Bretagne.
Je ne sais pas encore précisément de quoi il s'agit, je crois cependant qu'il est question d'aller visiter la terre seigneuriale de M. de Greteil. Peut-être renoncera-t-elle à cet ennuyeux voyage, à cause de la fatigue qui en résulterait pour elle. Je m'attache à cet espoir , mais écris-moi comme si nous devions monter demain en voiture.
Hélas! cette idée me trouble à ce point
que je me sens défaillir toutes les fois que j'entends le claquement d'un fouet de postillon ou qu'un carrosse s'arrête à notre porte, il me semble alors que je monte le marche-pied. Oh! je suis bien malheureuse! Adieu, Louise, adieu; je suis forcée de t'écrire brièvement; car lorsque je veux épancher mon cœur vers toi, il faut que je me cache, que je me dérobe à tous les yeux, et dans ce moment je crains d'être surprise. A dieu.